CHAPITRE VIII
Le mouvement de réforme sociale ne date en Allemagne que de 1848. Dans les années qui suivirent la révolution de Juillet, les travailleurs n'avaient été que légèrement atteints des idées doctrinaires et communistes d'un Weitling. Nos socialistes trouvaient de nombreux lecteurs, mais pas un adepte.
Ce retard dans Téclosion du mouvement social a tenu à deux causes : à la minorité politique de la nation et au manque de développement de l'industrie. Cette dernière grandit pourtant, et de ses progrès naquit un prolétariat. A l'abri du privilège, grâce k son organisation corporative, la petite industrie opposa une résistance assez tenace aux envahissements de la grande; niais
enfin il arriva un moment où elle fut débordée et obligée d'abandonner une à une ses positions à l'ennemi.
De ce jour la question sociale fut posée au delà du Rhin comme elle l'avait été en deçà vingt ans auparavant.
Cela se passait vers 1848.
Au milieu de l'agitation politique provoquée par la Révolution de février, se produisirent, pour la première fois, de sérieuses aspirations de réforme sociale. Le trouble des esprits fut grand, car l'Allemagne n'était nullement préparée à aborder la solution de ce formidable problème.
Quelques-uns essayèrent de gagner les mécontents aux théories de Cabet et de Fourier; mais, bien qu'elles se produisissent sous l'égide de nos principes républicains, elles ne réussirent pas à prendre racine dans les populations allemandes. Le génie germanique répugne aux idées autoritaires.
Dès l'origine, le mouvement eut un caractère propre à l'Allemagne. Deux directions opposées se firent jour : les artisans et les petits industriels, les bourgeois, par conséquent, menacés dans leur existence, ne virent leur salut que dans une réorganisation du système corporatif, dans une ap-
propriation des maîtrises et des jurandes aux besoins de la société moderne; — les ouvriers, les prolétaires proclamèrent, au contraire, le principe de la liberté de l'industrie et poursuivirent l'amélioration de leur sort au moyen d'associations ouvrières basées sur l'assistance par soimême.
Les bourgeois crurent découvrir la solution du problème dans une simple réforme d'institutions décrépites, tandis que les ouvriers proclamèrent la nécessité d'une révolution radicale. C'était dans la donnée des choses.
La petite bourgeoisie invoqua l'aide des gouvernements et des Chambres. Elle forma de petites ligues, signades pétitions aux Parlements de Francfort et de Berlin, et finit par obtenir, à force d'instances, quelques-unes des réformes qu'elle réclamait.
Je citerai, entres autres, la fameuse ordonnance du 2 janvier 1849 (Geirerlordnung). La Prusse, qui vivait depuis 1808 sous le régime de la liberté du travail, fit alors, à la sollicitation pressante de la petite industrie, un pas en arrière et rétablit en partie les maîtrises et les jurandes.
Mais le système des corporations qu'on prétendait rajeunir était trop vieux, trop contraire
aux tendances économiques de l'époque, pour qu'il fût possible d'obtenir de cette manière une amélioration réelle du sort des artisans. L'agitation n'aboutit donc qu'à une déception.
Les ouvriers ne furent guère plus heureux que les autres. Dans le courant de l'été de 1848, un congrès de travailleurs se réunit à Berlin et élabora un projet d'émancipation de la classe ouvrière.
Tous les ouvriers d'une ville devaient constituer un comité, qui se serait mis en rapport avec un comité de district, lequel aurait été subordonné lui-môme à un comité central, dont le siège avait été fixé à Leipzig. Les comités locaux avaient une double fonction : ils étaient appelés k servir tout à la fois de bureau de placement et de caisse d'épargne.
Les maîtres eussent été obligés de s'adresser à eux pour avoir des ouvriers, et eussent versé les salaires entre leurs mains. Sur les salaires, le comité eût prélevé une somme déterminée, tant par cent, et ces fonds, capitalisés, devaient servir plus tard à créer des banques d'avances et à acquérir des biens-fonds. L'ouvrier, enfin, ne pouvait réclamer son capital qu'au bout de dix ans.
