LORD D06G. 13Ô
tour et moi maître... à moins que tu ne préfères...
Brunct n'ncheva pas, mais sa main glissa rapidement de l'épaule d'Eustache à son avant-bras, et appuya fortement sur la partie charnue qui est au-dessous de l'articulation.
Eustache pâlit.
— 11 paraît que c'est sensible encore, dit Brunet. Je te tiens par là, mons Eustache... J'ai fini, M. le comte. Rien ne vous empêche plus d'aller faire In partie de lord Templemore Dogg.
En même temps, il lâcha le bras d'Eustache qui partit aussitôt.
Comme le lecteur a pu le pressentir, tout n'avait pas été rose dans l'existence républicaine d'Eustache.
Forcé de quitter Paris quelque dix- huit mois après son arrivée, parce qu'il n'avait pas la voix assez forte pour prêcher au Palais- Royal ou hurler sous les fenêtres du château, 1 19
loi lES AVETirrRlS D I"» F.»ir.RE.
deux métiers qui rapportaient alors de quoi vivre, il voulut retourner nu pays.
Mais, au pays, les choses avaient bien changé. La révolution sévissait maintenant à Millau eomrae à Paris, et, comme MM. d*Arrhans et de la Ve>To, principaux seigneurs des environs, avaient quitté la contrée, la rage populaire s'était rejetée sur leurs amis et créatures. Le père d*Eustache, emprisonne, abreuvé d'outrages et de dégoûts, était mort de chagrin.
S'il eût pris la peine d'attendre, on l'aurait guillotiné.
Eustache revint à Paris, ou il mena une de ces existences ténébreuses et souillées que protégeait le désordre, que nourrissait l'anarchie. Il partit pour Nantes, sans autre but que de tenter la fortune, car il avait beau mal faire, la fortune l'oubliait.
Ses camarades, plus hardis ou plus heureux, montaient parfois tout à coup nu pinacle, et, couverts encore de la fange où ils
LORD DOGG. 135
croupissaient la veille, s'asseyaient sur les bancs d'une assemblée souveraine.
Eustache, lui, restait dans sa misère.
Ses qualités étaient des défauts à cette époque honteuse et brutale ; ses vices mêmes se trouvaient démodés. Chevalier d'industrie, il n'était point à sa place parmi ces squalli> des brigands pour qui eût été trop luxueuse la litière des étables d'Augias. Il tâchait de son mieux k mettre bas les élégantes façons que son éducation parasite lui avait données ; il sentait que c'était là sa ruine, mais, en déGnitive, on naît septembriseur, et l'escroc qui met la main dans votre poche n'est pas à la hauteur de l'humanitaire vertueux et bavard qui mettrait au besoin son bras jusqu'au coude dans votre sang.
Or, les humanitaires d'alors jetaient à coup de couteau les fondements du glorieux édifice au sommet duquel nos socialistes déploient la synthèse, comme une toiture baroque et convenable.
130 LES AVBNTUKBS o'uif tlIGIt.
En 1792, ils avaient les mains noires ; depuis 1850^ leurs mains sont gantées: peutêtre même sont-elles propres.
Autrefois, ils s*armaient de tranche-lard ; aujourd'hui, ce sont des plumes qu'ils portent. Leurs haillons se sont faits habits noirs, avec lesquels on peut décemment occuper une chaire universitaire. Du reste, ils sont comme jadis, méchants, envieux, fous, impuissants, et, sur leurs vieux jours, ils se font doctrinaires.
On ne peut en vouloir à Eustache de ne ressembler point à ces tigres de la rue qui ont changé de peau ou rois simplement sur leur fourrure une robe de pédant.
Eustache a bien assez de ses vices sans prendre ceux de Tengcance la plus dégradée , qui ait traversé nos cinquante ans de révolution.
A Nantes, Eustache fit la connaissance du citoyen Brunet, qui avait les bonnes grâces de Carrier et entreprenait l'opinion publique.
LUKD UOGti. 137
Las bientôt de cette vie, il prit la route de Saint-Malo et saisit avec transport l'occasion de quitter la France où le crime ne laissait pas assez de place à l'intrigue.
Une des premières personnes qu'Eustache Lointier rencontra dans les rues de Londres, fut le citoyen Brunet, son ancien patron.
Brunet avait quitté la France pour des raisons qui importent peu au lecteur et qui se devinent du reste facilement, pour quiconque connaît les mœurs de ce temps maudit , où l'accusateur de la veille était presque à coup sûr le proscrit du lendemain.
L'ancien serviteur de Carrier portait en toute sa personne des traces évidentes d'indigence. Il reconnut Eustache qui ne prenait point garde à lui et le suivit jusqu'à son hôtel.
Eustache en était déjà aux derniers louis
de l'emprunt qu'il avait fait aux émigrés de
Jersey, mais il était membre de plusieurs
clubs, voyait la meilleure compagnie, et,
138 LES AVERTI RK» 0 l 11 £lilUKK.
sûr de ses talents, oe craignait point trop l'avenir.
La vue de Bruuet le troubla.
Cet homme, qui connaissait ses antécédents, pouvait lui faire une terrible guerre.
Eustachc se trouvait dans la position de certains gouvernements que leur origine condamne, et auxquels il faut la paix à tout prix ! 11 entassa promesses sur promcss(>s. Dru net le crut et resta près de lui en qualité de valet.
Ce citoyen avait quelque teinture de l'emploi.
Conmie nous venons de le voir, la discorde commençait à se mettre au camp.
Brunct se fatiguait de sa position secondaire, et Eustacbe n'était point pressé de partager.
