INDUSTRIES DÉRIVÉES
SECTION I, — Alimentation.
La part principale revient ici au commerce plus qu'à l’industrie. Le développement de l'épicerie en gros à réussi à faire de Nancy le centre d’approvisionnement de plusieurs départements. Mais une mention doit aussi être faite des meuneries, qui ont élé parmi les premières en France à adopter les cylindres et qui ont un chiffre d’affaires encore relativement élevé (1). Il convient de leur ajouter une féculerie et quelques faibles producteurs d’alcool et de vinaigre.
C’est l’industrie agricole qui, en Meurthe-et-Moselle, a subi depuis 30 ans les plus remarquables transformations. Le prodigieux essor de la grande métallurgie n’a pas nui à l’agriculture lorraine. [l ne l’a privée ni de capitaux ni de main-d'œuvre. Le nombre des terrains libres (2) a naturellement diminué à cause de l'extension des usines (3),
(1) 25 millions,
(2) 500.000 hectares environ,
(3) Terrains non agricoles, 1880 : 14.572 hectares ; 1903 : 28.301 hectares, Voir Annuaire slalistique.
Lo
mais la disparition des jachères et la technique nouvelle ont plus que compensé la perte des surfaces rendues improductives. Sans doute, le vignoble a été atteint par le phylloxera (1). Certaines cultures céréales (2) ou industrielles (3) ont rétrogradé. Mais ce phénomène n'est pas particulier à la Lorraine. Il résulte de la crise agricole générale qui a sévi sur toute l'Europe dans la deuxième partie du xrx° siècle ; peut être aussi valait-il mieux ne pas conserver emblavées les terres trop froides de la Lorraine. Par d’autres côtés l’agriculture lorraine a beaucoup gagné. Au contact de la grande industrie elle s’est industrialisée. Elle a changé ses méthodes pour épargner la main-d'œuvre (4). Elle a changé son mode d'exploitation pour faire face aux besoins nouveaux. L'accroissement énorme de la population a permis le développement de la culture maraichère, qui peut avoir un rendement cousidérable à l’hec-
(1j Le vignoble lorrain, en 1873, s'étendait sur 17.568 hectares, et
en 1903 était réduit à 12.451 hectares, (2) Culture du blé:
hectares STE EE te ti OU LOL LOU RE ct de rod Vo Ur AE
Les lerrains déclassés sont remplacés par des pàlurages qui occupeut 64.110 hectares au lieu de 44 951.
(3) Tabacs Pommes Orge de terre hectares hectares hectares LOTO Met acte 340 2701 7.250 OV ER re 162 20.86 2901
(4) Quoique, selon l'opinion de M. Brocard, la grande industrie n’ait pas fait perdre de bras à la culture lorraine. En effet, depuis 30 ans, la population de Meurthe-et-Moselle a augmenté de 150.000 habitants et la grande industrie n’emploie que 115,000 ouvriers,
tare (1). Les cultivateurs se procurent d’ailleurs sur place leurs machines agricoles et les engrais chimiques qui leur sont nécessaires. De plus ils trouvent dans le développement de certaines usines de transformation (brasseries, meuneries, etc..….), dont nous avons parlé, des débouchés nouveaux. Enfin ils sont aidés dans leurs perfectionnements par des sociétés de crédit agricole encore assez récentes : la caisse régionale de Crédit agricole mutuel de l'Est fait un chiffre d’affaires assez élevé et en progres-
sion assez régulière (2).
SECTION Il. — industries du bâtiment,
Avec la nourriture il faut aussi donner un abri à une population qui a augmenté de 150.000 unités en 30 ans (3). La région de Nancy n'était pas dépourvue de roches calcaires (4), mais leur emploi était surtout réservé au traitement des minerais, et la pierre du bassin de Paris, qui arrivait à peu de frais par le canal de la Marne au Rhin,
leur était préférée pour la construction. Depuis quelques
(1) Dans les environs de Lunéville, le rendement à l'hectare atteint 25.000 francs.
