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LES BARMÉCIDES ET LA LÉGENDE

« La famille des Barmécides, dit un historien arabe (i fut à son siècle ce qu'est une aigrette sur le front, une couronne sur la tête. Leurs actions généreuses passèrent en proverbe; on se rendoitde toutes parts à leur cour; toutes les espérances reposoient sur eux. La fortune leur prodigua ses faveurs les plus rares et les combla de ses dons. Yahyâ et ses fils étoient comme des astres brillants, de vastes océans, des torrens auxquels rien ne résiste. Tous les genres de connoissances et de talents se trouvoient réunis en foule auprès d'eux, et les hommes de mérite y recevoient un accueil distingué. Le monde fut vivifié sous leur administration, et l'empire porté au plus haut point de splendeur. Ils étoient le refuge des affligés, la ressource des malheureux, et c'est de l'un d'eux que le poète Aboû Nowas a dit :

« Lorsque le monde vous aura perdus, ô fils de Barmek, « on cessera de voir les rues couvertes de voyageurs, au « lever de l'aurore et au coucher de l'astre du jour. »

Ces paroles d'Ibn At-Tiktakâ résument assez exactement les souvenirs qu'avaient laissés les Barmécides près de cinq siècles après leur disgrâce. On n'avait pas oublié les grands

(i) Ibn At-Tiktakâ, Al-Fakhri, éd. Derenbourg, 269-270. Nous donnons ici la traduction de Silvestre de Sacy {Chrest. arabe, 2* éd., 11,7-8).

mérites de Khâlid, la prudence et l'intelligence de Yahyâ, la générosité et l'habileté de Fadl, le talent de Dja'far comme écrivain et orateur, les sentiments nobles et les vues élevées de Mohammed, la bravoure et Ténergie de Moûsâ (i). Pendant longtemps la toute-puissance et l'habile administration de Yahyâ, la générosité de sa famille et en particulier de Fadl, « Hâtim de l'islamisme et sceau des hommes généreux », (2) la faveur de Dja'far auprès de Hâroûn, ses amours avec 'Abbâsa, la catastrophe de sa famille et les regrets unanimes qu'elle excita, furent un thème inépuisable pour les conteurs et les poètes, qui attribuaient volontiers aux Barmécides toute action noble ou généreuse. L'expression « temps des Barmécides » signifiait tout ce qui est bon et le plus haut degré du bonheur et de l'abondance (3) ». On se faisait gloire de descendre de cette illustre famille.

Il est bien difficile de discerner la légende de Thistoire, dans les récits qui ont cours sur l'origine des Barmeks, Toutefois, on y reconnaît un désir manifeste de les rattacher au vieil empire perse, de faire d'eux une dynastie de vizirs qui, après avoir servi les Sassanides, serviront les Arabes avec le même zèle et la même habileté. Le Nooubehâr, temple bouddhique, devient, pour les besoins de la cause, un temple du feu, fondé par les souverains de la Perse (4). On prête à cette glorieuse famille des alliances royales. Ses débuts à la cour des khalifes ont quelque chose de mystérieux et d'étrange ; on a vu ce qui se passa lorsque Dja'far de Balkh fut mis en présence de 'Abd Al-

(i) Introduction.

(2) Voir le chapitre IV.

(3) Voir l'Appendice I.

(4) D'après M. Barthold (article Barmakides, dans l'Encyclopédie de l'Islam, 5' livraison, pp. 680-681), ces légendes seraient postérieures au khalifat de Hâroûn; mais Ibn Al-Moukaffa' aurait peut-être déjà émis des opinions semblables.

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Malik. Leur richesse et leur faste, comme leur générosité, font, dès le premier jour, l'éblouissement de la cour et de la ville à Damas. En revanche, leur orthodoxie est suspecte : on les regarde comme plus Persans qu'Arabes, on leur attribue le désir de rétablir le vieil empire iranien, peut-être aussi la religion de Zoroastre, à laquelle lisseraient restés attachés secrètement.

