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CHAPITRE IV

La Gaule. — Saxons et Bretons en Galle.

La Gaule reçut le contre-coup des événements qui se passèrent dans l'île de Bretagne.

Aux temps voisins de la chute de l'Empire, on trouve sur les côtes de la Manche, dans la contrée qui a pris plus tard le nom de Bessin, un établissement de Saxons qui lui fit donner le nom de littus saxonxcum. Qu'étaient ces Saxons? Seraitce un corps de Letes établi sur ce point par l'empire? Il est plus vraisemblable que c'étaient des Anglo-Saxons, débarqués là pendant que d'autres, en plus grand nombre, cinglaient vers l'île de Bretagne. Il serait inutile d'insister sur cet établissement dont le caractère ne saurait être déterminé avec certitude, et qui d'ailleurs n'a pas laissé de traces dans notre histoire.

D'une tout autre importance est une autre colonisation retonne dont la Péninsule armoricaine fut le théâtre. Elle

1 « Usque tempère Williehni junioris qui Rufus vocabatur » (c. il, § i). s Coccx dipïomaticus ,rvi Sazop.ici. Lond.. 1S39-1858; C vol. in-S°.

changea la face du pays à tel point qu'il prit alors le nom de Bretagne; on distingua désormais deux Bretagnes, une grande qui était l'île de Bretagne, et une petite qui était notre Armorique !.

Voici une thèse longtemps accréditée qui garde encore des partisans. L'histoire nous apprend que dans la décadence de l'empire un général romain, Maxime, qui commandait dans l'île de Bretagne, se fit proclamer empereur par ses soldats. H passa en Gaule, y séjourna quelque temps, puis marcha vers l'Italie où l'attendaient la défaite et la mort. Une chronique rapporte que Maxime établit dans l'Armorique un corps de soldats bretons qui l'avait suivi sous le commandement de Conan. Il n'en fallut pas davantage pour que des écrivains breions fissent de Conan le fondateur d'un royaume de Bretagne qui aurait précédé l'établissement de la monarchie française et se serait maintenu longtemps à côté d'elle. Cette thèse fut rejetée par D. Lobineau; reprise avec de grands développements par un érudit breton du nom de Gallet, elle fut accueillie dans une nouvelle histoire de Bretagne composée par un autre bénédictin, D. Morice. Cette thèse flattait l'orgueil d'une grande famille, la famille de Bohan, qui prétendait descendre du roi Conan. Elle flattait aussi le patriotisme provincial de la Bretagne et servait d'aliment à des idées d'indépendance qui inquiétèrent, au dernier siècle, le gouvernement. Il jugea utile de faire combattre la thèse bretonne par Vertot. On vit même un ministre prendre la plume pour la réfuter. Elle ne fut cependant point abandonnée, et elle a passé de nos jours dans Phistoire de Bretagne de M. Daru et d'autres encore.

1 A l'époque où César conquit la Gaule, le nom d'Armorique, qui signifiait contrée maritime, avait une application très-large. A l'époque romaine, nous retrouvons dans la Notitia un Tractas armoricanus qui comprenait encore beaucoup plus que ce que nous nommons Armorique. — L'Armorique dans le sens étroit du mot, c'est-à-dire la péninsule armoricaine, fit partie de la Lugdunensis III* qui embrassait en outre les territoires du Mans et d'Angers et avait Tours pour métropole. La Notitia compte dans l'Armorique les civitates Redonum (Rennes), Osimiorum (Finistère), Corisopitum (Quimper), Venetum (Vannes), Namnetum (Nantes). Ce sont les peuples mentionnés par César dans cette contrée, moins les Curiosolites. Pourquoi les Curiosolites ne figurent-ils plus dans la Notitia? Voilà un problème qui rend très-perplexes les antiquaires bretons.

On a droit d'en être bu r prit. L'histoire de Conan est une légende nu rond de laquelle il peut y avoir eu quelque hit i l'établissement de Bretons dans l'Armorique par Maxime n'eti

pas impossible. Mais il faut rejeter sans hésitation l'idée 'l'un royaume de Bretagne qui aurait commence aveu Connu.

Transportons-nous un moment à l'époque mérovingienne.

Ce qu'on voit alors ce n'est pas un royaume de Bretagne, mais des chefs de petits États bretons qui dépendent dea princes francs, quoiqu'ils soient dans un étal perpétue] de révolte. Les princes francs les traitent comme des officiers insoumis; i! font chez eux appeler rois. Qu'a-t-on l'ait? On a rassemblé les noms de ces chefs bretons qu'on trouvait dans des chroniques et des chartes, et l'on a ainsi composé artificiellement une dynastie bretonne qui u'a point de réalité historique.

Charlemagne mit fin à cette insoumission. Mais sous son faible successeur, un gouverneur que Louis le Débonnaire avait imposé à la Bretagne, Nomenoë, profita des troubles de la monarchie franque pour se déclarer indépendant et se faire couronner. C'est alors seulement que commença un vrai royaume de Bretagne. Royaume de courte durée; au bout de quelque temps la Bretagne n'avait plus à sa tête des rois, mais des comtes tombés dans la vassalité des ducs de Normandie.

Laissons de côté le fabuleux royaume de Bretagne, pour rechercher comment de petits États se fondèrent dans l'Armorique, comment elle fut transformée au point de changer de nom.

Ce fut par des établissements successifs de Bretons venus de l'autre côté du détroit.