(2) Fondée en 1899 ; chiffre d’affaires en 1905 : 3.768.827 francs ; en 4909 : 4.388.061 francs.
(3) 4872 : 365.137 habitants, y compris la population militaire.
4901 : 484.722 habitants, non compris la population militaire.
(4) Carrières de Maxéville, surtout pierre à bâtir ; carrières de Pagny-sur-Meuse ; carrières de trapp et de granit de Raon-l’Etape ; granilé de Saulxures-sur-Moselotte,
années les aciéries se sont mises elles-mêmes ou par l'intermédiaire de filiales, à fabriquer du ciment et des briques de « laitier » qui fournissent des matériaux de construction solides et à des prix très avantageux. Non seulement on trouve la pierre et le ciment, mais la chaux hydraulique (1), la brique (2), la tuile (3), les produits réfractaires (4), la faïence (5), la céramique (6), les poutres (7), des manufactures d’ameublements (8), des verreries (9). Des sociétés d'habitations à bon marché ont ainsi tout ce qui leur est nécessaire pour bâtir dans les villes des maisons collectives ou individuelles et compléter les villages de cités ouvrières qu'ont construits en entier les grandes usines (10).Des sociétés immobilières ont pu mettre en valeur les principaux quartiers des centres urbains, où se sont élevés des hôtels particuliers, d'une architec-
ture toute spéciale (11).De plus,des artistes consommés ont
(1) Charles Fisson et Cie, à Xeuilly, fours à chaux d'Haudainville. (2) Charmes (briqueterie et tuilerie de).
(3) Jeandelaincourt, Metz, Niederweiler.
(4) Produits réfractaires de Longwy.
(5) Faïenceries Keller et Guérin ; faïenceries de Longwy, de Niederweiler. É
(6) Carrelages céramiques de Foug ; de Rambervillers.
(7) Poutres Siegwart.
(8) Majorelle.
(9) Baccarat. Gemmelaincourt-Gironcourt, Saint-Gobain, Chauny, Cirey.
(10) Le foyer lorrain, le foyer lunévillois, habitations ouvrières d’Epinal, habitations à bon marché de Nancy, foyer familial de Frouard, de Bouxières, habitations ouvrières de Longwy.
(11) Sociétés immobilières de Gérardmer, de Malzéville, Nancéiennes de la rue Blondlot,de la rue du Tapis-Vert, Léopold ; foncières de
réussi à créer un art local tout à fait remarquable. Dans l’ameublement, les œuvres de Majorelle, et dans la verrerie,
celles de Gallé et de Daum sont universellement connues.
SECTION II. — Eclairage. Transports.
Enfin des Compagnies d'éclairage par le gaz (1) fournissent la lumière dans toutes les agglomérations. Elles sont souvent doublées par des secteurs électriques (2) qui donnent aussi la force aux nombreux tramways suburbains (3) qui complètent le réseau des chemins de fer à voie étroite (4) qui réunissent les diverses parties de cette région si active.
Les signes de ce développement économique sont d'ailleurs nombreux. Comme dans les pays prospères, en Lorraine le trafic sur les voies ferrées et navigables est intense. Ce sont les lignes de Meurthe-et-Moselle qui fournissent à la Compagnie de l'Est ses recettes kilométriques les plus
élevées (5). C’est le transport des produits lorrains qui
Tantonville, de Nancy, de Baccarat, de Saint-Clément, de la rue Charles-Vue, de Blämont, Société immobilière de Mirecourt,
(1) Usines Jeanmaire, gaz de Villerupt, de Toul, de Nancy, d'Epinal, de la Haute-Moselle,
(2) Société Energie-Eclairage, Marcel Vilgrain et Cie, Société électrique du Toulois, Compagnie française « Lumière el Eau » ; Station centrale d'électricité de Toul ; Compagnie générale d'électricité (station de Nancy).
(3) Tramways de Longwy, d'Epinal, tramways suburbains de Nancy.
(4) Chemin de fer Lunéville-Einville, chemins de fer d'Avrincourt à Blämont et Cirey, chemins de fer de la Lorraine, chemin de fer de Nancy à Vézelise.
