DOUBLE TRAVERSÉE
Arthur regarda Lointier avec ëtonneracnt.
— Je ne vous comprends pas, dit-il. On nous attend!... Qui peut nous attendre?... Serais-je trahi ?
— Quelque chose comme cela , citoyen, répondit Eustache qui faisait effort pour payer d'effronterie.
Arthur porta la main où il avait d('po«;r ses pistolets.
96 LES ATinrClli» D*liK ftHIQli.
— Ne vous donnez pas la peine, reprit Eustache ; je les ai mis en lieu sur. Allons ' dépéchez; encore une fois, on nous attend.
— Lointierl que fais-tu IJi-luiiil? criait la tourbe au dehors.
Arthur jeta son regard autour de soi, et ne vit rien dont il put se faire une arme.
Il comprenait maintenant tout ce (pie sa situation avait de dësespërë ; aussi son front dcvint-il serein et son regard calme.
Tant que la résistance est possible, Thomme vaillant tâche et fait effort; quand la mort se montre inévitable, il Pattend de pied ferme et dédaigne d'inutiles débats.
Arthur sauta hors du lit, rajusta sa toilette délabrée, et se posa devant Loin lier.
— Je suis prêt, dit-il.
— Foi d'homme libre, murmura Eustache d'un air chagrin, je ne me croyais pas si sot que cela, et sans les autres...
Arthur ne l'entendait pas.
— Je suis prêt! répéta-t-il.
BOCBLK TKAVBBStE. 97
— Vous êtes prêt ! vous êtes prêt!... vous en parlez à votre aise, vous... mais moi... Savez-vous que vous êtes un brave cœur, Arthur ! Et, après tout, j'ai mangé longtemps le pain de votre père... Comment se porte-t-il ?
— Mon père est mort.
— Et vous êtes le dernier d'Arrbans, Arthur!... Je donnerais cent livres... en assignats... pour ne vous avoir point rencontré ce soir... Aussi pourquoi garder cet uniforme ?
— Trêve ! interrompit le comte. L'incertitude me fatigue. Retirez-vous ou partons... Mais, j'y pense; c'est de l'argent qu'il vous faut snns doute... Combien comptez-vous me vendre ?
— Mille livres.
— Je ne pourrais vous en donner la moitié... partons.
— Scélérat de Lointier ! criait la foule impatientée. Il s'entend avec le ci-devant !
98 lES avbuti'RBs dVh iiiCBt.
— Partons ! répéta Eustachc en soupirant. II n*y a pas moyen d*en sortir !
Ils firent tous deux quelques pas vers la porte.
Le jeune comte ne daignait même pas descendre aux reproches, ni rappeler à Tliomme qui se faisait son Judas les bienfaits de son père ou les joies communes de leur enfance.
Avant de passer le seuil, Lointier poussa un second et plus fort soupir.
— Je le volerais sans scrupule, se disait^il, mais le tuer!... Je me croyais plus fort que cela!... M. Arthur, ne puis-jc au moins vous rendre quelqu'un de ces bons offices que les mourants demandent?... N*avez-vous personne à qui vous vouliez faire parvenir un dernier adieu? Mademoiselle Marthe?
— Tais-toi ! interrompit Arthur d'une voix étouffée; ne peux-tu te contenter de me tuer?
Le chœur des sacripants cria sous la fenêtre:
DOCBLB TRàYESSÉE. 99
— Allons, Eustache ! allons, vil suppôt des ennemis de la patrie ! Descends, ou c*est toi que nous conduirons au district!
— C*est une idée, cela ! dit vivement Lointier : Arthur, voulez-vous vous sauver?
Le jeune comte ne répondit que par un regard de défîance.
— Ne me regarde pas comme cela, citoyen, reprit Eustache ; du moment que je ne suis plus ton assassin, je te vaux... Que diahle! tu vas devenir mon ohligé... Écoule : c'est une sottise que je fais là, mais le vieux comte m'aimait, et j'aurais vraiment de la répugnance à te conduire sur le chemin de la lanterne. Prends mon bonnet... Bien!...
Prends ma carmagnole... Très-bien! Tu as presque l'air maintenant d'un honnête républicain... Jette ta défroque sous le lit!
