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AVANT LA CONSTITUTION CIVILE

Jusqu'à la fin de l'ancien régime, le catholicisme était religion d'Etat. Le clergé occupait le premier rang parmi les grands corps de la monarchie; et l'idée chrétienne qui féconda notre sol, s'adaptant à des besoins héréditaires, vivifiait les institutions sociales.

On admettait, en France, que l'homme acquiert, par le baptême, le droit au salut, assure par le mariage la multiplication des élus, et par la mort touche au seuil de la patrie glorieuse. Aussi l'Eglise, conductrice unique de l'humanité vers les récompenses finales, fruits de la Rédemption, constatait-elle dans ses registres, à l'exclusion de toute autre autorité, les naissances, les unions, les décès.

Ce tut François I^'' qui, par l'ordonnance de « Villers-Gotterets », en 1539, inaugura cette constatation et la confia aux curés de paroisses.

Cinquante ans plus tard, l'édit de Nantes accorda l'état civil aux protestants. L'absolutisme de Louis XIV, décidé à rétablir dans son royaume l'unité religieuse, le leur supprima, en révoquant le fameux édit. Un siècle s'écoula. A la faveur des principes de tolérance, prônés par des penseurs puissants qui dirigeaient l'opinion publique, les calvinistes rentrèrent dans le droit commun. Par sa déclaration libérale du 17 novembre 1787, Louis XVI leur permit de faire dresser par les juges de leur domicile les actes de leur état civil.

Les Juifs étaient maintenus hors la loi.

Mais une infiltration de théories dissolvantes minait les fondements de la société, dont la structure générale gardait encore des apparences chrétiennes. Quoique moins profondément que Paris, la province subissait l'inlluence de cette prétendue philosophie sceptique, libertine et frondeuse qui, sous les auspices des encyclopédistes, préconisait le retour à la nature.

Toulouse connut-elle les atteintes de la contagion? Le chroniqueur Pi(!i'rc Barllio/, 1, d'une dévotion chagrine, y déplorait le « pyrrhonisme alfrcux et condamnable » qui tournait la religion en problème. Sans

• Heures perdues. liibliotlir(|n(' ()<• la ville.

doute, les doctrines impies avaient franchi les remparts de la cité, mais elles ne réussissaient pas à détacher compléteynent le peuple des pratiques du catholicisme : en vrai descendant des vieux ligueurs, il les aimait, et fréquentait les cent églises ou chapelles ouvertes au culte *.

Toutefois, en politique, des imaginations méridionales ne pouvaient longtemps résister à la magie des phrases sonores ; la hardiesse des systèmes exaltait la passion de la chimère ; une vertu capiteuse, complice des rêves de bonheur, se dégageait de ces mots grandiloquents de liberté, cV égalité, de souveraineté nationale... Et la fermentation sourde des esprits allait déchaîner la violence des événements.

Interrogeons les registres des baptêmes sur les symptômes de ce délire.

Il est utile de noter tout d'abord qu'habituellement on baptisait les enfants le jour de leur naissance, ou le lendemain au plus tard ; que, le plus souvent, dans les mêmes registres, tenus avec soin, le clergé consignait à la suite, selon l'ordre de leur célébration, mariages et baptêmes. Toujours doubles, cotés et paraphés par le juge-mage ou l'un des conseillers de la chambre civile, les uns, reliés en parchemin, restaient aux archives de la paroisse, et les autres, en fascicule, étaient annuellement déposés au greffe de la sénéchaussée-.

Ouvrons celui de Saint-Michel ^, en 1789.

A la première page blanche, contre chacun des noms des deux vicaires, MM. Astre et Ladevèze, on lit sous une rature, ce qualificatif évidemment injurieux dans la pensée de l'employé d'église qui le traça : « aristocrate. » Et plus bas, une autre main, sensible à l'offense, écrivit ces mots indignés : « nous sommes tous du tiers-état^! »

On croirait ouïr l'écho des discussions passionnées qui, de la rue, se prolongeaient dans les sacristies elles-mêmes.

Les rancunes contre l'arbitraire royal et les prérogatives des nobles s'accentuaient. Les classes intérieures revendiquaient des droits et rédigeaient leurs cahiers de doléances. La réforme des abus s'imposait. La brochure ardente de Sieyès surchauffait les cerveaux : « Qu'est-ce que le Tiers? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose. »

Aux Etats-généraux, il aspirait à devenir tout : il obtenait le vote par tête et la fusion des trois ordres en une assemblée constituante unique : dans la nuit mémorable du 4 août, il provoquait l'abandon total des privilèges.

1 Voir Du Mège, Insiitutions de Toulouse, 1, p. 150.

2 Les premiers sont au Donjon (archives municipales) et les seconds à la Préfecture (archives déparlemontales).

3 L'églisn (Je Saint-Michel, construite en 1331 sur h» place actuelle de Saint-Michel, d'ahord simple chapelle votive, puis, en 1525, annexe paroissiale de Saint-Etienne, ne devint paroisse indépendante qu'en 1780.

^ Archio. municip., registres de Saint-Michel,

Le Nouvelliste National ' publiait à Toulouse, les événements de Versailles et de Paris, A Saint-Michel on commentait les lettres de M. de Ghabanettes, curé de la paroisse et député du clergé, à la suite de larchevôque, Mgr de Fontanges. On comprend, dès lors, que dans l'attente immédiate de quelque baptême, à l'accusation ostensiblement écritô d'aristocratie, on ait répondu par cette protestation vigoureuse, indicatrice de l'effervescence ambiante : « Nous sommes tous du tiers-état ! »

La Déclaration des droits de l'homme proclamait avec d'enthousiastes échos le règne de Tégalitè rêvée, en même temps que, sous l'empire de ces conceptions d'idéal nivellement, s'organisait la garde nationale. Dans cette armée grotesque d'électeurs improvisés soldats, l'amour inné du Français pour le galon et le panache s'octroyait une large satisfaction. Démocratiquement, dans les villes et les bourgades, ces troupes nommaient leurs chefs. Elles s'exerçaient au maniement des armes ; puis chacun s'en retournait vaquer à son labeur habituel. « Le cordonnier, en uniforme d'officier, prenait à genoux la mesure de votre pied 2. »

Paris avait le marquis de La Fayette pour général. Toulouse plaça d'abord le chevalier de Gambon, puis Douziech à la tète de ses quinze légions.

Une page, extraite des registres du Taur, va mettre en relief l'organisation locale de cette milice, en un tableau assez riche de lignes pour accuser, dans les ombres lointaines, quelques traits de l'histoire nationale.

Le 6 décembre 1789, M, Mathieu, curé de. la paroisse, baptisait un enfant du peuple : Marie-Guillaume-Barthélémy Malevignes.

Parrain : « Messire Gomte Guillaume Dubarry, colonel à la suite de l'infanterie de France, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis, colonel de la légion du Taur » ;

Marraine : « Dame Barthélémie-Marie Clario, épouse de maître Saury, procureur au Sénéchal et présidial de cette ville, lieutenant-colonel de la ditte légion du Taur » ;

Père : « Jean Antoine Malevignes, maître menuisier, sergent-major dans la ditte légion » ;

Témoins : « Le chevalier d'Olive, colonel de Saint-Sernin, signant pour la légion, le chevalier Marron de Martin, colonel de la légion de Saint- Pierre, Saury, lieutenant-colonel de la légion du Taur, de Gaïla, capitaine des chasseurs du Taur. »

En cette énumération sèche de noms et de qualités, se précise, nous semble-t-il, l'état de la société toulousaine et se manifeste le triomphe du Tiers. Bien que toutes les classes entrent dans la milice et que les grades s'y éclielonnont d'après le rang social, c'est en l'honneur d'un fils de menuisier que fusionnent bourgeoisie, noblesse et clergé.

Celui-ci comptait M. Mathieu parmi ses plus dignes représentants.

1 Lo Noitvnllislf National ou Journal de Toulouse s'imprimait chez Etienne Sens, vis-à' vis l'c'-gliso Sainl-llome, dans la rue qui porliî ce nom. 11 paraissait tous les jours, excepté le iliui.inclic, sur 8 pages in-oclavo; le prix de l'abonnemenl était de 20 livres par an.

2 C]iu\i'i\nhn;\in\, Mcnwires (l'oiilrc-lombc, I.p. 3IU.

On sait que, pendant le célèbre synode diocésain de 1782, par l'éloquence de son discours sur le sacerdoce, il émut profondément ses confrères et força l'admiration de l'archevêque lui-même, Loménie de Brienne, qui, dans un mouvement empreint de grandeur, ôta son étole pour la lui offrir.

Les noms à particule, cités plus haut, prouvent que certains nobles, anciens militaires, malgré la déchéance officielle des privilèges et les préventions croissantes contre l'aristocratie, gardaient encore quelque ascendant sur le peuple, dont ils avaient conquis la faveur par leurs services ou leurs largesses.

Tel le chevalier d'Olive *, d'une vieille famille qui s'illustra dans les ordres, la magistrature et les armes. Alors qu'au souvenir de sa brillante conduite dans les guerres d'Allemagne, ses concitoyens lui témoignaient par leur choix une sympathie sincère, un d'Olive, d'une vaste érudition, était Bénédictin au prieuré de la Daurade-, et un autre vicaire-général de M. de Narbonne-Lara, dernier abbé du chapitre de Saint-Sernin.

Le colonel appartenait à cette élite de la noblesse provinciale qui, sans échapper aux exigences de la frivolité régnante, devait à son éloignement de la Cour de maintenir dans une intégrité relative ses traditions de foi et d'honneur. Mais, signe d'une époque où l'affaiblissement des idées morales autorisait de singulières compromissions, à Saint-Sernin il commandait sa légion en compagnie du comte Jean Dubarry son colonel en second, et au Taur, il entourait d'égards le parrainage du comte Guillaume Dubarry.

De ces deux frères, de ces deux acteurs d'un drame scandaleux, la postérité stigmatise le rôle indigne. Et non sans quelque triste.sse la pensée revoit l'un des plus répugnants tableaux de notre histoire.

Le comte Jean, beau, cupide, vicieux, quitte Lévignac, son village natal, pour tenter fortune à Paris. Il a de hautes visées, et il intrigue si adroitement qu'il place, sur le trône de France, une vile courtisane tirée de la rue.

A cette aventurière il fallait un titre.

Guillaume, mandé en toute hâte, arrive, consent, au prix de rentes sûres, à devenir son époux titulaire, et, le mariage célébré, repart pour la province.

Dès lors. Madame la comtesse du Barry •'' règne, son empire sur le roi est absolu ; et le cynique entremetteur dispose d'un crédit sans limites. Elle se mêle des affaires de l'État, prête son concours au chancelier Maupeou, et, de concert avec son beau-frère, joueur insatiable, et avec sa famille, elle pratique l'art facile de dilapider le trésor. Mais la mort de Louis XV entraine brusquement sa chute et l'abandonne au hasard de moins éclatants désordres.

Retiré à Toulouse dans son domicile de la rue du Sénéchal, Messire comte Guillaume soigne, après ses infirmités, une riche collection de

' Bingrapliie loulnusaine, t. II, p. 111.

' Il fut prieur, et fit rebâtir une grande partie do l'église de la Daurade. 3 Elle signait [avec la particule : mais les deux Dubarry, quoique nobles, écrivaient leur nom en un seul mot.

coquilles!. Le comte Jean fait bâtir un luxueux hôtel sur la place Saint- Raymond 2; il y entasse des objets d'art de toute nature et des tableaux de maîtres, il s'y livre à de folles dépenses au cours de fêtes somptueuses, et gagne, par sa générosité doublée de manières plébéiennes, les suffrages de la foule. En raison de quelques services rendus à la cause toulousaine, on oublie les hontes passées : et les voilà tous deux chets de la garde nationale de leurs quartiers. A leurs frais, ils ont équipé leurs hommes. Aussi, le sergent-major Malevignes, reconnaissant, tire-t-il vanité d'un si fameux parrain...

La fusion des classes s'opérait, avons-nous dit, à l'occasion de ce baptême. Fusion factice. La société, au contraire, se dissolvait. Ce fut l'œuvre de la Constituante d'activer cette dissolution. Elle détruisait, et, au lieu de solidement reconstruire, elle libérait les instincts anarchiques d'un peuple déclaré souverain.

En 1790, Toulouse vit son érection en simple chef-lieu de département, la substitution à l'antique capitoulat d'une administration de dixhuit officiers municipaux présidés par M. de Rigaud, maire, la suppression de son illustre Parlement; elle vit encore l'abolition des vœux monastiques, la spoliation sacrilège des biens d'Eglise, le vote de la Constitution civile du clergé...

Tous les corps historiques, tous les groupements naturels se désagrégeaient sous les mains brutales des législateurs. Et, conséquence de ce bouleversement général, les mœurs subissaient à leur tour une non moins troublante dissolution. Sur le témoignage irrécusable des registres, nous l'affirmons.

