‹ Les banques du peuple en AllemagneChapitre 2 sur 43 · A L'AUTEUR · texte numérisé non relu

A L'AUTEUR

Monsieur,'

Recevez mes vœux les plus sincères pour le succès de votre livre sur les banques du peuple en Allemagne. L'importation en France du crédit populaire me paraît très-opportune. Depuis la fin du siècle dernier nous avons reçu de vous de nombreuses impulsions politiques; recevez de nous en échange l'impulsion dans la question sociale , qui a contrecarré d'une manière si néfaste votre développement politique. C'est là qu'il faudra chercher la solution des troubles de notre époque. Les formes politiques dépourvues de fond social sont sans valeur. C'est la société qui constitue l'État , et non l'État la société. De ce principe découle la solidarité des peuples dans les grands intérêts sociaux, tandis que l'exclusivisme dans les aspirations politiques donne lieu à des conflits sans cesse renaissants, provoqués par de mesquines jalousies réciproques. Puisse votre livre contribuer à la diffusion de cette idée !

Agréez, Monsieur, etc.

Schulze-Delitzsch.

Potsdam, 17 novembre 1864.

S'il est un reproche devenu banal à force d'être répété à satiété, c'est celui que les Français adressent aux Allemands d'être un peuple égaré, perdu dans les abstractions de la théorie et déshérité du don heureux de traduire les idées en faits. Nous les accusons volontiers de planer entre ciel et terre, de ne pas savoir donner un corps k leur pensée, et nous disons après Jean- Paul : « Aux Anglais la mer, aux Français la terre et aux Allemands les vagues régions de l'infini. »

11 y a un demi-siècle, cette boutade .d'un des écrivains les plus remarquables de l'Allemagne résumait les tendances nationales des trois grands peuples européens ; mais depuis lors le monde a marché, tout s'est transformé sur le vieux

continent : aujourd'hui la mer est aux frégates blindées, la terre aux canons rayés et l'infini à la libre pensée de toutes les nations. •

Sur la foi de quelques écrivains, descendants en ligne directe de madame de Staël, qui n'a jamais voulu découvrir en Allemagne que ce qu'elle y avait cherché, et sous l'empire de l'ignorance presque générale du mouvement des esprits au delà du Rhin, nous acceptons sans le moindre contrôle des jugements dont les événements contemporains ont fait bonne justice. Pour la cordiale entente des intelligences, il serait urgent de renoncer à des préjugés qui, en se perpétuant, entretiendraient entre nous et nos voisins de dangereux malentendus. A force d'être méconnus, les Allemands, par représailles, finissent par nous méconnaître à notre tour, en sorte que, sans crainte.de passer pour paradoxal, on peut affirmer qu'une étude plus consciencieuse et plus juste de l'Allemagne de notre part contribuerait certainement à mieux faire apprécies la France par les Allemands.

Non, il n'est plus vrai d'affirmer, comme par le passé, que l'Allemand est dépourvu d'initia-

tive sociale, qu'il est condamné à ne remuer que des idées infécondes. Pour recueillir d'utiles enseignements pratiques plus n'est besoin de passer le détroit : rien qu'en franchissant le Rhin on sera à même de faire dorénavant d'utiles récoltes.

Il fut un temps, et il n'est guère éloigné de nous, où ces reproches de manque d'initiative n'étaient que trop fondés. Lorsque la nationalité française s'affirmait sur les champs de bataille de la révolution et de l'empire* l'Allemagne morcelée, désunie, humiliée, cherchait un asile contre les tristesses du moment, une consolation suprême dans la poursuite de l'idéal. Kant, Goethe et Schiller lui compensaient Walmy, Iéna et Austerlitz. Ce fut même à l'absence de sentiment national que sa littérature a dû ce côté profondément humain qui la distingue de ses devancières. Mais il n'en est plus de même maintenant : avec la conscience d'elle-même et des nécessités de son avenir, la nation germanique est entrée dans une voie nouvelle, dans une voie pratique qui la conduira d'étape en étape au but qu'elle s'est proposé d'atteindre :

IXTKODUCTIOX

l'unité dans la liberté , in libertate imitas.

Sans nul doute, ce serait méconnaître étrangement le caractère national du peuple allemand que de comparer son activité intellectuelle à la nôtre. Chez nos voisins d'outre-Rhin la spontanéité est souvent enrayée par la réflexion, voire même par des scrupules de logique qu'ailleurs on taxerait de timidité. Le tempérament politique n'y est jamais révolutionnaire, même pendant les révolutions, et le progrès n'appelle pas la violence à son aide. On attend volontiers du temps ce que nous demandons à la force. L'Allemand n'avance dans la voie des réformes qu'à pas comptés , avec une gravité un peu compassée ; il répugne aux improvisations de la rue et ne brusque pas par des coups de tête les destinées nationales. Sa marche vers le progrès est timide assurément, mais chaque pas le rapproche du but; il se repose parfois au bord du chemin, mais il ne recule pas ; il a des moments où la voix lui manque, mais il ne se donne pas des démentis.

S'il.ne fait pas des révolutions, il faut lui rendre la justice qu'il sait tirer profit de celles que

les autres font. 11 n'est pas de commotion politique depuis 1815 qui ne lui ait valu une amélioration de son sort. Sans payer les moindres frais de guerre civile, il est arrivé à la possession de larges garanties individuelles ; il a le droit de réunion, d'association, une presse libre, l'égalité devant la loi et un enseignement parfaitement indépendant de tout pouvoir civil ou religieux — des biens inestimables qu'il a amassés petit à" petit et qui le dispensent de parler à tout bout de champ des principes de 89.

De toutes les secousses que l'Europe a ressenties depuis quatre-vingts ans il n'en est pas qui ait plus fortement remué le peuple allemand que la révolution de 1848. Cette date sera une des plus importantes, sinon des plus glorieuses, de son histoire. A jour fixe elle marque Favénement d'une ère nouvelle, le point de départ d'une vie publique tout à la fois plus active et plus pratique. D'idéaliste qu'elle avait été jusqu'alors l'Allemagne devint positiviste, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Elle sortit du cabinet d'étude pour s'établir sur la ^place publique ; elle descendit des hauteurs poétiques où elle pla-

liait depuis tant d'années pour se rendre aux comices à l'ombre du drapeau noir, rouge et or.