Arthur avait obéi jusque-là ponctuellement, mais, au lieu de jeter son frac d'officier vendéen sous le lit, il déchira vivement la doublure et prit, entre la ouate et le drap,
100 LES ATBFITOMIS Dll» tSIGIt.
un portefeuille de maroquin aux armes d'Aprhans.
— Qu'est-ce-lù ? demanda Eustoche.
Arthur ouvrit le portefeuille.
— Il n'y a rien qu'on puisse échanger oootre de l'or, répondit-il. Vous n'en |M)urriei tirer aucun profit par le temps où nous vivons : ce sont mes papiers de famille.
Eustache et lui se trouvaient en ce moment au centre de la chambre et vis-lk-vis d'un tronçon de miroir qui, par luxe inouï, était posé au-dessus de la cheminée.
Les traits de Lointier prirent tout à coup une expression étrange. Il s'approcha d'Arthur, colla son épaule contre la sienne, éleva la lumière et regarda la glace.
Il vit deux beaux visages de jeunes gens, également réguliers et nobles, quoique l'un fut celui d'un vil coquin.
— Nous nous ressemblons comme autrefois, murmura-t-il, plus qu'autrefois... Ma vie actuelle ne me plaît pas extraordinaire-
DOt BLE TRA\ERSEE. 101
ment. .. Arthur, ajouta-t-il tout haut, ce portefeuille, c'est ]•■* niorf. V^ous ne l'emporterez pas.
Les cris du dehors devenaient de plus en plus furieux et menaçants.
— Fou que vous êtes ! reprit Lointier en frappant du pied, pensez-vous donc qu'il soit temps de discuter ? Je m'expose pour vous ; c'est bien le moins que je ne m'expose pas en pure perle... Laissez-moi ces paperasses, je vous les rendrai : qu'en pourrais-je faire?
— Vous me les rendrez ? répëta le comte en hésitant.
— Sur le salut de la république, je le jure !
Arthur lui tendit le portefeuille que Lointier fit aussitôt disparaître sous sa chemise.
— Maintenant, dit-il , écoutez-moi bien.
Je connais cette auberge comme son propriétaire. Cette porte qui est au pied de votre lit, s'ouvre sur un corridor dont les fenêtres donnent, presque de plain-pied, sur le rem-
103 LES AVINTOIKS o'ufl Éllfilâ.
blai des Petits-Murs. Sautci sans crainte, et prenez ensuite vos jambes & votre cou.
Arthur fit luinc de s'éloigner.
— Attendez donc ! une fuis dehors, tous irez, toujours courant, jusqu'à la ruelle des Grands-Degrés ; là, vous trouverez un cabaret plus laid que la cantine de Tenfer, — s'il y a un enfer, — vous demanderez le citoyen Bounost... c'est un vieux douanier qui s'est fait fraudeur... Vous lui direz mon nom; vous lui donnerez votre argent, et bon voyage ! Il n'y a pas loin d'ici à Southampton.
— Merci, dit Arthur qui voulut s'élancer vers la porte du corridor.
— Attendez donc un instant, que diable ! Est-ce que vous ne les entendez {mis hurler en bas ?
Les citoyens truands, à bout de patience, faisaient en effet un vacarme effroyable dans la rue, en vociférant des menaces de mort contre Lointier.
Des coups violents étaient en même temps
DOLELE TRAVERSÉE. 105
frappes contre la porte extérieure, et tout annonçait que la foule allait se ruer dans rhôtellerie.
— Croyez-vous donc que c'est pour rien qu'ils menacent de m*écorcher vif? demanda Eustache ; — parole d'honneur, M. le comte, vous auriez tort. Ils le feraient comme ils le disent, et j'en serais sensiblement mortiûé... Avant de partir, veuillez me rendre un petit service... Liez -moi solidement au pied du lit, et prétez-moi vite votre mouchoir pour que je me bâillonne... Ah! plus vite que cela, citoyen, ou ils vont nous surprendre ?
Arthur obéit sans comprendre.
On entendait déjà des cris et des pas tumultueux dans l'escalier.
— Maintenant, détalez ! lui dit Lointier, et n'oubliez pas le vieux Bounost !
Arthur sortit.
Comme il refermait la porte du corridor, celle de l'escalier tomba, jetée en dedans par de vigoureux coups de pied.