Dans le tableau suivant, dont nous garantissons l'exactitude d'après nos recherches personnelles, nous dressons la statistique des baptêmes des huit paroisses de la ville, en 1790 3. Mais il fallait des éléments de comparaison pour conclure. Aussi, remontant à la plus honteuse année du règne de Louis XV et jusqu'aux temps plus glorieux du Roi-Soleil, avons-nous dépouillé les registres de 1770 et de 1689.

En décomposant chaque total de baptisés en enfants légitimes et enfants de père et mère inconnus, on obtient, par le nombre de ceux-ci, d'utiles données sur la question de moralité.

Quant à l'ordre des paroisses, s'il difTère de la hiérarchie présente, il est conforme aux coutumes diocésaines antérieures à la Révolution.

• Almanach historique du Languedoc, de il88, p. 149 : cabinets curieux.

2 Cet hôtel est occupé de nos jours par le couvent des Bénédictines.

■'' La commune de Toulouse comprenait également sept paroisses de banlieue peu importantes : Pouvourville, Montaudran , Croix-Daurade, Lalande, Saint -Martin- du -Touch, Saint-Michel Kerrery (Lardenne), Saint-Simon. Ces sept paroisses réunies donnaient une moyenne annuelle de 130 baptêmes.

ANNÉE

Saint-Étienne

Saint-Sernin

La Daurade

La Dalbade

626 baptêmes :

608 légitimes.

18 inconnus.

219 baptêmes :

207 légitimes.

12 inconnus.

214 baptêmes :

193 légitimes.

21 inconnus.

169 baptêmes :

164 légitimes.

5 inconnus.

219 baptêmes :

217 légitimes.

2 inconnus.

637 baptêmes :

549 légitimes.

88 inconnus.

709 baptêmes :

566 légitimes.

143 inconnus.

202 baptêmes :

187 légitimes.

15 inconnus.

166 baptêmes :

135 légitimes.

31 inconnus.

246 baptêmes :

184 légitimes.

62 inconnus.

169 baptêmes 1 :

134 légitimes.

35 inconnus.

240 baptêmes :

141 légitimes, 99 inconnus.

ANNÉE

Le Taur

Saint-Pierre des Cuisines -

Saint-Nicolas

Saint-Michel

48 baptêmes .

44 légitimes.

4 inconnus.

58 baptêmes :

53 légitimes.

5 inconnus.

72 baptêmes :

37 légitimes.

35 inconnus.

277 baptêmes :

230 légitimes.

47 inconnus^.

227 baptêmes :

195 légitimes.

32 inconnus.

56 baptêmes :

56 légitimes.

0 inconnu.

190 baptêmes :

159 légitimes.

31 inconnus.

223 baptêmes :

190 légitimes.

33 inconnus.

54 baptêmes :

47 légitimes.

7 inconnus.

87 baptêmes :

50 légitimes.

37 inconnus.

232 baptêmes :

151 légitimes.

81 inconnus.

220 baptêmes :

172 légitimes.

48 inconnus.

Totaux :

Enl689: 1843 baptêmes

1718 légitimes.

125 inconnus.

Enl770: 1840 baptêmes

1555 légitimes.

285 inconnus.

En 1790: 1877 baptêmes

1396 légitimes.

481 inconnus.

L'éloquence des chiffres, dit-on, ne souffre pas de réplique. Ceux qui précèdent parlent hautement.

Ils prouvent d'abord que. pendant un siècle, la natalité demeura constante (1843, 1840, 1877j, et que, Toulouse groupant à peine, dans ses huit paroisses, de 45 à 50,000 âmes, on comptait par an environ 4 naissances pour 100 habitants : moyenne satisfaisante bien désirable de nos jours, où les esprits réfléchis, soucieux de notre avenir national, dénoncent legrave péril de la dépopulation.

Si naissances et baptêmes expriment des idées distinctes, nous pouvons néanmoins user indifféremment de l'un ou de l'autre de ces termes. Car

• Celle diminution s'explique par l'érection, en 1775, des paroisses de Croix-Daurade et Lalandc prises sur le territoire de Saint-Sernin.

- S'il faut en croire Catol, ce nom de Cuisines (de coquinis) donné à la vieille église, contiguë à la porte de l'Arsenal, provient de la faculté qu'eurent les habitants do ce quartier, dés le onzième siècle, de faire cuire leur pain sans payer aucun droit.

3 Plus de la moitié des inconnus furent apportés de l'hôpital Saint-Jacquos.

12 LES BAPTÊMES A TOULOUSE TENDANT LA niCVOtUTION

la persistance de la foi, l'entraînement des habitudes chrétiennes, et l'obligation de recourir au clergé, seul détenteur des actes officiels, pour conférer leurs droits aux enfants, poussaient les parents catholiques ù faire baptiser tous leurs nouveau-nés.

Qu'on n'objecte pas les adeptes de religions étrangères.

A côté de rares juifs méconnus de la loi, le culte réformé ne réunissait dans son temple qu'une quantité minime de fidèles. En vertu de l'ordonnance de 1787 qui leur rendait l'état civil, le pasteur Julien commença, le 9 juin 1788, un registre « de hatèmes et mariages célébrés dans l'église protestante de Toulouse^ ». Au cours de l'année 1790, il baptisa trois garçons, fils de trois négociants, Vaïsse, Gardelle, Courtois, et la fille d'un anglais, Holden Strutt, écuyer du Comté d'Essex. Il n'y a pas témérité à induire de là que le nombre des calvinistes de notre ville, tous versés dans les affaires, s'élevait à peine à quelques centaines.

Cette constatation, concernant la natalité, une fois établie, les chiffres du tableau ci-dessus ne marquent-ils pas ensuite nettement les eflrayants progrès de la corruption publique?

Sans souscrire aux mesures répressives de Louis XIV contre les protestants, on ne peut nier que la protection royale assura au catholicisme la bienfaisante efficacité de son action sur les consciences et sur les mœurs. En 1689, les registres n'accusent que 125 baptêmes, brièvement inscrits, de ces malheureux petits êtres, déclarés par les sages- femmes ou les chirurgiens, et que l'égoïsme vicieux de parents ignorés forçait à porter dans le monde, avec la tare originelle, un simple prénom.

Mais, pendant la Régence, le libertinage s atfichait cynique. Descendant des hautes classes et du trône même, la folie des plaisirs et des spectacles gagnait jusqu'au peuple. Le prestige de la religion, bafouée par les libelles, baissait à ce point que, en 1770, l'assemblée du clergé « occupée à consolider la foi ébranlée de toutes parts » obtenait du Par- j| lement « un Réquisitoire contre les livres scandaleux les plus nouveaiix, les plus répandus et les plus dangereux- ».

A Toulouse, l'une des villes les plus chrétiennes du royaume, on enre- jj gistrait 285 baptêmes d'inconnus. '

On glissait rapidement sur la pente où l'impiété et la licence, déifiées par les encyclopédistes triomphants, précipitaient la vieille France, et, ; vingt ans après, en 1790, le nombre des enfants illégitimes montait ' à 481! Triste, mais véridique critérium d'une désolante immaoralité, dont notre ville du vingtième siècle n'a plus à se montrer jalouse : nous le prouverons dans les conclusions de ce travail.

' Arcli. mununp. Voici à titre documentaire, reproduite intégralement, une page de ce registre. On dirait presque une copi(! des formules catholiques ;

« L'an mil sept cent quatre-vingt-dix et le dix-septième jour du mois de janvier, par nous pasteur soussigné a été balisé Jaques Casimir, lils légitime de S^ Jaques Vaisse nég' et de dame Marie Vaisse, de la ville de Toulouse, né le douzième du dit, présenté au S* batéme par S^ Jaques Vaisse son oncle maternel et dame Vaisse née Gardelle, son épouse, représentant dame Marguerite Sol née Vaisse sa tante paternelle, de la ville de Saverdun, au comté de Foix. Présents, S" César Marie et Jaques Fauré nég's signés avec J nous... Julien, pasteur. » j

2 Mémoires secret» de Bachanmnnt, p. 427. -i

LES fiAPTÉMES A fOÙLOÙSË PE^DANt LA RÉVOLUTION J3

Et malgré sa décomposition universelle, la France gaiement chantait et criait. Tel l'ouvrier que surexcite l'alcool : c'est la comparaison de M. Taine. « Epuisée déjeunes sous la* monarchie, enivrée par la mauvaise eau-de-vie du contrat social et de vingt autres boissons frelatées ou brûlantes, puis subitement frappée de paralysie à la tète ', » elle trébuchait. Quoique l'heure, du délire sombre et meurtrier fût prochaine, elle traversait encore la période du délire joyeux. Dans sa démence, elle croyait, nation chrétienne, se grandir en répudiant sa toi historique, en se débaptisant...

1 La llcL'ululioii, I, p. 459.

sous LA CONSTITUTION CIVILE (1791-92)

VEC Tannée 1791, la Révolution, fière de ses débordements, entra dans une phase critique : loin d'asservir l'Eglise, elle devait se heurter à son indomptable résistance.

Député à la Constituante, François de Fontanges occupait toujours le siège archiépiscopal de Toulouse. M. Bernadet était curé de la cathédrale. Or, à la date du 8 mai, sur le registre de Saint-Etienne, nous lisons : « ... Antoine- Auguste-Etienne-Joseph Sieurac... baptisé par nous Antoine Sermet, évêque de la Métropole du Sud et curé de la dite paroisse. » Ces termes inédits révèlent la consommation du schisme.

Entre les mains des philosophes régnants, la Constitution civile, sous prétexte de ramener le clergé à la pureté primitive, servait d'arme pour le combattre. Sans entente avec Rome, de leur propre autorité, ils avaient réduit les cent trente-cinq diocèses à quatre-vingt-trois, un par département. Au mépris des canons et du bon sens, ils avaient décrété que les électeurs, qu'ils fussent catholiques, protestants ou incrédules, nommeraient les évoques et les curés ; que les évêques devaient, sous peine de déposition, s'adresser au métropolitain et non au Pape^ pour obtenir l'institution nécessaire ; que tous les prêtres, assimilés aux fonctionnaires publics, prêteraient le serment à cette Constitution.

Par la légalité de ses ingérences dans le domaine ecclésiastique, le pouvoir civil se promettait une prompte victoire : il se trompait. En réveillant les passions religieuses, il divisa le pays et provoqua l'insurrection des consciences.

Votée le 12 juillet 1790, cette fameuse Constitution, par le décret du 27 novembre suivant, ordonnait d-e pourvoir au remplacement des titulaires qui refuseraient le serment. Quatre évêques seulement se soumirent 2.

^ Le Papo Pie VI déclara cette Conslitntioii scliismiili(|iK' par un bref du 13 avril 179L * Ce sont : De Talleyrand-Périî,'ord, rvOquo d'Auliin ; l^oménio de Brienne, archevêque de Sens, ancien archevêque do Toulouse; Lafont deSavines, évèquo de Viviers; de Jurenlc, évéque d'Orléaas, auxquels se joignit Gobcl, coadjutcur de révoque de Bàlc.

Le refus de Mgr de Fontanges rendait le siège de Toulouse vacant aux yeux des législateurs. En conséquence, les districts réunis élurent d'abord le cardinal de Brienne, qui n'accepta pas; puis le 27 mars 1791, ils fixèrent leur choix sur un orateur populaire, le P. Antoine-Hyacinthe Sermet, carme-déchaussé, ambitieux apologiste des nouvelles doctrines.

Sacré à Paris par Gobel, l'usurpateur rentra à Toulouse le 7 mai, et le lendemain il osa s'asseoir dans la stalle des archevêques. Le baptême du fils Sieurac témoigne de sa hâte à faire acte de curé de la cathédrale dont la loi lui donnait le titre.

Le feuillet, sur lequel est apposée sa première signature, dénote le trouble que cette installation dut causer à la métropole. Des quatre vicaires, MM. Mauriès, Henry, Ortric aîné, Ortric cadet, deux baptisèrent encore le même jour 8 mai, le 9, le 10; puis les coopérateurs du nouveau pontife les supplantèrent, et désormais les actes sont signés : Lenormand, Saurine, Lacroix, Bébian, Crabère, Antichan, Létu... vicaires épiscopaux ^ .

Aussitôt informé de l'usurpation, Mgr de Fontanges, par une lettre pastorale émouvante adressée le 20 mai à ses diocésains, leur défendit d'obéir à l'évêque intrus qu'il adjura paternellement lui-même de rentrer dans le sein de l'Eglise.

Mais dans le cœur de Sermet refroidi par l'ambition, les plaintes du vrai pasteur ne trouvèrent nul écho de regret.

Les deux camps furent dès lors nettement tranchés : celui des prêtres insermentés, non-conformistes ou réfractaires, fidèles à l'Eglise, suivis par la grande masse des Toulousains; et celui des assermentés, jureurs ou intrus, dont le monde officiel et les esprits exaltés presque seuls reconnurent l'autorité.

C'est parmi le petit nombre de ceux-ci, mécontents ou intéressés, que se recrutèrent les nouveaux curés'-, à la nomination desquels, les 22 et 23 mai, procéda péniblement la minorité des électeurs ^.