Brunet connaissait trop Eustacbe pour avoir confiance en lui, «-f î\^<('7 pour If perdre.
Eustacbe, en effet, pour expliquer la posi-
LORD DOGG. 139
tioD quasi-brillante où soq ancien patron le retrouvait, avait été forcé d'avouer son usurpation.
Mais où était le vrai d'Arrhans? Avec la meilleure volonté de perdre un usurpateur, il faut présenter Tayant droit tout dV bord .
C'est la première pièce de conviction.
Cette pièce manquait à Brunet, ce qui peut expliquer pourquoi il s'en tenait aux menaces.
Lointier, en le quittant, prit le chemin du club des jockeys, où il comptait trouver lord Templemore Dogg , son partenaire habituel.
Le club était au grand complet.
II y avait là au moins cent jockeys en habits écarlates, tous remarquablement obèses ou parvenus au dernier degré d'éthisie.
L'Anglais est ainsi fait : point de milieu ; il pèse le poids d'un bœuf ou celui d'un mouton.
Les gentlemen maigres se promenaient
140 LES AVBflTIiaiS »OFI tlIGIt.
gravcmeut, balançant leurs longs torses sur leurs hanches aiguës, auxquelles s'attaebâieni gauchement des jambes osseuses, dessinées, selon le nu, par des pantalons à justes tibias. Au-dessus du torse, il y avait de hautes cravates inflexibles et nouées avec une rigueur mathénintique. Dans les cravates il y avait des vertèbres qui soutenaient des figures anguleuses, ornées d'yeux incolores et de favoris déteints.
Les gentlemen gras faisaient gémir sous le fardeau de leur embonpoint des banquettes et des fauteuils très-bien rembourrés. Ils étaient rouges comme des tomates mûres.
Lord Templemorc Dogg était le plus rouge d'entre eux.
Autour d'une table ronde, située au milieu du salon principal, une vingtaine de jockeys étaient réunis et paraissaient puissamment préoccupés.
De ce groupe sortaient de temf»s en temps des paroles brèves et inquiètes.
LORD DOGG. 141
— Cent livres pour Polyphemus î disait run.
— Deux cents li\ies pour Child of the Royal-Puff ! repondait l'autre.
Il faut que le lecteur nous fasse la g^ràce de s'approcher avec nous de cette table ronde et jette sou regard curieux par-dessus les tètes nurniu.idées des gentlemen qui Tentourent.
Ceci est un trait de mœurs authentique, et mérite certainement une mention honorable. ,
La table ronde est bordée par une bande circulaire de papier blanc, qui Ggure assez bien, en petit, la lice d'un hippodrome.
Des deux côtés de celte bordure en papier s'élèvent de minces barrières de carton.
Il n'y a rien autre chose sur la table.
Pourtant vingt personnages, doués de raison , se penchent à l'entour et regardent comme si leur vie dépendait de ce qui se passe sur lu bordure blanche.
14% I.k8 4VB?ITDB18 dVh tBl«RÉ.
Vingt binocles y sont braqués à demeure et les gageures vont leur train.
— Trois cents livres jwur ChUd of thc Royal-Puff!
— Quatre cents livres pour Polypheinus !
— Ces gens-là sont-ils des fugitifs de Bedlam?
— Regardez mieux ; essuyez les verres de votre lorgnon, obscurcis par le brouillard britannique, et regardez encore. Voyez-vous ces deux petits points noirs qui se meuvent sur le papier blanc? Tun de ces points se nomme Poly|)bemus, Tautre a nom Cbild of the Royal-Puff.
— Ahbab!...
— Positivement... Polypbemus est une fourmi bien connue pour la vitesse de sa marche, et Child of thc Royal-Puff est une araignée naine qui a fait perdre et gagner bien des gui nées...
Lafourmi et l'araignée coMrei*(^:^.Mà3 ju» ivt » , hélas ! car on n'a pu trouver de cirons assez
LOSD DOGG. 143
obéissants pour endosser la veste voyante, chausser les bottes molles et se faire e;i traîner par un jeûne de quinze jours.
Sans cela, la fêle serait complète, et la joie de ces honnêtes gentlemen ne connaîtrait point de limites.
Mais on se passe des jockeys.
Voyez ! l'araignée a de plus longues pattes que la fourmi, mais elle se prélasse, la paresseuse, elle fldne et perd un temps précieux à jeter çà et là d'imperceptibles fils.
La fourmi, au contraire, va toujours un train égal.
Son propriétaire ne la donnerait pas pour cent guinées.
C'est la perle des fourmis. Quand elle aura vécu on essayera de l'empailler, ou tout au moins de faire sa statuette, afin que les siècles futurs puissent contempler, à leurs moments perdus, cet insecte recommandable.
— Cinq cents livres pour Polypliemus!
— Mille livres pour Child of the, etc.
1 44 LES AviRTOiu •vn taiMt.
Si TAngleterre n'existait pas, il faudrait In construire sur pilotis.
Eustache, en entrant, s'en ail.* u.m .iiuit n lord Dogg et lui tendit le doigt. Lonl Dogg gronda sourdement une exclamation de colère; mais ce premier tribut paye à sa mauvaise humeur, il reprit incontinent son flegme national et reprit automatiquement :
— How do y ou do?
— Très-bien, milord, très-bien, répondit Eustache. Permettez-moi de m*in former des nouvelles de la santé de votre seigneurie.
— Infômé-vos! répliqua lord Dogg.
— Et de celle de milady...
— No!... répondit cette fois milord; infômé pas vos. . .
Eustache crut avoir mal compris et n'insista pas.