L'imagination orientale s'est donné libre cours sur Dja*far dont, reprenant et modifiant une vieille tradition arabe, elle a fait le mari de 'Abbâsa bint Al-Mahdî, la sœur du khalife. Très ancienne et très accréditée, la légende du mariage de Dja'far et de 'Abbâsa a été accueillie comme un fait réel par des historiens estimés, qui n'étaient pas très éloignés du temps où vivait DjaYar, Tabarî etMas'oûdî notamment. Nous résumerons ici leurs récits, qui montrent comment le rôle de Dja'far a été amplifié et altéré par la tradition populaire faisant du mariage du favori de Hâroùn avec la sœur de celui-ci, et de leur désobéissance aux ordres du khalife, la cause déterminante de la chute des Barmécides (i).

Hâroûn, qui avait pris en grande affection sa sœur *Abbâsa bint Al-Mahdî et Dja'far, ne pouvait se passer de leur présence. Pour les avoir sans cesse auprès de lui, il résolut de les marier, mais exigea que le mariage ne fût jamais consommé. Dja'far protesta contre cette prétention, mais Hâroûn resta inébranlable et dit à son favori que son mariage avec la sœur du khalife serait un objet d'envie pour tous.

(i) Cf. l'article de M. Horovitz sur Wbbâsa, dans V Encyclopédie de rislam, r« livraison, p. i3. M. Horovitz fait observer, en outre, que certains auteurs remplacent 'Abbâsa par de prétendues sœurs de Hâroûn, nommées, soit Fâkhita, soit Maimoùna, et qu'un « roman de jeunesse » est d'autant moins vraisemblable que, d'après le Tabàrt persan, 'Abbàsâ aurait eu quarante ans lors de ses premières relations avec Dja'far.

Le mariage eut lieu à cette condition. En présence des eunuques et des affranchis préférés de Hâroûn, Dja'far jura solennellement que jamais il ne visiterait sa femme, ne resterait seul avec elle, ni ne se trouverait sous le même toit, à moins que Hâroûn ne fût en tiers avec eux.

Or Ibn Kotaiba nous apprend que Hâroûn fit épouser 'Abbâsa à Mohammed ibn Solaimân, puis, après la mort de celui-ci, à Ibrahim ibn Sâlih ibn 'Alî (i). Plus tard Ibn Khaldoûn, désireux de réhabiliter Hâroûn, dont il fait,. contrairement aux témoignages des contemporains, un prince austère, simple, religieux et instruit, vivant à une époque où les mœurs n'étaient pas encore corrompues, a soutenu que ce khalife n'aurait jamais fait épouser une princesse de la naissance et du mérite de 'Abbâsa à Dja'far, dontles ancêtres étaient Persans et idolâtres(2). Ces arguments sont faibles; mais il n'en est pas de même du témoignage d'Aboû Nowas (3), qui nomme les trois maris successifs qu'eut *Abbâsa, et au nombre desquels ne figure pas Dja'far: le premier des trois serait mort onze ans avant lui.

Dja'far, qui avait accepté les conditions de Hâroûn avec une entière bonne foi, tint scrupuleusement parole et se montra d'une grande réserve avec 'Abbâsa, qu'il quittait toujours en sortant de chez le khalife, et mérita les éloges de celui-ci. Mais 'Abbâsa, éprise de Dja'far, lui écrivit des lettres passionnées, l'exhortant à enfreindre les ordres de Hâroûn. Dja'far chassa les messagers avec des invectives.

(i) Kitâb al-Ma'ârif, éd. Wûstenfeld, p. igS.

(2) Prolégomènes, apud Silvestre de Sacy, Chrest. arabe, 2^ éd.,pp. iig-127 du texte et 371-879 de la traduction.

(3) Dîwân, éd. Iskender Asaf, p. 174. La légende a donné à la chute des Barmécides une autre raison romanesque : 'Azzoûn, dit Tabarî {Chronicon, éd. De Goeje, III, ii3i-ii35), aurait raconté au khalife Wâthik que Yahyâ, en désapprouvant l'achat que voulait faire Hâroûn d'une belle esclave dont on demandait loo.ooo dinars, et en faisant des difficultés pour fournir cette somme, aurait préparé sa propre ruine.

