DE LONDRES A GLASGOW
elle une gr.nndc fatigue morale, et la plupart du temps elle ne prenait point la peine de discuter.
Un matin, Marthe se promenait seule sur une terrasse plantée d'arbustes verts qui donnait sur la place de la Croix de Saint- Dunstan.
Elle songeait, et sa rêverie était triste, cat elle avait Arthur pour objet.
— Qu*élait-il devenu? S'il vivait, dVi provenait son obstiné silence ?
« Ne l'aimnit-il plus?
<( Hélas! tant de braves cœurs avaient cessé de battre dans les gucrets de la Vendée ! Arthur avait eu le sort de son père, peut-être, et donné son sang h la sainte cause qu'il défendait.
Marthe s'assit sur un banc.
Sa jolie tête se pencha sur sa main, et ses regards distraits, passant à travers la balustrade en pierre de la terrasse, allèrent se perdre dans la solitude du vieux square.
904 ILS WB^TIIIES n l'?<t tlIGRÉ.
Tout à coup son sriu hallil ii\t « li>rcf»;se» yeux brillèrent, puis se voilèrent.
Une mate |)âleur, remplacée bientôt par la pourpre de la joie, couvrit ses joues.
Elle se leva, chancelante, et sVlanra dan^ le salon.
11 vient ! s'écria-t-elle en tombant, baignée de larmes, sur le sein de son pèrr.
— Que signifie cela, ma fille? demanda In marquise ëtonnëe.
— Il vient! répéta Marthe; je Pai vu... oh! mon père...
— Veuillez vous expliquer, Marthe? interrompit madame de la Veyre avec un commencement d'impatience.
Mais le marquis, lui, n*avait pas liesoin d'explication.
Il avait deviné sa fdle.
— Nous allons donc enfin le revoir^ «5Vcria-t-il.
Et, la joie rendant quelque vigueur à son corps épuisé, il se leva de sa chaise longue,
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saisit le bras de Marthe et se hâta tcps la terrasse.
Mais il n'allait pas vite, et il eut à peine le temps de traverser la moitié du salon. Un valet, en effet, ouvrit la porte à deux battants et annonça :
— M. le comte Arthur d'Arrhansî
Eustache, en costume de voyage , se précipita dans le salon, et rencontra les bras ouverts du marquis où il ne se fit point faute de tomber d'une façon fort touchante. Ensuite, il salua respectueusement la marquise et baisa la main que Marthe lui tendait en rougissant.
Ce fut une entrevue pleine d'allégresse et dont le lecteur peut aisément se représenter les détails.
Eustache jouait son rôle dans la perfection.
II donna une larme à la mémoire de son vieux père , rappela tendrement à Marthe quelqu'un de ses amoureux enfantillages qu'il 1 is
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tenait de la confiance d'Arthur, cl remercia le marquis avec cflTiislon du bonheur qu'il lui destinait jadis au moment où une lettre de la marquise ëtait tombée comme un orage subit au milieu des tranquilles journée du château de la Veyrc.
Une chose étrange, c'est que Marthe (]ui, d'abord, s'était donnée tout entière à la joie, devint subitement pensive, et ne sut point chasser un nuage qui vint assombrir son beau front.
Elle ne regardait plus son cousin en face comme aux premiers instants de leur réunion. Ses yeux ne se levaient sur lui qu'à la dérobée et se baissaient aussitôt, inquiets, presque soupçonneux.
Est-ce à dire que les romans de l'empire ont raison et que l'amour est un magnétisme, une seconde vue, une sorcellerie? Nous ne savons, en vérité. Madame Coltin l'a dit; madame de Staël l'a proclamé à son de harpe; madame Riccoboni l'a murmuré très-prolixe-
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ment ; madame ***, toutes les dames de lettres de tous les âges l'ont répété dans toutes les pages de tous leurs écrits.
Nonobstant ce concert d'autorités langoureuses et peu divertissantes, nous réservons formellement notre opinion.
Quoi qu'il en soit, Marthe restait froide maintenant, et sa froideur était d'autant plus apparente que son allégresse première avait été plus vive.
Eustache s'en aperçut, mais il cul soin de faire comme s'il ne s'en apercevait pas.
— A propos, dit-il, lorsque les premiers épanchements eurent pris fin, je veux vous raconter une aventure au moins singulière, qui a failli retarder mon départ de Londres... Vous souvient-il, M. le marquis, d'un jeune garçon nommé Lointier?...