Il se peut que des corps de Bretons aient été établis dans l'Armorique, tant par Maxime que par un autre prétendant à l'empire, du nom de Constantin '.Mais ce qui est plus certain, et ce qui contribua davantage à la transformation du pays, ce furent des émigrations de Bretons réfugiés dans l'Armorique au temps où l'île de Bretagne était ravagée par les Pietés, et surtout

1 Uns constitution impériale qu'on trouve au Code Théùdosien parle des concessions faites par Maxime. Qu'il ait établi dans l'Armorique quelquescorps de bretons comme Letes, cela n'a rien d'improbable. — Guillaume de Malmeshury (Hist. reg. angl., \) attribue cet établissement, ou quelque autre du même genre au prétendant Constantin.

après qu'elle eut été envahie par les Anglo-Saxons *. Les populations refoulées vinrent en masse demander asile à la Gaule. Ce qui les fit se diriger de préférence vers la péninsule armoricaine, c'est que Bretons et Armoricains n'étaient pas seulement, comme le resie de la Gaule, deux branches de la famille celtique : des liens particuliers unissaient la Bretagne à l'Armorique. Dès le temps de César la péninsule armoricaine était le principal siège du commerce de la Gaule avec l'île de Bretagne.

Le fait de ces émigrations est parfaitement constaté d'une manière générale. Mais le mode d'établissement des nouveaux venus reste dans l'obscurité. Point d'autres renseignements que quelques passages semés dans des chroniques et surtout des Vies de saints. Us donnent l'idée d'un établissement paisible, sans luttes ni sang versé, sur les parties du territoire qui étaient restées encore incultes, ou que les malheurs du temps avaient rendues à la stérilité.

Dans quel état ces émigrations trouvèrent-elles l'Armorique? La puissance romaine s'y était assise ; la civilisation romaine s'y était répandue; mais il se peut que i'Armorique n'en eût point été pénétrée aussi profondément que le reste de la Gaule. Il se peut que la vieille langue s'y lût conservée plus qu'ailleurs, et que ces rapports de langue aient contribué avec d'autres causes à tourner de ce côté l'émigration bretonne. Il semble même prouvé que le vieux paganisme était resté plus vivace dans l'Armorique que dans l'île de Bretagne. Les agiographes représentent les Bretons comme les évangélisateurs de l'Armorique. De cette époque seulement date la fondation des évêchés de Bretagne. C'est que le clergé breton prit une grande part à ces émigrations; elles se firent souvent sous sa direction : le pasteur se mettait à la tête du troupeau pour le sauver d'un dernier malheur, la perte de sa foi sous des maîtres païens.

Nos Bas-Bretons sont donc bien les descendants de Bretons insulaires, réfugiés, au temps de l'invasion anglo-saxonne, dans ce coin de la Gaule. Les habitudes de langage qu'ils ont conservées en sont un vivant témoignage. L'Anglaisestencore pour

1 « Cumquc ab Anglis et Saxonibus Britannia insula fuisset invasa, myjor pars incolarum ejus trajiciens in ultirais Galliaî.ûnibus Venetorum et Curiosolitorum regioncs occupavii. » (Einhard. ann. a. 786,

eux le Saeson, et ils appel I en! Galot leurs voisins <!<• langue française.

Les réfugiés bretons donnèrent à leurs nouvelle! demeures <ies noms qui rappelaient la patrie perdue. i.a Bretagne armoricaine eut, comme l'autre, sa Cornouaille et sa Domnonée. D'étroites relations se maintinrent entre la Bretagne armoricaine et la partie de l'Angleterre où la nationalité' bretonne prolongeait son existence. On retrouve longtemps en Bretagne les mômes noms de personnes que dans le pays do Galles. Chefs bretons comme chefs gallois s'appelaient souvent Hoël. C'étaient de part et d'autre les mêmes souvenirs nationaux : on ne croyait pas moins en Bretagne que dans le | de Galles aux prophéties de Merlin; on n'y espérait pas moins le prochain réveil d'Arthur.

Avec le temps les parties de la Bretagne les pins rapprochées des provinces voisines ont dépouillé leur vieille physionomie. La langue bretonne a été refoulée dans ce qu'en nommait autrefois Bretagne bretonnante, ce qu'on appelle aujourd'hui basse Bretagne. Et là même la langue s'est modifiée : au XIIIe siècle, Bretons et Gallois pouvaient converser ensemble; il n'en serait plus ainsi. Les philologues n'en reconnaissent pas moins encore une parenté très-étroite entre ces deux dialectes celtiques. La basse Bretagne a aussi gardé jusqu'à nos jours de grandes originalités de mœurs. Quant au droit, il est dans sa nature de subir davantage l'action du pouvoir. Avant la Révolution, la basse Bretagne ne présentait plus guère d'autre coutume qui lui fût propre que son domaine eongéable. Cette coutume, qu'on ne retrouve pas dans le pays de Galles, paraît avoir pris spontanément naissance en Bretagne. Mais en certains lieux il se mêlait au domaine congéable une particularité très-remarquable : c'était un privilège singulier pour le dernier enfant; privilège qui figure aussi dans les coutumes galloises qui nous sont parvenues sous le nom de Lois d'Hoël. C'est un dernier indice, à ajouter à tant d'autres, de l'origine commune des Gallois et des Bretons, en même temps qu'un reste curieux des vieilles coutumes celtiques.

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