Ce plan, qui reposait sur un principe juste, l'assistance par soi-même, n'en resta pas moins ii l'état de projet. M. Schulze-Delitzsch en attribue l'insuccès au vice d'avoir organisé le tout d'en haut, par voie autoritaire, et non d'en bas, par l'initiative individuelle. Le projet avait un couronnement, mais il n'avait pas de base.
D'ailleurs, c'était avoir une foi trop absolue ' dans la résignation de la classe ouvrière, que de s'imaginer qu'on obtiendrait facilement de gens habitués à ne vivre qu'au jour le jour l'énorme sacrifice de dix années d'économies. Ajoutons à. cela les entraves et les chicanes des gouvernements, inquiets de voir fonder une aussi vaste association, et nous comprendrons pourquoi le plan du congrès de Berlin n'est jamais arrivé a exécution.
Bien que cette agitation n'eût amené aucun résultat direct, elle eut du moins l'avantage de préparer le terrain, de familiariser les travailleurs, ouvriers et artisans, avec le problème de leur avenir. Nul doute qu'à la première impulsion heureuse les forces vives de la classe ouvrière se mettraient en mouvement.
C'est alors que M. Schulze-Delitzsch parut.
M. Schulze-Delitzsch était un homme de qua-
rante ans, un homme dans la force de l'âge. Depuis des années il remplissait à Delitzsch, sa ville
natale, des fonctions qui se rapprochent de celles de nos juges de paix. Nommé député à l'Assemblée nationale, puis réélu à la seconde Assemblée, il s'était fait remarquer par ses travaux sur les questions sociales. Après la dissolution de la Chambre, en 1849, il avait créé à Delitzsch et dans une petite ville voisine, à Eulenbourg, des associations de matière première (Ilohstof- Associationen) .
Ces associations de tourneurs et de cordonniers furent la base, le point de départ du mouvement coopératif de crédit populaire. Leurs membres, éclairés déjà sur les heureux résultats de la garantie solidaire, n'eurent pas de peine à saisir l'idée qui leur fut présentée par M. Schulze- Delitzsch.
Le gouvernement, que mécontentait la manière dont ce juge de paix remplissait les loisirs de sa charge, le changea de résidence. On déplaça le fondateur, mais on ne réussit pas à tuer l'œuvre. Elle fut continuée par deux hommes de
bonne volonté : un médecin, M. Bernhardi, et un tailleur, M. BUrmann. Ils fondèrent à Eulenbourg le premier comptoir d'avances.
Ce comptoir commença ses opérations le 1 er octobre 1850. A la fin de la première année, son chiffre d'affaires s'élevait à 8,801 thalers, et h 13,330 thalers à la fin de la seconde.
Cependant le vrai commencement ne date que de 1852, du moment où M. Schulze-Delitzsch, fatigué des tracasseries du pouvoir, donna sa démission et se consacra tout entier au succès de l'œuvre qui sera l'honneur de sa vie.
Son premier soin fut de reviser les statuts de banque de Delitzsch. Il y introduisit un élément nouveau, par la constitution d'un capital propre à la Société, au moyen des boni et des dividendes.
Dans les trois premières années, les progrès furent lents; en 1855, on ne comptait encore que sept banques du peuple. Cela a tenu à une prudente réserve de M. Schulze-Delitzsch ; il n'avait pas voulu recourir à la publicité pour populariser son idée avant d'en avoir expérimenté la valeur sur une petite échelle.
L'épreuve ayant réussi au delà de toute attente, il se décida alors à faire connaître au grand public, dans une brochure, Les Associations de crédit et d'avances (Vorschuss mi Crédit terrine), l'organisation des banques du peuple et
les merveilleux résultats obtenus. À partir de ce jour, le développemnt de ces institutions a été si rapide, qu'en 1861 on en comptait déjà 340, gui se partageaient de la façon suivante entre les différents Etats de la Confédération :
Prusse
Royaume de Saxe. . .
Duchés de Saxe. . . .
Nassau
Autriche allemande. .
Anhalt
Mecklenbourg ....