Parmi les graves questions qui ont été soulevées au lendemain de la révolution se pose au premier rang celle de l'amélioration du sort de la classe ouvrière. Les premières tentatives de réforme sociale, d'organisation du travail et du crédit populaire datent de cette époque.

Il n'y a pas lieu de s'y s'arrêter : ces projets étaient d'importation étrangère, d'assez faibles traductions allemandes des théories alors en vogue «chez nous. Le seul résultat qu'ils aient produit a été d'effrayer la bourgeoisie et de la jeter tout éplorée dans les bras de la réaction. Passons.

C'est à M. Schulze-Delitzsch que revient le mérite . d'avoir remis sérieusement la question sociale, le grand problème du dix-neuvième siècle,à l'ordre du jour de la nation. Avant de s'attaquer à' la question du travail, fondons, s'est-il dit, le crédit populaire. C'était commencer par le commencement, ce qui est plus difficile qu'on ne le croit d'ordinaire.

L'auteur et l'œuvre sont peu connus parmi

nous ; notre attention a été distraite par d'autres soucis, par des préoccupations intérieures et des guerres lointaines. Je me propose de combler cette lacune.

Il va deux hommes en M. Schulze-Delitzsch :

un chef de parti et un réformateur social. Il est aussi appliqué à donner satisfaction aux besoins matériels qu'à bien asseoir les libertés de son pays. C'est un démocrate pratique, un homme politique complet.

Après les déceptions de l'ère nouvelle en Prusse, dès que le droit divin eut ouvert la lutte contre le libéralisme, M. Schulze-Delitzsch a poussé droit à l'ennemi, et depuis lors il ne s'est pas reposé un seul instant. Dans des luttes parlementaires qui rappellent par leur vivacité et leur éclat celles de la restauration, il n'ejst pas un nom qui brille d'un plus vif éclat que le sien.

Nul n'^la parole plus nette, plus précise, plus assurée que lui. 11 expose avec clarté et réfute avec emportement. Toujours sur la brèche, il apostrophe les uns, gourmande et stimule les autres. Il tient en éveil l'opinion publique et

l'empêche de s'alanguir, de s'abandonner à ces tristes découragements qui demandent le repos à la servitude et le bien-être à la sollicitude d'un gouvernement.

La force de cet homme repose dans sa foi démocratique. C'est à elle plus encore qu'aux éminentes qualités de son esprit qu'il est redevable de ses succès. D'un caractère droit et persévérant, il a su être constant sans effort et inébranlable dans ses desseins. Il y a dans son allure un heureux mélange d'audace et de me^ sure ; à toutes les ardeurs d'un tribun il unit un rare bon sens ; doué de toutes les aspirations d'une grande âme, il sait résister aux entraînements d'une passion turbulente. Calme, confiant dans la force des principes, simple en ses allures, vigoureux en ses discours, inébranlable dans la poursuite de ses desseins, ce brave homme désespère ses adversaires par sa constance et son dévouement au bien commun. Le nord de l'Allemagne applaudit le chef du parti progressiste, le midi se presse sur les pas du réformateur social.

Loin de diminuer l'importance de M. Schulze

Delitzsch, ses adversaires sont plutôt tentés de l'exagérer. — « Nous verrons bien , en fin de compte, s'écria un jour Guillaume I er , qui des deux triomphera, de M. Schulze ou de moi. »

Comme les personnes d'une intelligence peu élevée, le roi de Prusse n'entrevoit les questions que par le côté personnel. Mais en laissant échapper ce mot qui a fait du bruit, il n'en avait pas mesuré la portée; il ne s'était pas douté qu'en proclamant cet antagonisme il jetait le gant à la bourgeoisie de Prusse, dont M. Schulze- Delitzsch est tout à la fois la haute personnification et l'idole.

Oui, la classe moyenne est fière d'elle-même quand elle se contemple dans l'homme qui est le représentant sage, éloquent, passionné des idées qui ont cours dans ses rangs. Elle multiplie autour de lui les témoignages d'affection et de gratitude; elle ne se contente pas de l'applaudir, elle le récompense à la façon anglaise.

Il y a quelques mois une députation, à la tête de laquelle se trouvait M. Lette, président de la Cour des comptes, a remis au grand patriote un présènt de 50,000 thalers, au nom de la démo-

cratie reconnaissante. Ce don était relativement considérable pour un pays qui n'est ni grand ni riche. M. Schulze-Delitzsch, qui vivait dans une position peu aisée, n'a pas eu la fausse pruderie de refuser ; il a détaché de la somme ce qui lui était nécessaire à la construction d'une maison à Potsdam et consacré le surplus à la création d'un banque centrale des banques du peuple.

Eh bien, ce citoyen sans fortune, ce juge de district destitué par la réaction, ce père chargé d' assurer le sort d'une nombreuse famille, a doté son pays de la merveilleuse institution du crédit populaire; et il a accompli cette œuvre sans la moindre assistance de l'État ou du dévouement individuel par le seul fait d'une rare énergie et d'une constance inébranlable mises au service d'une idée juste.

En politique M. Schulze-Delitzsch est kantien; il demande le règne de la liberté, c'est-àdire du droit et de la justice ; en économie sociale, c'est un adversaire décidé de l'ingérance de l'État, un disciple radical de la théorie du laisser-faire, des doctrines de l'école de Manchester.

Il demande que la société assure à chacun de ses membres le plus large développement possible de la liberté individuelle, que l'État soit réduit à. ne plus être qu'une institution de police, appelée à garantir à chaque citoyen la sûreté de sa personne et de son bien. Rien de plus, rien de moins; et ce sont là les aspirations de la bourgeoisie allemande. Aussi est-ce moins son cachet personnel que celui de la bourgeoisie que M. Schulze-Delitzsch a mis sur son œuvre.

