‹ Les baptêmes à Toulouse pendant la révolutionChapitre 3 sur 13 · légitimes · texte numérisé non relu

légitimes

396 inconnus.

Cette statistique accuse une sérieuse diminution de la natalité : de i84i en 1792, elle est descendue à 1571 en 1793 : la joie déserte les foyers, on interroge anxieusement l'avenir, on tremble. Et pourtant,

1 Après la Terreur, cinq individus mal famés de Verdun-sur-Garonne furent arrêtés, parmi lesquels Soulié, ex-prêtre, ci-devant chef de l'armée révolutionnaire.

' Il devint commissaire des guerres; en l'an V, il était avoué.

3 Cependant, les quinze prêtres jureurs qui, à la fm de 1793, desservaient les paroisses de Saint-Sernin, la Daurade, le Taur, Saint-Michel, Saint-Augustin, Saint-Exupère, sont tous qualifiés de célibataires sur les listes contenues dans le registre cité : Cultes, IV.

^ Arcliiv. départ., série E, r)i5 et suivants. Il n'y a pas de répertoires spéciaux à l'année 1793 dans ces registres qui, commencés le l" janvier 1793, ne s'arrêtent qu'à la fm de l'an II, 21 septembre 1794. Parmi les 396 inconnus, nous avons compris quelques enfants simplement illégitimes.

si l'on compare les chiffres particuliers des deux tableaux, on constate que la plupart, en 1793, sont légèrement supérieurs à ceux de 1792, excepté à Saint-Nicolas qui, au lieu de 480 naissances, en compte seulement 162.

Pour résoudre cette apparente difficulté il faut savoir que, dans les années précédentes, un grand nombre d'enfants dont les mères appartenaient aux diverses paroisses de la ville naissaient à l'hospice et recevaient tous le baptême à Saint-Nicolas, ce qui explique l'importance du chiffre 486 ; mais, depuis qu'en décembre 1792 l'arrêté de Lazare Garnot* avait prononcé la révocation des administrateurs des hôpitaux de Toulouse et le remplacement de leur personnel religieux, les dilapidations et les désordres dont ces paisibles asiles devinrent le théâtre ^ inspirèrent trop de défiance pour en désirer le séjour. Les enfants vinrent donc au monde, presque en totalité, dans leurs arrondissements respectifs; de là, une énorme réduction relevée sur le registre de Saint-Nicolas, et ailleurs, malgré la réelle décroissance de la natalité, un statu quo relatif.

Si la déplorable proportion des inconnus — près d'un quart — ne subit aucune variation notable, la plaie du divorce engendra une dissolution légale qu'accentua la promesse aux filles mères d'une prime d'encouragement '^.

Sur un horizon sinistre s'ouvrit l'année 1794. Le premier jour ne tombant pas un décadi, défense de sortir en habits de fête; on se souhaitait secrètement, en guise de vœux de bonheur, « cette chose paradoxale, extravagante, inouïe, n'être pas décapité, noyé ou mis en pièces *. » A Toulouse, qui cédait aux impulsions de la rage épidéniique comme le reste de la France, une série de monstruosités se préparait.

Quand l'épuration rigoureuse des membres du club et des autorités ^ eut investi d'un discrétionnaire pouvoir un groupe d'intrigants, le Tribunal révolutionnaire de la Haute-Garonne entra en fonctions le 25 nivôse (14 janvier). Hugueny, « qui n'eût pas hésité à poignarder son père ou ses enfants pour se faire une réputation d'inflexibilité dans son parti ^ », en fut le président, et Cappelle — petit Fouquier-Tinville vindicatif et

1 Archiv. départ., série L, reg. 35, Délibérations du Conseil d'administration de la Haute-Garonne, fol. 9. — Carnot était envoyé par la Convention dans les départements des Pyrénées pour surveiller l'Espagne.

2 Archiv. départ., série XS liasse 2, plaintes des administrateurs qui succédèrent, en messidor an III, à ceux qu'on avait élus le 14 décembre 1792; — Archiv. municip., reg. Hôpitaux.

3 Charles d'Héricault, La France révolutionnaire, p. 610.

* Julien de Lagonde, Express du Midi, l»"- janvier 1904. — Le l" janvier 1794, le concierge de la Visitation, Adam Moulis, fit distribuer par sa femme des bouquets aux détenus, pour provoquer leurs libéralités, en les qualifiant ducs, marquis, comtes, barons, etc. (Pescayre, Tableau des prisons de Toulouse, p. 116.)

■• Le 14 nivôse (3 janvier 1794) dans l'église des Augustins.

« D'Aldéguior, Histoire de Toulouse, t. IV, p. 525,

immoral — l'accusateur public i. Le jury comptait douze membres et quatre suppléants; parmi ces derniers se pavanait le cordonnier Lairyassaf, lamulus de la société populaire. A une époque où la compétence et les aptitudes ne créaient que des titres de second ordre aux nominations, son ardent civisme et sa ruse native le haussèrent jusqu'aux sièges de la grand'chambre de l'ancien Parlement. Son instinct pratique, auquel nous initia le baptême de son fils, put se déployer : chaque juré touchant 18 livres par jour, il ne devait manquer aucune des 72 audiences^: juger les gens valait mieux que les chausser.

La guillotine se dressait sur la place de la Liberté, à quelques mètres du Capitole. L'un de ceux que le Tribunal révolutionnaire s'empressa d'y faire monter a déjà paru dans cette étude. Il avait abusé « de la faiblesse du tyran pour puiser à pleines mains dans les coffres de la nation afin d'enrichir sa famille et combler l'abîme de ses dettes » ; il avait de plus « tramé sourdement contre la République 3 », et correspondu avec les émigrés; aussi le 28 nivôse, une sentence capitale livra-t-elle au bourreau Varène le vieux comte Jecm Dubarry^.

Dès lors, les vicaires trembleurs de Saint-Sernin ne durent pas sans saisissement observer, sur la place Saint-Raymond, l'hôtel du guillotiné. Ils exerçaient encore. Au verso de la page où s'arrête leur écriture, Hubert a mentionné de sa main, d'après des notes évidemment incomplètes, quatre baptêmes : un du 24 février, un autre du 4 mars, et deux du 10 mars. Ces actes sommaires sont assez espacés pour faire supposer des lacunes.

Au 24 février, on assiste à la pleine réalisation des vœux déposés par la société populaire sur le bureau de la Commune ; on continue de spolier les églises de l'argenterie, des orgues et des cloches, et d'abattre les signes religieux « dont la vue offense le regard des sans-culottes ». Le couperet national fonctionne à merveille. Il a déjà nivelé douze têtes, entr'autres celles de Jaubert, prêtre insermenté du Roussillon, et Delisle^, curé constitutionnel de Saint-Laurent-sur-Save. Cependant le lendemain, 25 février, il hésite, par deux fois, à parachever son opération égalitaire devant les résistances d'un robuste jeune homme de vingt-trois ans qui lutte contre les bourreaux : Tristan David de Beaudrigue d'Escalonne, accusé d'une démarche imprudente à l'époque du fédéralisme, a surtout le tort d'être le neveu du ci-devant Premier Président et d'un évêque t^,

1 Hugueny était de Beaumont-de-Lomagne et Cappelle du Faget, près ReveL

' A. Duboul, Le Tribunal révolutionnaire de Toulouse, p. 151.

3 Réquisitoire de Cappelle.

< Voir A. Duboul, op. ciL, pp. 33-54; de Casleras, La société toulousaine à la fin du dix-huitil'me siècle, pp. 329-3i2. Jean Dubarry avait soixante et onze ans. Son frère Guillaume, emprisonné comme lui à la Visitation, fut remis en liberté après la Terreur et mourut dans la retraite le 28 novembre 1811. La comtesse du Barry avait été guillotinée à Paris le 8 décembre 1793.

■> Il fut condamné pour avoir rétracté son serment, quoiqu'il eût juré de nouveau.

« Sa mère était sœur de M. de Cainbon, premier président du Parlement de Toulouse, et de Mgr de Cambon, évêque de Mirepoix. — La foule fut si émue par cette exécution que des murmures se firent entendre. Dés le surlendemain, on transportii l'échafaud sur la place Villeneuve ou Porte-Neuve ou de la Révolution.

et le petit-fils du capitoul David de Beaudrigue, l'un des acteurs les plus influents de l'afTaire Calas.

Le 4 mars — jour du mardi-gras — triste carnaval. La population toulousaine n'est pas encore remise de l'émotion causée l'avant-veille par l'exécution d'une noble victime de l'amour maternel, de la chrétienne M"™" de Gassand, coupable d'avoir envoyé des fonds à son fils émigré.