Lord Dogg se leva sans plus prononcer une seule parole et se dirigea vers un tapis vert où il s'assit en face d'Eustache.
Ils jouèrent en silence pendant deux heures.
LOKD IK>GG. 145
Les guinées de milord semblaient avoir un attrait particulier pour les poches d'Eustache, qui gagnait toujours.
Au bout de deux heures, lord Dogg repoussa son fauteuil et croisa ses mains sur son gilet.
— Vous ne jouez plus, milord? demanda Eustache.
Milord ouvrit par trois fois la bouche et ne parla point.
Il semblait chercher ses mots pour entamer une communication importante.
— Sir Arthur, commença-t-il enfln, voyevos... oh! yes...
— Plaît-il? dit Eustache.
— No.. . il ne plaise pas, sir Arthur, diabel !
— Milord?
— 11 déplaise remâquabelment, voye-vos ! Eustache ne comprenait pas du tout.
Lord Dogg semblait faire effort pour contenir une colère naissante.
Les veines de son front se gonflaient et un
t.K* RANOITS. I 1?
146 IE9 AVe?ITCMIS dVr tlfClt.
tremblement nerveux agitait les paupières sans cils de ses gros yeux.
— Rémâquabelmenl ! répéta -t- il. Oh!
yes... je croyé, sir Arthur, que vos voles appôter le treuble dans le menèdge de moâ.
— T songez-vous, inilord ! s*écria Eustache qui ne put réprimer un sourire.
— Je songé, sir Arthur... je tnWc tutecela intolerèble !... Et je dise de prender garde à vos, pâce que j'été jalu !
A ces mots, prononcés d'une voix rtranglée, milord ferma les poings et rejeta violemment la masse d'air qui oppressait sa poitrine.
Puis il tourna le dos et se retira lentement.
— Il est fou, pensa Eustache qui se mit tranquillement à compter son gain.
Le gain était honnête.
Eustache, sans plus penser à la boutade de lord Templemore Dogg, s*assit à une table et parcourut les journaux.
C'était déjà la coutume en Angleterre de
LOHD DOGG. 147
faire servir la quatrième page des gazettes au même usage que les petites affiches.
Voici ce que lut Eustachc dans une feuille de Glascow :
« M. le marquis de la Veyre, émigré français, prie M. le comte Arthur d'Arrhans, en quelque lieu que soit ce dernier, de lui faire savoir de ses nouvelles. »
Lointier relut par trois fois ces deux lignes et se prit à ré ver.
— C'était une charmante lillc ! dit -il enûn. Le vieux marquis a encore une fort belle fortune, et ce serait une affaire d'or... Oui!... mais ils doivent connaître son écriture!... Ma foi, je crois que le plus simple serait de prendre la poste et d'aller à Glasgow... Marthe l'aimait; j'hériterai de cela conmrie du reste... D'un autre côté, je dépisterai ainsi ce coquin de Brunet, qui commence à devenir fatigant outre mesure...
Allons ! c'est un coup de partie ! il s'agit seulement de bien commencer son jeu...
Eustacbe Loinlier quitta le club des Jockeys au moment où Child of the Royal-Pu/f arrivait au but, passant d'une longueur de tête Polyphemtis. Commodore Nelson, autre fourmi engagée, s'était dérobée dès le commencement de la course.
Eustacbe revint tout pensif à son hôtel de Piccadilly.
15*2 Lfcâ AVENTUIU b'cFI tllUKt.
Les lignes qu'il venait de lire dans le journal de Glascow le préoccupaient outre mesure.
Il balançait les avantages et les inconvénients d'un acte d'audace.
Il hésitait.
Néanmoins, l'aventure avait de quoi tenter un chevalier d'industrie; elle était séduisante, et présentait, cn^éGnitive, des chances réelles de succès.
Eustache ne pouvait rester longtemps indécis.
Il aborda Bru net, son camarade valet de chambre, d'un visage joyeux.
— J'ai gagné trois cents livres, lui dit-il ; cela marche. Tu n'attendras pas longtemps désormais... Nous compterons ensemble dans trois jours.
— Pourquoi trois jours? demanda Bru net.
— Je te réserve une surprise, mon brave : tu verras!
Brunet le regarda en dessous d'un air
AFIGLICI9HIS. 153
soupçonneux, mais ne jugea point à propos (le renouveler la discussion.
11 prépara la toilette de bal de son maître, et bientôt Eustaehe fut couvert d'habité véritablement somptueux.
Sous ce costume, il était charmant, et de tournure a mettre h l'envers plus d'une cervelle de gentlewoman, abstraction faite même de lady Ophelia Dogg, qui n'avait point de cervelle.
Il monta dans une voiture de pl.iee et ordonna qu'on le conduisît h l'hôtel de ladv Moore Mac-Rea.
Brunet , resté seul , prit les habits que son maître venait de quitter, afin de les serrer.
— C'est étonnant ! grommela-t-il, j'ai beau me fâcher, je continue de jouer mon rôle en conscience, et je le sers tout de bon... Voyons donc s'il n'a pas oublié dans ses poches ce fameux portefeuille... Je donnerais mon petit doigt à couper pour le tenir...
154 LES AVEIMII Rtî> n 1.1 ËXIURL.
mais non! les poches sont vides... Ah!' '
Ce dernier mol fut un cri de joie.
Brunet venait de sentir, à travers rétoffc de rhabit dTustache, un paquet de papiers. II fouilla vivement et demeura désappointe. Ce n'ëtait que le journal de Glasgow, que Loinlicr avait pris au club des Jockeys.
