CHAPITRE III
Grâce au principe de solidarité, deux voies sont ouvertes aux sociétaires des banques du peuple pour arriver à la constitution du fonds de roulement : d'une part, les droits d'admission et les cotisations mensuelles ; et de l'autre, les emprunts contractés au dehors, sous la garantie solidaire des associés.
Qu'au moyen de la garantie solidaire il soit possible, facile même de trouver des capitaux, cela ne fait aucun doute : il y a deux ans déjà, les sommes empruntées par les banques du peuple s'élevaient à près de 5 millions de thalers, à près de 20 millions de francs. Cependant le fait de répondre chacun pour tous et tous pour chacun a paru quelque peu dangereux à quelques-
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uns : ils se sont alarmés à la pensée des dangers auxquels un sociétaire serait exposé si l'association n'était pas prospère.
Jusqu'à présent, j'ai hâte de le dire, rien n'est venu légitimer ces inquiétudes. Depuis quatorze années que le premier essai a été tenté à Delitzsch, dans la ville natale de M. Schulze, les opérations des banques, et on en compte plus de 700 cents, n'ont pas cessé d'être heureuses.
Mais enfin l'objection n'en subsiste pas moins, et il importe d'autant plus qu'on s'y arrête, qu'elle se reproduira probablement en France , où la plupart ignorent encore les succès constants des banques d'avances d'outre-Rhin.
Remarquons d'abord que , sans risques , il n'existe ni commerce ni industrie. Tout .homme qui se lance dans une entreprise commerciale aventure son honneur et sa fortune. C'est la loi impitoyable du monde des affaires, qui a inscrit sur sa bannière la devise des combats : Vaincre ou mourir!
Mais dès qu'il est constant que le crédit est une condition indispensable du succès, et qu'il ne saurait être obtenu par une classe de citoyens qu'au moyen de la garantie solidaire, il n'y a pas à- reculer, ce me semble. Veut-on jouir des
avantages de l'institution , il faut se résoudre à courir des risques, dont la probabilité d'ailleurs est douteuse, et dont la possibilité peut être combattue par des mesures presque souveraines.
Ces mesures sont les suivantes : une bonne direction s'appliquera à grossir de plus en plus l'avoir des sociétaires; elle créera un fonds de réserve, afin d'être à même de couvrir des pertes éventuelles. On exigera des cautions convenables des gérants, et des garanties solides des emprunteurs.
Lorsque l'idée de risques se présente à la pensée, elle est provoquée évidemment par celle de banque. C'est là une association d'idées des plus naturelles. Mais un simple comptoir d'avances, qui ne pratique pas le négoce des effets
de commerce, qui ne se livre pas aux jeux de
bourse, est exposé à moins de dangers que n'importe quelle autre branche commerciale, puisque la marchandise dont il trafique, l'argent, est toujours recherchée et n'est pas soumise à de graves fluctuations de hausse et de baisse.
Il importe encore au succès des opérations d'une banque d'établir une juste mesure entre les remboursements aux créanciers et les payements aux débiteurs. Sans un parfait équilibre
entre l'entrée et la sortie des capitaux, le comptoir d'avances serait exposé à éprouver un sinistre, non clans les temps de calme, mais à un moment d'orage politique ou de crise financière.
Stipuler avec le créancier des remboursements à longue réquisition, et me jamais accorder au débiteur des crédits plus étendus que la banque n'en reçoit : tels sont les principes qui ont été posés par M. Schulze-Delitzsch. L'argent étant une marchandise, dit-il, un banquier ne saurait vendre plus qu'il n'a acheté. A-t-on emprunté des capitaux à trois mois de réquisition, sous aucune condition on ne doit donner de l'argent à six mois.
Comme il n'est pas probable qu'on avance à une banque des fonds à échéance fixe, et que, par conséquent, elle ne peut prévoir l'époque où on les lui réclamera, elle prendra ses mesures de façon à avoir toujours sous la main les ressources nécessaires pour faire honneur à ses engagements.
Ces recommandations ne sont pas superflues.
Plusieurs banques du peuple s'étaient exposées au danger d'être prises au dépourvu ,. entraînées qu'elles étaient par un genre particulier d'opérations.
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Nombre (Ventre elles ne sont pas seulement des instituts de crédit populaire, mais aussi de véritables caisses d'épargne. Des personnes qui ne veulent pas entrer dans les liens de l'association, qui n'ont pas besoin de recourir aux banques du peuple pour obtenir des avances, s'en servent comme banques de dépôt.
Par un intérêt d'un demi pour cent plus élevé que celui des caisses d'épargne, elles sollicitent les travailleurs à leur confier leurs économies. C'est là, en effet, une excellente source, assez riche pour alimenter leurs besoins ; car, dans la Prusse seule, les caisses d'épargne ont un dépôt de 40 millions de thalers, près de 120 millions de francs.
Ce genre d'emprunts a le mérite de conserver à la petite industrie des capitaux qui, sans cela, seraient momentanément perdus pour elle.
Mais, comme je le disais plus haut, ces opérations de caisses d'épargne ne sont pas sans présenter quelque danger. Elles obligent les banques à des remboursements à trop courte échéance.