« Le 10 mars (20 ventôse) après raidy, à 3 heures, a été baptisé sous le nom de Pierre-Marie, un fils de François Lambrigot, cordonnier... Dernière fonction... l'église fut fermée... » Malgré l'affirmation d'Hubert, ce ne fut pas la dernière fonction, puisqu'il a écrit sur un autre cahier : (( Le 11 (mars) j'ai marié à l'autel de la paroisse Antoine Galy avec Thérèse Saurat^ » Il voulut dire : dernier baptême. S'il faut en croire l'abbé Salvan, la fermeture définitive de la basilique Saint-Sernin n'eut lieu que le 16 mars 2. Nous avons vu que, le 12, tout office cessa à la Dalbade. Le programme révolutionnaire atteint l'apogée de son développement : l'abolition complète du culte.

On dépouille de toute dénomination religieuse les monuments et les rues, on proscrit les saints. Un objet, pourtant, dont les sans-culottes louent l'inventeur et vénèrent la sainteté, a le don d'émouvoir leur âme. Les administrateurs du bureau des émigrés écrivent aux officiers municipaux de la Commune :

« La sainte Guillotine a frappé la tette du traître Descalonne; nous venons d'être instruits que sa mère renfermée à Saint-Sernin a été le suivre dans l'autre monde. Gomme ce renseignement nous est incertain, veuillez je vous prie nous en donner connaissance desuitte pour pouvoir agir. Salut et fraternité. Laforgue ayné, Périer, Lamarque ^. »

D'une part, la « sainte guillotine » en permanence, de l'autre, les églises fermées et les prêtres traqués : c'est, pour les catholiques, une affreuse perplexité qui durera des mois encore. En déchaînant jusqu'au 9 thermidor sa folie destructive, la Terreur ne pourra interrompre l'invisible circulation de la vie chrétienne à laquelle ne contribuera aucunement le clergé constitutionnel.

Au cours de ce travail, nous avons mis en scène les trois personnages les plus marquants et les plus dignes de ce clergé : Hubert, de Saint- Sernin, Taverne, de la Daurade, et Manaud, de la Dalbade. Durant cette sanglante période, leur rôle se borna à veiller sur leur existence. A la reprise du culte, l'année suivante, dans les courtes notes historiques

^ Archiv. paroiss. de Saint-Sernin. — o II n'officia jamais qu'à l'autol de la paroisse (Sacn'î-Cœur) et n'osa même pas faire officier Sermct au grand autel. C'est sur un autel élevé devant la porte du chœur que l'évéque intrus a toujours dit la nnesse. » Abbé Redon, archiviste de Saiiil-Scrnin. (Setnainc catholique du li août t898.)

* Abbé Salvan, t IV, p. 5.">9.

3 Lettre du 25 ventôse an II (15 mars 1794). Archiv. municip., reg. Lettres aux administrateurs du district, dlOO-an XIL — M'"" d'Escalonne était enfermée dans Tancien couvent des chanoinesses de Saint-Sernin.

dont ils feront précéder leurs nouveaux registres, ils ne mentionneront à leur actif, depuis la fermeture des églises, aucune fonction du ministère pastoral. S'il eût administré quelque sacrement, Hubert surtout, si constant dans son habitude de tout consigner, n'aurait eu garde de le passer sous silence. Or, il se contente d'indiquer le lieu où il s'enferma prudemment : « maison n" 477, rue d'Emharthe i. »

Les représentants du peuple, Paganel et Dartigoeyte, ayant rendu de sévères arrêtés contre les nobles, on dénonça Taverne, dont le père, avocat distingué de Toulouse, avait acquis, par sa qualité de capitoul, un titre de noblesse 2. La délation ne pourvoyait-elle pas les prisons de suspects et l'échafaud de reclus? Affolé, le ci-devant curé de la Daurade écrivit à tous les pouvoirs constitués de la Commune et du district, au comité de surveillance et au comité révolutionnaire, une lettre qui trahit la peur à chaque ligne, exposant les états de son passé républicain, protestant que « la soumission aux lois a été sa boussole », qu'il n'épargna rien pour le triomphe de la Montagne, qu'il ne mérite pas « le châtiment réservé au crime », que « sa conduite, ses principes reconnus et ses liaisons avec les patriotes » le défendent et le consolent. Successivement, les diverses autorités « ayant la connaissance intime de sa vie politique « délibérèrent de le laisser en liberté 3. Il respira.

Manaud souffrait de sa détention prolongée aux Carmélites; il sollicita son élargissement. Dans sa réponse, le comité de sûreté générale donna un avis favorable, vu que le pétitionnaire « est d'un caractère fort tranquille », qu'il aima toujours la Révolution et qu' « il se trouve dans le tableau des prêtres qui ont abdiqué ». Dartigoeyte autorisa sa relaxation le 12 prairial an II (31 mai 1794)*. Le ci-devant curé de la Dalbade devait toutefois « comme font ses confraires a/sicy se présenter tous les deux jours à la municipalité pour certifier sa résidence. Il n'est donc pas surprenant que dans le « tableau des reclus des Carmélites » qui existe aux archives '", composé plusieurs mois après la mise en liberté de Manaud, son nom soit omis : ce qui explique également que M. de Bouglon lui-même ne l'ait pas cité.

A l'exemple de ces trois schismatiques épouvantés, les prêtres jureurs, dont la plupart avaient abjuré *■', ne conféraient plus le baptême : quelques-uns s'étaient retirés dans leurs familles, les autres acceptaient ou recherchaient pour vivre un emploi dans les administrations civiles, la

1 Arcli. parois, de Saint-Sernin, reg. de 1795.

' Biographie toulousaine, t. II, p. 423. Jérôme Taverne, capitoul en 1760, était de plus maioteneur des Jeux-Floraux.

3 Germinal (avril 1794). Archiv. municip. refç. : Exécution de la loi contre les suspects.

* Arch. dép., série L, liasse 161 : Etat des reclus mis en liberté.

•'■ Arch. dép., série L, liasse 161. — Les tableaux des reclus des autres prisons sont datés du commencement de vendémiaire, an III (fin septembre 179i). — On trouve aux arciiiv. municip. reg. : Exécution delà loi contre les suspects, une lislo partielle des détenus des Carmélites, sur laquelle parait le nom de Manaud.

" Voici pour quatre des sept districts du département dt- la Haute-Garonne, le nombre des ecclésiastiques qui avaient « abdiqué leur état et fonction » : Yillefranche, 19, dont 1 marié ; Muret, 29, aucun marié ; Rieux, 58, aucun marié ; Beau mont-Grenade, 49, dont 9 mariés (arch. dép., série V, liasse 23).

médecine, l'armée ou l'agriculture. Encore devaient-ils se défier de leur entourage. Ne vit-on pas François Astrié, le ci-devant vicaire de Sainl- Augustin, signalé au chapitre précédent, conduit à la barre du terrible tribunal et guillotiné pour avoir tenu, dans les bureaux du district de Villefranche, un propos téméraire sur le cynique et féroce Dartigocyte^'.'

On pourchassait sans merci les ecclésiastiques orthodoxes, on confisquait les biens des infirmes internés, on condamnait à mort tout receleur des prêtres et ses domestiques 2. Fidèles jusqu'au bout, ceux qui ne quittèrent pas le sol de Toulouse se dévouaient en secret, sous l'inspiration de l'infatigable M. du Bourg, et d'héroïques chrétiens bravaient l'échafaud pour les dérober aux espions.

Nous ne possédons de cette époque qu'un acte de baptême; sa teneur mérite une intégrale reproduction :

« Lan mil sept cent quatre-vingt-quatorze et le vingt-cinq du mois de mars, est née Antoinette-Françoise-Marie, fille légitime de Monsieur Jean-Marie-Anne Berdolle et de dame Jeanne-Marie-Louise de PuUignieu, mariés, habitants de la parroisse de Saint-Estienne, a été baptisée ce môme jour par nous, prêtre délégué. Ont été parrain, le sieur Dominique-Antoinne de PuUignieu, premier président de la Cour des aides de Montauban ; marraine, demoiselle Jeanne-Françoise de PuUignieu, touts deux habitants de la susditte parroisse, qui ont signé avec nous, de même que lo père et la mère : PuUignieu, parrain; PuUignieu. marraine: Berdolle, née Fullignieu, mère; Berdolle, père ^. »

Si cet acte, rédigé sur papier timbré, ne précisait la date, ne semblerait-il pas appartenir à quelque année tranquille de l'ancien régime, par l'emploi de la particule et des titres de « monsieur, dame, demoiselle, premier président de la Cour des aides »? Cette calme et minutieuss rédaction contraste avec les brèves notes des citoyens Hubert et Manaud; mais le défaut de signature du prêtre insermenté nous reporte en pleine Terreur. L'écriture de cet acte, qui se retrouve plus de soixante fois dans la suite des archives de la basilique, attribue l'administration des sacrements à « nous vicaire... dans notre paroisse de Saint-Sernin... ». ou à « nous prêtre délégué », quand il s'agit d'habitants de paroisses étrangères. On peut établir l'identité de ce personnage et l'appeler, sans erreur, Hippolyte Dirai, l'unique vicaire de Saint-Sernin, au moment de l'intrusion du nouveau clergé; des témoignages relevés sur un registre des délibérations municipales * attestent qu'il eut, à l'exemple de nombreux

1 Député des Landes. Dartigoeyte fut l'un des convontionnels les plus passionnés. A Auch, on germinal, ayant couru le risque d'être atteint par un morceau de tuile, il fit arrêter cinquante personnes, dont dix furent décapitées. — L'exécution d'Astrié eut lieu le 2 fioréal (21 avril 1794).