Les mêmes registres de baptêmes, en nous apprenant le résultat de ces élections, proclament indirectement l'orthodoxe fermeté de tous les vrais curés et vicaires de la ville qui répudièrent les faveurs constitutionnelles, pour garder leur honneur intact, en face d'un avenir qu'ils pressentaient orageux. Sacrifices méritoires, noble attitude qu'il importe de louer.

Nous «savons déjà que le clergé de la cathédrale avait cessé ses fonctions. A Saint-Michel, au 28 mai, s'arrêtent les signatures des deux vicaires, MM. Astre et Ladevèze, précédemment accusés d'aristocratie,

* Les chapitres étant supprimés, les vicaires épiscopaux, dont le nombre variait suivant l'importance des sièges, formaient le Conseil de l'évêque.

2 Le curé avait droit de choisir ses vicaires.

^ « jOn eût désiré que les électeurs, dont il manquait les deux-liers, ol surtout h^ pluit grand nombre de ceux de la ville, so fussent rendus assidûment... Assuréinent, les électeurs qui se sont abstenus de nous donner des pasteurs sont anti-ionstili(tiounaircs. Le corps législatif doit accueillir le vœu de la nation, cl avoir le :iol)le courage de revenir sur ses pas. .) {Journal Universel dû la Ilaule-Garunnc, samedi 't juin 1791, bibliothèque de la ville.)

10 Les baptêmes a toULotJSÉ pendant la révolution

et la série des baptêmes est interrompue, le 29, par un acte insolite : celui de l'installation de M. Dauriol, doctrinaire, professeur d'éloquence au collège de l'Esquile K

A 9 heures du matin, en présence du peuple, quatre officiers municipaux, accompagnés du greffier Michel Dieulafoy, après la lecture du procès-verbal d'élection et d'institution canonique concédée parl'évêque métropolitain du sud, font prêter serment au dit curé, et le mettent en possession « du maître-autel, de la chère (sic) de vérité, des confession- j naux, des fonts baptismaux, des cloches et de la sacristie, des vases, des ornements, des registres de mariages, baptêmes et sépultures. »

Ce même dimanche, on assista ailleurs à de pareilles installations de forme laïque. Continuons de feuilleter les registres.

Depuis deux siècles, la paroisse de la Dalbade était confiée aux oratorieiis. En mai 1791, les PP. Roubeaud, supérieur de la Communauté,

Raphaël, Cor, Manaud, Basile servaient encore d'auxiliaires au

P. RouRE, curé. Mais au 29, on lit en marge : « C'est le premier baptême administré sons la nouvelle Constitution civile du clergé » et, à côté... Gérauld Fauré... baptisé par nous... Manaud, prêtre de l'oratoire et curé. Le P. Manaud avait adhéré au schisme entraînant avec lui le P. Cor qui devenait son vicaire.

En franchissant la Garonne, nous pénétrons dans un quartier où les imaginations sont plus ardentes, où l'air qu'on respire est plus belliqueux : « Vive Henri quatre, vive ce roi vaillant ! » Dans cette exclamation, écrite sur la couverture du registre de 1791, de Saint-Nicolas-, se concrétisent les aspirations des foules vers l'établissement d'une royauté populaire. Tracée au-dessous, cette phrase d'allure sentencieuse « un peuple peut conquérir sa liberté, mais il ne la recouvre jamais » s'iiarmo' nise avec la fière indépendance du curé, M. Campardon et des vicaires MM. Pratviel et Campardon jeune qui se retirèrent, le 29 mai, devant le nouvel élu, M. Garrigues, ex-vicaire de Colomiers.

A la vieille église de Saint-Pierre des Cuisines, M. Bourreg, vicaire, signa, le 28 mai, le dernier acte de baptême. M. Dufaur, simple consorciste 3, la veille, remplaçait M. Esgaffre.

M. Castillon, curé de Saint-Sernin, et M. Dirat son vicaire, durent céder la basilique au P. Hubert, minime, ancien provincial et procureur général de son ordre pour la France et l'Espagne.

Au Taur, M. Drulme, doctrinaire, principal de la Pension de l'EsquilCj se substitua, également le 29, au curé M. Jean Mathieu, qui s'était élevé avec force contre les innovations religieuses de la Constituante. Non seulement ses vicaires, MM. Dominique Mathieu, son frère, et Lamar-

' M. de Cliabanctlcs avait ivîfusé le serinent à Paris avec son archevêque.

' Arch. départ., Série E, 526.

3 Dans la plupart des paroi«ses, un certain nombre de prêtres formaient une consorce ou comnmnautê, pour acquitter les fondations et ciélébrer les ofllces. Il y avait six consorcislcs au Taur, dix à Saint-Pierre, douze à Saint-Nicolas, treize à Saint-Michel. Outre le clergé paroissial, Sainl-Sernin ne comptait pas moins de quarante-sept ecclésiastiques, chanoines, prébendes, prêtres de chœur, et Saint-Etienne qualre-vin;;l-dix-neuf. [ALmanack h'mlurique du Langucduc.)

Les baptêmes a Toulouse pendant la révolution i'7

QUE, imitèrent sa conduite, mais aussi le bedeau Alexis Bouffartigue, et les deux clercs Plancade et Dalbis, dont les noms, après cette date, ne reparaissent plus en qualité de témoins.

Jusqu'au 2 juin, MM. St-CôME, curé, et Fronton, vicaire de la Daurade, baptisèrent. Le 5, jour même de son installation, M. Taverne exerça soji ministère; successivement consorciste au Taur, vicaire de la Daurade curé de Lavelanet, il devait être l'un des plus chauds partisans du schisme

N'était-ce pas justice de publier, pour l'honneur de Toulouse, les noms de ses huit curés et de ses treize vicaires, unanimement résolus à ne pas attrister leur ville par la honte d'une seule défection* ?

Le chef du clergé constitutionnel, conscient de la répulsion qu'il inspirait aux vrais catholiques, essayait de gagner à sa cause la classe ouvrière. Dans ce but, il consentait volontiers à baptiser des enfants de portefaix, maçons, menuisiers, cordonniers... Du 8 mai au 29 août, nous en avons compté treize. A partir de ce jour, il jugea sa popularité assez fortement assise à Saint-Etienne, pour enrayer ce mouvement de vulgaire condescendance, et confier à ses vicaires épiscopaux le soin de faire des chrétiens. Ne fallait-il pas d'ailleurs remplir, hors de la cathédrale, ses fonctions d'évêque, éblouir le public par l'éclat de son carrosse ou de sa chaise à porteurs galonnés, se pavaner enfin, broderies d'or aux gants et aux chaussures, sous les plis somptueux de son costume violet?

.Sa vanité connue fut satisfaite à Saint-Sernin, au cours d'une cérémonie dont nous lisons, entre deux actes de baptêmes, le procès-verbal écrit de la main du P. Hubert :

«Le 8 septembre 1791, îète de La nativité de la sainte Vierge, M. Antoine-Pascal-' Hyacinthe Sermet, natif de cette ville, prédicateur ordinaire du roi, évèque constitutionnel métropolitain du Sud, vint dans cette église pour célébrer la messe pontificalement, donner la première communion aux enfants de la paroisse prépai'és préalablement par une retraite de trois jours, et leur administrer ensuite le sacrement de la confirmation.

Il eut pour prêtre assistant M. Louis Hubert, curé de cette église, pour diacre M. Saurine, premier vicaire épiscopal, et pour sous-diacre M. Paul Latapie, premier vicaire de la paroisse.

* Dans quelles proportions le clergé se monfra-t-il fidèle? Un rogîslre, conservé aii Donjon, va nous rapprendre. Du 14 janvier 1791, jour où ce registre fut ouvert, jusqu'au 21 mai, veille des élections, il renferme quatre-vingt-trois noms de prêtres .séculiers ou ri'gnliers qui offrirent de prêter le serinent ou qui, après le mois de mars, le prêtèrent devant les ofliciers municipaux. De Ces quatre-vingt-trois, il faut retrancher dix-huit noms decclêsiaslitpies étrangers à la ville. Il y avait donc, à cette êpo(iae, soixanle-cinq jureurs à Toulouse qui comptait plus de trois cents religieux et plus de deux cents prêtres séculiers. Dans cette période, celui qui commence la liste, c'est Diifaur, consorciste do Saint- Pierre, et celui (pii la clôt, au 21 mai, c'est Drulho, doctrinaire. A paît deux préhendés de Sainl-Sernin, un de Saint-Etienne, l'aumônier de la Grave, et quelques prêtres obscurs, la majorité des assermentés se recruta parmi les religieux et les professeurs.

M. révoque, revêtu de ses hal)its pontificaux, commença par entonner, au pied de l'autel du chœur, le Veni Creator que l'on continua d(! chanter en allant processionnellement aux fonts baptismaux, où étant ariivé, il lit un discoures tiès touchant aux enfants auxquels il fit renouveler les vœux du batéme (sic) : après ce renouvellement, la procession retourna à l'autel du chœur, où M. l'évêque célébra la messe. A la communion, la réserve à la main, une sainte hostie entre les doigts, il fit un autre discours analogue à la première communion : et la messe terminée, après un court intervalle, il fit un autre discours sur la confirmation, qu'il administra aux nouveaux commun ians et à quelques autres personnes.

L'après-midy, après les vêpres et la bénédiction du Très-Saint Sacrement, M. le curé et vicaire, accompagnés de quelques ecclésiastiques, conduisirent en procession les nouveaux communians à l'église métropole de Saint-Etienne ; on chanta, en allant, le Veni Creator et VAve maris Stella, et, au retour, le Te Deum. Et cette procession édifia beaucoup le public '. »

Nous n'avons pas cru sans utilité de reproduire cette page qui, en nous éclairant sur la vie religieuse de l'époque, nous permet d'affirmer que la solennité dont on entoui^e, de nos jours, une première communion, avec ses principaux détails, est d'institution ancienne.

Mais, à mesure que le germe des idées révolutionnaires se développait, au détriment du dogme et de la morale catholiques, que devenait la vie sociale 7 Un baptême nous a exposé, en raccourci, le tableau de Toulouse en décembre 1789 : un autre va mettre en lumière l'ascension, opérée depuis, par les classes inférieures.

bétachons du registre de la Daurade les lignes suivantes :

« L'an 1791, et le sixième jour du mois d'octobre, nous, curé soussigné, avons suppléé les cérémonies du baptême -à un enfant mâle qui nous a été présenté par la Société des amis de la Constitution^ qui avait été ondoyé, à cause du danger de mort, le 30 septembre dernier, par M. le curé de Gastelginest, que nous avons nommé Honoré Bonaventure, que M. Hyacinthe Pellet-Desbarreaux, président, parrain sans marraine, nous a déclaré être né le 26 septembre, et être fils de Jean Lagassat, cordonnier, membre de la ditte société, et de demoiselle Victoire Cavalier', mariés, en présence de Guillaume-Toussaint Sevène, Pierre-Bertrand Baratteau et autres membres de la dite société soussignés, qui, par l'organe du parrain, ont prêté pour le nouveau-né, le serment civique décrété par la Constitution en 1789-90 et 91, acceptée par Louis seizième, premier roi constitutionnel des Français. En foi de ce : Taverne, curé. »

Cette rédaction prolixe tranche avec la brièveté des autres. Il est vrai que l'événement eut quelque importance : le Journal Universel l'avait annoncé -. N'était-ce pas un acte officiel d'un club puissant ?

La noblesse émigrait. Les gens modérés se dérobaient, laissant toutes les avenues du pouvoir ouvertes à une minorité résolue de citoyens actifs. Aux exaltés et aux déclassés appartenait le monopole des places électives ; dans les bourgs et les villes, ils se groupaient en sociétés populaires d'une grandissante suprématie de fait sur les fonctionnaires publics dont elles réglaient la conduite.

Les utopistes et les intrigants de Toulouse se réunissaient plusieurs

' Arch. rnunicip., rcg. Saiiit-Sernin, 17'J1, fol. 5G. 2 N" dul<=' octobre 1791.

fois par semaine, depuis un an, dans leur club littéraire et patriotique ou société des amis de la Constitution^. Ils formaient l'aristocratie nouvelle; et quiconque ambitionnait une fonction ecclésiastique, judiciaire ou politique, sous peine d'être évincé, devait s'affilier à leur groupe.

Le citoyen, préposé à la garde de la salle et à son éclairage, portait un vrai nom de Gascogne : Jean Lagassat. C'est le famulus, un personnage. D'instinct pratique, il se tient, le jour, aux ordres de ses clients, et le soir, à la disposition de l'assemblée. Si peu lucratif que soit l'art de bien chausser, il devient sortable quand, chaque mois, s'ajoutent à ses profits, les 24 livres dues à l'office de concierge.

Un fils vient de lui naître : heureuse fortune ! C'est le cas d'augmenter le chapitre des recettes.

Il ne s'appelle ni Montaigne, ni Montesquieu, dont les pères, par esprit de fraternité chrétienne, choisirent des personnes pauvres pour les tenir sur les fonts-. Il a nom Lagassat, et veut pour son enfant un protecteur avantageux.