(8) La ligne de Frouard à Pagny, en 1908 et 1909, a donné la re-
permet à l'Est de réaliser de notables plus-values de recettes (1). Les canaux sont cependant très fréquentés et l'accroissement de leur tonnage a été important (2). Ces constatations sont naturelles quand on se rend compte de la part de plus en plus grande que prend la Lorraine dans la vie économique de la France. En 1902, la Meurthe-et- Moselle fournissait 64 0/0 de la fonte, 45 o/o de l'acier, 85 0/0 du sel, que le pays entier consommait. Cinq ans seulement après, en 1907, elle donnait 69 o/o de la fonte, 51 0/0 de l'acier, 87 o/o du sel. La production de ces trois objets avait augmenté en Meurthe-et-Moselle respectivement de 59, 88, et 24 o/o, tandis que pour toute la France l’augmentation n'était que de 49, 69 et 21 0/0 (3).
cette kilométrique brute la plus élevée de la Compagnie : 168.626 fr. en 1909, 160.665 fr. en 1908. Puis Valleroy-Homécourt, 147.418 francs (Rapport du conseil d'administration de la Compagnie de l'Est du 27 avril 1910, annexe, p. 48 et 49).
(1) L’accroissement du traficen P. V. de la Compagnie de l'Est de 1895 à 1907 provient pour les trois quarts de la métallurgie lorraine. De l'accroissement des recettes en pelite vitesse, 60 0/0 est dù à la métallurgie lorraine (Bulletin de la Chambre de commerce de Nancy, décembre 1909, p. 802 et 803).
(2) 3.000.000 à 4.000.000 de tonnes contre 710.000 en 1872. — Voir Comple rendu du deuxième Congrès de navigation intérieure de Nancy en 1909, p. 210 à 21%. — Voir livre du Cinguantenaire de la Chambre de commerce de Nancy, p. 88. — Voir Bulletin de la Chambre de commerce de Nancy, juillet-août 1908, p. 602 à 612.
(3) Voir Bulletin de la Chambre de commerce de Nancy, mai-juin 4908, p. #42, 443.
Del’examen rapide de toutes les branches de l’activité économique de Meurthe-et-Moselle, l'impression dominante qui demeure est celle d’un pays foncièrement métallurgiste. La grande métallurgie y règne et le reste s’efface devant elle. Elle domine à la fois par l'importance des capitaux engagés, par le nombre d'ouvriers qu'elle emploie, par la puissance et la valeur de sa production, le chiffre de ses bénéfices, la diversité de ses sous-produits (1). Par là est mis en échec en Lorraine le principe de la division géographique du travailqui exigeraitla spécialisation, comme dans d’autres pays voisins, des régions au sous-sol riche en fer, dans la seule extraction du minerai, dont le traitement serait réservé à d’autres contrées riches en charbon. Mais non seulement dans l'Est des hauts-fourneaux, des aciéries, des maisons de construction de machines se sont élevés et prospèrent en grand nombre ; de plus, ce centre d'attraction principal n’a pas étoufté les autres branches de l’activité industrielle. Au contraire, à côté de lui des affaires très différentes ont pu mettre en œuvre les autres richesses naturelles du pays, travailler des plantes exotiques. Presque toute la matière première nécessaire aux multiples industries de transformation est produite sur place et suffit à assurer la consommation
(4) 30 0/0 du nombre total d'ouvriers, 58,9 0/0 du capital engagé, 71,8 0/0 de la force motrice employée.
locale ou même une notable partie des besoins de la France. Bien plus, d'importantes industries d'exportation uniques dans le pays ou même en Europe se sont développées. Des fabrications d’art nées dans la région, ont acquis une réputation mondiale. Ce développement harmonique s’est fait presque sans heurt, d’une manière ininterrompue.L’énergie, la ténacité du caractère lorrain est sans doute un important facteur du succès. L’élite de la population alsacienne lui a apporté une aide féconde. Surtout les pouvoirs et les industriels locaux ont su développer et conserver le génie du tempérament lorrain dans les nombreuses et célèbres écoles techniques qui ont été créées ou restaurées et soutenues avec un zèle infatigable et un large appui financier.