î Lois du 1.") février, 12 mars, 11 avril 1794.— Le 20 et 22 ventôse (10 et 12 mars), on fit partir pour la déporlalion 112 prêtres, tirés des prisons de Sainte-Catherine qui en renfermèrent encore plus de 100 au nombre desquels M. Monjousieu, l'un des vicaires-généraux de Mgr de l'ontunges (arch. municip., reg. : Prêtres déportés.

3 Archiv. parois, do Saint-Sernin.

'' Archiv. municip., reg. 7, 13 thermidor, an 111,

confrères, le courage de résider constamment à Toulouse durant la Révolution. Remarquons, toutefois, que cette écriture n'est pas de lui, mais probablement de quelque sacristain fidèle dont, par prudence plutôt que par oubli, croyons-nous, il ne signait pas les actes.

Au moyen de ces éléments, il nous est facile de reconstituer cette scène d'une dramatique simplicité. Le 25 mars — fête de l'Annonciation — dédié à la Poule dans le calendrier républicain, l'abbé Dirat, méconnaissable sous son déguisement, gagne avec son compagnon le domicile des époux Rerdolle, rue « Payras » i, et dans la chambre où l'enfant vient de naître, en présence de la mère qui signera d'une main ferme, il la baptise, entouré des seuls membres de la famille pour écarter toute menace de délation. Sur la place Villeneuve, la guillotine est encore rouge du sang de François Lascombes, jeune sous-lieutenant de 19 ans, décapité la veille.

Il célèbre un mariage le 22 avril -, le jour même oi^i le tribunal révolutionnaire de Toulouse cesse de prononcer d'iniques jugements : un décret de la Convention 3 l'a supprimé, sans détruire ni la Terreur, ni l'échafaud.

Le clergé schismatique étant rentré dans la vie civile et le recours au clergé orthodoxe rendu malaisé par l'inexorable application des lois, de pieux laïques* et surtout les sages-femmes ondoyaient à domicile. Conscientes de leur responsabilité, ces sages-femmes ne se souvenaient-elles pas des retraites où, en leur apprenant leurs devoirs religieux et professionnels, on les instruisait « de la manière d'administrer le baptême et des cas auxquels il leur est permis de l'administrer ^ » ?

A maintes reprises, les registres de la Daurade et de Saint-Pierre notent, en 1795 et 1796, qu'on a suppléé les cérémonies du baptême à des enfants ondoyés eu 1794. Le registre de Saint-Sernin, de la même époque,

1 La rue est indiquée à l'état-civil, [reg. des naissances, 1793-94, fol. 57, arrondissement de Saint-Augustin (archiv. dép., série E, 548). Les orthodoxes ne reconnaissaient pas la légitimité des nouvelles circonscriptions paroissiales : puisque, avant la constitution civile, la rue Peyras dépendait de la cathédrale, les époux Berdolle sont déclarés habitants de Saint-Etienne.

* Archiv. paroissiales de Saint-Sernin.

3 Par ce décret, le tribunal révolutionnaire de Paris pourrait seul connaître, à l'avenii', de tous les crimes et délits de conspiration. — Du 25 nivôse au 3 floréal, an II (14 janvier-22 avril 1794) le tribunal révolutionnaire de Toulouse tint 72 audiences et connut do 79 causes ; 95 accusés comparurent, 31 furent décapités dont 4 nobles et 5 prêtres : la classe ouvrière fut la plus atteinte. Voici les noms des cinq prêtres : Jaubcrt, Delislc, Astrié, déjà nommés, Alaux, ex-curé de Sainte-Radej^^onde, et Gros, ex-curé de Sainl-Sever (Landes); Délier, curé de Montgaillard, et Delbouis, curé do Villomur, furent condamnée à la déportation. Tous ces prêtres, excepté .lauborl, avaient prêté serment. (Voir A. Duboul, op. cit., p. 150). — Le tribunal criminel de la Haute-Garonne, auquel le tribunal révolutionnaire s'était substitué, condamna à mort le P. Hazera, religieux do la Merci, Victor Brandouin et Gabriel Latour de Noé, prêtres insermentés.

* Abbé Julien, Histoire de la Dalhade, p. 450.

!• Acten du synode tenu à Toxdonse au mois de novembre ilS"?, fol. 128. — A la deuxième séance du 8 novembre, rarchevêquo de Toulouse, Loménio de Hrienne, proposa une fondation, d(''jà existante dans le diocèse do Castres : celle dune école pour mieux former et instruire les sages-femmes. L'Etat laissait ce soin à l'Egiiso.

est plus explicite ^ : « Ondoyée par la citoyenne Martres, sagc-i'emme, à cause de la persécution... <«»); ondoyé par la sage-femme à cause de la fermeture des églises... (^); né pendant la cessation du culte et ondoyé alors par la veuve Martres, sage-femme jurée... (c); ondoyé pendant que la persécution tenait les églises fermées... «^), etc. »

Néanmoins les preuves matérielles manquent pour affirmer que tous les nouveau-nés, durant la grande Terreur, reçurent le baptême. Est-il possible de fixer le chiffre approximatif des abstentions?

Un aperçu, même rapide, sur les noms et prénoms profanes donnés aux enfants, au jour de la déclaration de leur naissance, nous fournira une réponse. Evidemment, il plaisait aux purs jacobins d'étaler, en cette occasion, leur mépris du fanatisme ; en sorte que l'usage numériquement constaté de ces noms aide à découvrir le degré qu'atteignit, à Toulouse, la fièvre révolutionnaire,

L'Eglise, désireuse d'offrir aux chrétiens de célestes protecteurs et des modèles de vie, n'ordonne pas mais conseille d'imposer, au baptême, des noms de saints. Le Rituel romain, en vigueur depuis Paul V, formule ce conseil et prohibe les noms impies, obscènes, fabuleux ou ridicules 2, Si la France, par un traditionnel esprit de foi, déféra pendant des siècles aux vœux et aux interdictions de l'Eglise, la Révolution, qui osait tout, ne pouvait respecter cette coutume.

L'année 1792 vit se propager la vogue des appellations nouvelles dues à l'influence des Girondins; le 25 mars, Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, baptisa un petit Pétion-National-Pique ; le 26 décembre, la Commune de Paris dénonça un vicaire de Notre-Dame pour son refus de nommer le fils d'un sans-culotte Alexandre-Pont-Neuf ^ . Sous le régime de la Terreur, on multiplia ces dénominations fantaisistes empreintes de l'esprit du Catéchisme républicain. La cessation du culte laissait vide l'âme du peuple : les Jacobins crurent satisfaire le besoin de religion par une contrefaçon inepte de nos prières et de nos offices ; ils eurent leur catéchisme où la doctrine de nos sacrements était quelque peu altérée. Exemple :

Demande. — Qu'est-ce que le Baptême?

Réponse. — C'est la régénération des Français, commencée le 14 juillet 1789 et bientôt appuyée par toute la nation française *.

* Arch. parois, de Saint-Sernin., reg. de 1795-96-97. — a) Baptême Faillet, du 25 mai 1795; h) baptême Calala, du 21 juillet 1795; c) baptême Aragon, du 29 novembre 1795; d] baptême Gasc, du 18 juillet 1796. — Les citoyennes Martres et Martres fille demeuraient l'une, rue du Peyrou, l'autre, rue des Chartreux [Alnianach liisiorujue du Languedoc, i-j88, p. 283.)

' iJref de l'aul V, du 17 juin 1614 : a Curet (saccrdos) ne obscœna, aut ridicula, vel inaniuni deornni, vel impiorum elhnieonmi homimtm noniina iniponantur, sed potins, qualenus jieri polest, sancloruni quorum exemplis fidèles nd pie l'ivemluni excitentur el palrociniis jtydleganltir.» Voir abbé DufTaut : liei'herchcs historiques sur les prénoms en Languedoc, pp. 15, 20. Extrait des Annales du Midi, 1900.