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et des menaces. 'Abbâsa s'adressa alors à la mère de Dja'far, 'Abbâda, femme d'une intelligence bornée, se la rendit favorable par de riches présents et lui assura que le rapprochement des deux époux ne ferait qu'assurer leur sécurité. 'Abbâda dit alors à son fils, que dans un château qu'elle nomma, se trouvait une esclave d'une merveilleuse beauté, et qu'elle voulait l'acheter pour son fils. 'Abbâda laissa un certain temps se passer, afin de rendre plus ardents les désirs de Dja'far. Sur les instances de celui-ci, une nuit fut enfin fixée, et 'Abbâda se hâta de prévenir 'Abbâsa. Dja'far, qui sortait ivre d'une partie de débauche dans le palais de Hâroûn, ne reconnut pas sa femme, et le mariage fut consommé. Au matin, 'Abbâsa dit à Dja'far: « Comment trouves-tu les ruses des filles des rois? — De quel roi es-tu donc la fille » ? 'Abbâsa se fit alors connaître. Dégrisé et pris de désespoir, Dja'far courut chez 'Abbâda : « O ma mère î lui dit-il, tu m'as vendu bon marché ( I ) ! »

D'après Yezdî, Dja'far, lisant les lettresde 'Abbâsa, s'écria que cette femme causerait sa ruine, et décida de quitter au plus tôt la cour de Bagdad. Il demanda à Hâroûn le gouvernement du Khorassan, avec mission de rétablir l'ordre dans cette province. Le khalife demanda conseil à son chambellan Fadl ibn Rabî, ennemi acharné des Barmécides, qui répondit : « Dja'far a déjà reçu de vous une épouse ; maintenant il lui faut une province et il demande à aller en Khorassan : cela ne peut sefaire [nechâyed) {2) . » Ces paroles firent beaucoup d'impression sur Hâroûn. Ayant pris des informations, il sut que 'Alî ibn 'Isa ibn Mâhân, gouverneur du Khorassan, qui venait de lui envoyer de somptueux présents, avait amassé dans cette province des biens

(i) YezdÎ, Tarîkh, 32-33.

(2) Ibid.

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considérables (i). Il fut fort irrité, mais cacha sa colère. Ses familiers, jaloux de Dja'far, ne perdaient aucune occasion de nuire à celui-ci.

'Abbâsa eut recours à la ruse. Elle invita Hâroûn à venir visiter un jardin sur les bords du Tigre qu'elle venait d'acquérir, et fît de grands préparatifs pour recevoir le khalife. De grandes fêtes furent données en l'honneur de Hâroûn. Le soir du premier jour, 'Abbâsa lui envoya une esclave d'une merveilleuse beauté ; une autre esclave, non moins belle, était destinée à Dja'far. 'Abbâsa fit de même le lendemain. La nuit suivante, elle envoya à Hâroûn une esclave plus belle encore que les précédentes, et alla ellemême vers Dja'far à la place de Tesclaveque celui-ci attendait. Après avoir enlevé les flambeaux, 'Abbâsa partagea le lit de Dja'far, qui, au matin, reconnut sa femme et crut sa perte inévitable. (2).

Baranî, dans ses Akhhâr-é Barmekiyân (3), fait un récit analogue à celui de Yezdî.

Selon Yezdî deux fils seraient nés, de l'union de Dja'far et de Abbâsa : l'un, Hasan, aurait eu dix ans lors de la disgrâce des Barmécides, et l'autre, Hosain, huit ans. D'a-

(i) 'Alî ibn 'Isa ibn Mâhân, d'abord commandant des gardes d'Al-Hâdî, devint en 180 (796) gouverneur du Khorassan, malgré Topposition de Yahyâ, et envoya alors au khalife des présents d'une richesse inouïe, qui furent exposés sur la grande place de Bagdad. Hâroûn, ayant alors reproché à Yahyâ son opposition, s'attira la réplique suivante : « Si dans la suite il ne surgit ni soucis, ni embarras en Khorassan, ce sera bien. A la place d'un dirhem (que tu reçois aujourd'hui), tu seras forcé d'en envoyer deux dans le Khorassan et l'ordre ne sera pas rétabli dans ce pays; tu devras, à la fin, t'y transporter toi-même de ta personne. Si cet homme ne s'était pas réservé pour lui-même une somme égale de richesses, il n'aurait point offert celles-ci au prince des croyants. Lorsque le Khorassan sera épuisé, quand les populations seront réduites à la dernière extrémité, les ennemis et les Kharidjis lèveront la tête, et il sera difficile de remédier à cette situation. » {Modj'mel ot-Tevârîkh, fol. 224, traduit par Ch. Schefer, Chrest. persane, II, pp. 47- 48 des notes).

(2) Yezdî, Tarîkh, 32.

(3) Éd. de Bombay, 25-26.