La Lorraine a eu ainsi sa pépinière d'hommes formés pour la lutte économique. Leurs efforts conscients n’ont pas été vains. Ge sont des lorrains,les Thomas, les Solvay, pour ne citer que les plus illustres, qui sont les auteurs des découvertes qui ont décidé de l’avenir de leur région. Combien d’autres moins connus ou obscurs ont su, et les premiers, se plier aux nécessités de la concurrence moderne. Le machinisme appelait la concentration. Là où il le fallait, ils ont rapidement transformé leur outillage pour être toujours à la tête du progrès.
C'est encore en Lorraine qu’on trouve les plus beaux exemples d'intégration industrielle de la France. Les principaux établissementssidérurgiques possèdentleurs mines,
hauts-fourneaux, aciéries, charbonnages, carrières, utili-
sent tous leurs sous-produits. Si la conception de l'usine française répudie au trust et aux entreprises géantes germano-américaines, les maîtres de forges, les producteurs de sel, les fabricants de soude, les marchands de chaussures ont compris que leur prospérité individuelle dépendait de celle des voisins et ont consenti, en gardant leur libre direction technique, à fonder des comptoirs de vente qui ont permis de régulariser les prix. Sans doute dans d’autres domaines aucun de ces progrès n’est fait, ou dans la marche en avant on est en retard d’une étape. La brasserie souffre de la concurrence. Dans l’industrie de la broderie sur tulle sévit la plaie du « Sweating System » avec le travail à domicile. Mais, à part ces exemples, qui, heureusement, ici sont des exceptions, presque partout les éléments directeurs ont été à la fois à la hauteur des nécessités économiques et de leur devoir social ; et les œuvres de patronage complétées par l'initiative privée ont obtenu les résultats très appréciables de fixer la main-d'œuvre qui faisait défaut et de faire participer au développement du bien-être général la multitude des humbles,
Un organe de cohésion manquait à ce corps pour le vivifier et y répandre l'activité. Ce sont les banques lorraines qui ont su réaliser ce bienfait en se pliant elles aussi aux exigences de l'évolution contemporaine. Grâce à une exacte connaissance du milieu, elles ont pu largement dispenser le crédit. Par leurs résultats heureux, elles
ont gagné la confiance du pays et contribué dans une large
part à fixer sur le sol lorrain 600.000.000 (1) de capitaux régionaux. Leur action se mêle intimement à la vie industrielle. Mais avant de l’étudier, il paraît nécessaire d'indi-
quer quels sont les organismes qui ont joué ce rôle.
(1) Voir Bulletin de la Chambre de commerce de Nancy, mars-avril 1908, p. 295 à 308.
SECTION I. — Etude synthétique.
Les banques lorraines dont le siège social està Nancy, sont au nombre de quatre : deux sociétés anonymes ; deux commandites par actions.
Ce sont :
La Société Nancéienne de Crédit Industriel et Commercial (société anonyme) ;
La Banque Renauld et Cie (commandite);
La Banque Lévy-Bettinger et Cie (commandite) ;
La Banque de Nancy (société anonyme).
Mais pour être complet, il convient d'ajouter à cette énumération la succursale de Nancy de la Banque d’Alsace- Lorraine. Sans doute cette maison a son siège social à Strasbourg. Mais, par la nationalité de ses actionnaires, par ses procédés d'action, par la place importante qu'elle a prise dans la région de Nancy, par le réseau de succursales, d'agences et de bureaux rattachés dont elle a couvert l'Est de la France, elle mérite d'être comptée à juste titre parmi les banques locales de Meurthe-et-Moselle.