3 Edmond Biré : Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur, pp. 66, 67, Quinzaine du i" novembre 1896.

* Catéchisme républicain, suivi de maximes de morale républicaine, par le citoyen

Cependant Toulouse parut lente à s'enthousiasmer pour la mode des noms profanes, dont les registres ne signalent le premier qu'au 18 décembre 1792 : Sernln-Brutus. i. Au matin de ce jour, on trouva exposé sur une chaise, dans l'église Saint-Sernin, un enfant qui portait épingle à ses langes un morceau de papier avec ces mots : « Il n'est pas baptisé. » Un vicaire le baptisa sous le nom de Sernin, et l'officier public Bordes, en vertu de la loi du 20 septembre précédent ^, l'appela Brutus. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, une fillette abandonnée devant la porte de l'Esquile, le 30 décembre, reçut, de même, le nom de Liberté.

Ces deux cas exceptés, ce n'est qu'en septembre 1793 que cet usage s'introduit : il progresse de concert avec l'application du calendrier républicain et la guerre au culte, et — pour l'unité de cet aperçu, nous nous permettons de déborder le présent chapitre — il décline après Thermidor pour disparaître en 1795, à la réouverture des églises.

Au cours de ces quatre années (1792-93-94-95), nous avons compté sur les registres des dix arrondissements 201 enfants ^ dotés de 216 noms profanes^ chiffres relativement minimes comparés à celui des naissances, 7,000 environ. La mise en lumière des éléments de cette mode nous manifestera un aspect local de la mentalité nouvelle qu'ont créée à la nation les philosophes et les jacobins, et nous fera mieux saisir la justesse de cette parole de Rivarol : « Le peuple français avait trop d'esprit, il va se retremper dans sa bêtise *. »

Sous l'empire d'un engouement niais pour les mœurs païennes et les institutions de Rome, d'Athènes et de Sparte, le fondateur de la République romaine, type idéal des ennemis des rois, exerce sur le pays des attraits délirants : aussi, même à Toulouse, Brutus est 39 fois patron : il a comme cortège 3 César, 2 Caton, 2 Scévola, 1 Catilina, Cassius, Mutins, Junius, Annibal, Socrate, Aristide, Alexandre-le-Grand, et deux déesses, Minerve et Bellone, celle-ci, qu'on invoque dans les combats, choisie par « Requin, adjudant général des armées de la République » 5.

A ces personnages antiques on associe, dans une commune vénération, des contemporains de marque, héritiers de leurs principes ; au-dessus de tous, à l'égal de la Divinité, la faveur nationale exalte un monomane du meurtre ignoblement laid, pourri et puant, lâche et fanfaron, le dégoût

Poitevin, cité par E. Biré, ïhid, p. 390, Quinzaine du !«'• octobre 1896. — Le 23 messidor, an II, Gronssac, maire de Toulouse, envoya au comité d'instruction de la Société populaire un écrit intitulé : Catéchisme républicain, dont on lui demandait d'autoriser l'impression (arch. municip., reg. : Correspondance du maire, il9't-90.) ^ Arcli. municip., reg. : Baptêmes, mariages, décès de Saint-Sernin^ i'702,iol. 49.

2 Titre III, art. XI (en cas d'exposition) l'officier public donnera un nom à l'enfant (archiv. dép., série L, liasse 6.)

3 Voici par arrondissement, les chiffres particuliers :

Saint-Pierre 14

Saint-Nicolas 33

Saint-Michel 16

Saint-Augustin 14

Saint-Exupère 10

'' Voir Arsène Houssayc : Natre-'Dame de Thermidor, p. 26.

s Archiv. dép., série E, 549, arrondissement de Saint-Eliennc, rog. des naissances, 4 ventôse, an H.

Saint-Etienne 49

Saint-Sernin 13

La Daurade 25

La Dalbade 15

Le Taur 12

du genre humain, le médecin Marat. Depuis qu'il a succombé sous le poignard de Charlotte Gordayi, on lui dédie des églises à Paris, on adore son cœur placé sur un autel au club des Gordeliers : « 0 cœur sacré de Marat ! priez pour nous, car Jésus de Nazareth ne fut qu'un prophète, et vous êtes un Dieu... Mon Dieu Marat, qui êtes mort pour nous et qui reviendrez juger les aristocrates, ayez pitié de nous...- ».

A Toulouse, au Temple de la Raison, on inaugure son buste, et le comédien Desbarreaux, l'un des meneurs du club, fait accepter avec enthousiasme l'offre d'un tableau de Marat, peint par le citoyen Roques =*. . . On lui chante des hymnes :

Au ciel, malgré l'usage antique, Mon fils ne doit pas son patron, Et dans un baptême civique De Marat il reçut le nom.

Mon fils saura Mériter ce bienfait insigne :

Il sentira Ce que prescrit un nom si beau, S'il ne doit pas en être digne, Que la mort le frappe au berceau ! *

Les officiers publics inscrivent '29 fois le « nom si beau » de Marat. Cet astre a des satellites : 6 Le Pelletier^, 5 Rousseau, 2 Franklin, 1 Voltaire, Barras, Koskmsco, 2 Républicain, 6 Montagnard.

Entre les anciens et les modernes, un personnage des temps mérovingiens gagne quelques partisans : Dagohert a 4 filleuls. Contre « ce bon roi « des Francs, la haine stupide renonce à lancer l'excommunication laïque, parce qu'il mettait « ses culottes à l'envers », dit la chanson ; même sous le règne de la guillotine, la gaieté populaire revendique ses droits. Deux de ces quatre filleuls ont pour pères des hommes que leur profession familiarise avec les idées de costume : « Mathieu, fripier, place Calas, ci-devant Georges y>^' ; <« Richard, tailleur d'habits, de la Daurade » \ Un Jean sanculotte^, une Culotide et une Culotine forment à Dagohert une modeste cour.

Le calendrier républicain inspire aussi des admirations : 39 enfants

1 Lo 13 juillet 1793.

' Charles d'HéricauU : La France Révolutionnaire, pp. 311, 285.

3 Archiv. dép., série L, reg. 752, séance du 16 prairial, an II.

'' Voir E. Biré, op. cit., p. 68, Quinzaine du i" novembre 1896.

■"' Le î'ellelier de Saint-Fargeau, assassiné le 20 janvier 1793. Sa mort est le sujet d'unô êptire de la décade de thermidor, dans Les épîlres et évangiles du républicain, par le citoyen Henriquez.

" Lisez Saint-Georges. Arch. dép., série E, 549, arrondissement de Saint-Etienne, reg. des naissances, 11 pluviôse, an III.

■? Arch. dép., série E, 546, arrondissement de la Daurade, reg. des naissances, 29 messidor, an II.

8 Dans son rapport sur la confection du calendrier républicain, Fabre d'Eglantine explique ainsi le mot sans-culotte : « ... l'histoire nous apprend qu'une partie de la Gaule, dite ensuite Lyonnaise (la patrie des Lyonnais) était appelée la Gaule culottée, Gallia hraccata : par conséquent le reste de la Gaule jusqu'aux bords du Rhin était la Gaule non culottée : nos pères dès lors, éj:aient des sans-culottes... » Moniteur du 18 décembre 1793.

prennent le nom du mois, et 6 le nom du jour qui les voit naître : Primidi, Quintidi, Sixtidi, Septidi, Nonidi, Décadi. Les mois préférés sont ceux du printemps et de l'été : 8 Germinal, 8 Floréal, 5 Prairial, 9 Messidor, S Thermidor et un seul Frimaire. Si ce choix paraît provenir du goût des Toulousains pour les appellations poétiques, il se justifie surtout par la recrudescence de Terreur qui, de Germinal à Thermidor, opprime la nation.

On dédaigne les animaux : 2 Colombe seulement. Les choses, plantes, fleurs ou fruits comptent 9 unités : Platane, Armoise, Sarrazin, Amarante, Pavot, Iris, Noisette, Pomme, Miette. On emprunte à la philosophie quelques mots de son vocabulaire : 1 Génie, Vertu, Energie, 4 Égalité, §9 Liberté ; plus le despotisme enchaîne, plus on affiche une liberté menteuse : liberté de la prison, égalité de l'échafaud, fraternité d'Abel et de Gain, telle est la vraie formule. Nous devons clore la liste par cinq noms disparates : Hospice, Libéral, Agricole, Bonne Nouvelle et Défenseur de la Patrie !

Cette énumération un peu sèche n'accuse, à Toulouse, qu'un médiocre engouement pour cet usage dont la surexcitation cérébrale des uns et la peur des autres entretiennent la précaire existence.

Quelques observations particulières vont préciser l'influence du milieu. L'administration des hôpitaux militaires fournit trois noms profanes, le personnel des théâtres, quatre ; la garde soldée de la commune, quatre. L'arrondissement de St-Sernin est riche de 8 Brutus^. A Saint-Nicolas, on adjuge des patrons bizarres à 14 inconnus dont 8 ont vu le jour aux hospices d'Humanité (Hôtel-Dieu), et de Bienfaisance (la Grave). A Saint- Pierre, 3 « allumeurs de réverbères » appellent leurs fils Brutus 2. La Dalbade se glorifie du sans-culottisme de 4 cordonniers, pères de deux Marat, d'un Brutus et d'une Pomme : l'un deux, le citoyen Roux, a eu son heure de célébrité. Un jour de messidor, il monte la garde, fidèle au dernier des s-x commandements de la Liberté :

Toujours tes gardes tu monteras Par toi-même exactement.

