LA CPIUTE DES BARMÉCIDES
En i86 (802), Hâroùn fît le pèlerinage avec les Barmécides (i). Moûsâ ibn Yahyâ a raconté qu'il entendit son père, faisant le iawâf autour de la Ka'ba, gémir sur ses fautes et supplier Allah de l'en punir plutôt dans ce monde que dans l'autre (2). D'après Ahmad ibn Al-Hasan ibn Harb, Yahyâ demandait en grâce que les épreuves qui menaçaient sa famille n'atteignissent que lui. « Plutôt ma mort, s'écriait-il, que la mort de mon fils Fadl (3) ! »
Après avoir passé par Rakka, il arriva à Anbâr, et séjourna quelque temps dans le faubourg de 'Oumr avec ses fils Al-Amîn et Al-Ma'moûn. Fadl fut logé chez AI-Amîn, Dja'far chez Al-Ma'moûn, Yahyâ chez son secrétaire 'Alî ibn 'Isa, et Mohammed chez Ibn Noûh. Le lendemain de son arrivée, Hâroùn donna à Fadl une robe et un collier d'honneur (4). Il avait eu précédemment une discussion avec Moûsa, mais semblait satisfait des explications de celui-ci.
Les Barmécides, comblés d'attentions par le khalife,
(i) A l'exception des Barmécides, les vizirs ne faisaient le pèlerinage qu'à leur sortie de charge. Ibn At-Jiktakà, AI-Fakhrî, éd. Derenbourg, 402.
(2) Tabari, Chronicon, éd. De Goeje, III, 674.
(3) Op. cit., III, 674-675.
(4) Ibid., 675.
crurent avoir retrouvé leur ancienne influence. Mais le drame était proche et devait commencer par l'exécution d'un familier des Barmécides. Hâroûn fît décapiter Anas ibn Abi Chaikh, secrétaire de Dja'far, le matin du jour où celui-ci fut mis à mort. Après avoir échangé quelques mots avec Anas, il tira une épée cachée sous un coussin et ordonna à Ibrahim ibn 'Othmân ibn Nahîkde lui trancher la tête. Puis il récita un vers composé à l'avance sur cette exécution :
« L'épée a été transportée du désir de frapper Anas; « L'épée regardait à la dérobée, et les destins attendaient. » Il s'écria ensuite: «Qu'Allah ait pitié de 'Abd Allah ibn Mas'ab ! » D'après Tabarî 'Abd Allah ibn Mas'ab, l'un des clients des Barmécides, était gagné à Hâroûn, à qui il avait dénoncé Anas comme athée. Anas, pour se venger, tua'Abd AUâh (i).
La mort de Dja'far, arrivée le samedi dernier de moharram, selon les uns, ou premier de safar, selon les autres, de l'année 187 (28-29 janvier 8o3), a été racontée de plusieurs manières. Mais les historiens s'accordent à dire que Hâroûn, au retour du pèlerinage, aff'ecta de traiter les Barmécides et surtout Dja'far avec la plus grande bienveillance. Tout, dans ses actes, semble indiquer qu'il chercha à cacher ses projets jusqu'au dernier moment.
D'après Bachchâr At-Tourk conservé par Kermânî (2), le khalife alla à la chasse avec DjaTar la veille du jour où fut exécuté celui-ci; il lui prodigua des témoignages d'amitié et essaya de dissiper ses inquiétudes.
Kermânî dit que Yahyâ, le même jour, alla chez Hâ-
(i) ^\ fj,\ ^yi» ^A ^i**Ji JiUAr
[Ihid,. 681.) (2) îhid., 673-674.
roûn et eut avec lui un long entretien sur les affaires de l'État. En sortant, il dit aux quémandeurs [li'n-nâs), qui attendaient la réponse du khalife, que celui-ci leur accordait ce qu'ils demandaient et chargeait Aboû Sâlih Yahyâ ibn 'Abd Ar-Rahmân d'exécuter ses ordres (i).