Et c'est précisément parce que son système d'association repose sur des principes qui sont chers à la classe moyenne qu'il a pu être réalisé en pleine réaction, malgré le mauvais vouloir du gouvernement. Une réforme sociale qui n'aura pas l'agrément de la bourgeoisie, des marchands, des industriels, des artisans, toujours occùpés de leurs intérêts privés, de leur trafic, de leur gain, « des gens pour qui la liberté même n'est qu'un moyen d'acquérir sans obstacle et de posséder en sûreté, » pour me servir d'une expression empruntée à Rousseau, une réforme sociale, dis-je, qui divisera la nation en deux camps ennemis au lieu de la fondre en

une vaste famille, succombera de toute nécessité devant l'opposition qu'elle soulèvera, quand bien même les réformateurs seraient assis au pouvoir et armés de l'arsenal despotique de l'État.

Le principe d'association a été appliqué par M. Schulze-Delitzsch sous quatre formes différentes. Il a créé :

1° Des associations de crédit populaire ou banques du peuple ;

2° Des associations pour l'achat des matières premières ;

3° Des associations de consommation, c'està-dire d'achat en gros des aliments ;

4° Des associations de production, c'est-àdire des ateliers et des fabriques sociétaires.

La première et la dernière de ces créations sont, sans contredit, les plus importantes. La première a poure ffet de donner du crédit à ceux qui semblaient en être déshérités par droit de naissance, et la deuxième d'affranchir l'ouvrier du joug du salaire.

La banque du peuple repose sur le principe de la mutualité. M. Schulze-Delitzsch est parti -

d'une idée très-juste r si deux cents personnes qui, prises une à une, n'auraient pas un rouge liard de crédit, s'associaient entre elles et répondaient toutes solidairement du montant d une dette commune, elles obtiendraient collectivement une somme qu'elles seraient incapables de réunir individuellement. Et, en effet, que dix, vingt, cent sociétaires viennent à faire de mauvaises affaires ou à mourir, les survivants seront au capital des garants suffisants de la solidité du placement.

Le fonds social des banques du peuple se compose d'emprunts faits à des personnes étrangères à l'association et de contributions mensuelles fournies par les sociétaires. Ces dernières, augmentées des dividendes produits par l'entreprise commune, se capitalisent et constituent avec le temps des actions de 25 ou de 50 thalers; en sorte que les banques du peuple ne sont pas seulement des institutions de crédit populaire, mais aussi de véritables caisses d'épargne pour les sociétaires.

Les administrateurs sont tous choisis au sein de la société. Comme de juste, leurs fonctions

ne sont pas gratuites; elles sont rétribuées, au contraire, d'une façon convenable. La connaissance parfaite de la solvabilité des emprunteurs, jointe à la garantie solidaire des associés, donne aux opérations une très -grande sûreté.

Rien n'atteste mieux la prospérité croissante des établissements de crédit populaire au delà du Rhin que le rapide développement qu'ils ont pris. Leur nombre dépasse huit cents.

Convenons-en , jamais homme politique n'a mieux mis à profit que M. Schulze-Delitzsch son éloignement des affaires publiques. Il est vrai d'ajouter qu'il a été servi très-utilement par les heureuses tendances de l'esprit germanique, qui est très-individualiste et qui professe un grand dédain pour la sagesse et l'initiative gouvernementales. L'Allemand ne croit pas à la mission providentielle de l'État et n'attend rien, absolument rien, de la sollicitude paternelle d'un préfet.

Avant d'aller plus loin, il n'est pas sans utilité de signaler l'abîme qui sépare les réformes sociales accomplies par M. Schulze-Delitzsch de

celles qui ont été préconisées en France par nos chefs d'école. Évitons les malentendus.

M. Schulze-Delitzsch n'a jamais eu la prétention de résoudre d'un coup la question sociale. Il ne s'est pas proposé de rebâtir la société sur un nouveau modèle ; il s'est contenté d'apporter sa pierre à l'édifice, appelé, selon lui, à être l'œuvre du temps et de la liberté et non d'une individualité quelconque.

Ne noué y trompons pas, c'est un réformateur et non un révolutionnaire, aussi bien dans le domaine économique que sur le terrain politique.

Son système n'est ni dogmatique ni autoritaire ; il est individualiste et pratique. Au lieu de s'attaquer à la propriété et partant aux propriétaires, il rassure ces derniers en mettant à la portée de chaque citoyen un moyen assuré d'arriver par lui-même à la propriété. Il ne dépouille personne ; il enrichit légitimement l'ouvrier par le travail et l'épargne, sources de toute richesse. Enfin, tandis que les théories de nos réformateurs ont besoin d'une révolution qui leur serve de préface, le mouvement social allemand a pu se développer sous le plus mauvais régime.

N'eût-il rendu que le service de réconcilier la bourgeoisie avec la question sociale, l'enfant terrible de 48, M. Schulze-Delitzsch eût mérité la juste popularité dont il jouit au delà du Rhin ; mais il a été de plus le bienfaiteur de son pays et notamment sic la-petite industrie, qu'il a mise à même de lutter * contre la concurrence de la grande et sauvé d'une ruine imminente.

L'idée des banques du peuple n'est pas nouvelle. Après février 1848, on avait tenté déjà des essais d'organisation du crédit populaire. Ils reposaient sur le principe de l'assistance par l'État, de la commune ou de la libéralité individuelle. Eh bien, ces créations ont toutes suc-

combé ; pas une n'a survécu. Elles n'ont pas été détruites par la réaction triomphante ; non, elles sont mortes sans violence ; elles ont dépéri parce qu'elles n'avaient pas jeté des racines assez profondes dans le sol qu'elles étaient appelées à féconder.

L'homme n'est jamais aussi économe de l'argent qui ne lui a rien coûté que de celui qu'il a gagné péniblement à la sueur de son front.

D'ailleurs, de quelque nom qu'on veuille bien

décorer l'intervention pécuniaire de l'État, il est certain que ce n'est, eu égard aux lois économiques qui régissent notre société, qii'une aumône déguisée.

C'est dans ce vice originel qu'il faut découvrir, au dire de M. Schulze-Delitzsch, la double cause de l'insuccès des premières tentatives et ' de la réussite des secondes. Ainsi donc, d'après lui, pas d'intervention de l'Etat; appel à l'initiative individuelle! Aide-toi et le capital t'aidera ! s'écrie le réformateur allemand.