Il apprend que son père agonise à l'hôpital : muni d'une permission, il vole dans ses bras, le voit expirer, et, refoulant sa douleur, va stoïquement reprendre son service. La société populaire

« pénétrée d'admiration pour ce trait de patriotisme et de dévouement vraiment sublime, délibère qu'il sera transmis à la Convention, que la lettre qui le rapporte sera insérée au Journal Révolutionnaire, lue demain au Temple de la Raison, et en arrête la mention civique » s.

De cet aperçu tirons les conclusions qui conviennent à l'objet de celle étude. Sur 7,000 naissances environ, on compte 201 enfants, dont 54 inconnus, gratifiés de noms ou prénoms laïques; il n'y eut donc que

' Arcli. (It'-p., sôric E, 558, reg. des naissnncps. * Arcliiv. (I(''p.,s(''rit.' E, roj^. .').")(), refj;. dis nuissiincos.

3 lliiil. I-, rcy. "r2. srimcc du -ii) iiicssiilor. ;m II (ITjiillIcl l7i)S)

147 chefs de famille, dans l'espace de quatre ans, assez imbus d'idées jacobines pour vouer leur progéniture à quelque vocable païen. Mais il serait téméraire d'affirmer qu'on priva de baptême tons ces enfants. De ces 201, 136 portèrent à la fois des prénoms chrétiens et profanes : Guillaume-Marat, Jeanne-Françoise Culotine, etc. Cette adjonction d'un patron vulgaire au patron religieux ne prouverait-elle pas que ces 136 familles, désireuses, par crainte, d'affecter un salutaire civisme, faisaient cependant ondoyer leurs enfants en secret? Deux exemples, choisis entre plusieurs, autorisent une réponse catégorique.

Le le'" prairial, an II (20 mai 1794), le cordonnier Labatut, du Taur, présentait à l'officier public son fils nouveau-né, qu'il nommait Pierre- Brutus ^. Or, dans un registre de Saint-Sernin, nous lisons ces lignes d'Hubert :

« ... Pierre^ fils d'Antoine Lahatut, âgé d'environ 40 mois, ondoyé pendant la fermeture des églises, a reçu les cérémonies du baptême le le"" octobre 1797... '^ »

Le 17 messidor, an II (5 juillet 1794i, on déclara la naissance de Jacquette-Liberté, fille de Colomb, fabricant de lin 3. Or,

« Jacquette, fille d'Henry Colomb et de Gabrielle Hue, mariés, de cette paroisse, ondoyé pendant la persécution, a recules cérémonies du baptême le 21 août 1796... ^ »

Mais l'exclusion de tout nom de saint de 65 actes de naissance correspondra peut-être à la volonté ferme, chez de purs sans-culottes, de refusera leurs enfants le titre suranné de chrétien? Chez quelques-uns, nous le concédons, chez tous, ce serait une assertion gratuite.

Un boulanger de la rue Pargaminières, Deldebat, fait inscrire son fils à la Commune sous le prénom de Brutus tout court, le 4 vendémiaire, an IV (25 septembre 1795) '=. En ce temps-là, on a rouvert les églises, le culte a repris son empire ; assurément ce père est un impie, un terroriste impénitent ! Or,

« L'an 1795 et le 25 septembre, a été baptisé, par nous prêtre délégué soussigné, Paul..., né le 24 septembre, fils de Jean Deldebat, boulanger, et de Marie Gras, ledit père présent, requis de signer, a dit ne savoir...^ »

Pendant la grande Terreur, la bêtise et l'effroi jouaient leur rôle au dehors ; mais il est vraisemblable que, dans l'intimité du foyer, la plupart des Jacobins se dépouillaient de leur masque et laissaient clandestinement ondoyer leurs enfants. Leur conduite à l'égard de Robespierre donne la mesure de leurs convictions.

Le Conseil Général de la Commune, si enthousiaste naguère, du moins

* Archiv. dép., série E, 559, reg. des naissances 1793-94.

* Arcliiv. parois, de Saint-Sernin. n-g. des baptêmes i79rj-96-97, foi. 56.

3 Arch. dép., série I"., 558, airondi.s.sement de Saint-Sernin, reg. des naissances 1793-9i. *Arcliiv. parois, de Sainl-Sernin, Ibkl., fol. 28.

^ Arcli. dép , série K, .557, arrondissement de Sainl-Pirrro, rog. des nai.ssances, an IV. •^ Arcli. parois, de Saint-Pierre, reg. des baptêmes 1795, fol. 30.

officiellement, pour le culte de la Raison, écrit au dictateur, le 14 prairial (2 juin) :

« C'est sans doute à l'Être Immortel dont tu proclames l'existence et qui semble s'occuper spécialement de nos destinées, que la France doit le bonheur de t'avoir encore pour son représentant. Reçois nos félicitations bien sincères... Tu as dit dans un de tes discours que tu as assez vécu; oui, sans doute, pour aspirer aux honneurs du Panthéon; mais il manque à ta gloire d'avoir vu l'Europe délivrée du règne des tirans...* »

Et le 18 thermidor (5 août), à la nouvelle des tragiques événements du 9, ce même Conseil adresse cette missive à la Convention :

« Les vrais montagnards de Toulouse supportaient depuis longtemps avec peine le terrible ascendant qu'un seul homme avait usurpé jusqu'au sein de la Convention Nationale. Croyait-il s'élever tranquillement sur les débris du trône des Tirans, et, nouveau Cromwell, mourir en paix entouré de ses crimes? Vous avez ouvert les yeux sur tant de forfaits, les dictateurs sont anéantis, et la liberté respire. Recevez nos félicitations et les transports de notre allégresse. .- »

A la même date, le maire Groussac s'empresse d'écrire à Vadier :

« ... Ce scélérat est donc mort! il est permis de respirer et de parler. Le lâche, il faisait croire aux sots que de sa pleine puissance, il mettait la vertu à l'ordre du jour... Les Catilina, les Cromwell ne sont plus, et leurs têtes coupables ont roulé sur l'échafaud... ^ »

D'autre part, nous lisons dans le compte-rendu de la séance du Club, tenue le 13 thermidor :

« On passe à la lecture des nouvelles. Robespierre, dans un discours plein d'énergie, éclaire les Jacobins de Paris sur les trames des aristocrates de toutes les couleurs qui s'attachent à diviser les patriotes...'* »

Piquants éloges... Le Club ignore sa chute; au feuillet suivant, il annonce qu'il en est informé le 17 thermidor :

« La Convention a terrassé la faction de Robespierre, ce scélérat, ce nouveau Cromwell, qui voulait se tracer une route au trône sur les cadavres des membres de la Convention et des meilleurs patriotes dont il avait juré la perte. ..^ »

^ Archiv. municip., reg. : Correspondance du maire 1194-96 : le Conseil Général de la commune au représentant du peuple Robespierre.

'Arch. municip , reg. : Correspondance du maire il9A-9G : lo Conseil Général de la commune de Toulouse à la Convention Nationale.

3 Arch. municip., reg. : Correspondance du maire 4794-90 : le citoyen Groussac, maire, à Vadier. — Vadier était président du Comité de sûreté générale de Paris. Fils d'un domestique d'un évéque de Pamiers, il était député de l'Ariège à la Convention. Certains autours attribuent à sa haine du Parlement de Toulouse la mort des parlementaires toulousains exécutés à Paris. (Voir P. de Casteras : La société toulousaine ù la (in du di.r-huitième siocle, p. 296 et suiv.) C'est Vadier qui avait fait nommer le négociant Groussac maire de Toulou^e. Avec Robespierre inourui'nt san frère Robespierre le jeune, Coutlion, Saint-Just et ^.ebas (10 thermidor, 28 juillet.) Le lendemain 70 membres de la commune de Paris furent décapités.

'' Archiv. départ., série L., rej,'. 75-2, séatiC(> du 115 liioi'inidor Cîl juillet I7!lt).

•"' Ilnd., sé.uue du 17 tlierniiilur ('i adùl 17'.ti).

Ces extraits, ne mettent-ils pas à nu les bassesses de l'âme jacobine? Les plus violents n'étaient pas toujours les plus convaincus. Les registres de Saint-Sernin et de la Daurade mentionnent en 1795-96-97, les baptêmes des frères et des sœurs de la plupart des enfants qui, en 1794, reçurent exclusivement des noms profanes : d'où l'on a le droit de conclure que ceux-ci avaient dû être baptisés.