Brunet le froissa d'abord avec colère, puis, par ennui, il se prit à le parcourir, et tomba bientôt sur Tarticle qui avait tant ému son maître.
— Trois jours ! s*écria-t-il ; le coquin m'a dit trois jours... mais, dans trois jours, il y a trois fois le temps de prendre la poste... Évidemment il a lu ces lignes... Il va tenter de m'échapper... Morbleu! je vais le suivre désormais comme son ombre, et s'il bronche... tant pis pour lui*!
Pour que le lecteur n'interprète pas ces dernières paroles d'une façon trop bucolique, nous lui rappellerons que Brunet avait été l'un des bas-officiers de la Convention.
à!«GL1CISVES. 155
Cela doit suffire pour donner une sanglante portée à sa menace.
La voiture d'Eustache Lointier sillonnait cependant la boue épaisse des rues de Londres.
Elle s*arrêta bientôt devant l'hôtel de lady Moore Mac-Rea.
Lointier sauta lestement sur les dalles du trottoir et jeta un souverain à son cocher.
Tandis que celui-ci lui rendait sa monnaie, un piéton traversait la rue, enjambant çà et là de larges flaques de boue, et franchissait, lui aussi, la grille de l'hôtel.
Une fois entré, ce piéton ressemblait exactement à ceux qui venaient en voiture, car, un soir de bal, il n'y a point de différence saisissable entre la misère et l'opulence. — Nous parlons seulement du sexe mascuhn.
Pour l'autre sexe, il y a toujours la différence qui existe entre la modeste broderie domestique et le point d'Angleterre, entre le strass et le diamant, sans parler de Tinter-
156 LIS AVBirruRis ■'un Eai«it.
valle qui sépare le luxe lourd de l'élëgantc distinction, — le faste de la grâce, — la fille d'un usurier de la fille d'un gentilhomme.
Eustache et le piéton arrivèrent ensemble au bas du perron et le montèrent de compagnie, mais sans se regarder.
Sur le perron s'ouvrait un va>i. ^ . ...Uulc, puis venait un double escalier dont les degrés de marbre étaient, ce jour-là, ornés de fleurs et de feuillages.
Eustache pril la rampe de (ln»itc ; le piéton monta par la ramije de gauche.
Ils traversèrent parallèlement l'antichambre où foisonnait une armée de grooms et de laquais. L'antichambre donnait entrée dans le premier salon par deux j>ortes symétriquement placées sur le même plan, à quinze pieds Tune de l'autre.
Au moment où Eustache se faisait ouvrir la première, le piéton entrait par la seconde.
Ils donnèrent ensemble leurs noms aux huissiers, qui les annoncèrent aussitôt.
— M. le comte Arthur d'Arrhans ! dit le premier huissier d'une voix éclatante.
— M. le comte Arthur d'Arrhans ! cria au même instant le second.
Les deux nouveaux venus se regardèrent alors.
Eustache pâlit et perdit contenance.
Arthur d'Arrhans s'élança vers lui, et, Tœil en feu, la menace à la bouche, le saisit violemment par le brns.
Il y avait un large espace vide entre les portes d'entrée et les premiers groupes des invités.
En France, cette double annonce du même nom, qui avait certes quelque chose d'étrange, et la ressemblance frappante de ces deux hommes, dont l'un, on pouvait du moins le supposer, était un usurpateur et un larron de noblesse, eût bien vite attiré la foule et rassemblé les curieux. Chez lady Moore Mac-Rea, il en fut autrement; nul ne bougea.
158 LKS AVBIITI'RBS 0*111 tllOBt.
C'était à peine si les gentlemen composant les groupes les plus rapprochés jetèrent sur nos deux liornoiivmos un court et pudicpic regard.
C'est ici le cas de rendre à John Bull une justice d'autant plus éclatante que nous sommes moins portés d'ordinaire en sa faveur. Soit à cause de son flegmatique orgueil, qui rengage à s'intéresser modérément aux actes d'autrui, soit par suite d'une délicatesse de digne et bon aloi qui n'est réellement point dans nos mœurs à nous, John Bull se montre, en toute occasiou où sa personnalité n'est pas directement intéressée, d'une miraculeuse discrétion. Il n'inteiroge pas, il n'écoule même pas. El, en vérité, notre gentlemanry, au lieu de prendre à TAngleterre ses twines disgracieux, ses malodorants Mac-Intosh et son grotesque vocabulaire équestre, ferait mieux de lui emprunter un peu de cette qualité précieuse et vraiment surbourgeoise : la discrétion.
Eustache et Arthtir restèrent donc isolés entre les deux portes refermées.
— Misérable ! s'écria le jeune comte qui retint avec peine les éclats de sa voix irritée; toi, ici, sous mon nom!
— Ayez pitié, Arthur, murmura Lointier.
Je suis à votre merci, ne me perdez pas !
— Ne pas te perdre ! te laisser porter le nom de mon père ! . . .
Eustache avait été pris à l'improviste; il n'essaya point de payer d'effronterie.
— Je vous rendrai tout, interrompit- il précipitamment. Je vous rendrai vos papiers, je quitterai Londres... N'exigez pas davantage, Arihur, et sou venez- vous que je vous ai sauvé la vie.
Le jeune d'Arrhans hésita.
Eustache reprit d'un ton suppliant :
— J'ai cédé à un mouvement de vanité folle, M. le comte. Pardonnez-moi. J'expierai cruellement ma faute en regrettant toute ma vie le noble rôle que j'ai joué durant quelques
160 1»^ \vt<«TrNBS DVn tllORt.
jours... Mais, par pili<5 î que je puisse au moins disparaître sans éclat de w monde brillant où j'occupais une place usurpée. Que je n'aie point la honte de voir tous ces regards, amis naguère, se fixer sur moi avec dédain et pitié!... Laissez-moi quelques heures pour opérer ma retraite... Quand je ne serai plus 15, demain, .\rtliur î vous pourrez leur dire que jetais un traître... un lâche... un imposteur !