104 LIS AVINTUtàS II I ^ liaiURt.
Les truands maloins se précipitèrent dans la chambre.
Ils trouvèrent le malheureux Loinlicr en chemise, renverse sur le sol, les bras garrottés et la bouche bâillonnée à laide d'un mouchoir brodé aux armes d'Arthur, ce qui prouvait jusqu'à révidence que le brigand vendéen, se voyant le plus fort,avail pris la clefdes champs.
— £t pourquoi ne nous appelais-tu pas?
demanda le fraudeur inoccupé.
Eustachr ihomM' |>ifru8cmeDt h* nM»M''l««>îr brodé.
— C'est juste ! dit le fraudeur, qui mit le mouchoir dans sa pocln
— C'était pourtant mu iMimie affaire ! reprit Eustache quand on eut coupé ses liens. Une autrefois, citoyen, nous monterons tous ensemble... Fâché de vous avoir dérangés!
Les truands retournèrent boire en leur bouge.
Eustache, lui, prit tout pensif le chemin de son gîte.
UUlBLk TRWEBSÉE. lOo
— Je lui ressemble, se disait-il en longeant les étroites et sombres rues du centre de la ville; j'ai ses papiers et je m'ennuie ici... C*esl dégradant, mais c'est comme cela : la république n'est pas mon fait; je suis ué pour être grand seigneur.
A jHîine entré dans le grenier qui lui servait de gîte , il alluma une lampe et visitai le portefeuille. Les papiers étaient en règle ; il n'y manquait rien. Avec cela, on était sûr de se faire guillotiner m Fr-nirr et respecter à l'étranger.
Lointier resta longtemps plongé dans une profonde rêverie.
Quand il s'endormit, ce iut pour songer qu'il se promenait bras dessus, bras dessous dans Regent's-Park, avec un pair d'Angleterre, qu'il faisait sauter la banque à Balb, et que ses coureurs gagnaient le prix du roi h New-Market.
En s'éveillant , le lendemain matin, il demeura douloureusement surpris à la vue des
106 LES AVINT01I8 D l!« ClIURC.
quatre murs de son grenier. Son révc avait achevé de le dégoûter de la réalité.
— Au diable la république! s'écria-t-il. J*ai servi le citoyen Carrier à Nantes, le citoyen CarpentieràSaint-Malo, deux vertueux représentants s'il en fût, et je n en suis pas plus riche... La guillotine est un mensonge; la lanterne une naïveté : j*y renonce... Palsambleu ! je veux de la poudre, une petite rapière à garde de nacre, un catogan et un jabot de nialines... Et vive le roi !...
Il remit le portefeuille sous sa chemise et le caressa en riant.
— Il est évident que j*ai sauvé la vie k ce pauvre garçon d'Arthur, reprit -il: toute peine mérite salaire : voici le mien... Encore *ui ai-je donné mon bonnet et ma carmagnole par-dessus le marché.. .
II descendit les quatre étages de son grenier et prit le chemin de la rue des Grands- Degrés.
Le cabaret du citoyen Bounost n'était pas
DOIBLE TR4?BK8tE. 107
encore ouvert, mais il n'y a point de porte close pour un ami.
Euslache entra.
Le citoyen Bounost était un petit homme de cinquante-cinq à soixante ans, portant sur un torse étique une figure maigre et ridée comme une pomme de reinette au printemps. Ses petits yeux clignaient sans cesse et sa bouche souriante possédait une remarquable expression de bonhomie. Il avait dans toute sa rigueur le costume républicain à la mode un an auparavant à Paris : culotte sans attaches, bas roulés, carmagnole jaune et bonnet rouge.
Comme l'avait dit Eustache, il avait quitté l'uniforme vert des douanes pour exercer la coupable industrie que les douanes sont chargées de réprimer. Mais il n'avait pas que cette seule corde à son arc. Saint-Malo, point extrême et voisin de Jersey, attirait tout naturellement un grand nombre de nobles, prêtres et autres émigrants.
108 LIS AVKirrDiits •vn Biicit.
Le citoyen Boiinost faixait te passage en Angleterre. Son cabaret , comme on voit , n'était qu'un prétexte, un maintien dont il couvrait sa secrète besogne.
