CHAPITRE VI
Établissement de la monarchie franque.
Les Francs n'apparaissent dans l'histoire que vers le milieu du IIIe siècle 2. Tacite n'en fait point mention, soit que la confé-
1 Germanische ansiedlungen.
* V. Yopisc. in Aurclian., 7,
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dération qui prit ce nom ne lût poiol encore formé que
les Francs habitassent encore au delà de la Germanie connue
de Tacite. Le fait est que Ici Fran< i paraissent être venus du Nord ' <'i avoir séjourné suc les bords de l'Elbe*. Le nom de Skambres qu'on leur voit donné1 spggère L'idée qu'ils appartenaient à cette famille Cimbrique ou Cimmérienne dont on suit la marche depuis l'Asie jusqu'au nord dei'Europe.
Ne serait-ce point une vague tradition restée chez les Francs de leur origine orientale, qui donna naissance à l'idée si accréditée au moyen âge que les Francs descendaient des Trovens 4 1 On rencontre la môme prétention chez les Arvcrncs, chez les Bretons. Partout elle fut suggérée par le désir de se rattacher par une communauté d'origine aux Romains. Mais il fallut cpie quelque chose prêiât appui à cette fable.
I! y a encore moins d'importance à attacher à une autre origine qu'on a attribuée aux Francs. Tacite constate en Germanie la présence de peuplades qui avaient une physionomie gauloise : c'étaient, selon toute apparence, des tribus celtiques restées en arrière. Il a plu à des écrivains d'y voir des colonies venues de la Gaule, et de faire descendre les Francs de quelqu'une de ces colonies 5 : la Gaule n'aurait donc été conquise que par ses propres enfants. Le dialecte ludesque des Francs dément cette illusion de vanité nationale.
Le nom de Francs a donné lieu encore à d'autres conjectures qu'on aurait pu s'épargner. Il est attesté par une foule de témoignages que ce fut une épithète exprimant leur courage sauvage 6.
1 Esmoldus Nigellus [Viti Ludovicii pii, liv. 4 (dit des Normands) :
• Nort quoque Francisco dicuntur nomine manni... « Unde genus Francis ad fore lama refert. »
2 Le géographe de Ravenne, parlant de la contrée que l'Elbe arrose, dit : * In quà Albis patriâ per multos annos Francorum linea remorata est. »
3 Saint Rémi dit à Clovis en le baptisant : « Depone colla, sicamber. » (u. Bouq., III, 377.) — Fortunat écrivait plus tard à Caribert : « Cum sis progenitus clarà de gente sicamber. (Ap. D. Bouq., 11, 506.)
* V. Fredegar. Ap. Duche^ne, lli&t. franc, script., I, 725. — Vit. Sigeberti, ap. Duch., I, 591. — Chronicon. Moissiacense ap. Pertz. Mon. Germ. hist., 1, 282. — P. Warnefrid, Gesta episc. met. ap. Pertz, II, 264, etc.
6 Audiguier, De l'origine des Français. — Lacarry, De origine Fran corum, etc.
6 « Francus nomen habet à feritate suà. (Ludov. pii viti, l, v. 343.) —
Ceux qui reçurent ou se donnèrent ce nom composaient une confédération formée de plusieurs petits peuples. On la voit, vers l'an 240, faire effort pour s'ouvrir la Belgique. Aurélien, qui n'était encore que tribun d'une' légion, leur livra un combat sanglant près de Mayence1. Des expéditions faites plus* tard contre eux par Constantin, par Julien, montrent à quels rudes ennemis l'Empire avait affaire de ce côté. Des tribus vaincues furent transplantées dans l'intérieur de la Gaule, où elles formèrent des colonies de Letes"2. L'Empire chercha à se faire des alliés des autres. Il fit entrer des corps de Francs dans ses armées. Leurs chefs devinrent des personnages importants, acquirent de l'influence à la cour des empereurs 3. A un moment un de ces chefs, Arbogast, tint dans ses mains les destinées de l'empire d'Occident. Les Francs profilaient de ces rapports avec l'Empire pour en obtenir des cessions de territoires 4, puis ils profitaient de sa faiblesse, de ses embarras, pour les agrandir et s'étendre. C'est dans ces alternatives que se passa le temps écoulé depuis le moment où ils apparaissent dans l'histoire, battus par Aurélien, jusqu'à celui où ils se montrent en conquérants à qui la Gaule ne peut plus échapper.
Fixons bien la situation des choses à ce moment.