S'il ignore qu'au temps de la Fronde, la ville de Paris fut marraine d'un fils de M™« de Longueville, et les Etats de Flandre, en 1790, parrain d'un enfant de l'historien Raepsaet^ ;il peut savoir que Toulouse eut comme filleuls les enfants desCapitouls en exercice, et qu'avec les fonds de la caisse municipale, on payait largement les frais de la fête*. Pourquoi donc n'offrirait-il pas le parrainage au club ?

Dès le 27 septembre, lendemain de la naissance, il le propose en séance publique. La société aurait mauvaise grâce à décliner cette politesse de son famulus ; elle accepte, mais sans enthousiasme, pressentant que la politesse sera coûteuse.

Chargé de fixer la dépense de la cérémonie, le comité économique de la société « vu la pénurie des fonds, croit devoir présenter un mode semblable à celui qu'aurait adopté un simple particulier^. » Nous saurons par le détail des articles du projet, ce qu'en pareille occurence déboursait tout citoyen correct :

Livres Sols

Présent pour la mère 48 00

Une étrenne à la sage-femme 12 00

id. à la garde 3 00

id. au grand clerc de la paroisse 3 00

id. aux petits clercs i Oi

Achat d'un bouijucit artificiel 3 00

id. d'un ruban national évalué 7 '10

id. d'un cierge de deux livres 4 00

Frais d'une chaise à porteurs 1 10

Aumônes *J ^

Total 89 Oi

* Les séances se tinrent d'abord chez Faulin, rue Neuve dos Jacobins, puis dans une salle du Collège Royal ;lycéc), à l'hôtel du premier président (archevêché) et à la Sénéchaussée (ancienne facullé des lettres).

2 Essais, II, c. XII ; Vian, Histoire de Montesquieu, p. 15.

•'' Al)l)é Corblel, Parrains et marraines, [Revue de l'art cliretien, 1881).

'• La dépense faite en 1770, ;'i l'occasion du baptême de l'enfant de M. Gouazé, capitoul, chef du consistoire, atteignit 1130 livres. (V. Fons, Présents de la ville de Toulouse, bro chure p. 15.)

'•> Arcbiv. départ., série L, registre 711, séance du 29 septembre 1791.

On souscrit à la dépense, mais, ajoute le procès-verbal, « la société, vu la nécessité où se trouve le parrain de subvenir à délTaut de parens à l'enfant nouveau-né, vu encore qu'elle ne peut pas se pi-oniettrc d'exister toujours, et que l'enfant pourrait souffrir si elle venait à être supprimée, a délibéré de s'interdire pour toujours l'acceptation de tenir sur les fonts baptismaux, un enfant qui lui serait présenté ^. »

Si les termes de ce rejet d'autres demandes possibles laissent percer la crainte d'alléger trop souvent la caisse, ils expriment cependant la haute idée qu'on a encore des obligations contractées par le parrain : sa tâche ne se réduit point à une pure formalité de témoin, mais s'élève à la dignité de parenté mystique astreinte par la tradition chrétienne à suppléer, au besoin, la parenté du sang.

Le jeudi 6 octobre, à trois heures de « relevée », la société assiste en corps à la cérémonie, et tient l'enfant sur les fonts baptismaux par les mains de son président, Dcsharreaux, comédien de profession, qui utilisera son expérience du théâtre pour remplir, à Toulouse, les grands rôles sur la scène politique. Pourquoi donnent-ils au filleul les noms de Honoré Bonaventure? Le compte rendu de la fête nous en indique les patriotiques raisons : « le premier, rappelant à la mémoire le fondateur de la Constitution française, Honoré-Riqueti Mirabeau ~, et le second saint dont on célèbre l'anniversaire le 14 juillet — retraçant encore le jour heureux du 14 juillet 1789 qui servira d'époque éternelle pour supputer les années de notre liberté^. »

Le baptême fini, le curé Taverne, trop avisé pour ne pas raffermir en cette circonstance les sympathies du club qui l'accueillit si chaudement à la séance du 31 mai, témoigne, dans un petit discours « sa vive satisfaction de voir pour la première fois l'heureux accord de la religion et du civisme. » Desbarreaux remercie, prête serment pour l'enfant et contracte, au nom de la société, « la double obligation de l'élever dans les principes sacrés de l'Evangile et de la Constitution*, d

En ce style solennel se reflète l'esprit du temps grisé par les innovations que la Constituante, en clôturant ses travaux le 30 septembre, vient de léguer à l'assemblée législative. De même, après l'infatuation rayonnante de Lagassat au cours de la cérémonie, se devine sa cupidité satisfaite entre les lignes du procès-verbal relatant la promesse, en faveur de son fils, « de prélever d'ici au mois d'avril sur les fonds de la caisse, la somme de 90 livres ^ »

Ainsi, ce baptême contribue à manifester l'élimination des vieilles Classes dirigeantes par une fraction du Tiers-État : fraction active qui recherchait, dans la politique, les avantages positifs d'une carrière, et n'agréait comme ministres du culte, dans son désir de tout dominer, que des ecclésiastiques tl'un civisme notoire. Deux religieux avaient récemment obtenu ses suffrages.

^ Arch. départ., série L, reg. 711, séance du 3 octobre 1791.

2 II était mort le '2 avril 1791 : rAsscinljlée Nationale Constituante décréta l'ensevelisse» incnt de ses restes au Panlliéon.

•' Arclii. départ., série L, reg. 744, séance du 6 octobre 1791. ^ Jùid » Ibid.

Car, en novembre 1791, Toulouse comptait deux paroisses nouvelles : le registre des baptêmes de Sainf-Exupère commence le 1'"' novembre, et celui de Saint-Augustin le 6.

Erigées par un décret de l'Assemblée nationale du 29 août, la première eut comme église celle des Grands-Carmes i, et la seconde celle des Grands-Augustins 2. A l'une et à l'autre on assigna des limites prises sur le territoire de la cathédrale déclaré trop vaste.

Nommés le 13 septembre par une minorité d'électeurs •' plus faible qu'au 22 mai, le P. Gandelon, ci-devant Carme, curé de Saint-Exupère, et le P. Rouaix, ci-devant Augustin, curé de Saint-Augustin, s'installèrent le 30 octobre.

Le registre inauguré par le P. Rouaix, le 6 novemlire, signale à la date du 5 mars 1792 une visite épiscopale. Sermet daigna bénir le mariage d'un cordonnier et faire un baptême. Les deux lignes suivantes, extraites de ce même registre au 20 avril, marquent le mouvement des idées sociales : «... le parrain, Pierre Hyacinthe d'Hautpoul, fils aine, citoyen français ; la marraine, Marie Françoise de Papus Monlezun, épouse de M. de Papus, citoyen français. »

Les nobles, déchus de leurs privilèges, ne trouvaient grâce devant l'omnipotence populaire et n'avaient droit de cité qu'autant qu'ils donnaient des gages, sincères ou simulés, d'attachement à la Révolution. Un ùf\\j^ d'Hautpoul, un de Papus devait se faire pardonner ses origines ^ -p/iPiA' l'aristocratie, n'était-ce pas une tare? Le vicaire constitutionnelAstrié essaya de les purifier, aux yeux des patriot'ës', en Joignant à leurs vieux noms le titre nouveau de « citoyen français ».

A la Dalbade, un confrère non moins militant achetait, par la soutenance de thèses schismatiques, une triste célébrité. Dès le 24 décembre 1791, [e Journal L^n/i'ersc/ annonçait la diffusion rapide de sa fameuse Lettre à un curé non conformiste, imprimée aux frais de l'administration départementale.

Ce vicaire signe « Lacoste » etL majuscule de ce nom prend, sous sa plume, des proportions si prétentieuses qu'elles attestent sa vanité. A son entourage il communique une hardiesse dont le registre des baptêmes porte les traces : car mieux que tous ceux des autres paroisses ce registre note, en 1792, les points de la route où la Révolution accélère sa marche.

Jusqu'au 12 avril, le P. Manaud et le P. Cor ont régulièrement signé « prêtre de l'Oratoire ». A partir do ce jour ils suppriment cette qualification : n'est-ce pas pour se CA)nformer aux désirs et bientôt aux ordres

» Il no faut pas confondre r(''yliso des Grands-Carmi's, démolie en 1809, el cjui oxistail sur la place actuelle des Carmes, avec celle des Carmes-Décliaussés qui ne devint église paroissiale sous le vocable de Sainl-Exupère ((n'en 1806.

2 L'église des Auguslins n'est autre que la grande salle de notre mus(''e.

•'' « L'espril public dégéncre-t-il dans ce district'? les séances de l'Assemblée éleclorale ont e\i à peine le .sizihne des électeurs. » Journal Universel de la Haute-Garonne, numéro du 1'"' ocl()l>re 1791.

'' La maison d'IIaulpoul est une des i)Ius ancieun(>s vA des plus illuslres du Languedoc : on trouve de ses meiidjres aux Croisades. Dès I5'28, les de l>ai)us donnèrent un capiloul à Toulouse. (Alphonse Brémond — Armoriai toulousain.)

de l'Assemblée législative acharnée contre les religieux dont elle prohibe la vie commune et le costume?

Lan quatrième de la liberté : ainsi débute un acte du .'î juin. Librement, en effet, on a rendu, la semaine précédente^, un décr(!t draconien qui condamne à la déportation tout prêtre réfractaire, et librement, en réponse au veto du roi, la populace des faubourgs va envahir les Tuileries -.

Le 2 septembre, la formule se complète : « Van qualrirme de la liberté et le premier de l'égalité... » Enfermé au Temple, Louis XVI attend qu'on le juge. Et ce même jour, à Paris, une tourbe de hideux assassins, à l'instigation de Marat, égalise dans la mort quinze cents prisonniers.

Au 7 octobre, autre formule : « l'an premier de la République française. » La Convention vient d'abolir la monarchie ^ et fait revivre les antiques institutions de Rome, de Sparte et d'Athènes. Le jargon des utopistes s'enrichit de mots abstraits dont l'emphase accentue le détraquement des cerveaux faibles. Ne semble-t-il pas prédisposé à perdre l'équilibre cérébral, ce témoin qui fièrement ajoute à son nom : « bon sitoyen, exelent repeupliquin^ ! »

On tourne encore quelques pages, et une écriture particulière attire l'attention : « Clos et arrêté à Toidouse, le il novembre i792, l'an 'premier de la république française » ; et sur le même registre, jusqu'à la fin décembre, on lit, non plus des actes de baptêmes, mais des actes de naissances dressés par des officiers publics.

C'est la mort d'une tradition trois fois séculaire. Dans sa dernière séance, le 20 septembre, l'Assemblée législative avait rapporté l'ordonnance de François P^.

Les Constituants s'étaient attaqué aux fondements du caf Msme; leurs successeurs, héritiers de la haine vouée à l'Eglise et a m icngion, avaient projeté de diminuer le crédit du clergé schismatique lui-même, en lui retirant la tenue des registres officiels.

« Les municipalités recevront et conserveront à l'avenir les actes destinés à constater les naissances, mariages et décès ^. » Tel est le premier article de la loi concernant l'état-civil, loi qui laïcise les vieux usages chrétiens.

Ainsi, le jour même de sa venue au monde,, ordinairement, l'enfant recevait le baptême à l'église, en présence de deux témoins, ou à domicile s'il y avait danger de mort.

Pareillement, à la déclaration qui devra se faire dans les vingt-quatre heures, assisteront deux témoins ^ ; l'enfant sera porté à la maison

1 Le 27 mai 1792.

2 Journée du 20 juin 1792.

3 Le 21 septembre 1792.

'' Arcliiv. municip., registre de la Dalbade, 25 octol)re 1792.

•' Archiv. départ , série L, liasse 6. Celle loi du 20 seplcndjre 1792 comprend six litres, se rapportant à la tenue et au dépôt des registres, aux naissances, aux mariages et divorces, aux décès, le tout accompagné des dispositions générales. Signé : Le Brun; contre- .•■igné : Danton.

0 Loi du 20 septembre 1792, titre lllj article L

commune, ce temple des citoyens, pour être présenté à l'officier public, ce pontife laïque ; et, en cas de péril imminent, l'officier public sera tenu de se rendre au domicile du nouveau-né •.

Cependant l'Assemblée législative « déclare qu'elle n'entend ni innover, ni nuire à la liberté qu'ont tous les citoyens de consacrer les naissances, mariages et décès par les cérémonies du culte auquel ils sont attachés et par l'intervention des ministres de ce culte » -.

A Toulouse, le GonseUj^néral deiajGo^^ l'un de ses membres, d'indiquer le mode d'exécution du décret, entendit son rapport, le 16 novembj:e 1792.

Tout en avouant, avec le rapporteur, que chez tous les peuples une longue prescription avait conféré aux prêtres le droit de marquer, par des solennités religieuses et civiles, les trois époques de la vie humaine, le Conseil général s'autorisait de ce que « les individus sont des hommes, des citoyens avant d'être des chrétiens 3» , pour affirmer que la constatation des naissances, mariages et décès est une fonction purement administrative.

