‹ Les banditsChapitre 28 sur 31 · I. EIfLÈVEHE?rT · texte numérisé non relu

I. EIfLÈVEHE?rT

berceau témoin de la scène erotique... Eh mais, ne vous fâchez pas : je vous dis de prendre rendez-vous dans ce berceau, parce que vous sortirez par la porte du jardin, dont voici la clef.

Pascal sortit.

Edmond se hâta de sauter à bas du lit, afin de chercher Clëmence.

Si quelqu'un «eût suivi M. Pascal durant cette journée, on n*eût certes pas pu deviner qu*il s'occupât des préparatifs d'un enlèvement.

Vers midi, après avoir copieusement dîné, il quitta la maison du docteur et se rendit au jeu de paume.

Tant que dura l'après-midi, il s'en alla par la ville, les mains derrière le dos, entrant de temps à autre dans quelque tabagie, et ne s'écartant pas un instant des habitudes du désœuvré le plus parfait.

Vers cinq heures, il entra chez un traiteur de la rue Saint-Honoré, soupa comme il avait

156 ir T.M ,; .

dîné, 80 promcltiinl lic m* ptunl se rouchcr avant «l'avoir donne une dn-fnrrp f.ils ^iim.. de vie à son estomne.

Après sou|)er, il eonsalta sa montre.

— Six heures trois quarts, dit- il. J*ai encore cinq quarts d'heure devant moi , mais il vaut mieux <('v prendn* de longue main.

Il paya son souper et sr dirigea vers les Tuileries.

Le lecu... yi.ise sans doute qui. a..: grand temps de commencer enfin les préparatifs de Tenlèvement.

Telle n*ëtait point Topinion de Pascal ; car il ne se pressait pas, et quand il s'arrêta, ce ne fut point k la porte d'un carrossier.

— Le docteur Lenoir! dit-il en passant devant la loge du portier.

Le docteur Lenoir était maintenant un gros et grand vieillard podagre, goutteux jusqu'aux genoux, et réduit k un afTaissrment moral presque complet.

l'enlèveheut. 157

Une seule pensée était restée debout au milieu de la décadence de ses facultés intellectuelles.

Cette pensée était double : elle comprenait une haine aveugle et implacable pour son ancien ami Thomas, dont la tardive prospérité avait décimé sa clientèle , et la crainte irraisonnée de voir son fils, dont il n'avait point de nouvelles, se rapprocher par quelque fatal hasard de son mortel ennemi.

C'était sur cette double idée fixe du docteur que comptait Pascal.

Il avait deviné la haine furieuse du vieux Lenoir, en lisant ses mémoires remplis d'injures et de hargneuses récriminations.

Quant à sa crainte, il n'était pas besoin d'un grand travail d'intelligence pour arriver h cette conclusion, que le docteur, détestant Thomas et ayant perdu la trace de son fils, devait songer avec terreur au hasard qui pourrait mettre son fils en rapport avec son odieux rival.

IBS BANDITS. 3 11

Pascal avait fii - . > ,. -■■.,, .1. > j.i mI, !,■.,, p-c plus diflicilcs.

Resterait CH' \pliqfier comment il

pouvait connaître les secrets d*int^rieur de Lenoir, auquel il citait complètement étranger, si le lecteur n'eut assiste avec nous à cet entretien où Grouîn révéla à Pascal le véritable nom du vicomte de Landal.

l'ne réflexion de Pascal durant cet entretien nous a fait connaître dés lors la source où il piti'cnit scs renscM*gnrnients, et il nous suflir» 'iiclure, d'ajouter que, au dix-

huitième Si me plus tard, la police se

servait de louiez xtrtes d*ngenU, et laissait tropsouveni •''•« ^ '"^ indiscrets et |)eu dignes pénétrer U <l«» Texistence privée

des citoyens.

Pascal, homme h toutes mains, pratiquant une industrie multiple, occulte et légnlcmcn» attaquable, devait tenir par quelque tangentr à ce corps nécessaire peut-être, mais à coup sur profondcmoiit corrompu, dont la protec-

L'ENLkVEMEJIT. 159

lion couvrit souvent autant et plus de malfaiteurs que sa main nen sut livrer à la justice.

Le docteur Lenoir, lorsque Pascal lui fut annoncé, était en train de mettre au net son dernier mémoire contre Thomas.

11 donna ordre de répondre qu'il n'était point chez lui ; mais Pascal, avec son effronterie accoutumée, était entré sur les talons du valet.

— Mon garçon, dit-il à ce dernier, ce que vient de t'ordonner ton maître concerne tous ceux qui se présenteront désormais ce soir. Le respectahle M. Lenoir a besoin d*êtrc seul avec moi... Va !

Il le poussa dehors par les épaules et vint se planter devant Lenoir ébahi.

— Me direz-vous, mons... commença le vieillard avec colère.

Mais Pascal l'interrompit en uitllanl un doigt sur sa bouche.