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près Ibn At-Tiktakâ, 'Abbâsa mit au monde deux jumeaux. Al-'Imrânî dit qu'elle eut trois enfants de Dja'far. Ils avaient, lors de la chute des vizirs de Hâroûn, sept, six et quatre ans. Enfin, d'autres historiens disent qu'^Abbâsa n'eut qu'un seul fils et, pour que sa naissance ne fût pas divulguée, elle l'envoya à la Mecque avec deux serviteurs de confiance: l'eunuque Rayyâch et la nourrice Barra. Mais, malgré toutes les précautions qui furent prises, l'affaire fut bientôt ébruitée. Hâroûn, lorsqu'il fit le pèlerinage qui précéda la chute des Barmécides, se fit présenter le fils de Dja'far et de 'Abbâsa, qui était, dit le traducteur persan de Tabarî, fort beau et ressemblait beaucoup à ses parents. Il voulut le faire mettre à mort; mais, songeant qu'il était innocent de la faute de Dja'far et de 'Abbâsa, se ravisa.

Yahyâ ibn Khâlid, qui avait l'administration du harem, défendit aux femmes de se faire servir par des eunuques de leur choix. Zobaida, femme de Hâroûn, qui avait pris sur lui beaucoup plus d'ascendant qu'aucune de ses rivales et se montrait peu favorable aux Barmécides, se plaignit de ce que Yahyâ n'avait pas pour elle les égards dus à son rang. Hâroûn en ayant fait l'observation à son vizir, celui-ci lui dit de ne pas croire Zobaida et, fort de la bienveillance du khalife, montra plus de rigueur que jamais. Il ferma la nuit les portes du harem et en emporta les clés. Zobaida se plaignit de nouveau. «Je n'ai aucun reproche à faire à Yahyâ pour sa surveillance, lui dit Hâroûn. — Pourquoi alors, répliqua Zobaida, n'a-t-il pas empêché Dja'far de commettre un crime?» Elle apprit au khalife consterné la désobéissance de son favori et l'existence du fils de 'Abbâsa. Toutes les femmes du harem, ajouta-t-elle, connaissaient ces faits.

Hâroûn garda le silence. Quelque temps après, il partait avec Dja'far pour la Mecque. 'Abbâsa écrivit alors à l'eunuque Rayyâch d'emmener en toute hâte son fils dans le

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Yémen. Arrivé à la Mecque, Hâroûn chargea quelques personnes de confiance de prendre des renseignements, et tous les dires de Zobaida furent confirmés. Le pèlerinage terminé, le khalife partit, plein de projets de vengeance.

Tel est le récit de Mas'oûdi (i). Selon Baranî (2), ce fut aussi Zobaida qui apprit à Hâroûn la désobéissance de Djafar et de 'Abbâsa.Mais, pour Tabarî (3) ce fut une esclave qui, frappée et menacée de mort par 'Abbâsa, alla tout révéler à Hâroûn, qui lui promit sa protection et la garda dans son palais.

D'après Bichrî, eunuque de Zobaida, Hâroûn, la veille de l'exécution de DjaTar, qui eut lieu le dernier jour de ce mois^ alla chez 'Abbâsa, et ordonna de faire venir deux eunuques et huit ouvriers, qui préparèrent une pièce de cuir {djild). 'Abbâsa, consternée, comprit que Hâroûn savait tout et, quand il entra, lui parla avec dureté et orgueil. Le khaUfe ne répondit pas. Il fit entrer les eunuques, qui saisirent 'Abbâsa et la déposèrent avec tous ses joyaux dans un coffre, qu'ils clouèrent. Les huit ouvriers qui attendaient les ordres de Hâroûn entrèrent. Ils prirent le coffre, dans lequel était 'Abbâsa vivante, et le descendirent dans une fosse, qui fut comblée avec de la chaux et des briques. L'intendant de 'Abbâsa, trois de ses eunuques et huit de ses autres serviteurs furent massacrés et leurs corps jetés dans le Tigre (4).

Les enfants de Dja'far et de 'Abbâsa furent mis à mort. D'après le récit que fit Masroûràlsmâ'îl ibn'Isâ (5), le kha-

(i) Prairie* d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, VI, 391-394.

{2) Akhbâr-é Barmekiyân, éd. de Bombay, p. 26.

(3) Chronicon, éd. De Goeje, III, 277.