Il y a des gens h Sainl-Malo qui prétendent que ce métier de transitaire, appliqué aux émigrants, est la source de plusiiuis «rrandeâ fortunes commerciales de la cAu
Certes, le commerce est une fort belle cbosc, mais ne semblerait-il pas qu'à l'exemple de certains végétaux, l'opulence mercantile croisse d'autant mieux et plus vite qu'il y a plus de fumier h sa base? Se représentet-on une industrie plus abjecte, plus haïssable, plus maudite, que celle qui vole au proscrit sa suprême ressource, et ne lui rend In vie que pour le jeter, nu, affamé, mendiant, sur la terre étrangère?
Quelques-uns répondront que mieux vaut encore vider les poches d'un homme que de le laisser périr. Ceci, à tout prendre, n'est point contestable, et il en faut conclure que
DOUBLE TIATIRSCB. 109
les jMMMiiiY d'émigrés tenaient dans Téchelle descendante de la honte une place voisine et immédiatement supérieure à celle des assassins.
Il est bien entendu que nous parlons des industriels, et non point de ces braves marins ou pécheurs qui bravèrent souvent l'atroce sanction de la loi conventionnelle pour arracher un malheureux à la mort. L*or qu'on donnait à ceux-là n'était qu'un faible prix de leur généreuse assistance. A chacun le sien.
— Eh bien ! vieux phoque, dit Eustachc en entrant, as-tu vu mon homme ?
— Ce doit être quelque chose comme ton frère, répondit le citoyen Bounost. Vous vous ressemblez comme deux gouttes d'eau-de-vie.
— Oui... oui... c'est... Qu'en as-tu fait?
— A rheure qu'il est, mon fils, il doit ranger Chaussey... Le vent est bon, un peu fort ! Si la barque, qui est vieille comme ma femme, ne s'avise pas de couler bas en chemin, ton homme touchera ce soir k Jersey.
LRS RAntHTS. 1 10
110 Vt9 AVE.ITIRCS 01:1 EMIGKt.
— A merveille!... Ah çà ! combien lui as-tu pris ?
— Le taux ordinaire.
— Quel est ce taux ?
— Mon fils, ré{>ondit le cabart'ticr-fraudeur, notre métier est dangereux et ne rapporte pas tout ce qu'on pourrait désirer. Le taux est variable. Quand il s'agit de faire entrer ou sortir un colis prohibé, le prix est fait; cela coûte tant : c'est un tarif, comme nous disions au bureau , du temps (|uc je ne rougissais pas dVtrc douanier. Mais un cidevant, c'est bien différent; on perd sur Tun, on gagne sur lautre... 11 faut avoir de Thumanité... On ne peut prendre vingt -cinq louis à un homme qui n'en a ({uc dix.
— C'est clair, mais. . .
— Il n'y a pas de mais, mon fils, c'est impossible. Aussi, règle générale, quand un cidevant, conspirateur ou brigand, se présente, je retourne ses poches, je prends ce qu'il a... et je ne réclame pas un décime de plus.
BODBLI TIAVKISÊE. 1 1 1
Eustache éclata de rire.
— Bravo! citoyen Bounost ! s'ëcria-t-il ; alors Dous n'aurons point de difficulté pour le payement, tous les deux.
— Quel payement, mon fils? demanda l'ancien douanier.
— Pour le prix de mon passage... Je n'ai rien : donc vous me passerez gratis.
Le vieux Bounost haussa les épaules.
— Tu plaisantes , dit-il ; pourquoi quitterais-tu le territoire de la république ?
— C'est mon idée, citoyen.
— Et tu crois que je mettrai une barque a l'eau pour tes beaux yeux ?
— Je le crois, citoyen, et cela tout de suite.
— Que je sois guillotiné ! . . . commença Bounost.
— Cela pourra venir, interrompit Eustache, en quittant subitement le ton de la plaisanterie, surtout si tu continues à faire la mauvaise tête... Les décrets de la Convention
113 LES AVKIITOlklS D l^ EMIGRE.
punissent de mort le niëtier que lu fais, et le citoyen directeur demeure à deux pas d'ici.
— Me dénoncera is-tu ? balbutia Bounost d'une voix altérée.
— Je te dénoncerais, répondit fermcroeni Lointier.
11 faut croire que l'argument était sans réplique, car la discussion fut dose.