Sauf le Comptoir d'Escompte de Nancy, dont la création
remonte à 1848, les quatre autres banques ne datent que de la période qui a suivi 1870. Au lendemain de la guerre, le 15 janvier 1872, la Société Générale pour favoriser le développement du commerce et de l'industrie en France ouvrait une agence à Nancy. Les banquiers locaux, assez nombreux dans la région, allaient dès lors avoir à soutenir la concurrence d’un grand établissement de crédit dont les avantageuses conditions d’escompte, les services de caisse multiples, les procédés de réclame pouvaient allécher une clientèle souvent plus facile à séduire qu'à contenter. Certains d’entre eux comprirent cependant que la lutte n'était pas désespérée : ils eurent confiance dans l’avenir d'une région en pleine résurrection. Forts de leur expérience du passé, et des services féconds qu'ils avaient su rendre jusqu'alors à l’industrie locale, ils virent qu'ils pouvaient ne pas disparaître en s’adaptant aux conditions nouvelles de la vie économique. A cette fin, ils devaient changer la forme et la méthode d'action de leurs maisons.
Pour subvenir aux besoins croissants de la métallurgie qui subissait une crise de transformation, pour développer les diverses affaires qui venaient d’immigrer d'Alsace, il fallait des ressources plus abondantes que n’en pouvaient fournir les banques privées alimentées souvent par la seule fortune personnelle de leur directeur. Aussi d’anciennes firmes honorablement connues, depuis des géné. rations parfois, se transformèrent-elles en sociétés en commandite par actions. Les Thomas, pour ne retenir que ce
nom, purent ainsi, grâce à l’appoint de nouveaux capi-
taux, continuer les traditions de la vieille banque privée. D'autres, au contraire plus âgés ou moins confiants, préférèrent se retirer et laisser la place à des successeurs plus hardis. C’est ainsi que la banque Renauld fut fondée en 1878 au capital de 1.000.000 en commandite par actions. Elle reprenait la suite d’une ancienne maison. Peu après, dans le deuxième semestre de 1881, le Crédit Lyonnais, en poursuivant le développement méthodique du nombre de ses succursales pour devenir le plus grand établissement de crédit du pays, ouvrait une agence à Nancy. Avec l’apparition de la Société Générale et du Crédit Lyonnais, qui abaissaient et unifiaient le taux de l’escompte, les banques locales perdaient la principale source de leurs opérations lucratives. Obligées, pour conserver leur clientèle, à consentir les mêmes conditions que leurs concurrentes de Paris, elles devaient chercher leurs bénéfices à d’autres sources. Il fallait donc ainsi changer de méthode, sinon disparaître. Or, 1881, c est l'époque où, nous l'avons vu, commençait la mise en valeur du bassin de Longwy, où des procédés de fabrication nouveaux venaient de révolutionner l'industrie de la soude, allaient transformer celle de l'acier. Il fallait des fonds à tous les hommes d’action qui travaillaient avec foi dans l'avenir, mais qui ne trouvaient pas de capitaux confiants pour les aider à leurs débuts souvent fort difficiles. Les succursales des grands établissements de crédit ne pouvaient pas et ne voulaient pas soutenir ainsi des industries locales. L'opinion d’un
de leurs directeurs à ce sujet n’était pas équivoque : « Nous
h4 DEUXIÈME PARTIE
ne négligeons pas les affaires financières », écrivait l'éminent fondateur et président du conseil d'administration du Crédit Lyonnais, M. Germain, dans le rapport qu'il présentait à l'assemblée générale des actionnaires de 1880. « Nous les accueillons même volontiers, continuait-il, quand les circonstances nous les présentent, mais nous ne voulons pas dépendre d'elles. »
