CHEZ NOUS
Dans la Tranchée
Dans la tranchée, où 1 eau jaunâtre Croupit sur le sol cb'foncé, Un soldat, blanc comme l'albâtre, Enveloppe son pied blessé.
Un chef l'aperçoit et s'a])[)r(n'lie : <( Qu'ave/.-vous. dit-il. mon garçon? »
Lui ? Rien; une balle de Boche, Un petit cadeau sans façon.
L'officier veut voii* la blessure.
Pas trop grave, mais dans cette eau, Parbleu ! l'infection est sûre Si la boue arrive à la peau.
« Vous pouvez vous traîner, j'espère ?
Allez au poste de secours ; Un bon pansement, et l'affaire Sera finie en quelques jours. »
Le poilu, la tête baissée, Marmotte quelques mots tout bas :
Sa j)laie ? Eh bien, il la pansée.
— Il marmotte, et ne bouge pas.
Le chef, l'entendant qui bougonne, Insiste en vain; alors, tranchant, Il ne plaide plus, il ordonne :
« Allez, dit-il, et sur-le-champ. »
Mais, se redressant non sans peine, L'iiomme répond, inconverti :
« Et mon créneau, mon capitaine, Qui le gardera, moi parti ? »
Les Cartouches
Le jour baisse. Depuis l'aube On se bat, un contre trois.
Le Boche, qui se dérobe Sur la lisière cVun bois ,
Dans sa tudesque jactance Nous jugeant enfin à bout, Criant et hurlant, savance Pour frapper le dernier coup.
Garde à vous ! Sur la tranchée Qui protège notre front, De blessés, de morts jonchée, La masse teutonne fond.
La fusillade crépite Et fait des trous dans le tas ; II n'approche plus si vite, Le Boche, il traîne le pas.
Va-t-il rccuiur ? Farouches, Les nôtres pressent leur feu ; Mais voici que les cartouches Sont près de manquer. « Morbleu !
« Si c'est là que nous en sommes... » Bougonne à part lui le chef ; Puis, aj)i)elant un des hommes, Il lui donne un ordre bref.
Qu'il se replie et qu'il dise, Là-bas, que tout marche bien, Mais que leur poudre s'épuise.
Que bientôt ils n'auront rien.
— C'est bon. —
Et de la tranchée Qui, sur notre front s'étend, De blessés, de morts jonchée, Le brave sort à l'instant.
L'ennemi sur cette cible S'acharne ; il pleut tout autour :
Lui, dédaigneux, impassible, Marche au but sans un détour.
Mais qu'a-t-il donc ? « Suis-je bête I » Fait il au quart du chemin.
Il revient, dre:-sant la tête, Six cartouches dans la main,
Et, sous les balles prussiennes, A Tofficier les tendant, n lui dit : « Voici les miennes.
Prenez-les en attendant. »
Les Vieux
Après trois jours de résistance Ils ont déguerpi, les Germains.
Le bourg que souillait leur présence Est désormais entre nos mains ;
Mais, des hauteurs du voisinage, Sur les maisons encor debout Les bombes pleuvent avec rage A droite, à gauche, un peu partout.
Les vieux, cependant, qu'à l'approche Des Huns on avait dû bannir, Apprenant la fuite du Boche, A tout prix veulent revenir.
« Restez quelques jours à l'arrière, Leur dit-on ; là-bas, c'est la mort ! » Mais sur eux menace et prière S'épuisent en un vain eflort.
Ils veulent tous revoir les terres Qu'à l'humble sueur de leur front.
Comme eux, cultivèrent leurs pères Et que leurs fils cultiveront ;
Et bientôt, devant les ruines, Fumant encoi*. de leurs foyers, Qu'afm de cacher leurs rapines Les bandits ont incendiés,
Tranquillement, sans avoir cure, Héros du sol, d'aucun danger, Ils reprennent leur tâche obscure Sous l'œil de rimj)ie étranger.
A l'horizon, le canon tonne ; Dans les sillons, à quelques pas, Tombe un obus : nul ne s'étonne; Ils ne se tournent même pas.
Et, sans trembler, leur main grossière Répand en ordre aux alentours L'humble grain, fertile poussière, Moisson future des beaux jours.
Noble audace ! Sainte espérance !
Ils sèment leurs champs envahis Dans l'indéfectible assurance Du triomphe de leur pays.
Ils sentent qu'une fois encore La France, prête à tout soufirir, Contre la nuit défend l'aurore, Et qu'elle ne saurait périr ;
Ils ont en eux la foi profonde Que, fiers champions du droit froissé.
Leurs ûls délivreront le monde Du joug dont il est menacé,
Et qu'eux aussi, dans les batailles Qu'ils livrent pour l'humanité, Ils l'ont de fécondes semailles, Des semailles de liberté !