Eustache mit, entre ces troisdemiers mots, deux soupirs hypocrites adrairahlemenl modulés.
— Sais-je si vous ne me trompez |K)inl encore? dit Arthur après un silence ; qui me répond de vous?
— Je vous ai menti bien souvent, et votre défiance est juste, répliqua Eustache humblement... Je n*ai pas sur moi votre portefeuille; sans cela je vous le rendrais sur-lechamp. Mais voici ma carte. Le premier venu de ces gentlemen pourra vous dire que l'a-
ARGLICISVSS. 161
dresse inscrite sous mon faux nom est au moins véritable. Venez demain , à huit heures. Avant de partir, je vous rendrni tout ce qui est à vous... Mais soyez généreux, Arthur. Voici quelques Français qui s'approchent et nous observent... Pour la vie que je vous ai donnée, il y a quelques mois, je vous demande de m'épargner le supplice dun affront public. . que je supporterais sans murmurer, M. le comte, car loin de moi la pensée de me prévaloir de vos titres de famille qui sont encore entre mes mains.
Il y avait dans cette fin de phrase une imperceptible nuance de menace.
Lointier recouvrait peu à peu sa présence d'esprit. Il se souvenait de ses avantages, et, poussé à bout en ce moment, il aurait certainement engagé une lutte dont Tissue ne se pouvait point prévoir.
N'avait -il pas pour lui la possession du nom et des titres ?
Ce ne fut point pourtant la crainte qui dé- 1 14.
109 LES AVINTIRES 0 m fcMIURk.
termina la réponse d'Arthur. Luintier lui avait sauvé la vie à Saint -Malo, et le jeune comte se ei-ut obligé d'honneur à user envers lui de cléroenee.
— Allez, dit-il , Je vous donne ti*évc pour cette nuit. Mais n'essayez pas de mVchappcr. Je ne vous pcniiMi pa« un însliinl <lr vue. ri demain...
Demain, cher comte, interrompit Eustache en souriant tout ù coup, j'aurai, comme toujours, grande joie à recevoir voire visite.
Quelques gentilshommes français, attirés par la singularité de cette scène , étiiient maintenant à la portée de la voix.
C'était pour eux qu*Eus!achc nvail j>nrlé.
II salua fort gracieusement Ai'thur, toucha son jabot d*un air vainqueur, jeta son tricorne sous le bras gauche, et s'avança vers le groupe des Français, auxquels il distribun des poignées de main.
Arthur, lui, se perdit dans la foule.
Au moment où il dépassait les premiers
AiIGLlCISHES. 163
rangs des invités, il aperçut un gros Anglais, fort rouge, dont les yeux écarquillés semblaient vouloir le dévorer.
Arthur tourna la tète et passa.
— My God ! murmura piteusement le gros Anglais, qui n'était autre que Tempiemore Dogg.
Ce malheureux sportsman n'avait point quitté des yeux Eustache et Arthur durant tout leur entretien.
La parfaite ressemblance qui existait entre eux lui donna fort à réfléchir, et il se promit de faire bonne garde, afin de savoir si ces deux Sosies n'étaient point de complicité pour appâter le treuble dans son ménèdge.
Le groupe des émigrés fit fête à Eustache.
— D'Arrhans, dit le vicomte de L..., quel est cet olibrius qui se permet de te ressembler si impertinemment?
— En vous voyant tous deux, ajouta le baron de V..., je songeais aux Jumeaux de Bergame déco pfuivrr Florinn.
) G4 LKH AVBFITUtIA • ON tlIGRg.
— C*est un petit cousin, répondit Eustache du bout des lèvres, qui porte le même nom et prend le même titn' (]\w moi.
— Prend est joli.
— Prend est exact... mais je répugnerais à lui faire de la peine; et d'ailleurs, mes tréschers, je ne vois pas trop k quel tribunal j'en pourrais référer.
Le vicomte fit basculer avec grâce s» rapière horizontale.
— Voici qui vaut trois degrés de juridic tion, dit-il.
— A la bonne heure, répliqua Kustache, mais mon petit cousin est un fidèle serviteur de Sa Majesté... Je veux me montrer bon prince.
— Eh bien? alors, reprit le baron, présente-nous ton petit cousin.
— Volontiers... plus tard... demain...
Messieurs, je me vois forcé de vous quitter un instant.
Eustache prit congé précipitamment.
AltGlfCISHB». 165
Les émigrés le suivirent des yeux. Puis ils se regardèrent, et deux ou trois d'entre eux hochèrent la tête.
— Ce diable d'Airhans, dit le vicomte iprès un silence, ne fait rien comme les autres. S'il ne portait pas un si noble nom... Qu'en dites-vous?
— Hé! héî...
— Ma foi!...
— On dit qu'il a au jeu un bonheur ! . . .
— Le fait est, reprit le baron d'un ton moitié badin, moitié sérieux, qu'il y a des jours où on le prendrait pour l'un de ces chevaliers dindustrie qui se pavanent ici sous des noms d'emprunt et déshonorent notre ordre et notre pays... Pourtant je dois dire que j'ai vu ses papiers... de fort belles preuves sur ma parole ! Des alliances magnifiques?... C'est un air qu'il a comme cela.
De son côté, Arthur subissait un interrogatoire pareil et répondait d'une manière ambiguë.