Il est de règle, il est vrai, que dès qu'une institution pareille est entrée dans un cours régulier, l'affluence des versements se fait en proportion de leur écoulement; la balance se maintient
entre l'entrée et la sortie des capitaux. Mais cette règle ne s'applique qu'aux époques normales.
Survienne un trouble quelconque, une guerre, une révolution ou une crise financière, la source tarit aussi vite qu'elle s'emplissait la veille. Tout le monde assiège les comptoirs pour réclamer de l'argent, et personne ne songe à en apporter.
Qu'advient-il alors si la banque a, emprunté d'une part à courte réquisition et prêté de l'autre ses capitaux à longue échéance? L'impossibilité de faire facè à ses engagements, la ruine, car la moindre hésitation dans les payements détruit toute confiance et rend un désastre imminent.
Je n'insiste pas. Depuis les commencements de ce siècle si agité, n'avons-nous pas assisté à une série non interrompue de catastrophes financières, qui se sont reproduites régulièrement dans les mômes conditions, parce qu'on avait négligé de tenir compte des temps de disette pécuniaire ?
Ces observations ne tendent pas à réduire la banque du peuple au simple rôle de comptoir d'avances, à lui interdire de recevoir par petits versements les économies de la classe ouvrière.
Loin de là, par le principe sur lequel elle repose, par le but qu'elle poursuit, elle est appelée à remplir les fonctions de caisse d'épargne, tant dans son propre intérêt que dans celui des déposants.
Il est telle localité où il serait impossible de fonder une banque sans le concours, sans l'aide de l'épargne populaire. D'un autre côté, au lieu d'être de pures banques hypothécaires, comme
les caisses d'épargne, les banques du peuple rendent sur-le-champ à la petite industrie ses propres économies sous la forme d'avances ; elles ne prennent d'une main que pour donner de l'autre.
Cela constitue un immense progrès économique. Si le quart des fonds déposés aux caisses d'épargne de France, c'est-à-dire 100 millions sortis de la bourse des travailleurs, était confié aux soins de banques du peuple, le problème social du dix-neuvième siècle, qu'on en soit convaincu, aurait fait un grand pas vers sa solutipn pacifique.
Il ne s'agit donc pas d'interdire les opérations de dépôt, mais d'éviter le péril qu'elles présentent. Et rien n'est plus facile. Le vrai danger consiste dans les payements immédiats pour les
petites sommes, et dans les délais de remboursements trop courts pour les sommes plus élevées.
Une banque du peuple a-t-elle à vaincre la concurrence d'une caisse d'épargne, qu'elle se garde de porter la lutte sur ce terrain-là: qu'elle se contente de combattre sa rivale par l'avantage d'un intérêt plus élevé que le sien. A ce prix il lui sera aisé d'obtenir des déposants qu'entre la demande et le payement il y ait un délai de quinze jours pour les petits dépôts , et d'un mois pour les dépôts plus considérables.
Toutefois une accumulation trop grande de ces fonds, retirables à courte échéance, présente un sérieux danger; la banque aura donc soin de fixer un chiffre limitatif de dépôt. Il lui suffira pour cela de les transformer en de véritables emprunts, remboursables après une réquisition de trois mois, aussitôt qu'ils auront atteint une limite déterminée, 400 francs par exemple. Et nul déposant ne se refusera à cette métamorphose, pour peu qu'on l'accompagne d'un léger avantage, d'une simple augmentation de l'intérêt d'un demi p. 100.
Ce sont là les règles générales que la banque du peuple a à suivre, tant à l'égard des créanciers ordinaires que des déposants.
Quelle que soit la facilité d'obtenir des capitaux sous la garantie solidaire des associés , il est indispensable d'attacher une haute importance à la création d'un capital social appartenant en propre aux sociétaires. C'est seule base solide d'opérations.
On aura beau prendre toutes les mesures que la prudence commande dans le placement des fonds, les avances ne rentreront pas avec une ponctualité telle que, dans nombre de cas, on ne soit obligé de recourir à d'autres ressources pour faire honneur aux engagements. D'ailleurs, si la banque ne possédait pas une fortune personnelle, la retraite précipitée des capitaux étrangers en temps de crise financière entraînerait la suspension des affaires, juste au moment où les besoins seraient le plus pressants.
Aussi les gérants d'une banque s'appliquerontils à créer un pareil fonds de réserve et à maintenir une proportion raisonnable entre le capital propre de la Société et le capital emprunté.
Mieux vaudrait restreindre les opérations que de les étendre au détriment de ce principe.
Il n'est guère possible de ramener à un chiffre déterminé le rapport exact qui devra exister entre l'argent emprunté et l'avoir des sociétaires.
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Cependant , au congrès des économistes allemands, à Cologne, lors de la discussion du projet de loi élaboré par M. Schulze-Delitzsch, on a posé les principes suivants : — Dès le début, ravoir des sociétaires doit constituer au moins 10 p. 100 du capital d' opérations ; cette part proportionnelle augmentera progressivement, de telle façon que la banque, au bout de quelques années, opérera moitié avec le capital des sociétaires, moitié avec des capitaux étrangers.
Ces principes sont d'une application facile, car chaque membre est intéressé au progrès du capital de la Société. Au fur et à mesure qu'il augmente, diminuent dans la même proportion les chances de perte que nous avons signalées au commencement de ce chapitre.