Ce n’était pas, en effet, et ce ne pouvait être le rôle de grandes sociétés de crédit, d'être des banques d’affaires. Sans doute elles pouvaient, même avec des facilités plus grandes, et à des taux plus avantageux que les banques locales,opérer les recouvrements, escompter le papier à court terme, exécuter tous les services mécaniques de caisse. Mais elles ne pouvaient pas et ne devaient pas consentir aux industriels et commerçants des crédits à longue échéance, Elles ne le pouvaient pas, car leurs directeurs d’agences, véritables fonctionnaires, souvent passagers, sans aucune attache avec la région, manquent de la connaissance profonde du milieu, qu'ont acquise par les relations quotidiennes. depuis l'enfance, les banquiers locaux. Même, si un séjour prolongé leur permet de se former un jugement éclairé sur les industriels de la région, et de consentir à bon escient des avances à découvert, il est à craindre que la continuité de ce concours ne soit pas aussi sûre qu’auprès d’une maison du pays. Dans un grand établissement fortement hiérarchisé, le crédit pourrait être coupé sur l'avis d’un simple inspecteur. Mais, en supposant même ces
interventions rares, et dans le cas où leurs succursales
seraient en élal d'ouvrir des comptes à longue échéance, les banques de Paris ne peuvent leur permettre de le faire que d'une manière accidentelle ou exceptionnelle, car elles sont avant tout des institutions de dépôt à vue. L'argent des particuliers est leur instrument de travail : or il peut être retiré du jour au lendemain. Les sociétés doivent donc lui trouver un emploi qui évite toute immobilisation. Au contraire, la banque locale qui travaille surtout avec son capital, non sujet aux demandes de remboursement immédiat, peut et doit consentir des avances à découvert à l’industrie locale, dont elle connaît les directeurs, qu'elle peut suivre pas à pas dans son évolution et qui trouve enfin en elle son plus solide et discret appui. Les financiers lorrains le comprirent. La banque Thomas et Cie s'engagea à fond et non sans péril dans les nouvelles affaires du bassin de Longwy ; mais son capital trop faible ne lui permettait pas de rayonner dans toute une région si prodigieusement active. Nancy avait besoin d’une banque. La Banque d'Alsace-Lorraine y avait ouvert une succursale en 1880. Gette maison, étrangère au département, pouvait donc acquérir une situation prépondérante par sa force el ses procédés d'action. Aussi un groupe d'hommes d’affaires des plus notoires dans la contrée créa, en 1881, la Société Nancéienne de Crédit Industriel et Commercial, société anonyme au capital de 16.000.000. Dès lors la banque locale avait trouvé en Lorraine le terrain qui lui appartenait : sa force a été dans la spécialisation
qui était la cause même de son existence. Elle a grandi en
face des établissements de crédit de Paris, car elle n'était pas leur concurrent. Chacun d'eux a pu se développer dans son domaine propre.
Ainsi, d’une part, à côté de la Société Générale qui augmentait le nombre de ses bureaux rattachés à Nancy (1), à côté du Crédit Lyonnais, le Comptoir National d'Escompte est venu s'établir à Nancy en 1899 (2). Mais alors, d'autre part, commença dans le commerce de banque lorrain un mouvement continu de concentration. La banque locale devint régionale. C'était la conséquence directe de la nature des opérations qu'elle faisait. En étendant son action sur plusieurs places, elle diminuait les risques de ses immobilisations en les divisant entre des affaires de nature différente. L'absorption des vieilles maisons se fit presque exclusivement au profit de la Société Nancéienne. Mais celle-ci n'élimina pas toute concurrence. Les maisons qui subsistèrent, sans augmenter le nombre de leurs guichets, purent cependant, et quelquefois dans des proportions plus importantes que la Nancéienne, accroître leur puissance d'action. L'établissement d’un concurrent nouveau, la banque de Nancy, fondée en 1903, n’arrêta pas le développement du groupe qui se manifeste par la progression annuelle de son chiffre d’affaires global.
(1) Lunéville, Toul, Pont-à-Mousson, Baccarat, Saint-Nicolas- du- Port, Blàämont, Gerbewiller, Pont-Saint-Vincent, Neuves-Maisons, et une succursale fondée en 1903 à Longwy.
(2) Le Crédit Lyonnais a une agence à Lunéville, Le Comptoir d’Escompte a aussi une agence à Lunéville et une à Longwy.