La nuit du samedi dernier de moharram, dit Fadl ibn Solaimân ibn *Alî (2), Hâroûn ordonna à son eunuque Aboû Hachim Masroûr et à Aboû *Isma Sâlim ibn Hammâd de prendre avec eux quelques hommes sûrs et de cerner la maison de Dja'far, qu'ils lui amèneraient. Masroûr et Sâlim trouvèrent DjaYar en partie de plaisir, ayant avec lui le fils de Bakhtichoù' et le chanteur aveugle Aboû Zakkâr Al-Kalwadhânî (3), qui chantait à ce moment :
« Ne t'attarde donc pas, car la mort, venant au matin ou au soir, atteindra tout homme (4). »
Ils le saisirent brutalement, le lièrent avec une corde qui servait d'entrave à un âne et l'amenèrent à la maison du khalife, qui le fît aussitôt décapiter. 'Alî ibn Abî Sa'îd dit que Masroûr, dont il tient ces détails, entrant chez Dja'far, lui dit qu'Allah l'avait frappé et qu'il devait se résigner à la volonté divine. Épouvanté, Dja'far se jeta aux pieds de Masroûr et le supplia de différer l'exécution: le khalife était ivre et il ne fallait pas se hâter d'exécuter des ordres que, revenu à la raison, il regretterait. Masroûr consentit et alla consulter Hâroûn. Celui-ci, après l'avoir accablé d'injures, lui dit: « Si tu ne me rapportes pas la tète de Dja'far, j'enverrai des gens qui prendront d'abord la tienne, puis celle deDja'far.» Masroûr dut obéir. D'après
(i) Op. cit., 68k (2) Ibid., 678.
{3) Ibid., 675.
(4) ^"L- ^ jCj -uj y^
une autre version, Dja'far demanda en grâce qu'il lui fût permis de voir le khalife, mais Hâroûn répondit : « Il sait bien que, si je le regardais, je n'aurais plus le courage de le tuer (i). »
D'après Mas'oùdî (2), le khalife, après avoir passé la journée dans les fêtes et les plaisirs avec Dja'far, fît appeler son eunuque Yâsir dit Rikhla, et lui dit qu'il allait lui confier une mission que seul il était capable de remplir: sa désobéissance entraînerait un châtiment terrible. Yâsir protesta de son dévouement, assurant qu'il n'hésiterait pas à donner sa vie. « Tu vas aller chez Dja'far ibn Yahyâ, reprit Hâroûn, et, quelle que soit la situation dans laquelle tu le trouveras, tu me rapporteras sa tête. — J'aimerais mieux mourir, » dit Yâsir consterné. Le khalife lui ayant imposé silence, Yâsir partit. Il trouva Dja'far dans les plaisirs et lui fît part de l'ordre qu'il avait reçu. «C'est une plaisanterie? — Jamais l'Émir des croyants n'a été aussi sérieux. — Alors il est ivre ! — Non. — Si jamais je t'ai rendu service, dit alors Dja'far à Yâsir, tu iras dire à l'Émir des croyants que ses ordres ont été exécutés. S'il en a du regret, tu m'auras sauvé la vie; dans le cas contraire, tu exécuteras ses ordres dès le lendemain. — Cela est impossible. — Je te suivrai alors, et je me placerai de* manière àentendre sa réponse.» Yâsir accepta. Hâroûn, furieux, lui ordonna d'apporter sur-le-champ la tête de Dja'far. Ayant fait placer cette tête devant lui, il énuméra longuement les griefs qu'il avait contre son ancien favori, puis fit décapiter Yâsir, disant qu'il ne pouvait supporter la vue du meurtrier de Dja'far. La même nuit, il fît dire à Asmâ'î qu'il avait fait quelques vers et désirait les lui montrer. Asmâ'î étant venu, Hâroûn lui récita:
(i) Ibid.
(2) PraitHes d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, VI, SgS-
« Si Dja'far avait redouté la mort, un coursier rapide, bridé pour le voyage, eût sauvé sa vie.
« Pour éviter le trépas, il eût pu trouver un abri inaccessible à Taigle chargé d'années.
« Mais, son heure étant venue, aucun astrologue n'aurait été assez habile pour conjurer son destin (i). »
D'après Yezdî (2). Hâroùn envoya Masroûr dire à Dja'far de venir en toute hâte dépouiller avec lui le courrier qui. venait d'arriver du Khorassan. Masroûr devait, sous divers prétextes, faire éloigner toutes les personnes de la suite de Dja'far, qui, une fois seul, serait introduit dans une koubba pour y être décapité. Sa tête devait être apportée au khalife, et tout cela devait être exécuté avec promptitude et dans le plus grand secret : Masroûr en répondait sur sa tête.