Les Burgondes étaient établis le long de la Saône et du Rhône. De là jusqu'à la Loire s'étendait le royaume des Visigoths. La péninsule armoricaine était au pouvoir de chefs bretons qui avaient secoué l'autorité de l'Empire 5. On voit à quoi
« Franci id est féroces appellati sunt. » {Vit, Sigebert. ap. Duch., I, 501.) — « Francos... quod latina lingua interpretatur féroces. » (Sigebert ap. Pistor. Rer. germ. script., I, 690.) — On a cru trouver dans un mot irlandais frak, hardi, entreprenant, — en Anglo-Saxon frec, l'étymologie du nom des Francs. (Jamieson, Etym. dict., v° Frak.)
1 Vopisc. in Aureliano, 7.
2 « Quid loquar intimas Francorum gentes à propicis serîibus avulsas et in desertis Galliae regionibus collocatas. » (Eumen., Paneg. Const. magn.) — « Nerviorum et Trevirorum arva jacentia lœtus postliminio restitutus et receptus in leges Francus excolit. » (Ib.)
* « Tune in palatio Francorum multitudo florebat. » (Amm. Marc, XV.)
* Comme celle qui fut faite sur la rive gauche du Rhin, près de Cologne, à des tribus franques qui prirent de là le nom de Ripuaires. (V. infr.)
û Un passage de Zozime, VI, 5, constate ce fait important : « Comme la plus grande partie des troupes de Constantin était occupée en Espagne, les barbares d'outre-Rhin envahirent l'île de Rretagne et en forcèrent les habitants à se séparer de l'Empire... A l'exemple delà Bretagne, l'Armorique
se réduisait la Gaule restée romaine, Les Francs s'efforçaient de l'envahir. Aux temps voisins de la chute de l'empire d'Occident, un général vaillant et habile, Ai'-lius, réussit a les contenir, à les refouler J. Egidiu* succéda à son commandement. En ^76, il voyait crouler l'empire d'Occident. Egidius continua de défendre la Caule, et de travailler à s'y faire une sorte de royaume. En mourant il le transmit à son filsSyagrius 2.
Tournons maintenant nos regards du côté des Francs. Les chroniques les montrent sous le commandement de Pharamond, puis de Clodion, de Mérovée, deChildéric, enfin de Clovis. La seule chronique qui nomme Pharamond lui donne Priam pour prédécesseur3. Priam fait douter de Pharamond. Clodion est un personnage plus historique. Il sortit du pays de Tongres où était le siège de son autorité*, s'empara de Cambrai et fit une pointe hardie jusqu'à la Somme. Les chroniques parlent moins des exploits de son fils Mérovée, quoiqu'il ait eu la gloire de donner son nom à la première race de nos rois. Childéric, dont on a retrouvé le tombeau près de Tournai au dernier siècle, vit ses sujets se révolter et transporter leur obéissance à Egidius; mais il les vit aussi revenir à lui. A leur tête, prenant exemple de Clodion, il s'avança jusqu'à Orléans5 et se retira sans doute devant les troupes d'Egidius. Chose étrange! Sidoine Apollinaire donne à Childéric le titre romain de maître des milices. Une chronique lui donne même le titre de patrice, le plus haut titre de l'empire. Cette chronique, il est vrai, a peu d'autorité; mais Sidoine en a davantage. Il n'est pas impossible que l'Empire ait conféré à Childéric un de ces titres illusoires par lesquels il essayait de se rattacher les chefs barbares, et qu'ils acceptaient, qu'ils recherchaient même pour s'en servir contre lui en s'en autorisant auprès des populations
et d'autres cités gauloises proclamèrent leur indépendance, et après avoir expulsé les autorités romaines se constituèrent en état 1 bre.
1 « Pars Galliarum propinqua Rheno quem Franci possidendam occupaverant Aetii comitis armis recepta. » (Prosp., Chron.)
2 « Egidius dux Romanorum tyrannus. » (Gest. francor.) — « Siagrius Egidii filius in regnum ejus recedit habitavit que in Suessonis civitate ubi et sedem regni tenebat. » (Ib., c. 8.)
3 « Priamus quidam régnât inFrancià quantum altiùs colligere potuimus. — Pharamundus régnât in Francia. » (Prosp., Chron., éd. Pithou.)
4 « Fuerunt etiam tune Clogionem utilem ac nobilissimum in gente sua regem Francorum fuisse, qui apud Dispargum castrum habitabat quod esse in finibus Thorisgorum. » (Greg. Tur., II, 9.)
3 « Childericus Aurelianis pugnas egit. » (Greg. Tur., II, 18.)
romaines. Echange singulier de ruses entre la force et la faiblesse qui cherchent à se tromper mutuellement!