En fixant à 50 le chiffre approximatif des nouveau-nés que, durant cette période, on priva de caractère chrétien, nous ne croyons pas être au-dessous de la vérité. Ainsi, aux jours les plus sombres, en face des crimes et des impiétés des meneurs, Toulouse gardait vivante sa foi religieuse.

Après la Terreur (1794-1802)

E la mort de Robespierre à l'application du Concordat, l'Eglise de France devait traverser de pénibles alternatives de libertés éphémères et de persécutions. Notre ville connut l'angoisse de ces vicissitudes ; mais si l'on excepte quelques pages brèves et confuses de l'abbé Salvan -, aucun auteur n'a décrit les événements qui troublèrent Toulouse chrétienne jusqu'à la réorganisation définitive du culte.

Aussi estimons-nous nécessaire à l'histoire exacte et complète du diocèse pendant la Révolution, l'appoint apporté par l'examen des registres de baptêmes, impartiaux témoins de la vie paroissiale de l'époque. A l'aide de ces documents, nous suivrons les diverses phases de la renaissance religieuse, éclatante sous la Convention assagie, clandestine sous le Directoire sectaire, et finalement protégée par le Consulat libérateur.

Sous LA Convention

De la période des cinq mois postérieurs à l'exécution de Robespierre (août-décembre 1794), il n'existe aux archives de Saint-Sernin que huit actes de baptêmes conférés par le vicaire orthodoxe A ce faible total se mesure la tolérance des thermidoriens. Les prisons s'ouvrent, il est vrai, mais non les églises. On démolit la ci-devant église Saint-Michel, dont on destine les matériaux à la construction d'une boulangerie municipale 3.

Le nouveau représentant du peuple, Mallarmé, de la Meurthe, inaugure son proconsulat par un arrêté odieux* qui prescrit l'anéantissement de tous les « vestiges du fanatisme, chapelles, croix, statues », punit d'emprisonnement la célébration des fêtes et dimanches, et, dans la rigoureuse défense de tenir des réunions que la loi n'aurait pas autorisées, il rapproche, accolées par une commune menace, deux catégories de citoyens incompatibles... sous quelques rapports, du luoinsde nos jours... les prêtres et les francs-maçons!^

* Voir les numéros M, 13, 1i, 16, 18, 19 du Bloc catholiqxie.

2 T. IV, pp. .-)60-574.

3 Arch. miinicip., reg. des délibérations VL Séance du 4 fructidor an II (21 août 1794),

* 5 vendémiaire an III (24 septembre 1794). ^ Arch. départ., série V, liasse 26.

Le péril n'est pas purement local. Vers la fin de cette année, les évoques assemblés à Constance, pour prémunir les missionnaires rentrant en France contre les dangers d'un ministère secrètement rempli, leur accordent des pouvoirs étendus et leur permettent « de ne tenir registre de leurs baptêmes que là où il n'y a pas de risque de les voir passer aux mains de leurs ennemis i. »

Mais en février et mars 1795 nous comptons 13 baptêmes sur les mêmes registres de Saint-Sernin. C'est une légère progression, faible écho des appels à la tolérance partis de la tribune nationale. Le 21 décembre précédent, Grégoire a eu le noble courage de proférer un langage libéral ; et forcée d'avouer l'inutilité de la violence pour détruire les convictions chrétiennes dans les masses populaires, la Convention vote la loi du 3 ventôse an III (21 février 1795).

Au régime d'une Eglise asservie à l'Etat sous la Constituante et farouchement proscrite sous la Terreur, cette loi substitue un régime nouveau : elle établit la liberté des cultes sur les bases d'une véritable séparation des Églises et de l'Etat. Elle décrète que « l'exercice d'aucun culte ne pourra être troublé », mais que « la République n'en salarie aucun », qu'elle refuse les temples, qu'elle prohibe toute publicité et toute dotation en faveur d'un culte quelconque.

Ces concessions, quoique octroyées parcimonieusement et dépréciées par d'ombrageuses défenses, provoquent une réaction : il se produit une poussée de christianisme comparable à la germination printanière. Dans le cours d'avril et de mai, ces deux mois des résurrections pascales et des efflorescences, on constate officiellement 48 baptêmes conférés, sur la paroisse de Saint-Sernin, par des confesseurs de la foi... Castanié, Pallaxj, Salvan, Vidal"^, Bah a ^, prêtres délégués, le vicaire orthodoxe et Nayral, curé. Plusieurs des enfants présentés appartiennent à d'autres paroisses urbaines : quelques-uns viennent de paroisses rurales... Montauriol, Saint-Jean-de-Kyrie-éléison, Fronton, Saint-Geniès, Bouloc*.

A M. Castillon, dernier curé de Saint-Sernin avant la Révolution, les vicaires généraux viennent de donner comme successeur M. Jean-Joachim Nayral^ précédemment curé de Labaslide-Saint-Sernin.

La vie paroissiale se manifeste partout. Dans un vieux cahier d'une écriture fine et tremblotante nous lisons : « Registre des baptêmes et des

* Abbé Sicard : Les Évoques pendant la Révolution : de l'exil au Concordat, p. 413.

2 Elienne Vidal était, avant la Révolution, prêtre de chœur à Saint-Sernin.

3 Marie-Jérôme Balza, ci-devant curé de Sainte-Foy-d'Aigrefeuille, est mentionné sur une liste d'émigrés comme ayant pris, le 9 septembre 1792, un passeport pour l'Espagne par la route d'Ax. (Arch. départ., série V, liasse 7.) — Il avait laissé dans sa paroisse son vicaire, l'ahbé Martin, qui exposa plusieurs fois sa vie pendant la Terreur. Un jour qu'il errait dans la campagne, surpris par un orage, il s'abrita sous un pont; deux gendarmes, qui le cherchaient pour l'emprisonner, allèrent se réfugier sous le même abri, lièrent conversation avec l'abbé Martin déguisé et lui demandèrent en patois s'il n'avait pas vu l'abat (l'abbé)? — « Jou le ioun lahal » (lavé), leur répondit-il en riant et montrant ses habits ruisselants. Ce jeu de mots le sauva peut-être de la mort. (Communication orale de M. l'abbé Razat, curé actuel de Sainle-Foy-d'Aigrefeuille.)

'' Arch. parois, de Saint-Sernin.

mariages qui ont été administrés dans la paroisse Saint-Pierre, depuis le mois d'avril mil sept cent quatre-vingt-quinze K »

Saint-Pierre-des-Cuisines était sans pasteur. M. Escafîre, réfugié en Espagne dès 1792, goûtait, chez les Minimes de Manrèze, les amertumes de l'exil. Simplement logé au couvent avec un jeune prêtre de l'Hérault, il prenait ses repas dans une petite chambre louée en ville, et, en souvenir du titre de son église, il se piquait d'exercer convenablement les fonctions insolites de « cuisinier-chef », faisant de l'abbé son marmiton docile'-.

Son prédécesseur démissionnaire, M. Guillaume Fortic, a subi les souffrances de la réclusion à Sainte-Catherine ; il doit à son âge de n'avoir pas été déporté. Sorti de prison le 28 ventôse an III 18 mars 1795) par ordre du comité de salut public 3, il se hâte de rentrer dans les rangs des prêtres actifs. Il a 76 ans : qu'importe ! les joies de la liberté reconquise et du retour à une vie de labeur décuplent ses forces, et il va réoccuper provisoirement le poste toujours vacant de M. Escafîre.

Le 7 avril il inaugure son ministère et son registre, et jusqu'à la fin de mai, on ne relève pas moins de 37 enfants baptisés oc par nous, ancien curé de Saint-Pierre de la ville de Toulouse, délégué ».

La banlieue s'organise. A Croix-Daurade, M. Rocons fait deux baptêmes le 3 mai, dans la chapelle de M. Nicol, au château de Montblanc*.

Sans violer la loi qui interdit les cérémonies religieuses, on célèbre avec éclat le service divin.

La foule déborde les oratoires ; l'écho des chants retentit dans les rues ; le dimanche des Rameaux, les fidèles du faubourg Saint-Cyprien assistent en masse et en plein air à la messe dite à un autel dressé sur une galerie supérieure de la maison des Bernadys.

Sermet se montre navré de cet enthousiasme. La prison des Carmélites s'est ouverte, et il essaie, sans réussir, de rallier ses partisans disparus. Sa lettre du 15 avril à son ami l'abbé Grégoire respire la tristesse :

«... Les anti-constitutionnels seuls font foule et chantent à tue-tête... De l'autre bord on s'agite et ce n'est pas sans succès. Il n'est pas étonnant : On a de l'argent en abondance et des vicaires apostoliques. Aussi les abjurations vont-elles grand train en ville et surtout à la campagne... On a beau dire : jamais sans le concours du pape nous n'aurons la paix intérieure. Plus on s'aigrira contre luy, plus il gagnera du terrain, piano, piano. Rome ne meurt jamais^. »

» Arch. parois, de Saint-Pierre. — A la suite du titre est écrite cette note : « On a usé de l'ancien stile pour renonciation des dattes des années et des jours des mois, dans la crainte des anachronisines où l'on pouvait tomber par le non-usage du nouveau stile. » Le calendrier républicain avait peu de vogue.