Quand vint le soir, une grande barque non pontée traversa la rade et vint prendre le vent sous le rocher de Césambre.
Cette barque portait Lointier et sa fortune.
Aucune tempête ne le mit k même de haranguer ses matelots comme Pierre le Grand et César ont coutume de le faire sur les devants de cheminée. Il toucha Jersey sans encombre, et gagna tout de suite Saint- Hélier où résidaient les notabilités de la noblesse exilée.
Il vit M. le vicomte de Botherel, qui avait été longtemps agent des princes, et la plupart
DOLBLK TltAV£R8iK. 11 >
des gentilshommes que le peu de succès de la première insurrection bretonne avait contraints a s'expatrier.
A tous il se présenta sous le nom d'Arthur, comte d'Arrhans.
On l'entoura, on le questionna ; ce fut auprès de sa personne un empressement général.
Quelques-uns se souvenaient de l'avoir vu à Rennes et à Saint-Malo, près de la Roiiarie.
Ceux-là lui serrèrent la main avec effusion et regrettèrent avec lui la mort prématurée de leur intrépide chef. Tous voulaient avoir des nouvelles de France : la Vendée avaitelle définitivement rendu le dernier soupir? Serait-il bientôt temps de repasser la mer et de tenter une descente sur les côtes de Bretagne?
Lointier dut faire appel à toute sa présence d'esprit pour soutenir passablement son rôle dès cette première représentation.
Lui qui venait de remplir !(> plus infimes fonctions dans cette or^unisatiun républicaine où les chefs eux-mêmes j^.inlaient à leurs mains calleuses, et davantage en leur esprit grossier, les traces non équivo<]ue8 de leur origine , il était obligé de passer tout h coup et sans transition dans une sphère d'urbanité choisie et de grandeur native.
Il lui fallait entrer brusquement en d'autres mœurs, connues autrefois, mais oubliées pendant cinq ans de traverses, de misères et d'ignobles labeurs.
Heureusement il était admirablement doué de toutes ces qualités extérieures, et, pour ainsi dire, de surface, qui font les comédiens incritants. Il se souvint vite et complètement des vieilles habitudes prises au château d'Arrhans ; il recouvra sa fière mine des bons jours où, s'essayant innocemment à l'usurpation sérieuse qu'il tentait aujourd'hui, il se faisait passer pour Arthur auprès des jeunes villageoises qu'il éblouissait de son luxe d'em-
BOOBLE TRAVERSÉE. 115
pruDt et du faux brillant de sa prétendue noblesse.
11 avait d'ailleurs exhibé ses titres en arrivant à M. de Botherel , et nul ne songeait à lui contester son identité.
Six mois plus tard, il eût rcncontn' à Jersey bien des compagnons d'armes du comte et son rôle se fut hérissé de difficultés inattendues, que sa ressemblance avec Arthur n'eût point pu vraisemblablement surmonter. Mais alors on se battait encore en Vendée et les châteaux de Bretagne cachaient nombre de fugitifs qui n'avaient pu passer la mer.
Il n'y avait point à Jersey de soldats de l'armée royale.
Lointier ne manqua pas de parler de son noble parent, M. le marquis de la Veyre et de sa charmante cousine Marthe.
Il apprit que le marquis, plus heureux que la plupart de ses pairs, avait réalisé la meilleure partie de sa fortune, qui était mainte-
116 LES AVBNTOIIS U . ■
naiit en sùrclé à rélraiigfr. Lv iiiiii (juis imnième avait quille la France, après la mort du roi, avec sa fcmnie ei sa iillc, mais on ne savait quelle contrée il avait choisie pour sa résidence.
Ëustachc resta trois jours à Jersey.
Il lui fallut ce temps pour se remettre des cruelles fatigues qu'il avait éprouvées dans sa fuite.
Lors(]iril juiria de se rciuirc ii Ijmkjk >, chacun mit aussitôt sa bourse ù lu dis{M*^ih(Mi de ce cher comte, qui avait si vaillamment soutenu son nom en Bretagne et en Vendée.
Les bourses étaient légères, mais il y en avait beaucoup, et Lointier ne se lit scrupule de puiser successivement dans presque toutes.
De sorte que, lorsqu'il prit congé de ses nouveaux amis, il était fort convenablement équipé, et portait en son gousset de quoi faire figure durant les premières semaines de son séjour en Angleterre. 11 portait en outre.