11 ne faudrait pourtant pas s'exagérer l'importance des banques du peuple, leur donner, contre le vœu formel de l'auteur, la vertu d'une panacée sociale appelée à guérir tous les maux de la pauvre humanité. Ce serait retomber dans de vieux errements. Ne nousie dissimulons pas, les institutions de crédit populaire en Allemagne ne sont d'une haute utilité que pour la classe intermédiaire des partisans, des petits marchands, des employés subalternes, des gens qui sont placés entre la bourgeoisie proprement dite et la véritable classe ouvrière. L'ouvrier de fabrique, le workingman, ne saurait tirer qu'un faible

avantage de l'œuvre de M. Schulze-Delitzsch.

Pour arracher ce dernier à la continuité de misère dont il souffre, les banques du peuple sont insuffisantes. 11 s'agirait de découvrir d'autres moyens de salut; il faudrait organiser, par exemple des productive coopération à l'instar des pioneers of liochdale. C'est à M. Huber, un conservateur intelligent, auteur d'un excellent Voijage en Angleterre, en France et en Belgique, que revient le mérite d'avoir appelé le premier l'attention de ses compatriotes sur les prodigieux résultats obtenus en Angleterre. Là où l'Anglais a réussi, s'est écrié patriotiquement M. Huber, pourquoi l'Allemand ne réussirait-il pas?

Il a préconisé les associations de production ; il a conseillé d'appliquer le principe d'association à l'industrie, afin de rendre l'ouvrier son propre patron, son propre maître, de supprimer le salaire et de mettre le travailleur en pleine possession du profit réel de son travail.

Il y a quelques années, il était permis d'avoir encore quelque incertitude sur les résultats heureux de ces entreprises; aujourd'hui, après

la manière triomphante dont les fabriques anglaises établies sur ce principe ont traversé la crise cotonnière, tous les doutes sont levés à cet égard. La question est vidée ; elle a été résolue par l'expérience.

De même que le créateur des banques du peuple, M. Huber est un disciple zélé des doctrines de l'école de Manchester. A aucun prix il ne veut entendre parler de l'intervention de l'État dans des entreprises qu'il abandonne entièrement à l'initiative individuelle. D'où il résulte que la réforme patronnée par lui, loin d'aller dans un courant contraire à celle de M. Schulze-Delitzsch, n'est que l'application du même principe à un autre mode d'association et qu'elle tend par conséquent à un même but social.

Survint alors un troisième réformateur, Ferdinand Lassalle, et voilà la guerre allumée.

Lassalle appartenait à la démocratie radicale. C'était un adversaire décidé du parti progressiste qu'il avait attaqué dans plusieurs brochures (1). Derrière \es discours de ses ora-

(I) Du principe des constitutions. Berlin, 18G2. — Et puis après? Zurich, 1803 — Macht und Reeht.—Arbeiter programm.

teursil n'entrevoyait que confusion de la pensée, que tiédeur de la volonté. Il reprochait au Nationalverein un manque complet d'activité et d'énergie révolutionnaire.

Un hasard amena ce radical à se mesurer sur le terrain social avec les représentants de la bourgeoisie. Il fut invité par le comité directeur du Congrès des ouvriers allemands à Leipzig à donner son avis sur l'agitation réformiste , à indiquer la meilleure manière d'aboutir à une amélioration politique, matérielle et morale du sort des travailleurs. Mis ainsi en deçneure, Lassalle nia hautement la possibilité d'arriver à des résultats sérieux sans le concours pécuniaire de F État.

C'était remettre en question le principe posé par MM. Schulze-Delitzsch et Huber, jeter le gant au parti progressiste, à la bourgeoisie qui l'avait adopté comme un article de foi.

D'après Lassalle, l'État n'est pas seulement une institution policière destinée à maintenir

— Offenes Antwortschreiben an das Leipsiger central Comité.

— Die Wissenschafîl und die Arbeiler. — Arbeiler Lesebuch.

— Die indirecte Steuer and die Lage der arbeitenden Klas-

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Tordre public, son rôle est plus important. C'est un puissant levier de civilisation ; il a pour mission de faciliter,- d'encourager de tout son pouvoir, de toute son action, les progrès de la société. «La bourgeoisie, dit-il, a mauvaise grâce d'élever la voix et de crier à la spoliation et au communisme parce qu'on demande que l'État commandite des fabriques sociétaires. N'a-t-elle pas applaudi l'Etat chaque fois qu'il faisait quelque chose de nature à aider à son propre développement, à augmenter son bien-être, entre autres les encouragements à l'agriculture et la construction des canaux et des chemins de fer?»

Lassalle ne se préoccupe pas du sort des arti- 3ans et des petits marchands, auquel M. Schulze- Delitzsch a consacré sa sollicitude. A ses yeux cette classe intermédiaire perd tout intérêt, puisqu'elle est condamnée à disparaître dans un temps prochain* Ultra-démocrate, il n'a de souci que pour la grande masse des travailleurs, pour . le prolétariat qui croît au contraire dans des proportions terrifiantes.

scn. — Die Feste, die Presse und der Frankfurter Abgeordnetentag. — An die ArbeUer Berlin*. — Schulse, Bastiat.

Qui veut la fin veut les moyens. Selon lui, le suffrage universel serait investi du soin d'assurer à l'ouvrier dans l'État la prépondérance nécessaire à la réussite de ses projets. Au moyen de cette arme, il comptait détruire les obstacles qui s'opposaient au triomphe de ses idées.

La proclamation de ces principes, en mars 1863, jeta quelque trouble dans les rangs du parti démocratique. Repoussé, renié par les progressistes et par la presse libérale, Ferdinand Lassai le entreprit, lui seul contre tous, de convertir la classe ouvrière à ses théories. Dans cette œuvre de propagande il a déployé une ardeur polémique qui , quoi qu'on en ait dit , a servi la cause du progrès et la diffusion des lumières par les contradictions qu'elle a soulevées de toutes parts. En septembre et en octobre, il parcourut les principaux centres manufacturiers de la Prusse. Son passage à Barmen, à Elberfeld, à Solingen fut marqué par des scènes fâcheuses, provoquées tout à la fois par le fanatisme de ses adhérents et par l'opposition passionnée de ses adversaires.