— Non, répondit M. de la Veyre.
— Si fait... une espèce de favori de mon père... qui me ressemblait à s'y méprendre.
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~ Ah!... c'est vrai... Eustuehe Loiiitier... je me rappelle.
— Je Tai retrouvé à Londres , nieiiaiil la vie de grand seigneur et portant...
— Le nom d'Arthur d*Arrhans? interrompit vivement Marthe dont In voix ln»mbln.
Ëustache $*inclinu de l'uir le plus naturel du monde; mais le diable n'y perdait rien, et quelques gouttes de sueur perlèrent sous les boucles luisantes de ses cheveux.
— Vous avez deviné, mademoiselle, ditil; le drâle porte mon nom. J'ai découvert cette circonstance le jour même où la Gazette de Glascotc m'apprenait que j'avais ici d'excellents amis dont le cœur ne m'a point oublié.
Le marquis tendit sa main qu'Eustache serra avec effusion.
— Quelle bonne idée nous avons eue là ! s'écria M. de la Veyre ; c'est Marthe qui a le mérite de l'invention.
Ëustache ouvrait la bouche pour improvi-
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ser l'inévitable compliment que demaudaient les derniers mots du marquis, lorsque mademoiselle de la Veyre l'arrêta :
— Je voudrais savoir la suite de votre aventure, monsieur, dit- elle avec une froideur glaciale.
— Elle est bien simple, mademoiselle : cet Ëustache Lointier, abusant de la ressemblance dont je vous parlais, et qui subsiste encore, a poussé l'audace jusqu'à soutenir son rôle en ma présence, dans les salons de lady Moore Mac-Rea...
— Quelle impudence ! s'écria la marquise.
— Le coquin mérite la bastonnade, appuya le marquis, en cherchant d'instinct à côté de lui sa canne à pomme d'or sculptée.
Marthe ne dit rien.
Son attention redoubla.
— Je l'aurais puni comme il le mérite, reprit Eustache, sans la grande hâte que j'avais de vous revoir. Mais, après tout, cet homme ne peut me nuire. J'ai mes litres en ijoclie...
1> I 0 LM AVINTliBIS 0*1)11 ÉHIfilÉ.
— Quel besoin ? dit la marquise eu souriant; vous êtes d*Arrhans, cela se voit; vous avez tous les traits du comte votre pèr«
— Ce chercomleî inteironipit le niitn|iiis avec mélancolie; qu*ilserni» Inimiiv de mous voir tous réunis !
Eustaclie porta la main à ses yeux pour essuyer une larme absente.
Marthe le dévorait du regard.
Plus elle le regardait, plus elle semblait mal h Taise.
— C'est égal, reprit encore Lointier, ce fripon d'Eustache m*occupc plus que je ne puis dire. Il est capable de tout, et qui sait?... Il ignore que je suis ici... Qui sait si, alléché par la lecture du Journal de Gltucow, il ne tentera pas...?
— Quelle idée! s'écria madame de In Vr- ••"• se présenter à nous !
— Qu'il vienne ! ah! le coquin, qu'il vicimc, dit le marquis en se levant à demi ; mes gens le recevront de la bonne façon !
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Marthe se prit à trembler.
— Vous pensez donc qu'il viendra ici , monsieur? demanda-t-elle lentement.
Eustache baissa les yeux sous le regard perçant que lui jeta mademoiselle de la Veyre.
— Je ne sais... je pense... balbutia-t-il.
— Vous faites là, mon enfant, une singulière question, dit la marquise; comment voulez-vous que le comte puisse savoir... ?
— C'est que j'ai peur, ma mère, répondit Marthe en frissonnant.
Elle se leva et sortit.
Le marquis se frotta les mains, la marquise sourit.
— La joie... dit le marquis.
— La surprise... ajouta la marquise.
— Excusez-la, s'il vous plaît, M. le comte. Le départ de Marthe dissipa la froideur
qui commençait à troubler cette première entrevue.
Eustache se surpassa lui-même.
Il fut délicat, affectueux, spirituel.
3H lEs AviRToiu •*oii kaiGik.
Le marquis raffolait de lui au bout d une heure, et la marquise ne se souvenait point d'avoir rencontré un cavalier plus charmant : de sorte que, pour une fois, M. et madame de la Veyre se trouvèrent Hrv rrimplétement du même avis.