CHAPITRE PREMIER
La Banque du peuple , telle qu'elle fonctionne en Allemagne, est une institution essentiellement antigouvernementale. Elle procède de l'initiative individuelle , puise ses ressources dans le principe de solidarité , repousse toute assistance étrangère, et ne réclame de l'Etat, comme seule faveur, qu'une complète abstention.
Cette répugnance à recourir à l'aide d autrui est légitime : elle se fonde sur les mécomptes du passé. Tous les essais d'institutions de crédit
populaire tentés depuis 1848 ont, ou bien échoué dès l'origine, ou traîné une existence précaire, qui ne répondait en rien aux besoins qu'il s'agissait de satisfaire , parce que la base des opérations était la bienfaisance. Or, si la charité est une vertu théologale, elle n'est pas moins un vice économique.
Par des dons ou des emprunts sans intérêts, on constituait le capital social. Ces sommes accordées comme des secours à des nécessiteux étaient reçues de même. D'une part, on ne se préoccupait nullement des garanties de solvabilité des emprunteurs, et de l'autre on ne montrait qu'un médiocre souci de rembourser les avances. Dans ces conditions, des déficits ne tardaient pas à se produire; l'intérêt des fondateurs et des gérants diminuait en proportion des pertes; bientôt 'tout le monde se déclarait frustré dans son attente, et la banque disparaissait sans avoir produit le moindre bien , amené aucune amélioration sérieuse du sort de la classe ouvrière.
Toute institution économique qui doit la vie à la faveur d'une tierce personne manque de véritable vitalité; elle ne prospère que quand elle puise en elle-même les forces qui lui sont nécessaires pour vivre. En appeler à l'État, ce
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n'est rien autre qu'invoquer le droit à l'aumône; car enfin l'État, c'est tout le mcmde, et il ne peut donner à une classe que ce qu'il a pris aux autres.
Est-il d'ailleurs rien de plus dangereux, de plus démoralisant pour les masses que de leur prêcher une doctrine d'énervement; de leur dire qu'elles sont incapables de se sauver par ellesmêmes; que hors de l'aumône il n'est pas de salut? Ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre à découvrir les immenses ressources économiques qu'elles possèdent , à s'en servir et à fortifier ainsi leur propre estime, leur confiance en leurs propres forces? Ce serait là le plus grand service qu'on pourrait leur rendre, le vrai devoir fraternel de ceux auxquels une plus heureuse position dans la société a assuré les loisirs convenables à cette mission.
Ce fut là le but que se "proposa M. Schulze- Delitzsch , et un succès éclatant a couronné l'entreprise. Cependant, par sa prétention de doter la classe laborieuse des bienfaits du crédit personnel, il s'était placé sur un terrain où, de l'avis de tous, aucun résultat ne pouvait être obtenu sans l'entremise des capitalistes, sans l'aide de garanties ou de subventions publique*.
Eh bien ! le problème a été résolu , sans aucun concours étranger, par la simple association d'artisans et d'ouvriers très-peu fortunés; et il a été résolu à la satisfaction générale, de façon à répondre à tous les besoins.
Mais aussi quel solide point d'appui ne trouvet-on pas dans le principe de solidarité ! Grâce à lui, on ne recueillit pas seulement les petites épargnes des associés, mais même des capitaux étrangers. Le crédit qui eût fui l'individu isolé s'offrit spontanément à des associations où chacun répondait pour tous, et tous pour chacun. En peu d'années , les banques d'avances furent dans une situation si prospère, qu'elles durent refuser des capitaux qu'on leur proposait.
Ce fut bien mieux encore , lorsqu'elles ne se contentèrent plus d'accorder des crédits à découvert à des classes d'emprunteurs auxquelles le crédit d'escompte même est d'habitude refusé, niais qu'elles distribuèrent d'importants dividendes. Des gens à leur aise, des rentiers, des employés, s'empressèrent alors de réclamer le titre d'associé, afin de jouir des avantages créés par leurs concitoyens de la classe pauvre. Sous ce régime l'artisan, au lieu de demander l'aumône, invite le bourgeois à prendre part frater-
nellement aux profits d'une institution popu- . laire.
Pour remédier aux inconvénients d'une situation provoquée par la liberté illimitée de l'industrie, la classe ouvrière a deux voies ouvertes devant elle : Tune consiste à réclamer, comme un droit, l'aide de l'État, et n'a abouti, jusqu'à présent, qu'à des déceptions réciproques; l'autre fait un devoir à l'ouvrier de ne compter que sur lui-même, lui apprend à fonder ses espérances d'avenir sur le principe de l'assistance par soimême (Selb$thulfe),et a conduit à l'organisation du crédit personnel.
Et qu'on ne vienne pas dire que ce sont de généreuses utopies : le succès, l'oracle universel, est là pour répondre. Plus de sept cents comptoirs d'avances, faisant un chiffre d'affaires qui dépasse 120 millions, prouvent aux plus incrédules la fécondité du principe d'une coopération fondée sur la solidarité des intérêts.
L'association organisée sur cette base est seule en état de rendre le travailleur capable de crédit {Oreditfae/iig). En dehors d'elle, il tire toute sa valeur économique de la force de son travail , qui lui garantit l'existence , et à la société l'accomplissement de ses devoirs. Isolée,
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cette force ne saurait servir de gage hypothécaire; réunie en faisceau, elle présente au capital des sûretés très-réelles.
Le crédit d'un homme sans fortune, qu'il soit ouvrier, boutiquier, petit industriel ou tout autre travailleur, est à peu près nul, parce que les garanties qu'il offre sont trop faibles. Au point de vue économique,, chacun possède pourtant dans la force de son travail un capital qui pourrait servir de gage, s'il n'était exposé à trop de "vicissitudes. Les crises commerciales, les accidents, les maladies réduisent considérablement sa valeur, pour ne pas parler de la mort, qui d'un coup l'anéantit.
Cette situation défavorable se transforme a vue d'œil, aussitôt que plusieurs individus s'associent avec l'engagement de répondre solidairement les uns pour les autres. Il n'est pas admissible, en effet, qu'à un même moment tous les membres d'une association fassent de mauvaises affaires , tombent malades , ou viennent à mourir. La prospérité des uns rétablit la balance; les survivants payent la dette des morts.
L'obligation solidaire (Solidarische Haft) d'un groupe de travailleurs a donc la valeur d'un gage hypothécaire ; d'où il résulte que le capita-
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liste qui se soucierait fort peu d'ouvrir sa caisse à l'individu isolé, n'hésttera pas à confier ses fonds à l'association.
Cette garantie morale suffirait; cependant les banques d'avances n'ont pas négligé de se créer en outre une garantie matérielle, palpable. Au moyen de sommes que les associés payent à leur entrée, et de cotisations mensuelles, on forme un capital social, un fonds de roulement et un fonds de réserve. Le droit d'admission varie de 10 à 15 silbergros (de 1 fr. 25 à 1 fr. 85), et la cotisation mensuelle est de 2 silbergros (25 c).
Ces versements et les bénéfices de l'entreprise se capitalisent jusqu'à parfait complément de la somme fixée pour l'apport réglementaire. La banque d'avances devient ainsi une vraie caisse d'épargne pour les associés.
La facilité de se procurer du crédit eût pu devenir une arme dangereuse, si l'on n'avait eu soin de constituer peu à peu à chaque associé un capital particulier. De cette manière , on consolide tout à la fois les rapports de l'associé vis-àvis de la banque , et de la banque vis-à-vis du public.
L'apport réglementaire est ordinairement de