Attaqué sans mesure par la presse libérale , Lassalle se défendit avec une verdeur et une âpreté auxquelles on devait s'attendre d'après tout ce que Ton savait de lui. Esprit agressif au possible, il paraissait, dans ses discours, bien plus préoccupé de frapper ses ennemis que de répandre ses propres doctrines économiques.

« La brutalité de discussion est ma véritable force, me disait-il un jour; en m' attaquant sans la. moindre retenue, la presse libérale m'a permis de recourir à une arme que par décence j'eusse été obligé de négliger sans cela. »

Je n'entrerai pas dans le développement de ses théories sociales : qu'il me suffise de citer ses conclusions. Il prétend transformer l'État en un commanditaire de la classe ouvrière ; il demande deux cent cinquante millions de thalers pour fournir aux ouvriers prussiens le moyen de se racheter du salariat.

En admettant même que les idées de Lassalle fussent justes, que ses exigences fussent équitables, chacun conviendra qu'elles avaient l'inconvénient de se produire à un moment inopportun. Elles rompaient la discipline du parti

progressiste et jetaient la confusion dans ses rangs. C'était provoquer une diversion qui ne pouvait être qu'agréable au pouvoir.

Sous prétexte de pousser à l'émancipation de la classe ouvrière, Lassalle faisait, à vrai dire, les affaires de la réaction.

Alors on ne se contenta plus de réfuter ses théories, on suspecta la loyauté de ses intentions. On l'accusa d'être un agent secret au service de M. de Bismarck; on ne combattit plus ses idées, on flétrit son caractère ; on usa à son égard de procédés dont jusqu'alors la presse réactionnaire avait eu le triste monopole, et qu'on eût bien fait de lui conserver.

La polémique qui fut dirigée contre lui dépassa toutes les bornes permises. On rappela le vol de la cassette dans le scandaleux procès de la comtesse Hatzfeld, une accusation dont il avait été acquitté par le jury; l'on remit en mémoire le fait qu'il s'était trouvé avoir passé la nuit dans une maison où avait été commis un meurtre mystérieux.

Pour ma part, entre de pareilles accusations d'adversaires aveuglés par la colère et les té-

moignages d'estime de Varnhagen d'Ense, je n'hésite pas à me ranger de l'avis du dernier. Un homme de la valeur, et de la trempe de Lassalle n'est jamais à la solde que de sa propre ambition.

Car enfin il importe qu'on sache que Ferdinand Lassalle n'était pas un premier venu dans le monde politique et dans la république des lettres. Il a publié un ouvrage en deux volumes sur Héraclite et un autre de philosophie du droit, La tliéorie des droits acquis, dont on peut ne. pas admettre toutes les conclusions, mais dont on ne saurait contester de sérieuses qualités d'originalité et de science. J'éprouve d'autant moins d'embarras à rendre pleine justice à la mémoire de Lassalle que j'ai été un des premiers à repousser ses théories autoritaires.

Après avoir exposé, à l'exemple des autres socialistes, avec une impitoyable sagacité la déplorable situation de l'ouvrier dans la société moderne, il s'est proposé d'établir que son salut ne pouvait provenir que de l'État, qui seul était en mesure d'avancer les capitaux nécessaires à 1 émancipation du joug du capital. Mais

ce sacrifice n'étant pas à attendre de la Chambre des députés telle qu'elle est composée en ce moment, les travailleurs doivent s'appliquer à conquérir le suffrage direct au lieu du suffrage universel à deux degrés actuellement en vigueur en Prusse. Il sera facile alors au peuple d'obtenir dans la Chambre une majorité qui lui votera sans scrupule les deux cent cinquante millions de thalersque Lassalle estime indispensables au succès de sa réforme.

Ce projet est-il fondé en droit? est-il réalisable? Examinons.

Je ne discuterai pas le premier point; je ne demanderai pas si, en bonne justice, les non-possédants ont le droit de dépouiller ceux qui possèdent par une simple décision de majorité. Ces recherches m'entraîneraient trop loin , à examiner le principe même de la propriété. Elles sont inutiles, d'ailleurs, du moment où je parviendrai k établir que le projet de Lassalle n'est pas réalisable.

À mon avis, l'émancipation de la classe ouvrière doit être graduelle. Si demain, de par la

INTUODUCTION

loi, on accordait à tous les travailleurs indistinctement les moyens de créer de grands établissements industriels, on n'amènerait que de déplorables confusions, de profondes perturbations sociales,

La difficulté qu'on éprouve à grouper les ouvriers par associations prouve combien peu la grande majorité d'entre eux est prête à remplir le rôle auquel Lassalle les convie. Des désastres seraient imminents. Toutes les passions qui agitent l'àme humaine seraient surexcitées, et, sans l'espérance même d'une amélioration possible du sort de l'ouvrier, nous serions lancés dans une guerre sociale épouvantable, bellum omnium contra omnes.

Non, le progrès n'est pas à poursuivre dans la voie autoritaire. Il faut qu'il jaillisse du sein de la classe laborieuse ; il importe que l'ouvrier soit lui-même l'auteur de son émancipation.

Avant de prétendre l'affranchir du joug du capital, qu'on le délivre du joug plus lourd encore de l'ignorance. Créer de prime abord des associations de production, c'est, qu'on me passe le

mot, commencer par la fin, c'est prétendre récolter avant d'avoir semé.

La classe ouvrière n'est pas encore mûre pour cette œuvre sociale. Trop de méfiances l'obsèdent et paralysent son essor : elle n'est pas suffisamment pénétrée de l'esprit d'association, du besoin de se grouper, de constituer des unités. Elle ne possède pas plus les qualités requises pour prendre part à de grandes entreprises industrielles que le crédit nécessaire à leur création.