Chiffres d'affaires :
enr ASS 2.047.314,000 francs (1) LORS ATEN 2.303.153.000 »
ONE Tr 2.714.810.000 »
D'ailleurs le caractère de banques d'affaires qu’elles avaient au début, a été gardé et même fortifié par les banques lorraines. Si leur chiffre d'opérations a progressé, leur capital s’est élevé parallèlement et d’une manière
surprenante dans ces dernières années.
Capital Capital
ini- 190% |1905-06| 1907 | 1908 | 1909 | 1910 non
tial (2) appelé Nancéienne ........ 16 20 30 45 50 50 60 45 Renauld et Cie ....| 1 ÿ 5 5 10 10 20 10 Lévy-Bettinger..... 1 5 5 5 5 5 5 2,500 Alsace-Lorraine....| 7,5 [15,750 15,750 15,790 15,750 |20,250| 20,25| » Banque de Nancy..| 0,1 | 0,1 1 2 2 3 5 3,750
Ce capital élevé, qui serait complété en temps de crise par les versements à appeler sur les actions non libérées, est bien l'instrument de travail des banques lorraines, car les dépôts qui leur sont confiés sont loin d'atteindre chez elles la même proportion, par rapport au capital, que dans
les établissements de crédit.
(1) Sans compter le chiffre de la succursale de la Banque d'Alsace- Lorraine, En 1904 (voir Cinquantenaire de la Chambre de commerce de Nancy, p. 84), le chiffre global d'affaires de toutes les banques locales était de 2.800.000 francs.
(2) En millions de francs.
Capital Dépôt Proportion Banques lorraines . . . . 80.000.000 120.000.000 150 0/0 Etablissements de crédit . 850.000.000 2.900.000.000 300 0/0
Ainsi, nées des affaires, créées au moment même où le développement économique appelait de nouveaux organismes, plus puissants que les anciens pour pouvoir Îles seconder d’une manière efficace, et plus souples qu'eux pour se plier aux nécessités de la concurrence, les banques lorraines ont grandi avec les industries locales. Nous verrons dans la troisième partie, quel concours elles ont
donné aux entreprises qui les avaient suscitées.
SECTION II. — Etude analytique.
Lévy, Bettinger et Cie.
La banque Lévy, Bettinger et Cie est la doyenne des banques lorraines actuelles. Son origine première remonte à 1848. À cette époque furent fondés dans les principales villes des « Comptoirs d’'Escompte » dont la plupart disparurent par la suite. Celui de Nancy subsista. Il avait été créé pour trois ans au capital de 1.000.000 souscrit par des capitalistes. L'Etat et la ville de Nancy lui fournissaient chacun 1.000 000 comme capital de garantie. A la fin de ces trois années, en 1851, ce Comptoir devint, sous la direction de M. Wolf,une société en commandite au capital de 2 millions,sous la raison sociale: MM. Wolfet Cie,
Comptoir d'Escompte de Nancy, jusqu’en 1869.A cette épo-
que, MM. Weil, Lévy et Cie, qui avaient fondé en :866 uné banque au capital de 800.000 fr., absorbèrent le Comptoir et portèrent leur capital à 2.500.000 francs par la création d'actions d'apport attribuées pour 1 million à MM. Weil et Lévy, Le reste souscrit en numéraire. En 1897, nouvelle augmentation du capital social porté à 4.000.000, et la raison sociale devint Lévy, Mess et Cie. Au renouvellement de la Société, en 1900, le capital fut encore augmenté et porté à 5.000.000 de francs, son chiffre actuel. A la suite du décès de M. Mess, M. Lévy attacha à la gérance M. Beltinger en 1907. Depuis lors la banque n’a pas subi de transformation. La gérance se compose de MM. I. et G. Lévy, de M. Bettinger. Le capital se divise en 5.000 actions de 1.000 francs libérées de moitié. Les derniers exercices montrent la progression à peu près continue du chiffre d’affaires.