UOUBLK TRAVERSÉS. 1 17
des lettres pour les principales têtes de rémigration.
C'est tout ce qu'il lui fallait.
Il prit terre à Plymouth, et monta sur-lechamp en chaise pour gagner Londres.
L'avenir était désormais pour lui couleur de rose, et il bâtissait de bien rli.irninnjs châteaux en Espagne.
A force de bâtir, il se fatigua et s'endormit.
Au moment où il commençait un fort joli rêve, un homme, exténué de fatigue et de besoin, s'arrêtait à la porte d'une ferme, sur la route de Southampton h Londres, entre Reading et Windsor.
Cet homme ne demanda point Taumône ; mais il était Français, et le malheur des temps avait appris aux campagnards d'Angleterre, dont les maisons se trouvaient sur la route de France, quel absolu dénûmcnl cachait souvent le fier silence de ces pâles voyageurs qu'on voyait passer à pied, venant de la mer et allant à Londres.
118 LES AVK:«TtRk!i Ull tXIGRI.
La fermière offrit uu Français du pain et de Taie. Il maogca et but avidement ; puis il rendit grâces avec dignité, et reprit sa roule.
Ce voyageur était le comte Arthur d'Arrhans.
LORD DOGG.
Lord Teraplemore Dogg était, cq ce tempslà, un des excentric men les plus distingués du Strand. Il pratiquait le sport avec inûniment de supériorité, bien qu'il pesât, de compte fait, cent soixante et dix kilogrammes, faisait des paris prodigieux, et patronait une société de tempérance qu'il allait présider après boire.
Lady Ophelia Dogg était une impression- 1 11
I^'i LES AVENTUtlS dVn fcaiCRt.
nable et ultra-poéliquc crt'ulun» qui, au lenips (le sa jeunesse, n'avait |M)inl dû èire jolie.
Elle pouvait avoir, au moment où notrr histoire la rencontre sur son cheni; quarante à quarante-cinq printemps.
Lord Dogg boxait comme un Hercule; lady Dogg dansait moins bien, mais autant que Vestris. L'époux avait des façons tout originales d'envelopper son gros corps dans ces étoffes moelleuses, confortables, mab horribles, que les Anglais sont en possession d'inventer depuis cinquante ans ; ré|>ouse (lortait d'incommensurables chapeaux, illustrés de panaches, et un |)etit chien sous le bras.
Celui-ci affectionnait le sherry beaucoup, le madère énormément, le bordeaux outre mesure ; celle-là chérissait la rêverie, adorait les romans vaporeux, idolâtrait la poésie clair de lune.
C'était un couple particulièrement estimable, comme on n'en trouvait pas un seul h Paris, à moins qu'il ne vînt de Londres.
LOB» DOGG. I9Ô
Lord Dogg aimait sa femme ; lady Dogg aimait le bal, son chien, la musique et plusieurs perroquets.
Elle ne manquait pas une seule soirée d'AImack, et chantait des romances françaises avec une expression surprenante.
Milord et milady, du reste, étaient gens d'excellente compagnie , et parlaient supérieurement le français, comme il convient à des Anglais bien élevés. Ils ne se servaient de ridiome saxon que pour parler à leurs bétes.
— Milord, dit un jour milady, en savourant les dernières gorgées de la septième tasse de sou-chong, àvé-vos rémàqué cette young gentleman qui dansé si rémâquabelment le waltzing?
— Je Avé rémâqué, milady... Cette gentleman àvé gagné moâ deux cents livres hier au club. C'était une galant personnèdgc !
— Oh! milord... ounc très-galante, voyévos! une rémâquabclmcnt chààmcnt... Je volé, if you please, one auter tasse de thé.
134 LIS AVIRTIIMIS •*VH Éllfilâ.
Milord tourna le robinet de la théière, cl jeta un regard de soupçon sur milady.
Celle-ci avait laissé descendre sur son maigre visage une ravissante expression de {K>ëtique rêverie. Ses yeux étaient au plafond, et ses doigts osseux caressaient avec distraction le soyeux pelage de Love.
C'était le nom du |)etit chien.
— Oh ! yes ! répéta-t-elle d'une voix murmurante. C'était une délicieuse... rémâquabelmcnt !