Pour fonder des fabriques sociétaires, l'argent seul ne suffit pas. Non, il faut aussi porter en ligne de compte le capital moral que chaque associé verse au fonds social. Les banques de M. Schulze-Delitzsch répondent à ce besoin; elles sont la véritable école préparatoire des associations de production.

Cependant on ne lance pas impunément dans une société composée comme la nôtre de pareilles théories. Elles rencontrèrent de l'écho. Sous le titre d'Association générale des ouvriers allemands on vit se grouper les adhérents du nouveau réformateur. Des associations en vue

d'amener le triomphe des idées de Lassai le se fondèrent dans diverses localités, dans les centres industriels de la province rhénane, à ' Augsbourg, àDuisbourg, àRondsdorf, à Brème, à Altono, à Àsch en Autriche et particulièrement à Berlin, au siège même de l'agitation coopérative.

Si Lassalle n'a pas réussi à entraîner à sa suite le parti démocratique, il a rallié du moins à lui quelques démocrates isolés : M. Wutke, professeuç à Leipzig, M. Robertus, M. Lothar Bûcher, M. Dammer ; deux exilés : M. George Herwegk, le poëte politique de l'Allemagne, et le colonel Becker, enfin M. Hess, qu'on pourrait dénommer le patriarche du socialisme allemand.

Ce mouvement socialiste autoritaire qui, dès l'origine, se dessinait avec tant de vigueur, ne tardera pas ii s'éteindre jusqu'au moment où il se trouvera de nouveau un esprit de la trempe de Lassalle pour le rallumer. 11 a été atteint d'un coup terrible; il a été frappé au cœur par la mort subite de son promoteur. Le 29 août dernier, Ferdinand Lassalle a succombé à Ge-

nève dans un duel dont la politique n'était pas le mobile : il est tombé victime des odieuses coquetteries d'une jeune fille de la haute société.

A la nouvelle de cette mort prématurée, la presse allemande, sans distinction d'opinion, revenue à des sentiments plus équitables, a payé à la mémoire de Lassalle un juste tribu de regrets. Ses adversaires les plus acharnés se prirent à regretter la perte de ce valeureux champion qui, entraîné par des circonstances fortuites sur le terrain des réformes sociales, s'était placé en peu de mois au rang des écrivains les plus distingués. Avec lui disparaît de la scène politique un homme qui, dans une époque plus agitée, eût été appelé, par la vigueur de son talent, l'étendue et la variété de ses connaissances, la décision de ses allures, son tempérament révolutionnaire, à exercer une influence décisive sur la marche des événements ; un homme né pour affronter les tempêtes et non pour user sa vie au fond d'un cabinet d'étude.

Avant de succomber, il a été donné à Ferdinand Lassalle d'éprouver une étrange satis-

faction : au milieu du concert d'injures qui retentissait autour de lui, tout à coup une voix puissante, vénérée, s'est élevée en sa faveur. Elle escendait du siège épiscopal de Mayence.

Rien ne prouve mieux les progrès des idées sociales au delà du Rhin que l'apparition d'un évéque dans l'arène des partis. M. de Ketteler, évoque de Mayence, a publié récemment sous ce titre: La question du travail et le Christianisme, un ouvrage que l'on peut considérer comme le manifeste social du parti catholique en Allemagne.

Jamais l' Église n'a rendu un plus éclatant hommage aux idées du siècle. Ne pouvant plus les étouffer àforce d'interdits et d'excommunications, elle se propose de s'en servir ad majorem Dci gloriam. Jusqu'à présent elle s'était contentée d'indemniser les déshérités d'ici-bas par des promesses de rémunération d'outre-tombe ; aujourd'hui elle s'ingénie, en bonne mère qu'elle est, à faire partager à ses enfants les biens de cette terre.

11 fallait, convenons-en, une certaine har-

» dies-e de la part d'un évêque pour s'attaquer à cette question-là; mais de toutes les qualités de M. de Ketteler la hardiesse n'est pas la moindre. C'est un des chefs de l'Église militante ; il aime à se produire et à faire valoir les droits de son parti. Au moyen âge, il eût endossé la cuirasse, pris la croix et guerroyé contre les mécréants; de nos jours, il prend la plume, qu'il manie fort bien, s'attaque au libéralisme et court sus au bourgeois. Autre temps, autres luttes !

Dans sa jeunesse il a été officier de cavalerie, et il lui reste quelque chose de son premier métier. Il administre son diocèse non comme un bon pasteur de brebis, mais, comme un colonel commande un régiment.

Son style est ferme, précis et très-laïque; il n'a rien des mièvreries onctueuses de notre langage épiscopal. Les lauriers de Fénélon et de Massillon ne l'empêchent pas de dormir.

Ce n'est pas l'Esprit -Saint, mais l'esprit de Kant et de Gœthe qui est descendu sur cet homme- là. S'il n'avait été évêque, il eût été journaliste.

M. de Ketteler est un homme lettré, instruit et clairvoyant ; il suit avec une vive sollicitude les évolutions de l'esprit de son temps. Le sort de l'Église doit le préoccuper beaucoup, à en juger par toutes les peines qu'il se donne pour le conjurer. Il a publié, il y a quelque temps déjà, un livre intitulé Liberté, Autorité et Église, où il a essayé d'établir très-adroitement que la vraie liberté n'est autre que l'obéissance à

l'Église, c'est-à-dire la domination des prêtres.

De la question politique il s'est élevé depuis lors à la question sociale. C'était une grave entreprise. Il est plus facile de remettre les péchés urbi et orbi que d'obtenir une augmentation de salaire de 25 centimes.

L'auteur croit avoir découvert la solution de la question sociale dans le principe de charité dont l'Église a fait une vertu chrétienne. Mais l'aumône, qui, dans une société telle que la nôtre, est de rigueur envers les individus incapables de travailler, ne saurait qu'aggraver le mal, si elle s'adressait aux hommes appelés à produire tout ce dont nous avons besoin. Plus

l'aumône est facile et plus \a, mendicité sera fréquente.