1G6 LIS AVI^TOMIS BUN t«l6»t.
Un vieillard , le colonel Favert , ancien oflicier qui avait servi avec le vieux comte d'Arrhans autrefois, et sous les auspices duquel Arthur se présentait aujourd'hui chez Indy Mac-Rea, lui demandait quelques explications touchant le mystérieux événement qui venait d'avoir lieu.
— Je ne puis vous \v dire, colonel, répondit Arthur. Jusqu'à demain je suis lié d'honneur, et il vous faudra attendre ce moment-là si vous voulez savoir quel est cet homme.
Celait la pi-emière fois, depuis son arrivée à Londres, qu'Arthur entrait dans un salon.
Jusque-là il avait mené une vie laborieuse et pénible, utilisant, pour exister, les talents que lui avait donnes une éducation distinguée.
Pendant les quelques mois qu'il avait ainsi passés dans une retraite forcée, son unique pensée, son désir incessant, avait été de se procurer les moyens de voir le monde , afin
A^IGLICISIES. 167
de chercher par soi-même la famillr (]e la Veyre, qu'il savait être à l'étranger.
Il aimait Marthe, autant et plus peut-être qu'autrefois.
Sa vie guerrière et toujours pleine ne lui avait point laissé le temps d'éparpiller son cœur en ces intrigues frivoles que noue trop souvent l'oisiveté des jeunes années.
Son cœur entier était à Marthe dans le présent comme dans le passé.
Entre elle et lui, il n'y avait pas même un souvenir, malgré cinq ans d'absence.
II voulait donc chercher, scruter, s'enquérir. Mais un obstacle matériel s'opposait à ce qu'il pût se mêler à cette foule dorée qui encombre les salons de l'aristocratie anglaise.
Il était arrivé à Londres dénué de toutes ressources.
Depuis lors, il gagnait de quoi vivre, dans l'acception la moins sensuelle du mot, et rien de plus.
168 LES AVK!«TOatS U UFI tMItiKI.
Oi , |K)ur frayer avec le luxe, il faut au moins de l'ëlégance, cl réiëgance, lorsque la bourse est vide, est un malheureux plu^nix qu'on ne trouve point, surtout à Londres, la Babylone du doit et oroir, la ville où l'.nr s'acliète, où le soleil se paye.
Toute la bonne envie d'Arthur se heurta longtemps en pure perte contre cet obst;icle infranchissable.
Enfin, a force de travail et d'économie, nous dirions presque de lésine, il parvint à rassembler la somme nécessaire, et fit emplette d'un costume de gentilhomme des plus galants.
Ce fut un instant de joie, puérile peut-être,
mais bien vive et bien grande, que celui où,
*pour la première fois, Arthur se vit dans un
miroir, revêtu des habits qui convenaient à
sa naissance.
Il y avait si longtemps qu'il se glissait timidement chaque jour, le long des brunes maisons de Londres, dans un costume que
n*eût point désavoué Dominic Sarapson, le pauvre précepteur d'Ellengowan !
On a beau faire. Si élevée que soit l'âme, elle se ressent toujours un peu de l'enveloppe. En touchant Tépée neuve, dont la garde en filigrane relevait gaillardement les basques de son habit à la française , sa main frissonna de plaisir.
Il perdit la mauvaise honte et le doute de soi-même qui le tourmentaient depuis trois mois. Il espéra.
Restait pourtant une autre diflîcultr :
Arthur était inconnu.
Son nom suffisait sans doute à lui ouvrir toutes les portes, mais, en même temps, la noblesse anglaise, trop souvent trompée par des chevaliers d'aventures afTublés de noms historiques, commençait à prendre défiance.
Un nom, sans prnivrs à Inppiii, preuves écrites ou résultant de cette notoriété qui accompagne la possession publique non con- 1 15
testée, un nom, avons-nous dit, ëtnit peu de chose.
Il fallait maintenant pouvoir montrer ses titres ou s etayer du patronage d'un ami assez bien assis dans l'opinion du monde pour n'avoir pas besoin lui-même de répondant.
Or, Arthur iir rofmMi«;snif {M'rsonnr m \jmdres.
Le hasard, cette fois, vint en aide • mu ardent désir.
11 fit rencontre du colonel Faverl , .ninrii soldat de Condé çt ami de son père.
Le colonel, brave et loyal officier, jouissait de la considération générale.
II offrit de bon cœur ses services au flls de son vieil ami, et Arthur, le lendemain même de cette rencontre, fut introduit dans les l'ashionables salons de lady Moore Mac-Rea, veuve d'un pair d'Angleterre, et si considérable parmi les reines de la mode, qu'on la regardait comme inamovible dans ses fonctions de patronessc d'Almack.
Il venait chercher là des nouvelles de Marthe et de son père ; nous avons vu ce qu'il y trouva.
Cette rencontre de Lointier changeait tout à coup sa position.
Il allait recouvrer ses titres et pourrait désormais marcher lète levée parmi ce peuple de grands seigneurs, où il trouverait sans doute la trace de la famille de la VejTC.
Mais, pour cela, il fallait d'abord ne pas perdre Lointier, car Londres est grand, et ceux qu'on y laisse une fois s'échapper peuvent longtemps se jouer des plus actives recherches.
Arthur, en conséquence, s'appliqua uniquement à suivre tous les mouvements d'Eustachc.
Il marchait sur ses pas comme s'il eût été son ombre, et, chaque fois qu'Eustache se retournait, il était certain de rencontrer les regards d'Arthur obstinément fixés sur lui.