Dja'far, à qui Masroûr avait parlé avec le plus grand respect, n'eut aucune défiance. Il mit ses vêtements d'apparat et se rendit chez le khalife. Les personnes de sa suite ayant été successivement écartées, il fut pris d'inquiétude, et dit que Ton ne pouvait rien contre le destin. Cinquante hommes apostés par Masroûr le firent descendre de cheval pour l'introduire dans la koubba, où le tapis et l'épée avaient été apportés; cinquante autres assassins se tenaient à proximité. Le reste du récit de Yezdî se rapproche sensiblement de celui de Mas'oûdî. Dja'far, après avoir vainement imploré Masroûr, fut décapité, et sa tête portée au khalife qui, pris de remords, pleura, mais, un instant après, éclata en imprécations contre son ancien favori,
(2) Tarîkh, 45-49.
dont il frappa la tête d'une baguette, et ordonna d'enlever le cadavre avec mille marques de mépris. Tous ceux qui avaient pris part à Texécution furent massacrés et leurs corps jelés dans le Tigre: le khalife ne voulant pas laissé la vie à ceux qui avaient pénétré ses secrets. Les serviteurs de Dja'far furent également massacrés. Après avoir pris des mesures rigoureuses contre les Barmécides, Hâroûn alla à la prière du matin. Personne ne connaissait encore les événements de cette nuit.
Le chanteur Aboû Zakkâr, dit le Kitâb al-Aghânî (i), demanda avec instance à partager le sort de son protecteur. « Dja'far, dit-il à Masroûr, a été mon bienfaiteur, et il m'est trop dur de lui survivre. » Hâroûn chargea Masroûr de s'informer de ce que DjaTar donnait à son protégé : il lui continuerait le même traitement, pour se l'attacher. D'après une autre version {2), le khalife ordonna à Masroûr d'exaucer le désir d'Aboû Zakkâr.
La nuit de l'exécution de Dja'far, Hâroûn ordonna de cerner les maisons des Barmécides, de leurs alliés, de leurs affranchis et de leurs clients. Aucun n'échappa. Yahyâ fut gardé prisonnier dans la maison qu'il occupait, et Fadl dans une maison proche de la demeure de Hâroûn. Leurs biens furent saisis. Radja\ eunuque du khalife, fut envoyé à Rakka pour y confisquer tout ce qui appartenait aux Barmécides, à leurs parents, à leurs amis et à tous ceux qui dépendaient d'eux. Le matin venu, Hâroûn donna l'ordre à Chou'ba Al-Khaffânî, Harthama ibn A'yan, Ibrahim ibn Hâmid Al-Marw^arroudhîet à quelques autres personnes de confiance, dont était Masroûr, d'amener le cadavre de Dja'far à la maison qu'habitait celui-ci, en at-
(i)xi, 54-55.
(2) Ibid., VI, 2i3.
tendant de l'envoyer à Bagdad. Ibrahim ibn Hâmid eut la garde de Fadl et de ses biens ;Yahyâ ibn *Abd Ar-Rahmân, Rachîd Al-Khâdim et Harthama ibn A'yan furent les gardiens de Yahyâ ibn Khâlid et de son fils Mohammed. Zobaida bint Mounîr, mère de Fadl, Danânîr, l'affranchie de Yahyâ, et plusieurs esclaves partagèrent leur captivité. Ibn Châhik As-Sindî Al-Harâchî avait été envoyé en toute hâte à Bagdad pour y cerner les maisons des Barmécides, — celle de Mohammed ibn Khâlid exceptée. Hâroûn lui écrivit d'exposer la tête de Dja'far sur le Pont du milieu (i) et de partager son cadavre en deux morceaux, qui seraient mis en croix sur le Pont d'en haut (2) et le Pont d'en bas (3). Ces dépouilles restèrent ainsi exposées jusqu'au moment où Hâroûn partit pour le Khorassan : il ordonna alors à Ibn Châhik de les brûler (189 = 8o5) (4).
Quelques jeunes enfants de Fadl, Dja'far et Mohammed ibn Yahyâ furent amenés au khalife, qui leur laissa la vie. Il fit également grâce à Mohammed ibn Khâlid, à qui il avait des obligations et qui conserva sa faveur, à ses femmes et à ses enfants. Furent encore épargnées Zobaida bint Mounîr, Habâ bint Yahyâ et l'une de ses sœurs (5). D'après
(i) ja^jVi ,j*^y
(3) (Ji-'VI ^j^\.