En conséquence, il divisa la commune en dix-sept arrondissements, correspondant aux dix-sept paroisses de la ville et de la banlieue, et à chacun il nomma un ofticîer public *. La salle, réservée à l'Académie des Jeux-Floraux, devenait celle de ces nouveaux magistrats que les citoyens devaient « investir de la considération et du respect dus à leur caractère d.

Le lendemain, les membres de la municipalité visitèrent les archives des paroisses pour inventorier tous les registres, clore et arrêter les registres courants et les faire transporter tous à l'Hôtel-de- Ville.

C'était dépouiller les églises d'un trésor légitimement acquis. Même dans le camp des patriotes, la mise en vigueur du décret suscita des protestations.

Dès le 19 novembre, une députation de Saint-Martin-du-Touch vint se plaindre, avec raison, à la société populaire des périls sérieux qui menaçaient la fragilité des enfants, vagissantes créatures d'un jour, durant le long trajet de six kilomètres et plus, imposé par la présentation individuelle à l'officier public. L'orateur du groupe, en réclamant l'établissement d'un commissaire sur les lieux, obtint le vote d'une adresse à la Convention « pour solliciter une loi qui subvienne aux inconvénients de celle sur les naissances, sépultures et mariages dans les campagnes » ^.

1 Id., titre III, article 2.

2 Ici., litre VI, article 8.

3 Archiv. municip. Di'crels t. 9 : déliboration du 16 novembre 1792.

'• Voici les noms des officiers publics pour la ville, et l'ordre dans lequel ils furent (Mus

l" arrondis.

: Sainl-Ktiounc..

. Ducassé.

arrondis.

; La Daurade. . .

. Delong.

: Saint-.\iif;ustiM.

. Deiihes.

: Saint-Nicolas...

. Fable.

; Le Taur

. lierlraiul.

La Dalbade....

. Marnac.

: Sainl-Sernin.. .

. Teyssenier.

Sainl-E.\upère:.

. ]3oi-des (ils

: Saint-Pierre.. .

. lloques.

: Saint-Micliel.. .

. Targues.

* Archiv. départ. Série L, regist. 741, séance du 19 novembre 1792.

En toute équité nous devons reconnaître qu'au sein même du clergé constitutionnel, quelques ecclésiastiques eurent assez d'indépendance pour oser critiquer publiquement la loi de l'état-civil. Ce .sont : Garrigues, curé de Saint-Nicola« Bores, vicaire épiscopal, et Pons, vicaire de Colomiers *.

Tandis que sur les registres courants, retirés des églises, on dressait les actes de naissances, les prêtres assermentés rédigèrent les actes de baptêmes sur de nouveaux registres qui ont disparu : celui de la Dalbade reste seul. Il est probable que, pareils à ce dernier, ils consistaient en simples cahiers. Malgré cette lacune, eu égard aux habitudes chrétiennes encore persistantes, on peut considérer comme baptisés les enfants dont la déclaration de naissance, du 17 novembre au 31 décembre, fut faite aux officiers publics.

En les additionnant, on obtient, pour l'année 1792, dans les dix paroisses de la ville, le total de i,84i baptêmes, dont 464 d'inconnus :

Saint-Étienne : 389 baptêmes :

305 légitimes, 84 inconnus.

Saint-Sernin : 165 baptêmes :

111 légitimes, 54 inconnus.

La Daurade : 175 baptêmes :

149 légitimes, 26 inconnus.

La Dalbade : 196 baptêmes :

110 légitimes, 86 inconnus.

Le Taur : 64 baptêmes :

54 légitimes, 10 inconnus.

Saint-Pierre : 77 baptêmes :

45 légitimes, 32 inconnus.

Saint-Nicolas : 486 baptêmes :

351 légitimes, 135 inconnus.

Saint-Michel : 119 baptêmes :

103 légitimes, 16 inconnus.

Saint-Augustin : 86 baptêmes :

79 légitimes, 7 inconnus.

Saint-Exupère : 84 baptêmes :

70 légitimes, 14 inconnus.

( 1.377 légitimes.

Total : 1,841 baptêmes ,n, ■

' ( 464 inconnus.

Ces chiffres, très légèrement intérieurs à ceux de 1790, supposeraient l'état stationnaire de l'immoralité, si l'on ignorait les désordres graves qui, par suite de l'application récente de la loi autorisant le divorce -, commençaient à troubler les familles.

Mais, de ce que le total de 1,841 baptêmes, conférés par le clergé constitutionnel, est à peu près égal à celui des années précédentes, sous i administration du clergé légitime, ne semblerait-il pas qu'on eût le droit de conclure que l'immense majorité des Toulousains adhérait au schisme ?

t Archiv. municip. Ciillos, rogist. 2.

î Le 'M aoùl 1792, h', député Auberl Tlubazcl, au bout d'un discours de trois minutes, lit déclarer par l'Assornblée législative (jue b; mariage est un contrat dissoluble. Le 7 septembre, le rapport lut déposé, (îl le 20 septembre la lui lui volt'c (Voir Fonsegrives, Quinzaine d\i 16 juillet 1903, page \M).

Cette conclusion ne s'appuierait que sur des apparences : autre fut la réalité.

Sans doute on pourrait, en 1791 et 92, multiplier les exemples de catholiques convaincus cédant à la force des institutions. Un mois après l'intrusion de Sermet, à Saint-Etienne, Lacroix, vicaire épiscopal, baptisa le cousin d'un futur évoque de Limoges i, un fils de boulangers de la chrétienne famille des Buissas. Le 15 juillet de la même année, au Taur, Alexis BoulTartigues, « tailleur d'habits pour hommes », l'ex-bedeau fidèle à M. Mathieu, laissa baptiser sa fille par Boudon, vicaire jureur.

Conduite surprenante et digne de blâme au premier aspect. Mais, à notre avis, trois motifs suffisent à la justifier.

D'abord, le baptême donné par le clergé constitutionnel était valide. Quoique détachés, par le schisme, du centre commun de toute juridiction, ces ministres tenaient de leur caractère sacerdotal le pouvoir, qu'on ne récuse à personne dans le cas de nécessité, d'infuser la grâce dans l'âme des nouveau-nés pour en faire de vrais chrétiens, par l'accomplissement exact du rite sacramentel.

Ensuite, le souci de ne pas priver les enfants de l'état-civil officiel, dont ce clergé détenait seul les registres légaux, cotés et paraphés par les autorités judiciaires, obligeait les familles à subir les services des assermentés.

Enfin, les mesures vexatoires et violentes prises contre les prêtres fidèles n'entravaient-elles pas la liberté des cultes? Il répugna, dès le début, aux curés et vicaires remplacés, de célébrer les saints mystères, avec les intrus, dans les mêmes églises. Réfugiés dans des chapelles obscures « oi^i les dévotes à trente-six karats et les dévots à l'aristocratie les suivaient en foule » -, défense leur fut intimée, exception faite pour la messe, d'exercer aucune fonction « de leur ancien état ». Même silencieux, ils gênaient encore « à cause de leur ascendant sur les âmes faibles », et durent s'éloigner à quatre lieues de la ville '^.

Plusieurs restèrent, d'autres rentrèrent bientôt. Des procès-verbaux relatent les arrestations nocturnes de prêtres, surpris dans des chambres converties en oratoires, où de courageux toulousains assistaient au sacrifice dominical *.

Conformément au décret de l'Assemblée législative qui condamnait à être déportés les ecclésiastiques rétractaires, l'autorité municipale leur défendit, le 21 juin 1792, de se réunir au delà de cinq, « sous peine d'être arrêtés comme perturbateurs du repos public et conduits dans la maison des ci-devant Cordeliers », en attendant que l'on pourvût à leur déportation.

A leur sujet, des crises désolantes éclataient dans les familles. « Ils ont

1 M. Bernard Buissas, cure du Taur do 1834 à 18U, puis archiprêtre de la mélropolo, fut nommé évoque de Limoges en avril IS't't, et sacré le 4 août dans lu chapelle du petit séminaire d*; TEsquile, par Mgr d'Astros.

2 Journal unimrnel, du 15 juin 1791.

:• Arrêté du 48 août 1791.

'' Procès-verljaux des 5, 12, 14, 22 février, du 29 juillet, du 1.'^ août 1792. (.Vrcliiv. départ., série L, liasse 370.)

trouvé des prosélytes », avouait avec aigreur le Journal universel^, « qui, comme Orgon, sacrifieraient père, mère, frères, amis, parents... » Les consciences s'insurgeaient contre ces attentats à la liberté religieuse.

Mais, sans cesse à la merci des dénonciateurs, les prêtres âgés surtout choisirent l'exil volontaire de préférence à l'embarquement forcé sur les vaisseaux de l'Etat. Avant de se retirer lui même à Palma, capitale des îles Baléares, Mgr de Fontanges confia son diocèse à quatre grandsvicaires 3, dont le premier, Philippe du Bourg, saintement héroïque, organisa dans l'ombre une invincible résistance.

Faut-il s'étonner qu'en ces conjonctures les bons catholiques, malgré leur aversion, aient recouru aux assermentés? Ils devaient, d'ailleurs, craindre des représailles s'ils trahissaient leur mépris pour la constitution civile. A Reims, un orthodoxe avait baptisé deux enfants d'un bourrelier et d'un cardeur de laine : en l'apprenant, la populace furieuse saccagea les habitations des ouvriers, et la municipalité emprisonna le prêtre 3.

Toute naissance, survenant dans un ménage, demeurait rarement ignorée des voisins ; de sorte que, avec le système de la délation officielle, il devenait aisé de savoir si l'on dérobait un nouveau-né au ministère du curé jureur.

Et pourtant, il y eut à Toulouse des pères et des mères assez habiles, courageux et convaincus pour dépister tout espionnage, braver les menaces et s'abstenir de la reconnaissance légale de leurs enfants.

Nous avons découvert, comme preuve de cette admirable conduite, un document précieux -^ : c'est un mince cahier, dont on a malheureusement détaché quelques feuilles, modeste registre où se trouvent dressés, par les soins de M. Bourrée, vicaire remplacé de Saint-Pierre, quatre actes de mariages et trois de baptêmes^. Furent baptisés : le 26 juin 1791, un fils de Jean-Baptiste Martel, cuisinier, de la Dalbade ; le 16 février 1792, une fille de Joseph Ratié, négociant, de la Daurade; le 20 mars 1792, un fils de Jean Dorgueil, orfèvre, de la Dalbade, qui eut comme témoin Gaspard de Laroche-Lambert ^.

D'après ce cahier, l'abbé Bourrée signait « vicaire » pour les habitants de Saint-Pierre, et « prêtre délégué » pour ceux des autres paroisses : le clergé non-contormiste, sans perdre ses titres, jouissait de pouvoirs étendus concédés par l'Ordinaire.

Si la liste complète des baptêmes occultes de 1792 échappe à toute recherche, ne pourrait-on pas approximativement en fixer le nombre à une trentaine? En 1790, le chiffre des naissances s'éleva à 1,877,

1 N" du samedi 11 août 1792.

2 MM. du Bourg à Toulouse, Carrière à Grenade, Saltel à Gardouch, Monljousieu à Muret.

3 Le 5 novembre 1791. (Taine, La Révolution, I, p, 442.) '' Arcliives paroissiales de Sainl-l'ierre.

■'' Les noms de ces trois enfants ne sont pas inscrits sur le Répertoire général des naissances pour l'année 1792. (Arciiiv. département., série E.)

fi Famille originaire du Quercy, dont les preuves nobiliaires écrites remontent à 1413; Adolphe Brémond, Armoriai toulousain.)

el, en 1792, il descendit à 1,841 : la non-inscription, sur les registres publics, d'entants baptisés hors des églises, n'expliquerait-elle pas cette diftérence?

Donc, hors des églises, les prêtres orthodoxes officiaient. S'enveloppant de silence, ils opposaient aux assauts de la Révolution une fermeté licite, résolus à nourrir de leurs dévouements obscurs la vie chrétienne de Toulouse. Et, à mesure que l'arbitraire gouvernemental les excluait du droit commun pour frapper au cœur la religion, on glorifiait davantage l'idée de liberté. De toutes les lèvres officielles tombait fréquemment ce mot sonore.

Le 30 décembre 1792, devant la porte principale du collège de l'Esquile, des mains dénaturées exposèrent une fillette vivante d'environ trois mois. Transportée à l'hôpital Saint-Jacques par ordre de la municipalité, cette petite abandonnée aux origines mystérieuses reçut de l'officier public Bertrand le nom magique de « Liberté » '.

Appellation suggestive !

Gomme cette enfant, la liberté était une inconnue. A sa place, la France révolutionnaire, aveuglée par ses passions, exaltait la tyrannie. Elle ne chantait plus. Sous la crainte vive de menaçants fantômes qui chassent toute gaieté, l'alcoolique entre en fureur et commence à terroriser son entourage par la brutalité sanglante de ses coups.

* Archiv. municip., Regist. du Taur.

