LES CISEAUX DE LORD DOGG
En quittant le salon, Marthe se retira dans sa chambre, où elle s'enfernaa.
Elle tomba sur un siège , brisée par la puissance de son émotion.
Sa jolie tcte s'appuyait sur sa main, et, de ses yeux fixes et comme stupéfiés, des larmes abondantes coulaient le long de sa joue pâlie.
— Que croire, mon Dieu? que croire?
miirmura-t-ellc cniiii. l'onrquoi ce doute terrible?... Oh! ce n'est point là sa voix, ce nVst point son regard... Mais après cinq ans d'absence, tout cela n*a-t-il pu changer?... Je suis folle ! mon père Ta reconnu ; moimême, en l'apercevant sur la place, j'ai senti battre mon cœur... C'est bien lui! Et pourtant quelque chose en moi se révolte et me dit de craindre... Il ii<- ma point parlé comme me parlait Arthur ; sa paupière s'est baissée sous mon regard; mon œil, incessamment fixé sur lui , le troublait... Mon Dieu , ce n'est pas Arthur.
Elle demeura longtemps absorbée par ce flux cl ce reflux de doutes tumultueux.
Sa tète éclatait h vouloir ordonner la cohue de pensées contradictoires qui envahissaient incessamment son cerveau.
Elle sentait sa raison faiblir et s'efforçait en vain de renouer le fil rompu de ses idées.
Vaincue dans cette lutte épuisante, die cessa de combattre, et tomba dans une sorte
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d'assoupissement maladif et inquiet, suite ordinaire de ces cruelles batailles que nous livre le désespoir.
Il y avait deux heures environ qu'elle dormait, lorsqu'un grand bruit l'éveilla en sursaut.
Elle se leva , troublée et n'ayant de ce qui s'était passé qu'un souvenir douloureux et confus.
Le bruit redoublait : parmi le bruit, Marthe crut distinguer une voix qui la fit tressaillir de la tète aux pieds.
Elle s'élança hors de sa chambre et ouvrit brusquement la porte du salon.
Dans le salon, outre M. et madame de la Veyre, il y avait deux hommes en présence, deux hommes dont la ressemblance extraordinaire s'augmentait encore de la parité fortuite de leurs costumes.
L'un de ces hommes, Eustache, avait à la lèvre un sourire impertinent et railleur.
L'autre portait sur son visage tous les
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signes d'une violente colère, à grand*peinc contenue.
La marquise s'ëvcnlait fort activement; le marquis frappait du pied et regardait le nouveau venu avec courroux, défiance et mépris.
Marthe s'arrêta sur le seuil, l'œil grand ouvert et bouche béante.
— Monsieur, dit en ce moment le marquis, cessons, je vous prie, cette comédie. Vous êtes venu trop tard. Voici, {Niur le moins, deux heures que j'ai ferniellenient promis la main de ma fille au fds de mon vieil ami que voilà (il montrait Eustache), M. le comte Arthur d'Ârrhans.
— Mais c'est lui qui est Arthur d'Arrhans ! s'écria Marthe en s'élançant vers le nouvel arrivant; c'est lui ! oh ! je le reconnais ! c'est bien lui !
— Ma fdle ! dit la marquise d'un ton sévère.
— Que signifle cette folie? gronda le vieux marquis en fronçant le sourcil.
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Arthur avait saisi la main de Marthe, et la baisait avec tendresse.
— Certes, dit Eustache qui réussit à prendre un ton pénétre , je ne pouvais m'attcndre...
— Excusez-la, M. le comte, interrompit madame de la Veyrc.
— Voilà qui est impardonnable, Marthe î ajouta le marquis.
— Merci, merci ! disait Arthur ; vous ne m'avez donc pas oublié, vous, mademoiselle !
— Oh ! que c'est bien sa voix ! murmura Marthe; mon père... madame ! ne vous souvenez-vous pas...?
— Finissons, dit Eustache, qui fit appel à toute son audace.
— Vous êtes, M. Lointier, un imposteur hardi et sans pudeur, mais vous devez bien voir que votre partie est perdue... Écoutez : jusqu'ici, pour des motifs dont je ne vous dois pas compte, et que j'ai expliqués à M. le marquis, j'ai bien voulu ne point déférer aux
tribunaux volrc usurpation lic nom... mais h loi anglaise protège rëtraiijçor. înon^irnr, et ma patience se Insse.
— Bien dit ! appuya le marquis.
— Il s*exprime admirablement! pensa la marquise.
Marthe écoutait cela stupéfiée.
Elle espérait toujours néanmoins qu*un mot d'Arthur déchirerait le voile et mettrait fin à ce combat qui la navrait.
Son espoir devait être trompé.
— Vous ignorez peut-être, poursuivit Lointicr, qu'en perdant ma fortun* conservé mes titres et papiers de famille... M. le marquis sera juge. Je lui remets mon portefeuille.
— Ton portefeuille , misérable ! s'écria Arthur exaspéré ; le portefeuille que tu m'as volé à Saint-Malo...
— Parlez plus bas, niuij>i«ui , interrompit le marquis ; vous oubliez que vous êtes chez moi.
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— Ce.'ne serait pas un d'Arrhans, murmura la marquise, qui élèverait ainsi la voix devant des dames !
— Pardon, madame, reprit Eustache, d'occasionner tout ce bruit dans votre hôtel. Les dernières paroles de mademoiselle votre fille donnaient trop de poids aux étranges prétentions de cet homme, pour que j'aie pu me renfermer dans le silence... Je vous supplie, M. le marquis, de vouloir bien ouvrir mon portefeuille.
— Mais ce portefeuille esta moi, monsieur ! dit Arthur d'une voix désespérée. Que faire pour vous convaincre, puisque vous méconnaissez le fils de votre frère d'armes!... Parlez, oh ! parlez, vous, du moins, mademoiselle... Défendez-moi, vous (jui ni'nvc»/. reconnu !
Le cœur de Marthe s'éveilla brusquement à cet appel direct.
Klle se leva, regarda Lointier, puis Arthur, longtemps, minutieusement et comme si elle J 19.