— Chut ! fit-il, ne vous fatiguez pas d'avance, mon excellent monsieur. Dieu merci,

IM LB TtVI M •Af*ll.

je TOUS apporte asscs dVmotioQ comme cela . . . Mais permettei-rooi de vous exprimer dès Tabord toule li stUf&ctioD que j ai de faire votre coniuiitMooe. J*ai nom Pascal.

— Je n*ai pas raraotage... balbutia Le-

— Voua éles trop aimable, docteur; tout lavantage serait pour moi... Oh ! il y a bien longtemps que je désirais vous dire mon avis touchant les foudroyants niëmoires dont voua aeeabki ce charlatan de Thomas.

— Bb vérité! vous les avex lus? s'écria joyeuaonent le docteur.

— SI je les ai lus! je les ni dévorés, mon exceUeol monsieur. C'est une logique, une vigueur, une éloquence...

— Oh ! monsieur, vous me flattez !

— Du tout !

Ici, Pascal changea de ton subitement.

— Ah çh, docteur, repril-il, vous le détestez cruellement, ce malheureux Tlionias?

— N'en ai-je pas le sujet ?

L*KlfLÈTElEIfT. 161

— Je n'en sais rien, mais...

— Vous n'en savez rien ! s'écria Lenoir revivifié par sa haine et son orgueil d'écrivain ; en ce cas, je vais vous lire le mémoire que je compose en ce moment. . .

— Non pas, non pas !

— Vous allez voir si j'ai sujet de le haïr ; vous allez voir aussi comme je pulvérise ses prétendus succès, ses cures problématiques, ses...

— Docteur, voulut encore interrompre Pascal, laissons cela pour le moment !

Mais Lenoir était lancé ; il avait d'autant plus de peine h s'arrêter qu'il ne lui arrivait point de parler ainsi tous les jours.

— Vous allez voir, poursuivit-il ; je lui prouve jusqu'à l'évidence inclusivement, qu'il ne sait guérir que des gens bien portants, les honmies jeunes, forts, pleins de sève, qu'un accident a momentanément prostrés, mais que leur riche nature eût bien su rendre vainqueurs de la maladie sans le secours

16t Lt TODl 9V BAT05I.

de sa drogue infenude... Répoiidcz-moi !

citez panni ses cures un seul vieillard ! Je vous mets au défi de le faire, monsieur.

— Il y a du vrai li dedans, pensa involontairement Paseal.

La pendule du docteur sonna sept heures.

— De par tous les diables ! s*ëcrta Pascal d'une voix qui fit bondir Lcnoir sur sa bergère, laissons \k vos mémoires, docteur, el écoutez-moi. Je vous apporte une nrme plus puissante que ces liasses de papiers, dont Thomas ne s'inquiète guère, soit dit sans vous offenser. 11 a le cuir trop épais pour que de belles paroles puissent Tentamer. Mon arme, à moi, ira droit k son cœur.

Lenoir n*avait jamais eu l'esprit fort subtil, et n'était point familier avec la métaphore.

Il crut qu'on venait lui pro|H)ser un assassinat.

— Monsieur, dit-il en tremblant, ce n'est

lenUvembiit. 165

pas à soixante ans , quand on a su garder jusque-là ses mains pures, qu'on accueille ridée d'un crime...

— Eh! qui vous parle de crime? interrompit rudement Pascal. J'ai plus d'écus dans mon coffre que vous n'avez, vous, de livres tournois. Il n'y a que les mendiants ou les fous, monsieur, qui commettent des crimes.

— C'est mon opinion, murmura le docleur, auquel imposaient la voix haute et les façons abruptes de Pascal ; mais alors, veuillez vous expliquer.

— Pas encore... Je suis marchand, et ce que je viens vous proposer fait partie de mon commerce. Combien donnericz-vous à celui qui vous rendrait ce soir votre fils?

— Mon fils, monsieur! mon fils! dit Lenoir avec émotion, vous me feriez trouver Edmond Lcnoir ?

— Oui... si vous me donnez une prime qui en vaille la peine.

164 Ll TOOa M BATOR.

— Je suis pauvre, monsieur, bien pauvre en coinparaisoo d*autrefois !

— Que la peste rétouiïe! pensa Pascal.

Voici sept heures et demie!... Respectable monsieur, reprit-il tout haut, ce n'est pas tout encore. En retrouvant votre fils, vous allez humilier Thomns, le blesser jusqu'au fond du cœur.

— Est-il possible?

— Combien me donnerez-vous pour ceb ?

Lenoir, qui avait hésité lorsqu'il ne s'était

agi que de son fils, répondit, emporté par une sorte d'exaltation :

— La moitié de ce que je {M>ssède, monsieur! Tout, si vous le voulez !

— Les trois quarts suffiront, dit froidement Pascal. Pasaes votre habit de ville et suivez-moi. Mais, un moment ! avant de sortir, il faut nous mettre en règle. Vous allez, s'il vous plait, me signer une donation des trois quarts de votre bien.

— Une donation, monsieur! dit Lenoir,

L EifLEVEMEnT. 1G5

que ce mot refroidit tout à coup; une donation des trois quarts de mon bien ?