Il paraît que Cfovis ne dédaigna pas de prendre lui-même le litre romain qu'avait porté son père, et qu'il se présenta ainsi aux Gallo-Romains comme le représentant légitime de l'autorité impériale dans la Gaule, où Syagrius n'était qu'un usurpateur. Quoi qu'il en soit, Clovis marche à la tête de ses Francs contre Syagrius, le bat et s'établit à Soissons, dont Syagrius avait fait sa capitale1. Nous voyons ensuite Clovis assiéger Paris. La légende met en scène à cette occasion une jeune bergère dont l'Église a fait une sainte, et Paris sa patronne. Clovis arrivé ainsi à la Seine ne tarda pas à étendre son autorité jusqu'à la Loire 2. Il avait sans doute laissé de côté les chefs bretons auxquels il eut affaire plus tard. Un historien de l'Orient, Procope, constate que Clovis traita avec l'Armorique 3. Clovis se contenta d'une reconnaissance de sa suprématie ; car on voit pendant toute l'époque mérovingienne les chefs bretons se conduire en vassaux insoumis. Procope dit que ce traité avec l'Armorique fut facilité par la communauté de religion. Clovis était païen qnand il marcha contre Syagrius; mais la douce influence de la reine Clotilde, nièce de Gondebaud et cependant catholique, l'attira à la foi chrétienne. Le fier Sicambre courba son front sous l'eau du baptême que lui versait saint Rémi, évêque de Reims, et jura d'adorer ce qu'il avait brûlé, de brûler ce qu'il avait adoré. Dès lors Clovis devint l'espoir du catholicisme. L'épiscopat contribua sans doute à ses succès si prompts; c'est lui, à n'en pas douter, qui négocia la soumission de l'Armorique; aussi l'historien anglais Gibbon a-t-il dit que la monarchie française fut fondée par les évêques. Clovis le comprenait ainsi : il datait son règne du jour de son baptême.
Quand la nouvelle de ces événements fut arrivée à Constantinople, l'empereur d'Orient, qui se regardait comme l'héritier de l'empire d'Occident, tenta de se rattacher par quelque faible lien le jeune État formé dans la Gaule. Il conféra à Clovis le titre honoraire de consul \ peut-être la haute dignité de pa-
i 4 Greg. Tur., II, 27.
* « Eo tempore ditatavit Chlodovseus amplificans regnum suum usque Sequanam. — Sequenti tempore usque Ligere fluvio occupavit. » {Gesta franc, H.)
3 Guerre des Goths, I, 12.
4 « Chlodovachus ab Anastasio imperatore codicillos de consulatu accepit. » (Greg. Tut., II, 38.)
ii mo$. Clovis no fut pas insensible à ces i arcs ; c'était on hommage rendu a sa force, et Ifl légitimation 'le son pouvoir au\
veux dos Gallo- Romains. Quant à la inzorainelé de l'Empire,
il saurait bien la rendre vainc Lei lettres impériales furent donc publiées solennellement. Clovifl se montra a cheval revêtu des ornements consulaires, jeta, selon l'usage, de l'argent à la foule qui dans ses acclamations lui donnait le titre d'Auguste*. Clovis était désormais pour les Gallo -Romains le délégajaire de la puissance impériale dans la Gaule.
11 s'occupa d'y étendre son autorité.
De l'autre côté de la Loire s'étendait le royaume des Visigoths ; Clovis s'y sentait appelé par les vœux de la population catholique. 11 rassemble les Francs et leur dit : « C'est vraiment grande honte que des hérétiques occupent ce beau et riche pays; marchons contre eux et faisons triompher la cause du Dieu à qui vous avez avec moi transporté votre culte. » Les Francs témoignèrent en agitant bruyamment leurs framées qu'ils étaient prêts à faire ainsi l'affaire du ciel en même temps qu'ils feraient si bien la leur. On sait la suite, et comment les Visigoths, rejetés de l'autre côté des Pyrénées, ne gardèrent en Gaule que la Septimanie le long de la Méditerranée. Cette province, conquise plus tard sur les Golhs par les Arabes devenus maîtres de l'Espagne, fut reprise aux Arabes par Charles Martel.
Ce que Clovis avait fait contre les Visigoths, ses fils à leur tour le firent contre les Burgondes dont l'état vint s'ajouter aux conquêtes de Clovis.
Les Pyrénées furent franchies, et la monarchie franque eut au delà des montagnes une province nommée Marche d'Espagne, qui devait devenir le comté de Barcelone, la Catalogne d'aujourd'hui.