— Je croyé que vos aimé cette gentleman, milady! gronda tout h coup lord Dogg, qui prit l'attitude d'un boxeur, et dont le rouge visage passa du pourpre au violet.
Ophelia tressaillit et versa aussitôt d'abondantes larmes dans un mouchoir de batiste.
— C'était une abominèblc tortioure, rourmura-t-elle, que de viver avec un mari jalu !
Lord Dogg arpentait la chambre à grands pas.
Quand il fut fatigué de cet exercice, il vint
LORD DOGG. 135
se planter juste en face de sa compagne.
— Je défende à vos, dit-il avec le hoquet britannique ; je défende à vos , voye-vos , absolioumente dé régàdé cette young gentleman... Si vos le régàdé, voye-vos, je menacé vos de vender vos, une shilling dans Smith- Fields... Oh! yes.
— Oh! milord, sanglota Ophelia, je suis pioure, voye-vos, pioure et sans tètche...
Lord Dogg, loin de se laisser fléchir par cette éloquente protestation, grommela un de ces jurons d'outre-Manche, capables d'attirer la foudre sur les Trois-Royaumes; puis, prenant la pose de Kean dans Othello , il répéta d'un beau ton tragique :
— Je défende dé régàdé, voye-vos!
Lady Ophelia baissa la tête.
Milord sortit.
Quand milady fut seule, elle se redressa tout à coup, frappa du pied, et lança Love au milieu de la cimmbre.
— Oh ! le détestcble ! cria-t-elle. Je croyé 1 11.
]iC> LBS AVINTUKIS 9 KTf EllGRi.
qu'il ne povc pas se IrcWer sur lu te le siouperfaïce (le London un mari aboniinèble davantèdge!... Me défender, voyc-vos, de régAder ! . . .
Milady but une huitième tasse de tlx
Le galante persoiinhhje qui avait 'f^iv^ur deux cents livres sterling h milord et produit une douce impression sur Tâmc rêveuse de milady était un jeune Français émigré qui avait passé la Manche depuis |)eu, et s'était produit avec éclat «lans In l»'"'" -«wîiW.'. ,].> Londres.
Il se nommait Arthur d'Arrhans, portait comme il faut son titre de eomte, et allait de pair avec les membres les plus distingués de l'émigration.
On parlait avec beaucoup d'éloges de ses récentes prouesses dans les guerres de la Vendée.
Le pauvre jeune homme avait eu grand'peine à tromper la surveillance des autorités révolutionnaires, et il lui avait fallu des pro-
LOXD D06G. 1i7
diges de patience, des miracles d'adresse et d'audace pour parvenir jusqu'à la mer.
Aussi exciUu't-il parmi les lionnes ( le mot est devenu de bien mauvais goût, mais nous sommes à Londres, où le mauvais goût a droit de bourgeoisie) un intérêt général.
Il était de tous les routs; on se le disputait, on se Tarrachait.
11 demeurait dans Piccadilly. Son appartement, sans être somptueux, convenait h la position fashionable qu'il s'était faite dès son arrivée en Angleterre.
Au moment où lord et lady Dogg avaient ensemble la discussion caractéristique que nous avons cru devoir mettre sous les yeux du lecteur, M. le comte Arthur d'Arrhans était entre les mains de son valet de chambre, qui procédait à sa toilette.
Ah çà ! Lointier , mon ami , disait ce dernier en passant le fer dans les cheveux de son maître, ce rôle subalterne cofnfiu'ncc à me fatiguer considérablement.
138 LIS ATIIIT01I8D1.1 KIlbRt.
— Patience î patience !
— Eh ! patience! voilà deux mois (juc tu méchantes le même couplet. Te voilà comte, toi; c'est très-bien, mais moi...
— N'as-tu pas monté en grade ? interrompit Eustache. A Nantes, où j'ai eu le plaisir de faire ta connaissance, tu ne servais que la république. Maintenant, te voilà valet de bonne maison... Allons, allons, ami Urunct, pas d'enfantillage !
— Je ne plaisante pas, dit Hruiul il'uii ton chagrin. A Nantes, puisque tu parles de Nantes, j'étais ton supérieur...