— Vous venez de m'offrir le tout.

— L'ai-je fait?... En ce cas je me rétracte.

— Ce que c'est que l'avarice ! pensa Pascal. Réfléchissez-y bien, M. Lenoir, continuat-il; dans vingt minutes, il ne sera plus temps. En conscience, ce n'est pas trop cher ; on ne peut, comme cela, humilier un ennemi en retrouvant un fds perdu, sans bourse délier. D'ailleurs, je ne vous ai pas tout dit. Si vous refusez, la fille de Thomas deviendra votre bru.

— Ma bru , dites-vous , la fille de cet homme !

— Sa propre fille, M. Lenoir ; et cela avant une demi-heure.

— De par Dieu ! s'écria le docteur, je saurai bien l'empêcher sans vous! Je vais courir chez cet infâme Thomas...

— Vous avez encore seize minutes ! dit Pascal.

16G Ll TOVB I'

— C'est plus qu*il n*en faut pour aller d*ici Il la rue du Four.

— Oui... mai»»! viHisiirtnnnnz {M-rsuiine

au doiiiii iic de Thomas?

— Ky sont-Us déjà plus? demanda vivement Lcnoir.

— Je me permettrai de ne point répondre à cette question... Docteurf vous avez encore quatorze minutes.

— Je prendrai une voiture, je ferai crever lef chevaux... mais, au nom du ciel ! où sontik? où sont-ils?

— En vt^rité, mon bon monsieur, h vous entendre, on croirait que vous ne m'avez pas compris. Je suis, je vous le répète, un marchand, et les marchands n'ont |>oint coutume de donner ce qu'ils peuvent v ♦....!.•.. v^m. avez encore treize minutes.

Lenoir se laissa tomber sur un hi«-^«'. II était pâle et tremblant. La sueur inondait ses tempes.

— La pauvreté, pensait-il. la pauvreté sur

L'EFTlItYBMENT. 107

mes vieux jours ! c'est horrible î. .. Mais aussi, voir la fille de cet homme, de ce misérable, devenir la femme de mon fds ! c'est plus horrible encore... Monsieur, je ferai ce que vous voudrez.

— Douze minutes, répondit Pascal ; une minute pour signer, une autre pour passer votre habit... Il était temps, mon bon monsieur !

Lenoir signa.

Ils descendirent tous deux prccipitaninient, car, par grand bonheur, la goutte du docteur faisait relâche ce soir -là, et se jetèrent dans un fiacre qui partit aussitôt après au grand galop.

— Je suis réduit à la mendicité ! disait dolemment Lenoir. Pourvu encore que nous n'arrivions point trop tard !

— Soyez tranquille, mon bon monsieur, répondit Pascal; maintenant que je vous tiens, je puis vous parler avec franchise. Tout ce que je vous ai dit est vrai. L'enlèvement, car

il s'agit tl riili-N' III' M' . «iiMi MMur lirii à iitiit hriirrs pmi*i<> ; iu.u> il est difljcile de me prendre sans vert. Il faut toujours prévoir quelque obstacle ; c*est \k ma règle ; aussi, à tout hasard, j*ai cncloué la serrure de la porte par où doivent s'enfuir nos amants, et dont je leur avais moi-même prêté complaira mment la clef... Comment trouvei-vous le tour:»

Au lieu de n>|M)ndri% le malheureux Leiioir se prit à psalm0<li>'>' ««'ir un tnii I.MiM'til >I>I«*

son triste refrain :

— La pauvreté sur mes vieux jours !

Pascal lui riposta en sifflant Tair d*un pontneuf Ik la mode, et Tentretien en resta là.

lU arrivèrent h la porte du docteur Thomas.

— Entrez par ici, mon bon monsieur, dit Pascal. Au bout de ce corridor, vous trouverez le perron qui mène au jardin.

u Dans un instant, je vous y rejoindrai.

— Mais rhenreî...

LBNLkTnCNT. 1G9

« Écoutez î voilà huit heures qui sonnent à Saint-Germain-des-Prcs. . .

Pascal était déjà parti.

Il monta Tcscalier qui conduisait à la chambre du docteur Thomas et entra sans frapper.

— Vite, patron, vite! s*écria-t-il ; venez avec moi.

— Pourquoi faire? demanda le docteur étonné.

— Vous allez le savoir : mais le temps presse. Venez î

Il lui prit la main et Tentraina, moitié de gré, moitié de force.

Parvenu au bas du perron du jardin, Pascal , traînant toujours le docteur Thomas après soi, saisit de son autre main, sans mot dire, le bras de Lenoir , et s'enfonça aussitôt dans une allée en berceau, couverte de feuillage épais et touffus.

La lune brillait au ciel.

l'arlout où frappait sa lumière, on voya- 2 15

170 IITOOt »(

geait presque aussi bien qu'en plein jour; mais , sous celte sombre allée , robsruritc^ restait opaque et romplète.

— Où nous ronduisex-voas? demandn Lenoir.

Page 1