(4) Yezdî, Tarîkh, dans Ch. Schefer, Chrest. persane, II, pp. 41-43 des notes. Cf. Aboù'l-Faradj, Moukhtasar, éd. de Beyrouth, 224.

(5) Yezdî, op. cit., pp. 63-64 des notes.

life, malgré les supplications de celui-ci, ordonna leur exécution. Avant de mourir, les enfants de DjaTar appelèrent sur leurs bourreaux la justice divine. Hâroûn, saisissant alors l'un d'eux, le précipita dans une fournaise qu'il avait fait allumer, et ordonna d'y jeter l'autre. Quand tous les deux eurent été dévorés par les flammes, il donna l'ordre de jeter leurs cendres dans le Tigre ou de les disperser au vent, de raser la maison où cette scène s'était passée et de convertir son emplacement en jardin. Hâroûn, dit une autre version (i), écrivit aux notables de la Mecque de lui envoyer les enfants de Dja'far et de 'Abbâsa, qui furent amenés de nuit à son palais. Attendri en les voyant, il voulut d'abord les épargner. Il les fit venir une seconde fois, les embrassa en pleurant et leur demanda leurs noms. « Je m'appelle Hasan, mon frère s'appelle Hosain, et nous sommes Barmécides, répondit l'un d'eux ». Les mauvais instincts de Hâroûn eurent bientôt repris le dessus. Masroûr, qu'il avait chargé de lui chercher des hommes capables d'exécuter ses desseins, lui amena dix prisonniers {^endâniyân), qui creusèrent une fosse et y entassèrent du bois auquel ils mirent le feu. Les fils de 'Abbâsa y furent précipités. Puis les auxiliaires de Masroûr furent enfermés dans des sacs et jetés dans le Tigre. Hâroûn, dit 'Al-Imrânî faisant précipiter ces enfants dans la fournaise, s'écria : Le feu plutôt que la honte (2)!

(i) Yezdî, Op. cit., pp. 5i-54 des notes.

(2) jUJl y^ jUl (Manuscrit arabe 4842 de la Bibliothèque Nationale,

fol. 78 et 89). La version persane de Tabarî donne un récit assez différent. Hâroûn, pendant le pèlerinage, s'était fait présenter le fils de Dja'far et de *Abbâsa, qu'il voulut faire mettre à mort ; mais il se ravisa. Partant pour Rakka, il s'arrêta à 'Oumr où, le quatrième jour après son arrivée, il fit venir Yahyâ, Fadl, Dja'far et Moûsâ, auxquels il donna des robes d'honneur. Les Barmécides crurent que le khalife leur était redevenu favorable. A l'heure de la prière de l'après-midi Hâroûn s'excusa de quitter Dja'far, à cause d'une partie de plaisir au harem qu'il avait projetée, et l'invita à faire de même. Mais, malgré tous les efforts de Aboû Zakkâr pour le distraire, Dja'far restait triste et abattu ; il fallut un ordre formel de Hâroûn pour qu'il se décidât à

Les Mille et une Nuits attestent combien le souvenir des Barmécides resta populaire en Orient, mais la plupart de leurs récits sont erronés et nous montrent à quel point la tradition s'était altérée. En dehors des contes d'origine persane que renferme cet ouvrage, et qui proviennent du vieux recueil des He^âr Efsâné « Mille histoires », on trouve, dans les Mille et une Nuits, des contes d'origine et de caractère très différents, et qui n'ont de commun que la scène, Bagdad, et les personnages, Hâroûn et les Barmécides, Dja'far en particulier. Les uns, d'allure simple et même bourgeoise, sans intervention du merveilleux, sont d'origine arabe et retracent assez fidèlement la vie de Bagdad au temps des khalifes abbasides. Les autres, au caractère picaresque, faisant volontiers intervenir le merveilleux, sont d'origine égyptienne et ne reproduisent que la vie des Égyptiens, des habitants du Caire en particulier. Hâroûn n'est que là pour représenter le bon vieux temps, dont il était devenu l'incarnation pour l'imagination populaire.