Les Ostrogoths avaient de leur côté franchi les Alpes et oc-
1 « In quibus videlicet litteris hoc continebatnr quod complacuerat sibi et senatoribus eum esse amicum iraperatorum, patriciumque Roraanorum. » (Aimoin., I, 22.)
2 « Tunicâ blateâ indutus et chlamide. imponeus cervici diadema... ascenso équité aurum argent unique... spargens, consul et Augustus est vocitatus. » (Greg. Tur., II, 38.) — « Consul simul et Augustus meruit appellari. » (Aimoin., I, 22 >)
eu paie ni un coin de la Gaule. Attaqués par les troupes de Justinien ils recherchèrent l'alliance des Francs. Le territoire qu'ils possédaient en Gaule en fut le prix l. Les Francs passèrent les Alpes au secours des Goths ; mais descendus en Italie ils virent que la chance était pour Justinien. Abandonnant leurs alliés ils épousèrent sa cause, et en retour Justinien renonça en faveur des princes Francs aux prétentions que l'Empire pouvait avoir encore sur la Gaule 2.
La monarchie franque ne se renferma pas dans ses limites; elle déborda au dehors.
La Germanie lui fut successivement incorporée.
A l'époque où Clovis marchait contre Syagrius, il se vit attaqué sur ses derrières par les Alemans, peuple dont le nom s'est étendu, avec le temps, à toute la Germanie, et qui occupait alors la contrée nommée plus tard la Souabe, plus tard encore la Suisse. Clovis, se retournant contre eux, les battit à Tolbiac. Les Alemans devinrent dès lors sujets des Francs en gardant toutefois, jusqu'à l'époque carlovingienne, un reste d'autonomie sous des ducs nationaux grands vassaux des princes francs.
Les Bavarois établis au delà des Alemans dans le pays qui a retenu leur nom, ne tardèrent pas à éprouver le même son.
Sur le Rhin inférieur les Francs confinaient aux Frisons, maîtres du pays qui a pris le nom de Hollande. La conquête de la Frise demanda aux Francs de longs efforts.
Dans son voisinage était la Thuringequi fut aussi conquise.
Les Francs se trouvèrent alors en présence des Saxons. La soumission de la Saxe leur coûta un siècle de luttes sanglantes. Charlemagne ne put l'achever qu'en y portant à plusieurs reprises le fer et le feu. Mais alors enfin la barbarie, toujours prête à déborder de nouveau, fut solidement contenue, et l'on put dire que l'ère des invasions était irrévocablement close.
La monarchie franque que nous venons de voir s'étendre au delà des Pyrénées, au delà du Rhin, s'étendit aussi au delà des Alpes. J'ai dit plus haut comment, à l'appel de la papauté menacée, Pépin, puis Charlemagne franchirent les Alpes; comment Charlemagne mit sur sa tête la couronne des Lombards et bientôt après celle d'un nouvel empire d'Occident. Cet empire
1 Procop., Guerre contre les Golhs, liv. I, c. 12.
2 Procop., liv. 1, c. 13.
rivalisait par ses proportions avec l'ancien; mais sa grandeur même lit sa faiblesse, et prépara M prompte dissolution.
A quelles causes les Francs durent-ils ce rapide et magnifique essor de leur puissance?
J'en aperçois deux principales. C'est d'abord que les Franc* restèrent plus Germains que d'autres peuples dont la fortune fut moins durable. Ceux qui s'étaient établis dans des provinces intérieures de l'Empire n'y furent point retrempés par l'élément barbare. Les Francs durent à la position qu'ils occupaient de rester en communication perpétuelle avec la rude et forte Germanie ; ils purent ainsi se civiliser sans perdre leur esprit militaire.
Je trouve la seconde raison dans les étroits rapports des princes francs avec le clergé catholique et avec la papauté. On a vu tomber tous les États fondés par les ariens; la monarchie franque grandit de plus en plus parce qu'elle avait uni sa cause à celle du catholicisme. Si l'Église dut beaucoup aux princes francs, ils ne durent pas moins à l'Église. L'épiscopat négocia la soumission de TArmorique à Clovis; il lui donna la main pour renverser la puissance des Visigolhs, comme plus tard à ses fils pour renverser celle des Burgondes. Quand les Francs s'enfoncèrent en conquérants dans la Germanie, les missionnaires marchèrent à la suite des armées, semant les germes de la civilisation chrétienne et consolidant ainsi la conquête !. N'est-ce pas enfin la papauté qui donna l'Italie aux Francs, et fit de leur royaume un empire? L'Église préside alors aux destinées de l'Occident : ce qu'elle condamne tombe bientôt; ce qu'elle soutient, prospère et grandit.