Avant de rechercher le remède, M. de Kette- 1er s'est préoccupé de découvrir la cause du malaise social. 11 l'entrevoit dans l'action du libéralisme sur la société moderne. C'est le libéralisme qu'il accuse d'être la cause des perturbations économiques de l'époque, d'avoir évoqué par la concurrence et le libre échange la question du travail avec toutes les menaces qu'elle porte dans son sein. Dans l'économie de. son système l'esprit du siècle joue le rôle de l'esprit malin dans l'Église; M. Schulze-Delitzsch est l'incarnation du diable dans le domaine des idées sociales.

« Le peuple, dit l'auteur, est le jouet des partis, et particulièrement du parti dominant, du libéralisme. » Pour ma part, j'estime que le peuple est assez clairvoyant pour ne pas s y tromper: il sait que son salut politique ne lui viendra ni des indulgences, ni des miracles, ni du culte des reliques, mais de l'application juste et sensée des principes de liberté, d'égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française.

« La question sociale, dit-il, est une question d'alimentation. » Non, monseigneur; c'est une question d'éducation et d'organisation. Le travailleur n'a pas besoin de vos bons offices pour vivre : il se nourrit lui-même et vous par-dessus le marché.

A l'appui de sa thèse l'auteur trace un sombre tableau du Sort des travailleurs dans cette vallée de larmes et de misères où nous sommes appelés à vivre. Sans nul doute, l'invention des machines, le développement extraordinaire de la production ont amené une sorte de crise dans la vie industrielle. Il n'est personne qui l'ignore. Nous traversons une époque de transition, mais le moyen d'en sortir au plus vite ne se trouve ni dans les capitaux de l'État que Lassai le a mis libéralement au service de l'ouvrier, ni dans le* trésors de l'Église, que M. de Ketteler fait sonner à ses oreilles. 11 est en lui et non hors de lui ; il repose dans la force de ses bras, la rectitude de son jugement et l'énergie de sa volonté.

Ferdinand Lassalle a posé le principe suivant: le salaire est proportionnel aux strictes besoins de la vie. L'évoque de Mayence n'a pas

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assez d'éloges pour la profondeur de cet adage économique ; il tombe en extase devant cet oracle socialiste et se déclare sur ce point le disciple du nouveau réformateur de la société. Pour moi, qui ne partage pas ces enthousiasmes, parce que je sais où ils me conduiraient, je crois qu'il existe une méthode parfaite d'affranchir l'ouvrier du joug du salaire, c'est l'association, c'est l'assistance par soi-même, préconisée par M. Schulze-Delitzsch.

A en croire M. de Ketteler, l'âge d'or de l'humanité serait derrière nous, et chaque pas en avant nous enfoncerait davantage dans les tristesses de l'âge de fer. Matériellement cela est aussi faux que moralement. Le dirai-je? le sort de la classe ouvrière ne me paraît pas aussi sombre, aussi menaçant, aussi désespéré qu'à certains empiriques, au nombre desquels je place l'évêque de Mayence. Le monde vieillit et rajeunit tour à tour: c'est là toute sa maladie. Notre société fait peau neuve, et le corps social en souffre. Mais de ce que la question du travail a été posée, c'est une preuve à mes yeux qu'elle sera résolue dans un avenir plus ou moins prochain.

Je ne pense pas toutefois qu'il faille la poser dans les termes choisis par M. de Ketteler, à savoir: « Ou les esclaves, comme dans l'antiquité, massacreront les maîtres, ou les maîtres devront mener les esclaves à grands coups d'étriviètes. • Le progrès des idées libérales éloigne de nous l'imminence du danger d'une guerre sociale. *

Après avoir combattu les libéraux, le champion du catholicisme s'attaque ensuite aux radicaux. Quoi qu'on en dise, les extrêmes ne se touchent qu'accidentellement. Après avoir fait semblant de tendre par-derrière la main à Lassalle, l'évêque se tourne contre lui. « La théorie de Lassalle, dit-il, a le mérite d'avoir posé les prémisses d'une façon claire, honnête et logique, mais elle est fausse dans ses conséquences. Elle est en opposition avec l'ordre établi par Dieu et pousse à d'épouvantables révolutions qui pourtant resteraient stériles. » D'où il conclut que, le salut ne pouvant venir ni de l'initiative individuelle recommandée par M. Schulze-Delitzsch ni de l'intervention de l'État exaltée par Lassalle, le rôle de libérateur du mal social revient

à l'Eglise. Elle seule possède le secret de mettre un terme aux maux de la société.

Nous sortons de la partie critique du livre pour entrer fians la partie pratique.

Le premier moyen indiqué par l'évêque de Mayence n'est autre que la création d'établissements de refuge pour les invalides du travail. Ce moyen n'est ni bien nouveau ni bien radical : c'est un expédient, et pas autre chose. Si les ressources de la charité publique suffisaient, la question serait dès longtemps résolue.

Le second moyen que l'Église offre aux travailleurs par la bouche de M. de Ketteler, c'est la famille chrétienne reposant sur le mariage selon le droit canonique. Mais, à ce compte, l'auteur aurait dû commencer par prouver que la misère est plus intense dans les pays où le mariage civil est en vigueur que dans les autres ; ce qu'il eût été difficile d'établir. De ce qu'une femme a été mariée devant un maire, il ne s'ensuit pas, ce me semble, qu'elle soit une mauvaise ménagère, une personne dépensière et dévergondée.

Le troisième consiste à se pénétrer de l'enseignement de l'Église, qui, au dire de l'évêque,

est la vraie, la seule culture intellectuelle du travailleur. Mais, depuis des siècles, des maîtres zélés, d'éloquents prédicateurs s'évertuent à imprimer les doctrines de l'Église dans l'esprit de la jeunesse, à les entretenir vivantes dans celui de l'âge mûr, sans que cela ait empêché, que je sache, la question sociale de naître et de grandir. Ventre affamé n'a pas d'oreilles, monseigneur, même pour les plus beaux sermons. Je ne conteste pas à l'Église le droit d'enseignement: loin de là, je le veux libre pour tout le monde; mais, de grâce, qu'elle n'oublie pas que la question du salaire relève des mathématiques plus que de la dogmatique.