— Je m*en souviens... Tu étais entrepreneur d'enthousiasme public. Grâce à toi, une centaine de claqueurs criaient : m Vive la Convention ! » Quand le besoin s'en faisait sentir... tu étais aussi fabricant de rage populaire. Voulait-on assassiner une honnête douairière, un prêtre, un marquis de cent ans? tes hommes vociféraient : « A l'eau! à la lanterne ! > Le soir, tu prenais place sons
LORD DOGG. 199
le lustre , au théâtre, tu étais à la fois claqueur politique et littéraire... Tu jetais bas de nobles tètes et tu empêchais d'ignobles pièces de faire la culbute... Est-ce bien cela?
— Précisément, répondit Brunet avec froideur... Ah ! j'étais un misérable. Il ne pouvait rien exister au monde de plus abject que moi... c'est vrai î ... excepté mes valets, pourtant... Et tu étais Tun de mes valets. Eustache.
Celui-ci se mordit la lèvTe.
— Tu es touché, reprit Brunet. Ne parlons plus de cela... Quand me donneras-tu ce que tu m*as promis?
— Quand je pourrai.
— C'est vague. Je n'aime pas le vague. Fais-moi le plaisir de répondre autrement... Tu sais bien que d'un mot je puis te faire I)endre.
— Je sais que tu pourrais l'essayer, répliqua Eustache d'un ton de bravade mal assurée.
— L'essayer ! s'écria Brunet en riant ; hé !
130 LES ATBNTDIIS »*Olf tllORt.
M. le comte, vous avez oublié, je pense, & quel excès se porta jadis votre zèle républicain... J'ai bon souvenir, moi... Je sais que votre bras gauche garde les traces indélébiles d'une plaisanterie civique que n'eût |)oint soufferte le vrai d'Arrhans avant d'avoir perdu la dernière goutte du sang de ses veines... Je sais que vous portez sur vous la preuve de votre honte passée... Une preuve indestructible, entendez-vous, une preuve que les vers seuls effaceront lorsqu'ils rongeront votre chair au fond d'un cercueil !
— Peste! dit Eustaehe, qui s'efforça de ricaner, tu fais de la tragédie maintenant.
Brunet frappa du pied avec impatience.
— Ecoute, Lointier, reprit-il, tu veux me tromper, gagner du temps..., me perdre, peut-être.
— Quelle idée !
— Tu es capable de tout... mais prends garde. S'il y a guerre entre nous, ta noblesse y passera, et sous tes oripeaux déehi-
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rés, il ne restera plus que la peau d'un vil coquin... M. le comte, vous êtes coiffé.
Brunct, tout en parlant, avait en effet continué de manier son fer à papillotes, et la chevelure de Lointier avait pris sous sa main un pli irréprochable.
Ëustache donna un coup d'oeil à la glace et se leva.
— Ma veste! dit-il.
Brunet lui présenta une riche veste de velours brodé dor.
— Mon habit ! reprit Ëustache.
Brunet l'aida à passer le plus coquet habit à la française qu'eussent vu jamais les rives de la Tamise.
— Mon épée, mes jjanU, mon rliaijcjiu ! dit encore Lointier.
Brunet apporta le tout.
— Où va M. le comte? demanda-t-il.
— Au club... Je dois une revanche à lord Tcmplcmorc Dogg... Quant à ce qui regarde notre querelle, je te sais un excellent garçon.
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Brunet, el ne veux point te garder rancune...
— M. le comte est bien bon...
— Je t'ai promis partage égal, tu Tauras... mais, patience, que diable ! Laisse-moi faire un peu recolle de ces épais cockneys de Londres... J'augmente ta part en agissaiii :>ii)<i. mon garçon.
— Combien avez-vous en caisse ?
— Une bagatelle!... Je n'oserais vraiment t'en offrir la moitié... J*y pense. Je vais ce soir au rout de lady Moore Mac-Hen. Que ma toilette soit prête!
— Elle le sera, M. le comte.
Eustache se dirigea vers la porte, Brunet rarréta sans façon par Tépaule et lui mit le poing sous la gorge.
— Je te donne quinze jours, dit-il. Dans quinze jours, je veux être comte, moi aussi, ou marquis, ou... n'importe! Si, h cette époque, il n'y a pas encore assez d'argent pour deux, eh bien ! tu seras valet à ton