Pendant la Terreur (1793-94)

N répandait partout la défiance, à peine se rassurait-on dans l'intérieur des familles. Mais en public surtout les cœurs palpitaient d'inquiétude. A chaque nouvelle qu'on recevait, on composait ses sentiments et son visage pour ne point marquer trop d'abattement dans les revers, trop peu de joie dans le succès... ^ Exemple éminemment déplorable, les membres les plus influents du Sénat se livraient eux-mêmes aux plus basses délations ouvertement ou en secret ; pour des faits vieillis on récents on dénonçait les siens, des amis, des inconnus. Tous se ménageaient une accusation, comme infectés d'une rage épidémique'^. La Terreur était suspendue sur toutes les têtes 3... »

Dans ce sobre tableau des angoisses et des crimes de son temps, Tacilo n'a-t-il pas ébauché les horreurs de 93 et de 94? Cette rage épidémiquu ne correspond-elle pas à la folie alcoolique citée plus haut d'après la comparaison de M. Taine? Folie qui agitait la Convention, Sénat autrement redoutable que celui de Rome, atteignait les patriotes hardis maîtres des communes de France, et se développa d'abord jxcr accès jusqu'en septembre 93, puis d'une wanière effrayante et continue jusqu'au 9 thermidor.

Sous l'obsession du dogme de la souveraineté populaire et d'un orgueil démesuré, les Jacobins, se proclamant seuls indispensables au gouvernement de la nation et s'estimant seuls vertueux, qualifiaient de scélérats leurs adversaires ou leurs rivaux : il fallait donc supprimer roi, nobles, citoyens riches ou tièdes, prêtres; et comme l'Eglise catholique, quoique officiellement détruite, persistait à vivre et leur paraissait, plus que toute autre société, hostile aux principes de régénération du genre humain, l'emploi contre elle de procédés barbares devenait le plus sacré des devoirs.

^ Tacite. Histoires, livre I, art. 8.')... unde plena oninia suspicionuni, etc. * id. Annales, liv. VI, art. 7... quod maxime exitiabile, etc. 3 id. Ibid, liv. III, art. 28... et terror omnibus intentabatur.

Durant la première période de ce sombre quatre-vingt-treize, au sein es alarmes qui paralysaient les volontés craintives et des violences irigées contre la religion, la vie chrétienne ne subit-elle pas à Toulouse n arrêt par l'interruption des baptêmes ? Nullement. Sans doute, des egistres tenus par le clergé constitutionnel, il ne reste que celui de Jaint-Sernin ' et celui de la Dalbade- déjà signalé — du moins ce sont es seuls que nous ayons découverts dans les diverses archives paroissiaes de la ville — mais ils nous permettent de tirer des conclusions énérales.

En tête de celui de Saint-Sernin, on lit cette observation due à la )lume d'Hubert : « Il manque plusieurs notes de batêmes et mariages )arcc que les vicaires 3, épouvantés par les terroristes, n'osaient pas les crire : on leur reprochait qu'ils voulaient tenir registre. » De fait, on ent la peur à travers les lignes de ces brèves relations incomplètes et ans signatures.

Car Toulouse éprouvait, à son tour, les atteintes des folies ambiantes : lie eut sa part de responsabilité dans les événements.

Presque tous ses députés s'assirent aux bancs de la Montagne : l'avocat Mailhe fut le rapporteur impitoyable du procès de Louis XVI; Julien, le pasteur protestant, vota pour la mort, et Drulhe,le curé constitutionnel iu Taur, pour la réclusion^. Son club des Jacobins régentait la masse nonnête et timorée de la population, et stimulait, par une correspondance véhémente, le sans-culottisme de ses représentants. Quand la chute des Girondins '" détermina l'insurrection des provinces contre la Convention, 1 seconda la fermeté des proconsuls Baudot et Chaudron - Rousseau pour étouffer le fédéralisme ^^

On devine son zèle à faire appliquer rigoureusement les lois persécutrices du catholicisme qui ordonnaient à tout citoyen de dénoncer les prêtres réfractaires rentrés en France, punissables de la peine de mort dans les vingt-quatre heures, ou les ecclésiastiques menacés de la déportation en Guyane pour n'avoir pas encore prêté le serment de liberté et d'égalité'. A contre-cœur on se contentait d'emprisonner les sexagénaires et les infirmes.

* Arcllivcs paroissiales de Saint-Sernia.

* Arcli. parois, de la Dalbade.

3 Latapie, ex-carme déchaussé, et Garric, ex-minime.

■'' La Haute-Garonne avait envoyé douze députés à la Convention. La mort du roi fut également votée par Calés, Projean, Delmas, Désacy, Ayral, et la réclusion par Pérès, Estadens, Mazade, Rouzet. — En l'absence de Drulbe, Claude Bonnabel, ex-religieux récollet, vicaire épiscopal fui nommé vicaire régent du Taur. (Arcli. départ., série L, reg. 35. folio ô't.)

5 31 mai 1793.

•* On arrêta, le 29 juin 1793, dix citoyens notables, qui allèrent expier à Paris, sur l'échafaud, le crime d'avoir aimé la liberté et désiré moins de centralisation. Les principaux furent : Dardignac, président de l'administration départementale : Douziecli, général de la Garde Nationale : Arbanère, président du District ; Loubet, directeur de la Monnaie, liarras jeune; Derrey, maire qui avait succédé à Uigaud et qui fut remplace par l'errand.

' Lois du 14 février, 18 mars, 21 avril 1793.

30 fcES BAPTÊMES A TOULOUSE PENDANT LA HÉVOLUTION

Médiocrement rassurés par leur obéissance servile à toutes les lois, les vicaires jureurs de Saint-Sernin appréhendaient donc quelque vague danger auquel ils pensaient se soustraire en évitant d'écrire. Plus régulier se montra le curé de la Dalbade, quoique ses signatures soient évidemment postérieures aux actes eux-mêmes.

Son registre, commencé le 20 novembre 1792, finit le 13 septembre 1793. Du l^"" janvier à cette dernière date, Manaud baptisa 110 enfants. Ce chiffre exprime-t-il la totalité des naissances? Pour éclairer ce point nous avons comparé ce registre à celui de l'état-civil spécial à l'arrondissement de la Dalbade'. L'arrondissement correspondait à la paroisse : il nous a été facile de compter, au cours de cette même période, le nombre des nouveau-nés — 127 — et de confronter minutieusement les noms. A l'exception de 17, tous ceux qu'on présenta à l'officier public turent également présentés au curé jureur.

Résulte-t-il de cette constatation que dix-sept familles d'origine catholique s'opposèrent au baptême de leurs enfants? Nous ne le croyons pas. On doit d'abord éliminer de ces exceptions un nom de forme Israélite, ZachariasRisch^, marchand : depuis le 27 septembre 1791, lesjuifs, assimilés aux Français, jouissaient du droit commun sans privilèges ^. Cette élimination faite, il ne parait pas téméraire d'attribuer aux prêtres insermentés le baptême des seize autres.

M. du Bourg, le courageux vicaire général, avait placé 400* prêtres de sa juridiction dans les différents quartiers de la ville ou les environs ; et à mesure que la terreur éclaircissait les rangs de ces confesseurs de la foi, jetés dans les cachots ou dirigés vers les lieux de déportation, il soufflait dans l'âme de ceux qui restaient une intrépidité inébranlable et une abnégation absolue.

Les caves et les greniers leur servaient d'oratoires : les malades recevaient de leur ministère les secours suprêmes, et plusieurs nouveau-nés leur caractère de chrétien. Nous disons plusieurs et non beaucoup; si la translation des registres de l'état civil entre des mains laïques affranchissait alors les parents de l'obligation stricte de recourir à l'Eglise officielle, toutefois, d'après nos précédentes remarques, la peur de s'exposer et d'exposer les orthodoxes à de sévères châtiments, et la certitude de la validité du sacrement conféré par les schismatiques, motivaient à cet égard la conduite de la majorité des fidèles.

Il y eut donc seize chefs de famille qui dédaignèrent l'intervention de

' Arch. départ., série E, 5i5. Le l^' janvier 1793, les officiers publics inaugurèrent autant (Je registres qu'il y avait de paroisses et inscrivirent en tête de chacun : Arrondissement de Saint-Etienne, de Saint-Sernin, etc.'

' Arch. dép., S. E, 51.5, reg, des naissances, fol. 11.

■''Celte assimilation, repoussée déjà quatorze fois, fut enfin accordée par l'Assemblée Constituante sous la pression de la municipalité de J'aris et sur les instances de Duport, au nom du principe do la liberté des cultes et de la déclaration des droits de l'homme, (Voir l'étude de M. Lucien Brun : De la sUualion légale tin culte israéiUe en France, parue dans les Queutions actuelles du 9 mai 1903).

•'' Abbé Salvan, Histoire de l'Eglise de Toulouse, t. IV, p. 53'J.

Manaud. L'un d'eux porte un nom connu : « Ce jourd'hui, 19 août 1793, (Itn-ant nous, officier public, a comparu Jean-Gervais Ortric, homme de Ini, habitant de Baziège, qui a présenté une fille née le 17, dans la mai- Mjn des citoyennes Galmettes, size rue Ste-Glaire, arrondissement de la Dalbade, de son légitime mariage avec Françoise-Marie Carratié '. »

Or, des deux frères Ortric, vicaires insermentés de Saint-Etienne et natifs de Baziège-, le cadet, Jean-Joseph-Marie, fut l'un des plus vaillants compagnons de M. du Bourg, dont il partageait les travaux et les dangers, tantôt sous un costume grotesque, vendeur de poudre odontalgique, tantôt se déroljant avec lui aux terribles perquisitions des autorités dans leur retraite de la rue St-Bémézy3.

Ce compatriote, qui portait son nom, descendait d'une souche commune et n'était autre que son frère aîné*. N'avait-il pas désiré que son enfant naquit à Toulouse pour éviter les services du peu sympathique Maillau^, curé intrus de sa paroisse, et permettre à son frère de la baptiser dans le voisinage de sa secrète résidence ^ 7 De l'ensemble de ces circonstances on a le droit de le présumer.

Nous jugeons également probable la régénération chrétienne des quinze autres nouveau-nés par les prêtres orthodoxes qui, à la faveur d'un déguisement, remplissaient à domicile leurs périlleuses fonctions.

Des témoignages oraux et quelques attestations écrites de pareilles cérémonies, faites sur divers points de la ville, ont pu être recueillis après la tourmente. Ainsi le P. Joseph, chartreux, dans la maison d'une dame Salbat, près la porte Montoalieu, en janvier 1793, baptisait et mariait ''. En avril et juin, les familles Amiel, Baimont, Bellegarde, Gazagne, de Croix-Daurade, dont le curé constitutionnel Hoquetis^ méritait une médiocre estime, firent baptiser leurs enfants par l'abbé Dampnon, caché rue Montgaillard, et par un prêtre appelé Vespagnol, place « de la Perchepinte »'•'.

Beaucoup d'ecclésiastiques de la région, trop connus dans leurs petites villes pour y vivre en sécurité, se réfugiaient à Toulouse, oii ils exerçaient leur ministère avec l'approbation de M. du Bourg. L'abbé Baulac, curé

1 Arch. dép. S. E, 545, reg. des naissances, fol. 32.

* Marie-Gervais-Joscph Ortric naquit en 1702, et Jean-Josep/t-Marie Ortric, en 1766, de Jean Ortric, coseigneur de Baziège, et de demoiselle Françoise Jambert. Pour qu'on ne les confondît pas, le premier signait Ortric aîné, et le second Ortric cadet. L'aine devait mourir évêque de Pamiers et le cadet curé de la Dalbade.

3 Voir sa lettre écrite après la mort de M. du Bourg (abbé Salvan, t. IV. p. 540).

* Cela ressort de son acte de baptême, 4 juin 1756, et de son acte de mariage, novembre 1792. Nous devons ce renseignement, tiré des archives de Baziège, à une bienveillante communication de M. l'abbé Vielle, curé de cette paroisse.

* En mars 1792, des troubles éclatèrent à l'occasion de son inslallalion. (Arch. départ., S. L, reg. 40, fol. 21.

"La rue Sainte-Claire (actuellement de la Fonderie), est voisine de la rue Sainl-Rémézy. Ce Bom lui venait du couvent de Sainte-Claire, occupé aujourd'hui par l'Institut calholi(iue.

' Archiv. parois, du Taur.

♦• Précédemment bénélicier du chapitre de Mirepoix, et curé de baux.

" Archiv. parois, de Croi.x-Daurade.

de St-Amans, de Moissac, baptisa, le 22 février, une fille Bonnel'ù, de la paroisse citée ci-dessus qu'il nomme, sur la foi de la prononciation languedocienne des assistants, la Cronx Daurade '.

L'acte, dressé sur une feuille volante, très circonstancié dans le développement de ses quinze lignes, dénote chez son auteur une sérénité courageuse qui contraste avec la hâte fébrile des constitutionnels apeurés et la stupeur de certains catholiques, tels que le parrain par procuration, « oncle paternel, de Bruyères, qui n'a osé se présenter ». A la suite de cet acte, conservé dans les archives de Saint-Sernin^ quatre autres de cette période, dont deux sans signatures, sont rédigés sur papier timbré d'après les vieilles formules. Il semblait trop dura d'aucuns d'admettre que l'autorité civile tenait validementles registres officiels, sans espérer, pour un proche avenir, la restitution à l'Eglise de ses droits séculaires. Mais, reconnaissons-le, à ces registres pouvait déjà convenir cet éloge du maire Picot de Lapeyrouse : « Je ne crains pas d'avancer qu'il n'en existe pas dans toute la République qui soient tenus d'une manière plus régulière » ~.