(4) DiNAWARÎ, Kitâb al-Akhbâr at-tiwâl,é<\. Guirgass, 387. — Ibn Kotaiba, Kitâb al-Ma^ârif, éd. Fleischer, 193-194. D'après Tabarî {loc. cit.), Ibn Châhik ramassa du bois et des broussailles pour brûler les restes de Dja'far, qui furent consumés en un instant. Ibn At-Tiktakâ prétend que dans les comptes du palais de Haroùn on trouvait 400.000 dinars pour les présents faits à Dja'far. Dans les comptes de la dernière année envoyait une dépense de dix kirâts de naphte et d'étoupes pour brûler le corps de Dja'far. Al-Fakhrî, éd. Derenbourg, 290.
(5) Yezdî, Tarîkh, 5i. Le texte porte par erreur ^c-^ ^V "^^^-^t^, pour Jj\}>' ^ji «U.PM et ^\ A^ ^^ (Jw^ pour i^"^ Aî (J-^.
Baranî, la mère de Yahyâ et celle de Dja'far échappèrent aussi à la proscription des Barmécides. Hâroûn assura leur existence et, répondant à une lettre de la mère de Dja'far, lui assura que, s'il avait fait mettre à mort son fils, c'était pour le punir de sa trahison (i).
Fadl, Mohammed et Moûsâ, fils de Yahyâ, et Aboû'l- Mahdî, son gendre, furent laissés à la garde de Harthama ibn A'yan jusqu'au moment où le khalife quitta Rakka (2). Envoyés d'abord au Dair Kâ'im Al-Aksâ, ils furent, à la suite de dénonciations, enfermés dans la Prison des Athées et soumis à un régime plus rigoureux encore. On rapporte que Fadl, étant resté plusieurs jours sans prendre de nourriture, Hâroûn vint lui rendre visite et l'engagea à prendre un repas avec lui. « Dja'far m'a trahi, lui dit-il; j'ai été obligé de le faire mettre à mort et d'enlever aux siens leurs litres et leurs richesses. » Mais Fadl lui ayant reproché sa cruauté en termes énergiques, Hâroûn se retira plein de confusion.
Baranî rapporte un fait analogue, disant que Moûsâ ibn Yahyâ resta six jours sans manger (3).
D'après Yezdî, 1.200 femmes, enfants, alliés, affranchis, ou clients des Barmécides furent mis à mort, et le mas-
(i) Akhbâr-é Barmekiyân, éd. de Bombay, 129-133.
(2) Tabari, Ch7-onicon, éd. De Goeje, III, 680. Le traducteur persan de Tabarî prétend à tort que Hâroûn fit égorger en sa présence Fadl, Mohammed et Moûsâ. — Cht'onique, trad. Zotenberg, IV, 469. Après la catastrophe des Barmécides, dit Mas'oûdî, Hâroûn répétait souvent ces vers :
AJLjj Lx-) Jjc** U jA£lJ ^ C^J Ui l^lJl^I-^l jl
« Les dédains de la fortune sont proportionnés aux honneurs qu'elle avait d'abord accordés. — Lorsque la fourmi déploie ses ailes pour s'envoler, sa fin est proche. »
Prairies d'ot\ éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, VI, 406.
(3) Akhbâr-é Barmekiyân, éd. de Bombay, i33-i36.
LES BAKMÉCIDES D'aPRÈS LES HISTORIENS ARABES ET PERSANS qS
sacre dura trois jours (i). De tous ceux qui prirent part à ces exécutions, seuls Hâroûn et Masroûr revinrent. Tous leurs auxiliaires furent massacrés. Les richesses des Barmécides furent recherchées avec le plus grand soin, et toutes leurs maisons fouillées. Tout ce qu'on trouva, soit en argent, soit en objets précieux, fut porté au trésor. On s'efforça, par des menaces et des violences, d'arracher des aveux aux familiers et aux affranchis des Barmécides, et ces derniers furent jetés en prison (2).
(i) Tarîkh, 5i.
(2) Baranî, Akhbâr-é Barmekiyân, éd. de Bombay, 116-117.