Nonobstant cet obsédant espionnage, Loin-
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lier tâchait de faire bonne contenance, et y réussissait assez bien.
Dès le premier monifhi, ti .i».ui Uut ilt> sein de s'esquiver avant la fin du rout, cl il savait que le seul moyen d*y parvenir c'était d'éloigner de son visage toute expression d'inquiétude et de préoccupation, en un mot, de jouer rindiffcrcnce.
II se promenait par les salons, «duant gracieusement quelque roide lady, rose et blanche comme une glace à la vanille panachée de frambroises; serrant la main de quelque gentleman haut-cravaté , long , droit, fluet comme un bouleau ; souriant h son compagnon d'exil, ou jetant un compliment banal au frais visage d'une jolie Française, toute sérieuse et tout ennuyée au milieu de cette joie britannique, empesée, compassée, presque lugubre.
Tandis qu'il allait ainsi , sans autre but que de donner le change à son Argus, il avisa par hasard dans un coin du salon une lady plus
maigre que la plupart des autres ladies, et plus jaune que la couverture de nos romans intimes.
Il crut reconnaître lady Ophelia Dogg, mais il garda un doute, parce qu'elle n^avait point de petit chien sous son bras.
Il s'avança vers elle.
Cëtait Lien Ophelia, qui, à la \ ue île Lointier, déploya brusquement un incommensurable éventail, en faisant de très-grands efforts pour rougir.
Eustaclic s'assit auprès de lady Dogg, espérant lasser la patience d'Arthur.
En même temps, afin de jouer mieux l'indifférence, il fit appel à tout son esprit et entama une conversation qui mériterait à coup sûr d'être rapportée fort au long.
Lady Ophelia se donna tout entière au plaisir de cet entretien charmant : elle gazouilla, une grande heure durant, les excentriques barbarismes de son prodigieux bara{;ouin , et j.i «>< innir, ij, jtetto Eustaclic î 15.
174 lES AVKÎfTrillS B*IN ftlIGKt.
la plm délicieuse de tuîes les..., remdqvabelment!
Arthur, cependant, sVlail as>i> m i.tte d'eux et ne penl.iil point de vue son efîninli^ Sosie.
Il n'était pas seul à r< ^.inler de ce cdlë.
Lord Templeinorr I )<»<;«;, enfoncé dons une embrasure, dévorait s;» remme dn binocle cl murmurait, en un français choisi, des imprécations entremêlées de menaces et de plaintes.
— Oh! manifestation! grommela it-ii. *,«llc sir Arthur était iune pendèble séductor!
En ce moment, il aperçut Arthur, qui, lui aussi, avait Tœil braqué sur Ophelia.
Lord Dogg demeura suffoqué.
— C'était incountestablcment diabolique!
se dit-il. Voici un auter gentleman qui été jalu!... Jalu de milady!... Oh! yes.
Incapable de se contenir davantage, lord Dogg s'avança vers Arthur et lui toucha le bras.
Arthur se retourna.
Ce fut TafTaire d'une seconde ; mais quand il reporta les yeux à l'angle du salon où s'asseyait Eustacbe Lointier, il n'y vit plus que lady Dogg.
— Il m'échappe ! s*ëcria-t-il involontairement.
— Je voie demander à vos... rommença lord Dogg.
Il ne put achever, Arthur le repoussa brusquement, et s'élança sur les traces d'Eustache qu'il crut apercevoir de loin parmi la foule.
Lord Dogg demeura la bouche ouverte.
— Oh ! murmura-t-il après un long silence. L'une et l'auter gentleman était en dérute... Diabel!... siourprenant tutefait? Je volé, ma foâ, me batter conter tûtes les deux.
DE LONDRES A GUSCOW.
Arthur fendit la foule en désespéré.
Il traversa les divers salons en un clin d'œil, enjamba l'escalier quatre à quatre, et arriva dans la cour au moment où un cabriolet de place passait, au galop, le seuil de la porte cochère.
Evidemment, du moins Arthur le pciisa ainsi, ce cabriolet renfermait Eustache.
Le jeune comte sauta dans Tune des voitu-
res qui slationMiiiciit (iaiis la rur, «i unliuiiii au cocher d'atteindre le cabriolet, diit-il crever son cheval.
Le cocher allongea un puissant coup de fouet h ses bétes.
Malheureusement, ses bêles étaient h peine meilleures que les fameux chevaux rejdis, envoyés par le pacha d'Egypte à son allié Louis-Philippe. Elles trottaient péniblement, trébuchaient à cha(|ue cahot et soufnaient comme un maire de chef-lieu contraint, par la fortune, à déclamer, devant an prince crépu, des harangues à donnir debout.
Néanmoins, h force d'efforts, la voiture demeurait toujours en vue du cabriolet, mais elle ne gagnait pas un pouce de terrain.
— Fouette ton cheval ! criait Arthur qui se démenait au fond de la voiture ; fouette, malheureux ! il faut que nous les rattrapions.
— Quant à ce qui est de ça, M. le baron, répondit le cocher, je tape comme il faut, vous pouvez le voir. Mais les Anglais sont des
DB LONDB&S A GLASGOW. 181
posses sans nerfs; ça ne sent pas les coups... Parlez-moi des chevaux de Paris !
— Mais va donc ! va donc ! reprenait Arthur.
— On y lâche, M. le marquis... Ici, voyezvous, les chevaux de fiacre ne valent pas mieux que les hommes... c'est rétif!
— Dix loiiis <îi tu rattrapes ce maudit cabriolet !