Hanovre
Bade
Bavière
Schwartzbourg ....
Ilesse-Darmstadt . ? .
Oldenbourg
liesse-Électorale . . .
Wurtemberg
Reuss
Villes libres
Lippe
Holstein
Total . . .
Non-seulement le nombre desbanquesaugmenta rapidement, mais on vit croître, dans une tvès-
161 sociétés.
310 sociétés.
forte proportion, le chiffre de leurs affaires. M. Schulze-Delitzscîi a publié dans son rapport de 1861 le tableau des opérations faites par 133 sociétés en plein exercice. Elles comptaient 48,760 membres, prêtaient 16,876,009 thalers (62,285,035 fr.) et réalisaient un bénéfice net de 78,055 thalers (202,700 fr.). Si, maintenant, on ajoute, à ces sociétés les 207 qui n'avaient point encore envoyé les résultats de leurs opérations, on arrive à 60,000 sociétaires et à 20 millions de thalers d'avances.
Aujourd'hui ces chiffres sont presque doublés. Il y a quelques jours, M. Schulze-Delitzsch a donné, dans une réunion d'ouvriers à Berlin, les renseignements qui suivent sur le mouvement coopératif dans le cours de Tannée 1863. Il existe actuellement 662 banques du peuple en Allemagne. La somme de leurs avances dépasse 33 millions de thalers ; leur fortune propre s'élève à plus de 2 millions de thalers, et l'argent emprunté à environ 10 millions de thalers.
Ces chiffres expriment d'une manière saisissante l'importance des banques du peuple; ils me dispensent de tout commentaire. Ces 130 millions de francs sont distribués chaque année entre
cent mille personnes, qui jusqu'alors avaient été privées de crédit.
Pour obtenir ces brillants résultats, il a fallu plusieurs conditions préalables : une disposition favorable des esprits, une situation politique qui permît d'agiter les masses et une activité dévorante de la part du promoteur de l'entreprise.
Après le naufrage des espérances de 1848, le . mouvement libéral, comprimé brutalement sur le terrain politique, se réfugia dans le domaine économique. On aborda la bannière de la liberté du travail, et on s'attaqua bravement aux maîtrises et aux jurandes. Les Allemands, qui ont la conscience qu'il leur reste beaucoup à faire, ne se
reposent pas.
Mais, hélas! la liberté industrielle a ses épreuves : plus d'un eût reculé devant ses bienfaits par crainte de ses inconvénients, si, au moment même où l'on invitait les travailleurs aux luttes de la concurrence, on n'eût mis entre leurs mains urne arme indispensable, — le crédit populaire.
L'agitation en faveur de la liberté du travail a donc été très-utile aux progrès des banques du peuple. Mais leur rapide éclosion n'a été possible qu'à la condition de pouvoir parler au peuple et de lui expliquer de vive Voix les avantages de
UK ÀLLËMaONË
ces instituts. Sans le droit de réunion, dont l'Allemagne n'a cessé de jouir, même pendant les plus mauvais jours de la réaction, jamais l'idée de M. Schulze-Delitzsch n'eût produit les fruits magnifiques que nous admirons.
Ainsi donc, si le gouvernement est vraiment jaloux d'assurer à la France les bienfaits du crédit populaire, qu'il commence par détruire les entraves qui s'opposent chez nous -k la libre réunion des citoyens. Les fondateurs des banques du peuple rencontreront déjà assez de difficultés dans l'esprit de routine de nos populations, dans l'absence d'initiative individuelle et dans les défiances de la nation pour tout ce qui touche aux questions de crédit, sans qu'ils aient encore à se débattre contre les tracasseries inquiètes d'un préfet.
L'acclimatation des banques du peuple en France sera une tâche rude et laborieuse, bien faite pour tenter le patriotisme de ces jeunes hommes qui se plaignent que, sous le régime actuel, ils ne trouvent pas un champ ouvert à leur activité politique.