Le quatrième moyen, d'après M. de Ketteler, est l'emploi judicieux des forces sociales dont dispose la classe ouvrière. Oui, les travailleur n'ont point encore utilisé toutes leurs forces; ils n'ont pas tiré de l'association le profit qu'ils se- ' raient en droit d'en espérer. C'est là une vérité incontestable; mais je ne suppose pas que l'évêque de Mayence ait la prétention d'en réclamer la paternité. Bien d'autres l'ont proclamée avant lui, par exemple M. Schulze-Delitzsch, sous

l'impulsion duquel mille cinq cents associations ont été fondées en Allemagne.

L'Allemagne est la patrie des associations; nul pays au monde n'en possède autant ni d'aussi variées. L'Église n'a eu garde de négliger cette arme : sous le nom de Gescllenvereine « d'associations d'apprentis, » elle a enrégimenté ses adeptes de la classe ouvrière.

Il est donc naturel que M. de Ketteler recommande de prendre ces groupes déjà formés pour point de départ d'associations plus impor-. tantes, de même qu'en France les sociétés de secours mutuels pourraient servir de base à l'organisation du crédit populaire.

Nous arrivons enfin au cinquième et dernier remède prescrit par l'auteur: ce sont les associations productives, la création d'ateliers et de fabriques sociétaires à l'aide de capitaux chrétiens. Des associations productives ! Y pensezvous, monseigneur! N'est-ce pas là la voie ou- • verte parle libéralisme et par le grand patriote que vous vous évertuez à combattre, et dont, en fin de compte, vous aspirez, paraît-il, à devenir le contrefacteur ?

« Pour arracher, dites-vous, l'ouvrier des mains d'hommes sans foi, de riches fabricants qui, pour un misérable salaire, ravissent au travailleur son âme et sa croyance, qui lui enlèvent du cœur tout sentiment religieux, dont les usines ne sont rien autre que des écoles où le pauvre peuple chrétien et particulièrement la jeunesse chrétienne apprennent à faire le mal, à tourner la religion en ridicule et à s'abandonner aux mauvaises passions, il se rencontrera des âmes pieuses qui s'appliqueront à l'affranchir d'une odieuse domination. » Le christianisme, qui a délivré le monde de l'esclavage antique, est appelé, selon vous, à l'affranchir de nos jours de l'esclavage industriel.

Les capitaux ne manqueront pas.

• Pouvons-nous en douter, -s'écrie l'auteur, lorsque nous voyons les cathédrales, les couvents, les hôpitaux, les établissements de bienfaisance, tous les monuments que la foi et la charité de nos pères ont élevés à l'adoucissement des misères physiques et morales de l'humanité? Le monde catholique n'a-t-il pas, dans le cours de ces cinq dernières années, recueilli par sou&-

cription près de 50 millions de francs pour le Saint-Père?»

L'aveu est précieux, notons-le en passant; mais il me semble que l'évêque de Mayence eût agi plus sagement en n'évoquant pas le souvenir du denier de saint Pierre. C'est un argument qu'il serait facile de retourner contre lui. Que n'employait-on quelques-uns de ces millions à améliorer le sort du travailleur, au lieu d'organiser à Rome avec cet argent ces associations qu'on lançait, au delà des frontières, dans les États Napolitains, et qui n'étaient rien moins que productives?

Tel est le système imaginé par le parti clérical d'outre-Rhin pour faciliter la solution pacifique de la question sociale.

Il est des gens qui l'accuseront sans doute d'être entaché de ce qu'on appelle en France du socialisme. C'est là, à mes yeux, son moindre défaut. Je lui reprocherai plus volontiers de n'être pas. d'une application facile: il repose sur des contributions volontaires, sur de véritables sacrifices que l'Église exige des fidèles, alors que l'État a déjà quelque peine à percevoir ses im -

pots. Sans contester en rien les immenses ressources de l'Église, je me permets de douter qu'elle les emploie jamais à l'œuvre que lui propose l'évêque de Mayence.

Quoi qu'il en soit, on ne peut que féliciter l'auteur d'avoir écrit son livre. Les préoccupations qui l'ont dicté honorent ce prince de l'Église. Il s'est proposé de réconcilier les doctrines catholiques avec les principes de l'économie politique, de la théologie des intérêts matériels. 11 s'est lancé hardiment dans les spéculations d'une science que l'Église avait dédaignée ou délaissée jusqu'à ce jour. Après avoir fait une sérieuse étude de cette partie des connaissances humaines, il s'est efforcé de persuader aux peuples que la religion catholique répond à tous les besoins nouveaux, qu'elle n'est pas hostile aux conditions d'une civilisation perfectionnée. Son livre répandra les idées de réforme sociale dans un milieu où elles n'avaient point encore pénétré.

De cet exposé du mouvement coopératif au delà du Rhin il résulte que tous les partis sont arrivés à la conscience que l'amélioration du

sort de la classe laborieuse est devenue un des devoirs impérieux de l'époque. Quel pas immense que la question du travail figure dans tous les programmes politiques ! M. Schulze-Delitzsch, aussi bien que Lassalleet l'évêquede Mayence, proclament la nécessité d'une réforme, et, ce qui mieux est, le libéral, le radical et le clérical s'accordent à indiquer le même remède aux dangers de la concurrence, — l'organisation d'associations productives. L'établissement d'ateliers et de fabriques sociétaires, tel .est le but qu'ils poursuivent tous trois ; ils ne diffèrent entre eux que' quant aux moyens de l'atteindre: le premier préconise l'initiative individuelle, le second celle de l'État, le troisième celle de l'Église.

Le principe posé par M. Schulze-Delitzsch me paraît seul juste. Tandis que les systèmes de Lassalle et de M. de Ketteler placeraient la classe ouvrière sous la tutelle d'un préfet ou d'un évêque, le sien la pousse en avant dans le chemin de la liberté et du progrès politique. Un homme réduit à ne compter que sur lui-même voudra un air libre pour y déployer ses forces ; il réclamera,

comme une nécessité de la vie, une presse indépendante, le droit de réunion et d'association, en un mot toutes les conditions de la liberté. Qu'en adviendrait-il? C'est que l'ouvrier, en étant l'artisan de son propre affranchissement, deviendrait, du même coup, celui de l'affranchissement général.

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