* Voir P. Delbreil : Le Clergé français réfugié en Espagne pendant la Révolution. (Etudes Ridigii'uses, octobre 1891, p. 261.)

3 Arch. inunicip., reg. Prêtres déportés (prêtres reclus à Sainte-Catherine avec époque de leur sortie).

* Arch. parois, de Croix-Daurade. ^ Abbé Salvan, t. IV, p. 562.

6 Lettres inédiles de A. -P. -H. Sermet, évêque constitutionnel de la Haute-Garonne, publiées par Adher. {Revue des Pyrénées, t. X, 1898, pp. 101, 102, 104.)

Ces aveux ne sont-ils pas précieux à recueillir, et n'attestent-ils pas l'impossibilité de fonder en France une Église schismatique durable? Sermet a perdu toute auréole et toute influence : il le confesse avec un sentiment d'humilité qui l'honore.

« Hier, pour la troisième fois, je fus hué par les enfants qu'on fit courir après moy... J'étois plus qu'évèque, même à Toulouse, pendant que je portois des sandales. Je cessay de l'être lorsqu'on rn'affubla de la mitre. Mon troupeau se réduit à huit ou dix bons chrétiens de la ville ou de la campagne, auxquels j'explique pendant la messe à huis clos, chaque dimanche et fête, l'épître et l'évangile... Je ne vois que cinq ou six prêtres vertueux et éclairés avec lesquels je cherche, mais sans espérer d'y réussir, des moyens de pacification, n'ayant ny crédit ni authorité... * »

11 semble de quelque intérêt de rechercher les noms de ces cinq ou six prêtres vertueux qui se relèvent timidement, après tant de défections définitives, pour ne pas laisser le clergé constitutionnel tout entier s'écrouler dans l'opprobre. Leur vertu, encore qu'elle n'ait rien d'héroïque, leur inspire le louable dessein de se livrer, une fois le danger passé, aux travaux de leur état.

Hubert, depuis la fermeture de l'église Saint-Sernin, en mars 1794, s'est terré dans le silence et l'inaction sacerdotale. Un an après, sous la protection de la loi de ventôse, il réapparaît à la lumière: le 5 mars 1795, il commence par un acte de baptême ses nouveaux registres qu'il tiendra avec une consciencieuse régularité jusqu'au Concordat : « Notes des Batêrnes et mariages... Ces premiers dans ma chapelle, maison n" 477, Rue d'Emharthe. »

Son ministère, sans obtenir la même estime que celui des orthodoxes, n'est pas totalement refusé, puisque, en avril et mai, on apporte 24 enfants dans sa chapelle domestique ; il est vrai qu'à l'exception de 8, tous

appartiennent à des paroisses étrangères Saint-Etienne, la Daurade,

le Taur, Lalande, Croix-Daurade, le Pin, Flourens. Balma, Montaudran, Blagnac. 11 en informe le lecteur par cette remarque générale écrite en première page :

« On trouvera dans ce registre que quelques enfans d'autres paroisses ont été baptisés ou confirmés dans l'église Saint-Sernin. Gela est arrivé parce que ces paroisses n'avoient pas de prêtre qui les desservît, ou (pour ce qui regarde la Lande et Croix-Daurade) parce que les curés étant privés de la maison presbytérale, et résidant dans la ville, ils bâtisoient à Saint-Sernin, ou que les parens portant les enfans à la municipalité, demandoient qu'ils fussent bàtisés à Saint-Sernin, doutées deux dernières églises ont été démembrées; et que les curés y consentoient^. »

1 Ibid.

"^ Arch. parois, de Saint-Sernin. — Cette première page débute par ce « mémoire » qui peut être utile à l'histoire de la Basilique : « Les plus anciens registres de baptêmes, mariages et .sépultures de la paroisse Saint-Sernin que je trouvai, lorsque j'y entrai curé, commencent au 21 septembre 1540. Et le dernier finit à novembre 1792. iLe 13 de ce dit mois, lo chevalier Henri-Louis Ferrand, ot'ficier municipaL vint prendre ceux qui étoicnt dans mon caljinet, qui ne commen(;oient qu'en 1674. Mais l'ayant averti qu'il y en avoit d(> plus anciens, qu'il n'avoit pas pris cl que je n'avois pu lui remettre alors parce que j'étois à la campagne, il les manda prendre le 30 janvier 1793 par le S"^ Soulé, grelfier.

« .le lui remis aussi le dernier registre des .sépultures de l'église des Minimes, oratoire de Saint-Sernin sous le titre de Saint-l'Vançois de Paule. En foi de ce,

» L. Hubert, curé de Saint-Sernin. »

n a comme auxiliaires dans l'administration des sacrements : Taverne, curé de la Daurade, probablement son commensal, et Paul-Marie Gleyzes, curé de Lalande. Ce registre en fait foi, et nous apprend ainsi les noms de trois de ces prêtres que Sermet qualifie de « vertueux et éclairés ». Les trois autres, à l'exemple de ceux-ci, rapprochés par le sentiment de leur faiblesse, devaient former un second groupe composé, à notre avis, de Manaud, curé de la Dalbade, de Cor, son ancien vicaire, et de l'obituaire Lavau ; nous les retrouverons bientôt. Manaud n'enregistrera ses actes qu'à la fin d'octobre : il n'ose encore exercer, se souvenant qu'il avait abdiqué par crainte et pour mériter son élargissement.

Le règne de la crainte a cessé. Laurence ^, le nouveau représentant du peuple, esprit cultivé et grand cœur, s'écrie le 24 floréal (3 mai), dans sa proclamation aux habitants de la Haute-Garonne :

« ...Liberté, dont nous nous étions fait une si douce image, et qu'on ne nous a fait voir que comme une furie, Liberté sainte, montre-toi sous tes véritables traits et reprends sur les Français ton empire l...^ »

Une plus large liberté religieuse surtout est ardemment réclamée : et à mesure qu'on avance vers l'été, la poussée de vrai christianisme devient irrésistible. La Convention, cédant à la force du mouvement, le satisfait en partie par la loi du 11 prairial an III (30 mai 1795). Elle met à la disposition des communes les églises non aliénées, à condition toutefois qu'elles seront ouvertes à tous les cultes et que les prêtres désireux d'y célébrer leurs cérémonies, se feront décerner, devant la municipalité du lieu, acte de leur soumissioîi aux lois de la République. Son but, atfirme le Comité de législation, « est d'assurer et de faciliter de plus en plus le litre exercice des cultes^ ». Il reste acquis que la constitution civile du clergé n'est plus une loi d'État.

Partout on revendique aussitôt les anciens édifices. La municipalité de Toulouse s'empresse de répondre aux vœux de la population. A la séance du 26 prairial (14 juin), l'agent national expose la nécessité de la religion.

0 . . .L'idée consolante d'un Dieu juste et bon est un besoin pour les âmes sensibles, et ce besoin est devenu bien impérieux au milieu du débordement du crime qui a failli nous engloutir.

Les législateurs français ont senti qu'après tant d'orages nous avions besoin de nous reposer dans le sein de la divinité : ses temples vont s'ouvrir. C'est à voifs à accélérer une époque heureuse appelée depuis longtemps par les vœux de la grande majorité de la nation. »

^ Avant lui Bouillerot, puis Colombel s'étaient montrés plus humains que leur collègue Mallarmé : sous leur proconsuliit, on réorganisa les sociétés savantes et iiuéraires. Laurence fit dissoudre le cliih des Jacobins. Il s'imposa à la sympathie générale par de telles qualités qu'une demoiselle de l'aristocratie toulousaine, Laurc de Grammont, lui accorda sa main et sa fortune.

* Arch départ., série L, liasse 92.

3 Arch. départ., série V, liasse 4 : Lettre dv co)nil(' de législation de la Conrention, du 29 prairial an 111.

Après son discours, les membres du conseil de la commune délibèrent qu'à l'instar de Paris, il y aura dans chaque arrondissement un édifice destiné au culte, et nomment une commission « chargée de vérifier les anciennes églises pour reconnaître celles qui pourraient être propres à ces exercices, et dans le cas d'impossibilité », de désigner d'autres locaux ^.

Le 29 prairial, les commissaires arrêtent la liste suivante :

Saint-Etienne : le chœur de l'ancienne église.

Saint-Augustin : la chapelle appelée Notre-Dame de Pitié ^ avec ses accessoires qui sont la chapelle dite de l'Ascension, celle des sœurs et le cloître. Tam^ : l'ancienne église du Taur.