Non licet omnibus adiré Corinlhum; il n'est pas donné à chacun d'aller à la Chambre. Que lçs ambitions parlementaires qui se sont produites
lors des dernières élections consacrent les loisirs que le suffrage universel leur a faits à doter la France d'instituts de crédit populaire ; qu ils suivent l'exemple de ce grand patriote d'outre-Rhin qui se vengea de la réaction en créant les banques du peuple; qu'ils ne se laissent pas décourager par la modestie des débuts.
« Rien de grand, a dit de Maistre, n'a de grand commencement. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette règle : Crescit occullo relut arbor ato; c'est la devise éternelle de toute grande institution. »
A MAYENGE
Les associations allemandes ont tenu cette année leur congrès à Mayence. Invité à iny rendre par M. Schulze-Delitzsch, j'ai suivi ses travaux avec le plus vif intérêt et le plus grand profit.
Je n'étais pas seul, d'ailleurs, à y représenter la France : un honorable négociant de Strasbourg, M. Rœderer, qui se propose d'acclimater en Alsace le crédit populaire, était comme moi l'hôte du congrès.
LE CCNGUÈS
La réunion a dura quatre jours : les deux premiers ont été consacrés aux. banques du peuple, le troisième aux associations d'achat de matières premières, de production et de consommation ; le quatrième, enfin, à une excursion sur les bords du Rhin et dans la forêt de Niederwald.
Commençons par ce qui nous intéresse le plus particulièrement, par le rapport de M. Schulze- Delitzsch sur la situation des associations à la fin de 1863. Il signale de nouveaux progrès dans le mouvement coopératif d'outre-Rhin.
Le rapport de 1802 constatait l'existence de 550 banques du peuple, de 200 associations de matières premières et de production, et d'une centaine d'associations de consommation. Ces chiffres ont subi une augmentation sensible dans le cours de l'année dernière. On estime le nombre actuel des associations à 1,500. Il se décompose de la manière suivante : 700 banques du peuple, 250 associations de matières premières et de production et 200 associations de consommation.
Des 062 banques du peuple dont l'existence a été notifiée à M. Schulze-Delitzsch, 339 ont remis leur état de situation à l'agence centrale. Si Von établit un parallèle des opérations faites pendant les trois dernières années, on arrive à re-
bES association aiL :man»es 1S1
connaître que le mouvement coopératif n'a pas gagné seulement en étendue, mais aussi en profondeur.
Nombre des banques. . . .
Nombre des associés. . . .
Chiffre des avances. .. ..
Boni des associés
Emprunts
L).?puts , »•••••••■••••••
Il faut féliciter, avec M. Sonnemann, les associations d'avoir, en un si court espace de temps, amené les boni à un chiffre aussi élevé : cela prouve qu'un sage esprit de prévoyance préside ii leurs destinées.
Additionne-t-on les boni, la réserve, les dépôts et les emprunts qui constituent le capital social des banques, on obtient le chiffre de 11 millions de florins. N'estime-t-on ensuite les ressources des 339 banques qui n'ont point envoyé leur état de situation qu'à la moitié de cette somme, il n'en résulte pas moins que le capital des banques du peuple s'élève à 16 millions et
demi de florins, à près de 40 millions de francs. Or cela représente le quart environ du capital social des autres banques créées par actions en Allemagne.
Le chiffre d'affaires est estimé à 40 millions de thalers (120 millions de francs), et le nombre des membres à près de 200,000. Qu'on réfléchisse à la somme de bien-être que représentent ces 120 millions de francs, mis à la disposition de 200,000 personnes, qui jusqu'alors avaient été privées des bienfaits du crédit personnel.
Ces heureux résultats sont dus au zèle éclairé des administrateurs et à la prudente vigilance avec laquelle l'Agence centrale dirige le mouvement. Pendant la durée du congrès , M. Schulze-Delitzsch n'a pas pris une seule fois la parole, sans qu'il n'ait recommandé aux délégués d'éviter les opérations aléatoires, de résister à la tentation de donner aux affaires un développement trop grand, de rester fidèles aux principes de sage réserve qui ont présidé à la création des banques du peuple.