Dans celui du Taur, à la date du 31 août 1793, un détail minime en luimême révèle à nos yeux un trait d'audace.

Depuis quelques semaines, l'infortunée reine de France, transférée du Temple 3 à la Conciergerie, pressentait le sort que lui réservait la haine féroce de ses éhontés accusateurs. Et, tandis que, dans une atmosphère d'hostilité violente, de la tribune de tout club des Jacobins ruisselait l'injure et l'ignoble calomnie à l'adresse de la veuve Gapet, un imprimeur de la rue du Taur, Authenac, sous une forme à la fois discrète et crâne, osa saluer respectueusement le malheur en appelant sa fille Marie- Antoiilette^.

Si lui-même ne paya pas de la vie cette témérité, un ecclésiastique de sa famille devait succomber aux suites de la déportation 5.

De cet acte de courage l'impartiale histoire rapproche l'acte de fermeté d'un schismatique. Au 13 septembre 1793, est clos par cette note de Manaud le registre des baptêmes de la Dalbade : « La suite a été enlevée ou égarée pendant ma réclusion dans la maison des ci-devant Carmélites. » A quelle cause attribuer cette réclusion ?

Les deux nouveaux représentants du peuple en résidence à Toulouse, Paganel et Cassanyès c, esclaves des terroristes, prirent le 15 novembre 1793 l'arrêté suivant :

' Arcli. parois, di; SuiiU-Sornin-

«Archiv. iminicip., reg. dos délilK'riilioiis, 13, fol. 129, si'anco du .') venlôse, an X (23 IVivricr 1803).

« Le 5 août 1793.

^ Arch. dôparl., série E, 559, reg. de naissances du Taur, 1793-9'i-.

'* Prébende de Saint-Sernin, Pierre Aullienac, 55 ans, compris dans la iisie des prêtres déportés, le 22 venlôse, an II (12 mars 179i), fui emprisonné au fort du Hà et à la citadelle de lilaye, renvoyé, el mourut au petit séminaire de Cahors en réclusion on 1795. (Arcli. municip., reg. prêtres drporlrs ; abbé Manseau : les prêtres et les religteiw déportés, 1" vol., lisl(! générale.)

"Pierre Paganel, ancien curé de Noaillac, drpulé du l.ol-et-Garonne à l'Assemblée législative el a la CoincnlioM. — .Iac<iues Cassanyès, député des l'yrénées-Orientales.

« Vu les dénonciations qui nous ont été présentées par le comité de surveillance de la société populaire contre les citoyens Sermet, évêque du département de la Haute-Garonne, Garrigues, curé de Saint-Nicolas, Auriol, curé de Saint-Michel *, Manaud, curé de la Dalbade, Bores ci-devant vicaire épiscopal, Lespinasse, vicaire de Saint-Nicolas et Pons, vicaire de Colomiers :

« Considérant qu'il importe au succès de la Révolution de réprimer tous les hommes qui tentent d'asservir l'opinion publique à leurs préjugés et de dominer par eux sur les consciences et sur la raison même...

« Après avoir accepté la démission qu'a faite entre nos mains le citoyen Sermet de l'évêché du département de la Haute-Garonne,

a Déclarons les citoyens ci-dessus nommés inhabiles à exercer aucune fonction tant civile que religieuse, requérons les administrateurs du district de ne leur délivrer aucun mandat pour être payés en qualité d'évèque, de curé ou de vicaire 2. »

Dans sa dénonciation du 9 novembre, le comité de surveillance avait dit : ({ La voix publique a accusé et condamné depuis longtemps les citoyens Sermet..., Manaud..., Garrigues..., etc.

« Manaud, détenu actuel lement, a fait le plus grand mal à l'esprit public par son silence et son hipocrisie (sic) sur la révolution. Il a fait un acte contrerévolutionnaire en refusant de batiserun en/anf, parce que dans le cortège qui accompagnait cette cérémonie des citoyens étaient couverts du bonnet de la liberté, et qu'il leur en manifesta son improbation formelle, de manière qu'on fut obligé sur son obstination d'aller porter cet enfant dans une autre paroisse pour le faire admettre au nombre des croyants du culte catholique 3... »

Le comité réclamait en outre la punition de Sermet pour avoir été réfractaire a au divorce et au mariage des prêtres » ; les autres s'étaient montrés tédéralistes, et de plus. Garrigues, Bores, Pons avaient prêché contre la loi de l'état civil. Inconduite politique digne des plus inflexibles mesures de rigueur.

La vue du bonnet rouge, dont quelques assistants restaient irrespectueusement coifïés dans l'église, avait offusqué Manaud ; il refusa le baptême, et pour ce louable motif fut donc incarcéré, le vingt-deux octobre : les circonstances prolongèrent la durée de son emprisonnement fixée d'abord à quinze jours.

Ace propos, l'honorable auteur de l'intéressante Histoire de la Dalbade^ se demande pour quelle raison on l'enferma aux Carmélites, puisque l'abbé Salvan ^, sur le vu d'un arrêté de la commune du 29 avril 1793 qui transformait certains monastères en prisons, assigne le couvent de Sainte-Catherine aux ecclésiastiques, celui de la Visitation aux parents des émigrés et des soldats de Dumouriez, et celui des Carmélites aux femmes suspectes.

* Son véritable nom était d'Aurioi : on l'écrivait tantôt Dauriol, tantôt Auriol.

2 Arcli. départ., série L, rcg. 40, arrêtés du directoire du déparlement, fol. 185.

3Arch. mnuicip.. Cultes, reg. II.

*Abbé Julien, Iliatoire de la paroisse de la Dalbade, p. 448.

s Abbé Salvun, t. IV, p. 544.

Sur ce point, les informations de l'abbé Salvan sont incomplètes. Si on écroua à la Visitation ^ les aristocrates de nom, de sentiments et de manières, à Sainte-Catherine 2 les prêtres insermentés sexagénaires ou infirmes, la multiplicité des arrestations obligea d'aiïecter les Carmélites 3 aux hommes et de réserver l'abbaye des chanoinesses de Saint-Sernin* pour les femmes ou filles nobles et les religieuses ■\ « Les fédéralistes, reclus aux Carmélites, dit M. deBouglon», différaient entièrement comme idées de la masse des citoyens reclus à Toulouse. C'étaient des républicains... mais ils réprouvaient avec horreur les violences sanguinaires. »

Avec ces girondins laïques on interna les prêtres jureurs qui adhéraient à leurs principes ou semblaient contester, par un acte quelconque, la légitimité des injonctions arbitraires du pouvoir.

Sur le registre d'écrou' nous avons compté soixante-cinq noms d'ecclésiastiques assermentés de la Haute-Garonne ou des départements voisins : celui de Manaud manque, nous en dirons plus loin la raison. Mus par l'ambition ou cédant à la faiblesse, ils avaient cru sauvegarder leurs intérêts humains en s'inclinant devant les lois qui les détachaient de Rome. Mais le développement du programme jacobin devait logiquement aboutir à des exigences pires : il faisait, pour user d'un mot actuel, du (( chambardement » de la religion chrétienne en France son principal objectif. Pour discréditer le clergé constitutionnel, on le dépouilla de son costume, on le contraignit au mariage, signe authentique d'apostasie, on menaça ceux qui ne perdaient point toute notion de leur dignité sacerdotale, et on encouragea les imposteurs à rentrer dans la vie civile.

En face de ces infamies, dans le cœur de Sermet se ranima le sentiment de ses devoirs essentiels : il n'osa autoriser ni ratifier de scandaleuses unions, et ce probe refus causa son emprisonnement. Mais l'espoir d'adoucir la dureté des représentants du peuple et de prévenir des châtiments possibles lui fit atténuer sa résistance par la démission de son titre épiscopal : ce n'est qu'aux sources de l'orthodoxie que s'alimente la véritable énergie du caractère.

D'ailleurs, il retrouva aux Carmélites des spécimens variés de son clergé, compris dans l'arrêté reproduit plus haut : Bores qui professa la philosophie à l'Université et Dauriol qui professa la rhétorique à l'Esquile, grisés l'un et l'autre par d'utopiques conceptions et devenus bouillants

* Ce couvent était situé dans la rue Périj^ord, vers la place qui porte le nom de la Visi» tilion.

' Dans la rue Lafayette.

^ Le couvent des Carmélites était attenant à celui de la Visitation ; sa chapelle est devenue celle du Grand séminaire. Voir le beau livre : La chapelle du Grand séminaire de Toulouse par un prêtre de Saint-Sulpice.

'' Cette abbaye occupait une partie des terrains sur lesquels s'élève aujourd'hui l'Hôtel des Postes et Tél(''graphes.

■'' Il y eut encore la Conciergerie (nu Capilole) et le Sénéchal pour les prévenus prêts à comparaître devant le tribunal révolulionnaire, et les Hauts-Murats (prison militaire actuelle) pour les détenus malades. Certains suspects inilrmes étaient gardés en réclusion chez eux. — Voir A. Duboul : le Tribunal révolutionnaire de Toidouse, p. 23 et 24 ; et baron de iJouglon : les Reclus de Toulouse sous la Terreur, p. 8.

" Lan. cit., p. 9.

' Arcli. départ., série L, liasse I6I.

fédéralistes * ; Garrigues, qui se démit de ses fonctions et se maria, accusé de fédéralisme ainsi que son premier vicaire, Espinasse, moins antipathique, « d'un caractère froid et très tranquille -. »

Pour l'arrestation de ces deux jureurs, le fédéralisme ne fut qu'un prétexte. Elle était due avant tout aux intrigues du second vicaire, Danezan, dont les passions viles contrariées par le refus de Garrigues, de lui accorder la main de sa sœur, lui inspirèrent le vindicatif désir de se débarrasser de son curé et de son confrère pour réaliser son projet matrimonial et se faire installer dans la cure de Saint-Nicolas. Ses sourdes menées réussirent pleinement 3. Exemple écœurant, et de la dégradation morale vers laquelle entraînaient les écarts du schisme, et du rôle effectif joué dans les arrestations par les haines et les vengeances privées.

Manaud fut correct : son acte de fermeté l'honore. Les circonstances qui l'amenèrent aux Carmélites marquent la nouvelle étape de la Révolution.

Que loin nous sommes de la fusion des trois classes au baptême Mallevigne, en décembre 1789, et de l'accord que, en octobre 1791, manifesta le baptême Lagassat entre « le civisme et la religion », les dirigeants du tiers-état et le clergé constitutionnel.

Maintenant, c'est la démagogie pure qui triomphe. La populace souveraine entend qu'on la respecte ; sa coiffure, le bonnet rouge, a droit d'asile dans les églises : ce serait l'avilir que de l'ôter du chef d'un homme libre devant un être quelconque, qu'il fût Dieu ou l'un de ses ministres. Vraiment, le citoyen curé a de l'audace. La société populaire saura le châtier : juges, officiers municipaux, proconsuls de la victorieuse Montagne, tous, ne plient-ils pas sous ses volontés indiscutables?

En outre, il ressort évidemment de cette scène que, en septembre 1793, on baptisait tous les nouveau-nés, puisque les plus chauds sans-culottes eux-mêmes restaient liés au christianisme par la force d'antiques traditions, et que ceux de la Dalbade n'hésitèrent pas à porter l'enfant dans une autre paroisse « pour le faire admettre au nombre des croyants du culte catholique. » Remarque d'autant plus probante que la fureur jacobine éclatait plus formidable : la grande Terreur commençait.

Au 13 septembre, date à laquelle finit le registre de Manaud, Toulouse venait d'apprendre qu'un sanguinaire régime, officiellement établi*, allait plus tyranniquement encore peser sur la France.

L'omnipotente dictature exercée par le Comité de salut public et le tribunal révolutionnaire de Paris avait paru insuffisante à la Con-

' Dauriol très exalté — il n'avait que 32 ans — fut l'un clos commissaires qui présidèrent le 22 août 1793, à l'arrestation brutale des suspects pour les incarcérer à la Visitation ; ce qui ne l'empêcha pas d'être arrêté à son tour. (Voir Pcscayre : Tableau des prisons de Toulouse, p. 15 et 18).

* Arch. départ., série L, liasse 161, reg. d'écrou. Garrigues avait 41 ans et Espinasse précédemment prêtre habitué de Saint-Miciiel, 46 ans.

3 Avant la Révolution, Danezan était prêtre de chœur de Saint-Sernin. — Larrey, notable et Bezombes, officier municipal, l'installèrent curé de Saint-Nicolas, le 24 novembre 1793. (Arch. municip. reg. des délibérations, V, fol. 45.)