— Ça n'est pas de refus... Faut vous dire, M. le duc, que j'ai Thonneur d'être émigré comme vous, sans comparaison... A Paris, j'avais un fiacre superbe, noir et lie de vin, avec les armes de la ville sur la portière... Et des chevaux ! ah ! les chevaux par exemple!... La révolution est venue, et un beau joui*, on a mis mon fincre en réquisition pour conduire une demi-douzaine de bons curés à la guillotine. Si encore on m'avait rendu mon fiacre ! mais non ; mon fiacre plaisait au comité de salut public, qui ne se gêna pas pour me le voler... A la rigueur j'avais a s.sez
f.BS lA KBITS. I 16
182 LES ATINTCIBS B*OFI tlIGKt.
(rassignals pour en acheter un autre; mais fi donc ! le bon temps était passé. Je n'avais plus à voilurer que des |K)rleurs dVau devenus dictaltHirs, ou d'anciens confrères qui avaient sauté de leur siège sur les bancs de la Convention nationale... On ne pouvait pas supporter ça, pas vrai, monseigneur?
— Mais fouette doiw millii un ii\ ' ic cabriolet nous gagne !
— Si j'avais seulement mes chevaux de Paris !... Tant il y a que je me dis : Puisqu'il n'y a plus en France que des croquants, ma place est a l'étranger. Je passai la mer... tel que vous me voyez, monseigneur... Ah!
Dieu ! Dieu ! les chevaux n'en veulent plus î
Tout en parlant ainsi, l'automédon proscrit avait vaillamment fouetté ses bétes.
La voiture, suivant toujours les traces du cabriolet fugitif, avait traversé une multitude de rues, tourné un nombre infini de carrefours, et parcouru la majeure partie de Londres.
DE LOlfDBES A GLASGOW. 185
On était maintenant hors de la ville, et le jour commençait à paraître.
Le cabriolet se montrait toujours, à trois ou quatre cents pas en avant, comme ces fantasques et capricieuses flammes des marais qu'on aperçoit sans cesse et qu'on ne peut approcher jamais.
Mais au moment où le cocher victime de la révolution prononçait les derniers mots de sa prolixe tirade, les deux chevaux s'abattirent h la fois, pantelants et incapables de se relever.
Anglais! leur dit le cocher, comme s'il n'eût pu trouver de plus outrageuse parole.
Il les fouetta de son mieux, mais en vain.
Arthur alors sauta sur la chaussée, jeta sa bourse au cocher, et courut follement sur les traces du cabriolet qu'il n'eut garde d'atteindre. Bientôt, épuisé de fatigue, baigné de sueur, il fit comme les chevaux, et s'affaissa sur les rebords d'un fossé.
Il se désolait fort, comme on le pense.
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mais il se iùl dL':>oic bi« i :;«',> ii ;i> ait
su que le cabriolet conlt. .1 n liuiinète lerluier presbytérien, qui sen allait à Edimbourg écouter les prédications du révérend Josunh, Jédédiah ou Sisarah, élu en le Seigneur, éloquent, nasillard et puritain.
Quant à Eustache, dont la voiture s'était dérobée à un détour de rue, il avait paisiblement gagné son logis.
Brunrt dormait d'un profond sommeil.
Eustache, enchanté de cette circonstance, fit à la hâte ses préparatifs de départ, vida les tiroirs de son secrétaire et prit la clef des champs, en ayant soin toutefois de laisser au chevet de Brunet, endormi, un petit mot d'adieu.
— A Glascow ! maintenant, se dit-il en sautant joyeusement dans son cabriolet, dont le cocher avait troqué l'altelage pour trois forts chevaux de poste ; ils pourront courir après moi ; ils pourront même me rattraper, peut-être, mais il ne sera plus temps, et je
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serai bien fort lorsque M. le marquis, mon beau-père, aura à me soutenir.
La chaise brûla le j)a\é de Londres et l'ut bientôt dans la campagne; à peine avait-elle fait une lieue sur la route d'Ecosse, qu'Eustache avisa de loin un gentilhomme couché sur le revers d'un talus.
A l'aspect de la chaise, le gentilhomme se leva et vint se poser h la télé des chevaux, qu'il arrêta sans façon.
— Qui que vous soyez, monsieur, dit-il en s'adressant à Eustache, dont il ne distinguait point les traits, je vous prie de me donner une place dans votre voiture. Je poursuis un misérable...
— Impossible, petit cousin, interrompit Eustache d'un ton dégagé; je porte un puissant intérêt à ce misérable que vous poursuivez... Veuillez lécher la bride des chevaux, M. le comte...
Arthur, c'était lui, jeta son regard étonné à rinlf-ririM" (\r 1;. «Icu^p.^.f reconnut Eustache.
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II s'élança aussitôt, Tépëe à la main.
— Fouette, cocher ! cria Lointier.
En même temps il tira des |K)ch('s dr la voiture les deux pistolets qu'il avait volés autrefois à Arthur, dans Pauberge de Saint-Malo, et le mit en joue des deux mains à la fois.
Arthur ne tint compte de ce péril , et chargea impétueusement.
Lointier lâcha les deux coups.
L*ëpée d'Arthur tomba : il était blessé au bras droit.
— Fi! M. le comte; li ! «iit Koniti<r en ricanant; vous vouliez me tuer, moi qui vous ai sauvé la vie! C'est fort mal h vous, en vérité, et vous méritez, pour le moins, le léger châtiment que je vous inflige.
La voiture s'ébranla.
— Portez-vous bien, reprit Eustache en se penchant au dehors; à propos, n'espérant pas avoir le plaisir de vous rencontrer avant mon mariage, je crois devoir vous faire part de mon union prochaine avec votre cousine...