Dans une lettre obligeante qu'il m'a écrite, à l'occasion de mes articles sur les banques du peuple, c'est là encore la pensée dominante : il me félicite particulièrement de n'avoir pas négligé
de mettre en garde mes lecteurs contre les dangers de pareilles entreprises. De- la prudence, de la prudence, et encore de la prudence, tel est le conseil qu'on retrouve sans cesse sur ses lèvres et sous sa plume.
C'est faute de ne lavoir pas suivi que la banque de Dresde s'est vue dans la nécessité, il y a trois ans, de suspendre pendant quelque temps le cours de ses opérations.
A mesure que naissent des besoins nouveaux, M. Schulze-Delitzsch s'applique à les satisfaire. Le développement rapide des banques ne permettant plus à l'Agence centrale d'exercer une action et une surveillance aussi suivies que par le passé, il a imaginé de les former par groupes, en unions provinciales.
Ces unions ont leur centre particulier, leurs réunions spéciales, où Ton débat les intérêts du rayon, où Ton s'éclaire réciproquement sur des difficultés de gestion, où l'on s'accorde mutuellement des secours en cas de besoin. On n'a plus recours à l'Agence qu'en dernier ressort.
De cette manière, les banques s'émancipent peu à peu de la tutelle de leur fondateur; elles s'habituent à vivre d'une vie indépendante. Que demain M. Schulze vienne à mourir, son œuvre
140 Le congrès
lui survivra; elle ne périra pas faute de direction, ainsi que des esprits chagrins se sont plu à le lui prédire.
Quatorze unions provinciales sont déjà organisées ; ce sont les suivantes :
1° Royaume de Saxe, point central : Weckselbourg ;
2° Rhin moyen (Nassau et Hesse rhénane) :
Mayence ;
3° Prusse rhénane et Westphalie : Dortmund; 4° Silésie : Breslau ;
5° Allemagne septentrionale ( Mecklenbourg et Poméranie orientale) : Rostock ; 6° Thuringe : Gotha ;
7° Mersebourg et le pays d'Anhalt : Halle;
8° Magdebourg, la province de Saxe et le duché de Brunswick : Gardelegen ;
9° Posen : Polnisch-Lissa;
10° Haute -Hesse : Giessen;
11° Berlin : l'Association du district n° 102;
12° Poméranie et Marche de Brandebourg :
Schwedt ;
13° Province de Prusse : Kœnigsberg; 14° Wurtemberg: Stuttgard.
Cette organisation n'attaque en rien l'indépendance des banques ; la majorité n'impose aucune
DBS ASSOCIATIONS ALLEMANDES l4l
décision : elle laisse libre à chacun de suivre ou de ne pas suivre les avis qu'elle donne, après mûre délibération.
Au moment de la guerre des Juchés, L'argent ne se cacha pas, comme on dit d'ordinaire, mais il se montra d'une extrême réserve. Les rapports des associations avec leurs banquiers devinrent quelque peu difficiles. Ce fut un enseignement qui ne fut pas perdu pour M. Schulze-Delitzsch ; il pensa aussitôt à remédier a un inconvénient qui pouvait devenir très-grave par la suite, au milieu d'une sérieuse crise financière. Il prit l'initiative de la création d'une Banque centrale des associations allemandes.
Le capital de cet établissement, comme je T'ai dit plus haut, a été fixé à 250,000 thalers, divisé en 1,250 actions; les actions ont été souscrites par des associations et par des particuliers. Les principales maisons de banque de Berlin, de Leipzig et de Francfort ont tenu à honneur de voir figurer leurs noms sur la liste de souscription. Le siège de l'entreprise est à. Berlin, et, selon les besoins, l'on créera des succursales dans les différentes unions provinciales. Les opérations ont commencé depuis le 1 er octobre.
On ne pouvait donner à la Banque centrale le
caractère strict d'une association; on a donc choisi la forme la plus appropriée à son but : c'est une société en commandite par actions.
Au congrès de 1863, la banque de Leubus avait posé la question suivante : Ne serait-il pas opportun de créer des banques d'avances spéciales pour les propriétaires ruraux? Autrement dit , est-il possible d'appliquer les principes du crédit personnel au crédit réel ?