Chiffre d’affaires Réserves Bénéfices Dividendes
A0 ET: 255 ,000.000 100.000 210.296 26 HOUOPE RE 269 000.000 137.500 241.096 27.50 1007 276.000 ,000 185.000 271.927 28.50 AOOSP NE. 263 .000.000 206.250 296.837 28.50 AOC PAR 210.000 .000 231.250 218.710 30 19410. 306.000.000 292.029 298.316 31.68
Banque d’Alsace-Lorraine.
La Banque d’Alsace-Lorraine a été créée le 16 décembre 1871 au lendemain de l’annexion de l'Alsace et de la Lorraine, Le gouvernement allemand, poursuivant sa politique de germanisation interdit sur le territoire d'empire
la création ou le maintien de succursales de banques fran- J. —4
çaises. C'est pour avoir une banque indigène qu'un groupe d’'Alsaciens fonda à Strasbourg avec l’appoint de capitaux français et suisses, la Banque d’Alsace-Lorraine (1).
Celle-ci commença avec un capital de6 000.000 de marks porté successivement à 12.000.000, 15.700.000 et enfin à 20.250.000 francs par l'assemblée générale extraordinaire du 1° juillet 1909. Elle resta d’abord cantonnée en Alsace-Lorraine (2). L’'émigration d’une partie des Alsaciens et l'établissement en Meurthe-et-Moselle de certaines industries messines et strasbourgeoises détermina la direction de la Banque d’Alsace-Lorraine à suivre sa clientèle et à aller la retrouver sur le territoire français. La succursale de Nancy fut ouverte en 1880. Depuis des agences furent fondées à Commercy (1885), Neufchâteau, Sainte- Menehould, Verdun (1909) et Longwy, cette dernière en 1910. La même année, la Banque d’Alsace-Lorraine reprenait la banque Périn et Cie à Vitry-le-François, vieille maison fondée en 1780 par M. Bertrand-Hanin et restée dans la famille pendant quatre générations sous la direction et les noms successifs de MM. Jean Bertrand, Marcel Périn, Marcel Périn et Fils (3).
(1) Non seulement elle était utile pour subvenir aux besoins de l'industrie et du commerce dans les départements abandonnés, mais elle était nécessaire pour se charger temporairement des opérations du Trésor public français et prêter son concours à la liquidation de la recette générale et de la succursale de la Banque de France.
(2) Elle fonda des succursales à Metz en 1872, à Mulhouse en 1874, à Sainte-Marie-aux-Mines en 1875.
(3) Lire sur l'intéressante figure de M. Jean Bertrand, l'étude de M. Jovy, professeur au collège de Vitry.
Situation de la Banque d’Alsace-Lorraine.
Années Capital Réserves Bénéfices Dividendes 19077 15.750.000 2.803.000 4.340.000 40 1900. 7 45.750 ,000 2.822,000 1.070.000 35 1900 15.750.000 2.891.000 1.773.000 40 HOUT EE 15.750.000 2.861.000 1.699.000 40 LODS EN 15,750.000 2.882.000 1.625.000 40 1909, . . 20.250.000 3.229.000 2,167,.000 40
Banque Renauld et Cie.
La banque Renauld a des attaches avec le milieu lorrain presque aussi anciennes que la banque Lévy-Bettinger. Cependant elle ne fut fondée que le r°* mai 1858. Elle reprenait la suite de la firme « Jambois-Husson » qui existait depuis 1847. Fondée au capital de 1.000.000 de francs sous forme de commandite par actions, elle eut un remar-
quable essor. Sous la direction habile de son énergique gérant qui a su, selon son expression même, « œuvrer et durer », elle a développé progressivement son chiffre d’affaires, son capital, ses bénéfices. En 1889, son capital est de 2.000.000 ; en 1898, 4.000.000; en 1903, 5.000.000 ; en 1907, 10.000.000, et enfin en juillet r910 il est porté à 20.000.000 (1), sur lesquels la moitié seulement est versée. Le tableau qui suit donnera depuis 30 ans la preuve du zèle infatigable de la gérance et de ses efforts couronnés
de succès.
(1) Assemblée générale du 30 juillet 1910.
Exercices
LSO1E 1895° AS OT.