Saint-Sernin : l'ancienne église de ce nom. Saint-Pierre : l'ancienne église des Chartreux ^.

Daurade : la nouvelle église et provisoirement la chapelle de Sainte-Ursule*. Dalbade : la nouvelle église et provisoirement la chapelle de Saint-Jean^. Saint-Nicolas : l'ancienne église de ce nom. Saint-Michel : l'ancienne église des Carmes-Déchaussés. Saint-Exupère : l'ancienne église des Carmes.

La chapelle Sainte-Ursule sera remise à la disposition des non-catholiques pour y exercer leur- culte du moment que la nouvelle église de cet arrondissement sera en état de recevoir les citoyens pour leurs cérémonies religieuses. . . ^

Toulouse exulte. Indignée qu'à Sainte-Catherine on retienne encore captifs de malheureux prêtres, une foule d'hommes, de femmes et d'enfants s'ébranle le 30 juin, brise les portes et arrache à la prison les reclus effrayés.

Mais la liberté n'était pas absolue : la loi requiert la soumission aux lois de la République. M. Du Bourg partageant, en pareille matière, la sage doctrine de M. Emery, le célèbre supérieur de Saint-Sulpice, et de M. de Bausset, le savant évêque d'Alais, croit pouvoir demander acte de la soumission prescrite sans engager sa conscience ni renier son passé. Il entraine son clergé qui, entendant séparer sa cause de celle des intrus, précise, sur le registre ouvert à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir les déclarations, qu'il est de la u communion de François Fontanges'' ».

En parcourant cette liste, on voit se dérouler l'émouvante théorie de ces nobles victimes, sorties de leurs cachettes ou des prisons publiques. La plupart font certifier, devant la municipalité, leur résidence dans la

1 Arch. municip., reg. des délibérations municipales, VI, séance du 26 prairial an III.

' L'église des Augustins était trahsibnnée en musée. La chapelle Notre-Dame de Pitié s'ouvrait sur le grand cloître.

3 C'ost l'église acluelle de Saint-Pierre. -

'■ La nouvelle église de la Daurade, c'est l'église actuelle qu'on venait de reconstruire au moment de la Révolution : les travaux de reconstruction avaient commencé en 1764. — Les religieuses de Sainte-Ursule av;<ient leur couvent dans la rue qui porte leur nom ; en 1794, les .Jacobins crurent spirituel d'y enfermer les lillcs publitjues.

s A riiôtcl des chevaliers de Saint-.lean-de-Jérusalem.

" Arch. municip., rog. des délib. municip. VI, séance du 29 prairial an III.

" Celle indication sert à compter les prélrtîs orthodoxes et les prêtres scliismaliqucs logés en ville; du 16 messidor au 4 fructidor ('(■ juillel-21 août), on trouve d38 signatures des premiers et 57 des seconds. Arch. municip., reg. Soumission des prêtres.

ommune depuis les premières années de la Révolution : pour leur endre témoignage comparaissent d'honorables citoyens qui, durant la îurmente, les abritèrent au péril de leur vie ou gardèrent le secret de îur retraite connue. Il est heureux que les registres officiels conservent es noms, parmi lesquels nous retrouvons avec plaisir trois paroissiens u Taiir, déjà cités, l'imprimeur Authenac, l'ex-bedeau Alexis Bouffartiues et le menuisier Antoine Malevigne, père du filleul du comte Guillume Dubarry : ils attestent la résidence de six prêtres du quartier, [M. Belin, Dirat, Escouboué, Janty, Bideran, Durens •. Des chrétiens énergiques, sous le nom de « commissaires des parois- 3S », formèrent des comités paroissiaux qui se fédéraient à l'occasion our défendre les intérêts religieux-. Au commencement de juillet, vingtuit de ces commissaires écrivirent aux administrateurs du département ne pétition collective tendant à exclure les schismatiques des locaux ffectés aux orthodoxes :

« ...Nous professons la religion catholique, apostolique et romaine, et voulant <ercer librement et paisiblement, en vertu de la loi, ce cuite dans lequel nous sommes écidés de vivre et de mourir, nous ne souffrirons jamais que de soi-disant linistres de ce même culte, qui ne sont point en communion avec nous, s'immisînt dans les fonctions saintes et augustes de ce culte dans les édifices qui nous Dnt destinés.

« Ils ne peuvent d'ailleurs y prétendre, puisqu'ils ont abjuré leur religion et leur icerdoce en prêtant le serment de la Constitution civile du clergé, dont la loi est néantie. . . nous ne voulons pour ministres de notre culte que des prêtres appelés on-conformistes 3. . . »

Ce fier langage, contraire à la loi du 11 prairial, exprimait les vœux de immense majorité de la population : les autorités n'osèrent maintenir 3S prescriptions légales. L'émotion devint unanime et la joie expansive u cours des diverses céréinonies de réconciliation, inaugurées le 9 juillet par M. Du Bourg, dans l'église des Grands-Carmes, la moins élabrée de toutes*. Avant de restituer les temples au vrai culte, il fallait 9S purifier des souillures révolutionnaires.

Les paroissiens de Saint-Etienne, jugeant le chœur trop insuffisant, éclamèrent et obtinrent qu'on leur accordât la nef de la cathédrale &. On î réconcilia le 26 juillet. Le surlendemain, musique en tête et flanquée le gardes, la municipalité s'y rendait, selon l'usage, pour y célébrer les êtes décadaires : la Révolution ne désarmait pas complètement. Mais, avant les portes, nos sans-culottes se heurtèrent à un rempart vivant de orps féminins dont l'attitude virilement menaçante les épouvanta et

1 Arch. municip., rcg. des délil). iiuinicip. VII, séances des 3, l'i, tO, 29 thermidor n III.

* C'étaient des associations paroissiales naissantes qui devaient se développer en 1800. /importance et hi nécessité actuelle de l'association paroissiale a été clairement exposée lar M. Joseph Esquirol, directeur du Bloc calliotiiiuc, dans le numéro de janvier 1904 : '/organisation catholit/ui' cli'/initivc-

3 Arch. départ., série V, liasse 27.

* En lire le récit dans le journal L'Anli-Ti-rrorisIc, p. I9'i, t. I. ( l!ililiotlièi|iio de la ville), s Arch. municip., reg. des délih. numicip. VII, séance du 0 Ihennidor an lU.

tout penaud se retira le cortège des bonnets rouges i. Les Toulousaines ne souffraient pas qu'on profanât de nouveau la Métropole : elles ont du nerf quand elles veulent.

Cette victoire les grisa. On entendit de bruyants éclats de rire : a Au Griffoul! le juif à l'eau! ■- » La foule en tumulte approcha, et quatre femmes aux vigoureux poignets, saisissant un pauvre Israélite découvert dans un coin de l'église, le plongèrent dans le bassin hospitalier de la fontaine, le baptisant par une triple immersion 'K

Ce baptême antisémite et surtout la résistance aux autorités constituées qui le précéda obligèrent le maire Cames à déclarer le lendemain, en séance du conseil :

« ... L'histoire le dit en plus d'un endroit et l'expérience locale l'atteste chaque jour, le peuple de Toulouse eut toujours soif de la religion catholique, apostolique et romaine.

Il était tout naturel que le peuple de Toulouse, religieux par tempérament, se trouvât dans un excès de joie et de reconnaissance sur les dernières loix qui ont rendu à chacun le libre exercice de son culte que l'affreux sistème de terreur et de sang avait essayé d'engloutir dans ses abîmes.

Voilà justement les circonstances que les malveillants marqués et encore disséminés sur le sol de la république ont saisi pour égarer le peuple de Toulouse ''... »

Le maire proclame l'orthodoxie catholique de sa ville : les registres de baptêmes de Saint-Sernin confirment son aveu.

L'ordonnance de l'abbé du Bourg fixait au 2 août la réconciliation de la basilique s. A la suite de sa « dernière fonction », en mars 1794, Hubert a écrit : « L'église fut fermée^ et ne fut rouverte que le 2 août 1795 par les insermentés favorisés par le représentant Laurence ; ils en furent chassés le il octobre, que les patriotes vinrent me chercher pour reprendre mes fonctions 6. » Durant cette période de liberté, qu'on ne supposait pas devoir être si courte, on relégua les schismatiques dans l'ombre d'une dédaigneuse indifférence ; Hubert ne signale à son actif que deux baptêmes; il en note un troisième en ces termes :

« Jean-Bernard-Ptolomée, fils du G" Jean-Samson Gatala, homme de loi, et de la

C"e Marie Sarrat, mariés, né le 19 octobre 1794, ondoyé par la sage-femme à cause

de la fermeture des églises, a été baptisé le 21 juillet 1795, par le G" Lavau, prêtre,

desservant la parroisse de St-Michel-Ferrery, à l'Ardenne : parrain sans marraine,

le G" Jean Blanc aine, prêtre.

Page 1