M. Parisius, juge de district et directeur de la banque de Gardelegen, fut chargé par l'assemblée d'étudier la question et de présenter un rapport au congrès de 1864. Il a conclu pour la négative.
En dehors des difficultés qui naîtraient du système hypothécaire en vigueur en Prusse , M. Schulze-Delitzsch fit ressortir avec raison que, le crédit réel présupposant des emprunts à longue échéance, les banques du peuple ne pourront l'accorder que du jour où elles-mêmes jouiront de ces facilités et trouveront de l'argent à ses conditions.
Si les cultivateurs, ajouterai-je, ont besoin de crédit, qu'ils entrent dans les associations urbaines, rien ne s'y oppose. Il serait de la dernière imprudence -de prétendre constituer des sociétés
spéciales. La première condition de succès d'une banque qui repose sur la mutualité, c'est qu'elle renferme dans son sein des éléments variés : une association de crédit qui ne se composerait que de cultivateurs serait aussi dangereuse qu'une de cordonniers ou de tailleurs. A de certaines époques de l'année, l'argent affluerait dans' la caisse et resterait sans emploi; à d'autres moments, chacun se présenterait pour contracter un emprunt.
Mais à côté des sociétés coopératives de crédit qui sont d'origine purementgermanique, l'Allemagne possède encore d'autres associations dont elle a emprunté l'idée à la France et à l'Angleterre ; je veux parler des associations d'achat de matières premières, de vente en commun d'objets produits individuellement , de fabrication sociétaire et enfin de consommation.
L'Agence centrale a reçu la notification de l'existence des associations qui suivent :
Associations d'achats de matières
premières
d'achat et de vente. . .
de vente seulement. . .
de production
Total
Il est fâcheux que, sur ce nombre, vingt et une seulement aient jugé convenable d'envoyer leur état de situation à l'Agence centrale; cependant on estime que leur nombre doit s'élever à près de 250 à cette heure. On évalue leur chiffre d'affaires à 2 millions de thalers, leur fonds social à un demi-million et leurs membres à 12,000 environ.
Parmi les associations de production je signalerai : deux fabriques de châles à Berlin, un tissage de fil et de coton à Halle, une fabrique de peignes à Nuremberg, une associadation de lampistes à Berlin, deux fabriques de cigares à Berlin, un atelier de tailleurs, « la Germanie, »» à Dresde, une fabrique de pianos à Hambourg, enfin une vannerie à Berlin.
En Angleterre, l'association productive est née de l'association de consommation; en Allemagne, elle a tiré là plupart de ses éléments des banques du peuple. Du moment que l'ouvrier est arrivé à la possession d'un petit capital et d'un peu de crédit, il est naturel qu'il s'en serve pour s affranchir du joug du salaire.
Restent les associations de consommation.
Elles ont pris, depuis un an, un rapide développement.
Pour la première fois, le rapport annuel contient une liste de G7 associations et l'état de s|tuation de 16 d'entre elles. Comme de juste, le mouvement est parti des grandes villes, Berlin, Cologne, Hambourg, et des centres manufacturiers, Barmen, Elberfeld, Crefeld, etc.
Deux systèmes étaient représentés au congrès : le premier consiste à remettre aux membres de l'association des bons au moyen desquels ils achètent ce dont ils ont besoin ; le second à établir, à l'exemple des Anglais, des magasins au compte de la Société.
Une discussion s'est engagée entre les partisans des deux systèmes sur les avantages réciproques qu'ils présentent ; elle n'a pas abouti, et l'on a remis à l'année prochaine une décision qui semblait prématurée.
M'est avis qu'il faudrait les admettre tous deux * en principe, sauf à appliquer le premier de préférençe dans les grandes villes, et le second dans les petites villes et les centres de grande industrie.
Tels sont les résultats produits par le mouvement coopératif chez nos voisins d'outre-Rhin. Ils témoignent d'un esprit sage, éclairé, progressif, d'un sentiment élevé des devoirs de l'époque,
des exigences de l'avenir ; ils prouvent que , si les Allemands n'ont point encore la liberté , ils en ont du moins la condition première — les mœurs.