La prospérité et la grandeur du khalifat sous Hâroûn avaient été l'œuvre des Barmécides, et la gloire de ceux-ci rejaillit sur leur maître, souverain médiocre. Peu à peu, la légende aidant, on regarda Hâroûn comme le plus grand des khalifes abbasides, et les Mille et une Nuits nous montrent que cette opinion finit par prévaloir. Yahyâ, celui des Barmécides qui eut le plus de pouvoir; Fadl, le plus remarquable de tous ses fils, figurent rarement dans les récits des Mille et une Nuits. Le favori de Hâroûn, Dja'far, les a fait oublier. On ne peut séparer le khalife de son vizir Dja'far le Barmécide, avec qui il ira, accompagné de Mas-

faire préparer un banquet. A trois reprises, il reçut du khalife des envois de fruits secs, de sucreries et de parfums. Le reste du récit se rapproche trè$ sensiblement de celui fait par Fadl ibn Solaimân ibn Alî {Chronique, trad. Zotenberg, IV, 465-466). Ibn At-Tiktakâ dit que Masroûr, après avoir permis à Dja'farde faire son testament, le lit entrer dans une tente, le décapita et porta sa tête, sur un bouclier, à Hâroûn.

roûr et déguisé en marchand comme ses compagnons, soit chercher de nouvelles distractions, soitsurveiller la conduite des fonctionnaires et des magistrats, soit enfin pour distribuer des aumônes. On retrouvera, dans les Mille et une Nuits, la cour de Bagdad telle que nous la décrit le Kitâb al'Aghânî; on y retrouvera la plupart des personnages cités dans cet ouvrage : Ishâk Al-Mausilî, Asma'î, Masroûr, Ibrâhîm An-Nadîm; mais, à l'exception des histoires du faussaire et de l'homme austère (sur Dja'far ibn Yahyâ de 'Abd Al-Malik) que l'on retrouve dans Ibn At-Tiktakâ et de Yahyâ et de Mansoûr, qui figure déjà dans Tabarî, du récit de la chute des Barmécides, et de quelques anecdotes sur la générosité de Yahyâ et de ses fils, récits dont l'authenticité est moins suspecte, il ne faudra pas y chercher de faits historiques. Non seulement le Hâroûn de la légende, tel qu'il figure dans les Mille et une Nuits, n'est pas le Hâroûn des historiens; mais encore son favori Djafar n'est pas le Dja'far de la réalité. Yahyâ n'est plus le vizir de Hâroûn et le véritable chef de l'État; c'est Dja'far qui, après le khalife, est le seul maître.

Il y a, semble-t-il, une vague réminiscence de la catastrophe des Barmécides dans l'Histoire des trois pommes. Dja'far n'a pu retrouver, dans un délai de trois jours, l'auteur d'un meurtre qui a excité l'indignation du khalife, et celui-ci ordonne que son vizir et quarante Barmécides soient pendus. Tout est préparé pour l'exécution. Le coupable s'étant fait connaître, Dja'far rentre en grâce, ainsi que les siens, et obtient le pardon du khalife pour son esclave Raihân, cause indirecte du crime commis, après avoir raconté l'histoire de Badr ad-Dîn Hasan. En revanche, rien n'est historique dans le mariage de Sitt ad- Dounyâ, la prétendue sœur de Dja'far, avec le faux khalife 'Alî Chah; dans les aventuresde Ghânim, qui a séduit une favorite de Hâroûn et que Dja'far fait rechercher

pour qu'il soit mis à mort; dans le mariage de Hâroûn avec une mendiante qu'il a rencontrée avec Dja'far dans les rues de Bagdad et qui se trouve être une descendante des rois de Perse; dans le mariage de Dja'far exilé à Damas avec la femme de 'Attâf, cédée par son mari, à qui Dja'far reconnaissant sauvera plus tard la vie; dans l'histoire de la belle Persane, où l'intervention du vizir sauve Noûr ad-Dîn du dernier supplice.

On lira toujours avec grand plaisir les Mille et une Nuits, mais l'historien ne peut guère en faire état (i).

(i) Voir De Hammer, Contes extraits des Mille et une Nuits, trad. Trébutien, Paris, 1828, t. I, pp. xxxv-xxxvi de la préface; J. Œstrup, article Alf Laila u>a Laila, dans l'Encyclopédie de rislam, 5« livr., pp. 257-258, et, du même, Studier over looi iVa^ (Copenhague, 1891); Victor Chauvin, La Récension égyptienne des Mille et une Nuits (Bruxelles, 1899), et la Bibliographie des ouvrages arabes, IV, 142-148; V, lôS-iyo.

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