♦ La Terreur fut décrétée le 5 septembre sur la proposition de Barrère.

vention affolée qui , pour lutter contre la coalition des puissances européennes et les soulèvements intérieurs, promulgua une série de lois terrifiantes dont elle punissait de mort les moindres infractions. Elle organisait la levée en masse, imposait l'emprunt d'un milliard sur les riches, fixait un prix maximum pour toutes les marchandises de première nécessité, ordonnait l'arrestation des suspects dépourvus d'un certificat de civisme et confisquait leurs biens ; la guillotine se dressait permanente.

Malgré l'incarcération du curé de laDalbade, ses vicaires continuèrent leurs fonctions. Le 30 octobre, un garçon, Joseph Dufaut, fut baptisé par un obituaire, « Lavau, prêtre qui prit le titre de parrain, la marraine étant seule i. »

On excluait toute solennité des cérémonies sacramentelles qu'on ne se hâtait pas probablement de constater par écrit. Après avoir noté que « la suite a été enlevée ou égarée pendant ma réclusion dans la maison des ci-devant Carmélites », Manaud ajoute : « Elle doit se terminer au i2 mars, époque où l'église a été fermée, puis dévastée. » Il suppose qu'on enregistra fidèlement les baptêmes jusqu'à la fin ; nous nous permettons d'émettre quelques doutes sur cette fidélité.

Car, ainsi que nous le ferons observer au prochain chapitre, Lavau, devenu curé de Lardenne, devait négliger la tenue des registres en un temps de liberté religieuse. Simple auxiliaire du clergé de la Dalbade, montra-t-il plus de sollicitude durant la Terreur? Le second vicaire, le fameux Lacoste, trop ouvert aux idées avancées pour accomplir paisiblement les devoirs de sa charge, se disposait « à renoncer publiquement à ses fonctions à la messe de paroisse -. » Le ci-devant P. Cor, premier vicaire, en face d'un confrère près d'abjurer, éprouvait quelque inquiétude à garder seul l'administration et la responsabilité de la cure.

Si, pour un motif inconnu, on le dénonçait? Ne venait-on pas d'inaugurer une nouvelle série de visites domiciliaires chez le citoyen Former, place de la Bourse, à qui on avait confisqué « 56 pièces de vin de son cru de Lardenne, Bauzelle et Aussonne^», qu'il n'avait ni mises en vente

1 Archiv. paroiss. de la Dalbade, reg. Enquêtes sur quelques baptêmes faits pendant la Révolution. Le 25 août 1831, Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, rendit une ordonnance pour prescrire « la manière de constater les baptêmes non inscrits sur les registres ». Les actes d'enquêtes devaient être transcrits sur des registres particuliers doubles. Ces registres existent à la Dalbade et à Saint-Pierre.

2 Ce qu'il lit le 29 novembre Archiv. rnunicip., reg. Cultes, IV, Tableau des citmjens curé et vicaires aijant desservi la cure de la Dalbade pendant l'année il93. — Après la Terreur, Lacoste entra dans l'enseignement et devint professeur d'histoire naturelle à la Faculté des sciences de Clerniont-Ferrand; il y composa de nombreux ouvrages scientifiques et mourut chanoine honoraire de sa cathédrale, le 18 avril 1826. (Voir Feller, Biographie universelle, t. VII, p. 186,)

3 Le 26 octobre. Archiv. municip,, reg. Conseil général de la Commune, il93, fol. 21. Conformément à la loi, on fil trois parts de ces pièces de vin : la première fut délivrée aux dénonciateurs, la seconde aux indigents de la municipalité et la troisième à la Républif|ue, à la disposition du procureur-syndic du district.

Dans la conilscation des biens des émigrés et des suspects, on n'oubliait pas les caves. Aussi Paganel, à peine arrivé à Toulouse et installé, place Rouaix, dans le confortable hôtel d(!S Cassaigneau de Saint-Félix, en apprenant (jue Toulza, l'administrateur du district, avait sous sa surveiilanctï un dT^pol de bouteilles de vins vieux et rares, lui écrivit le 2."!) octobre pour le prier d(i lui en procurer une provision. Toulza lui en remit 5^.5 bouteilles de il crus di/férents, parmi lesquels : Rourgogne, Chartreuse, Villaudric, Malaga, Canarie,Améri(iue,.Saulerne, Chypre, M(;doc, etc.. Les représentants du peuple pratiquaient à leur façon une démocratique frugalité en un temps de disette. (Archiv. muuicip., reg. Lettres aux administrateurs du district, ITJO-an XII.)

ni déclarées? Sans doute, il ne craignait pas pour sa modeste cave; mais l'exemple de son curé légitimant toute hypothèse, ne pourrait-on pas, s'il relatait, selon l'usage, baptêmes, mariages et décès, l'accuser de violer la loi de l'état-civil?

Sous la crainte d'une pareille accusation, les vicaires de Saint-Sernin cessèrent définitivement d'écrire : « Le 13 novembre 1793 a été baptisé François-Marie, fils de cytoyen (sic) Antoine Lacroix, soldat de la nation 1... » et la suite de la page est restée blanche.

De Paris arrivaient de graves nouvelles. Dans la honteuse séance du 7 novembre, la Convention avait assisté à l'apostasie publique de Gobel, l'évêque constitutionnel de la Seine, et des ecclésiastiques membres de l'assemblée qui, par une impie lâcheté, sacrifièrent « sur l'autel de la Patrie les hochets gothiques de la superstition -. »

Trois jours après, à Notre-Dame, convertie en temple païen, on avait célébré le nouveau culte de la déesse Raison que matérialisait la chair vivante d'une chanteuse de l'Opéra. Les promoteurs de la déchristianisation nationale triomphaient. Sur la proposition de Romme et de Fabre d'Eglantine, ils adoptaient le calendrier républicain pour briser les cadres des coutumes chrétiennes et, par la substitution du décadi au dimanche, des fêtes laïques aux solennités catholiques, des noms de plantes, d'animaux et d'instruments aratoires aux noms des saints, assujettir le peuple à des usages irréligieux 3.

La Société populaire ou club des Jacobins de Toulouse, pour s'associer à cette œuvre de glorification de la nature, députa à la municipalité quelques-uns de ses membres qui, à la séance du 7 frimaire (27 novembre), lui proposèrent les points suivants :

1" Porter à la monnaie les châsses d'or et d'argent et les vases sacrés ;

2° Elever un temple à la Raison et choisir l'église Saint-Etienne, et le préparer pour le 21 frimaire ;

3° Déclarer suspects ceux qui chaumeraient (sic) publiquement le dimanche;

4" Abattre les clochers, les statues et bustes des saints ;

5° Que les croix et enseignes religieuses qui se trouvent sur les routes et les places soient abattues ;

6° Que les prêtres n'enterrent plus en public ;

7° Changer les noms des rues et places qui portent des noms de saints ^.

Et jugeant qu'il importait « de ramener les citoyens aux principes de la raison et de la nature », le conseil de la commune applaudit avec en-

' Archiv. paroiss. de Saint-Sernin.

^ Laloy, président de la Convention {Moniteur du 9 novembre 1793). A cette séance, Grégoire, évéque de Loir-et-Cher, n'apostasia pas; il croyait ne devoir quitter ses fonctions que de la volonté de ses concitoyens.

3 « Le calendrier nouveau fut inventé par Romme pour détruire le dimanche, c'était son but : il me l'a avoué. » Grégoire, Ménicires, t. I, p. 3il. — L'ère nouvelle comptait de la fondation de la Hépubliquo, c'ost-à-dire du 22 septembre 1792: l'an II avait donc commencé le 22 septembre 1793. L'année était partagée en 12 mois égaux de 30 jours chacun, ce qui donnait 360 jours; les 5 qui restaient étaient appelés jours complémentaires ou sans-culottides. Chaque mois était divisé en trois parties de 10 jours ou décades. L'ère républicaine dura jusqu'à l'an XIII (1805).

* Archiv. municip., reg. des délibérations V, fol. 48, séance du 7 frimaire (27 novembre).

thousiasme aux propositions mises sur le bureau '. Les efforts de nos jacobins tendaient donc à débaptiser Toulouse chrétienne.

Dès lors, des commissaires en bonnet rouge conduisirent jusqu'au lieu de l'inhumation les cortèges funèbres, sans refuser aux familles des défunts le droit de les faire auparavant porter à l'église-; on les assista même d'un tambour en deuil et de six fusiliers. Les citoyens Bach et Corail, délégués de la municipalité, firent une perquisition chez les imprimeurs et libraires, saisirent chez les frères Douladoure les exemplaires de deux almanachs de l'ancien régime et intimèrent à tous l'ordre de n'imprimer et vendre que des calendriers républicains ^.

De concert avec la Société populaire, les autorités constituées fixèrent au 30 frimaire (20 décembre) la fête de la Raison, qui donna son nom à la cathédrale et à la place Saint-Etienne. Avec des discours blasphématoires et d'emphatiques hymnes, le programme comprit une cérémonie singulière : Glovis Hugues, le moderne organisateur des baptêmes laïques, n'a pas de titres exclusifs au brevet d'invention. Un patriote mit son enfant nouveau-né « sous les auspices de la Raison, et l'offrit à la liberté, à l'égalité et à la République *. » Au préalable, diverses présentations officielles du jeune citoyen avaient été faites par deux commissaires à la compagnie des sans-culottes et au président du club.

On devine les inquiétudes du clergé métropolitain que l'envahissement sacrilège de la nef reléguait dans un coin de l'édifice. Quelle décadence ! A la place des cent ecclésiastiques qui officiaient ou siégeaient dans le chœur aux jours sereins des splendeurs antérieures à la constitution civile, quatre prêtres assermentés exerçaient craintivement leur ministère. Plusieurs causes avaient fait des vides dans l'entourage de Sermet. Le tableau « des citoyens ayant desservi la cure de Saint-Etienne pendant l'année 1793 » est à ce sujet très suggestif^.

En pri&on

( Sermet, aux Carmélites.

A l'armée : 1

1 Soulié.

( Borès, —

Antichan, curé de Rieumes.

Bonabel^, — Grépiac.

Mariés

Daspre.

Laitu.

Ronvroy, prof. àl'Esquite.

A la campagne

) Lacroix, — Labège.

I Sa urine.

Banse, — Moiitlaiir

En fonctions

\ Bébian,

Laïrle, vicaire à Rieux.

1 Sénac.

Lenormand, retiré à Castres.

( Abadie,ex-sup. du Séminaire

Sous le choc des événements, Je corps des quinze vicaires épiscopaux choisis par l'évèque schismatique s'était démembré. Les uns, effrayés

» Arch. niunicip., reg. des délibérations V, fol. 48, séance du 7 frimaire (27 novembre). \ 2 Ibid., séance du 12 frimaire (2 décembre). >

■' Jitid., séance du 25 frimaire (15 décembre). '• Archiv. départ., série L, reg. 752, séance du 29 frimaire.

^' Archiv. municip., reg. Cultes, IV. Nous avons ajouté le nom de Bores qui manquait sur la liste.

« Bonabel avait quitté la régence du Taur le 81 octobre 1793.

des périls que faisait courir en ville à tout fonctionnaire le conflit menaçant des dissensions politiques, avaient accepté quelques-unes des nombreuses paroisses rurales vacantes. D'autres violaient leurs vœux. Soulié prit rang, non parmi les troupes valeureuses qui se couvraient de gloire sur toutes les frontières du pays, mais dans l'armée révolutionnaire, coupable d'oppression et de pillage à l'intérieure L'héroïsme apostolique ne soulevait pas l'âme de ceux qui restaient : Saurine, le premier vicaire épiscopal, ambitionnait plutôt d'occuper la tribune ou le fauteuil de la présidence au club que de garder son cœur fidèle à des devoirs obscurs et dangereux ^ Ce tableau précise l'anarchique confusion produite dans le clergé constitutionnel par la Terreur 3. Mais, en ce temps où l'Eglise officielle perdait son peu de prestige et où les maîtres du. jour poursuivaient systématiquement la destruction du catholicisme au profit du culte de la nature, la moralité publique progressa-t-elle aussi sensiblement que l'application des principes jacobins?

A défaut des registres de baptêmes, les registres de l'état-civil vont nous fournir un sûr critérium. Ils donnent, pour l'année 1793, dans les dix arrondissements de la ville, un total de io7i naissances, dont 396 d'inconnus^.

Saint-Étienne : 410 naissances 301 légitimes ; 109 inconnus.

Saint-Sernin : 141 naissances :

99 légitimes ; 42 inconnus.

La Daurade : 171 naissances :

144 légitimes ; 27 inconnus.

La Dalbade : 175 naissances :

121 légitimes ; 54 inconnus.

Le Taur : 78 naissances :

71 légitimes ; 7 inconnus.

Saint-Pierre : 83 naissances :

47 légitimes ; 36 inconnus.

Saint-Nicolas : 162 naissances :

114 légitimes ; 58 inconnus.

Saint-Michel : 122 naissances. 95 légitimes ; 27 inconnus.

Saint-Augustin : 133 naissances :

118 légitimes ; 15 inconnus.

Saint-Exupère : 96 naissances :

75 légitimes ; 21 inconnus.

Total : 1,571

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