ET LES PREMIERS ABBASIDES
»n 'Asâkir place la naissance de Khâlid ibn Barmek en 92 (709) (i). Les historiens font le plus brillant éloge de ses qualités. Mas'oûdî déclare que ses descendants ne purent jamais Tégaler, et, d'après Aboû'l-Kâsim ibn Ghassan conservé par Yezdî {2), il était généreux, fidèle à sa parole, pieux, humain, ferme et habile. Il avait reçu une brillante éducation et possédait des connaissances aussi profondes que variées, notamment en médecine.
Khâlid, jouit d'une grande faveur auprès des khalifes omeyyades. En 129 (747), il accompagna Kahtaba ibn Chabîb At-Tâ'î envoyé contre Yazîd ibn 'Amr ibn Hobaira, gouverneur des deux Iraks, révolté contre le khalife Marwân. Khâlid commandait dans cette expédition un corps de vingt mille hommes, et Kahtaba lui confia la garde du butin (3). La même année, Kahtaba se
(i) Apud Ibn KhallikAn, Biogr. Dictionary, trâd. De Siane, I, 3o6. D'après Ibn 'Asâkir, Khâlid, qui était soupçonné de magisme, se convertit à l'islamisme le premier de sa famille. Ses frères, Al-Hasan et Solaimân, suivirent son exemple. 11 était opposé aux prétentions de l'imam Mohammed ibn 'Alî et de son fils Ibrahim.
(2) Tarîkh, dans Ch. Schefer, Chrest. persane, 11, 8.
(3j Tabarî, Chronicon, éd. De Goeje, II, 1964. — Ibm Al-Athîr, Kdmil, éd. Tornberg, IV, 276, 295, 296, 3o5.
joignit à Aboû Moslim, qui agissait dans le Khorassan en faveur des Abbasides. Khâlid et probablement aussi ses frères combattirent avec Kahtaba (i), mirent au service des Abbasides leur influence et leurs richesses, et obtinrent ainsi la faveur d'As-Safl"âh et de ses successeurs. Les Barmécides, disent les historiens, avaient beaucoup de crédit auprès des Omeyyades, et leur influence ne fit que croître après Tavènement de la dynastie abbaside.
Au début .du khalifat d'As-Safl"âh, en 182 (749), Khâlid prit part avec Al-Mousayyib ibn Zohair à l'expédition du Dair Founnâ (2). Dans une autre expédition, dont nous ne connaissons pas la date, il assiégea et prit Oustounavend, dont il détrôna le souverain. Les deux filles de celui-ci, dit Yâkoût (3), amenées par le vainqueur à Bagdad, y furent achetées par Al-Mahdî, le futur khalife. L'une de ces esclaves, connue seulement sous le surnom d'Ad-Djariyya, fut la mère d'Al-Mansoûr ibn Al-Mahdî.
Ce fut dans cette même année i32 (749) qu'As-Saff'âh prit pour vizir Khâlid, en remplacement d'Aboû Salama Hafs Al-Khallâl, assassiné, croit-on, à l'instigation du khalife parce qu'il penchait vers les Alides (4). On a prétendu que Khâlid, tout en exerçant le vizirat, n'eut jamais le titre de vizir: après la mort d'Aboû Salama, on évitait, paraît il, de se servi 11 de ce mot (5). Deux ans plus tard, en i34 (75iyrAs^^çâfliLf'conliârà Khâlid l'administration des finances [diwân al-kharâdj). Devenu vizir, Khâlid fit changer le terme de toullâb (quémandeurs), par lequel on désignait les personnes qui venaient le solliciter, en wâfidîn (visiteurs) ou mou'ammalîn (ceux qui espèrent),
i) Xabarî, loco citato.
(2) Tabari, opère citato, III, 21. — Ibn Al-Athîr, Kâmil, éd. Tornberg, IV, 3io.
(3) Geogr. Wôrterbuch, éd. Wiistenfeld, I, 244.
(4) Ibn At-Tiktakà, Al-Fak/irî. éd. Derenbourg, 211.
(5j Aghânî', 111', 36. Le récit est d'Al-'Abbâs ibn Khâlid. Cf. Al-Fakhrî,
trouvant la première de ces expressions peu digne des personnes, pour la plupart d'un rang élevé, qui fréquentaient son palais.
Khâlid resta en charge sous Al-Mansoûr. Lors de la fon dation de Bagdad, en 146(763), Aboû AyyoûbAl-Mouryanî conseilla au khalife de faire démolir le palais (Eïvân) des Chosroès pour en utiliser les matériaux. Al-Mansoûr ayant demandé l'avis de Khâlid, celui-ci s'opposa énergiquement à cette démolition. « La dépense, dit-il, serait énorme, et d'ailleurs ce palais n'avait-il pas servi d'oratoire à 'Alî fils d'Aboû Tâlib (i)? — Si tu parles ainsi, c'est que tu penches vers les Persans ! répliqua le khalife irrité. » La démolition fut donc commencée, mais elle entraîna des frais tels qu'Al-Mansoûr voulut y renoncer. Khâlid s'y opposa. « Il fallait achever; devait-on laisser dire que les Arabes étaient incapables de détruire ce que les Persans avaient édifié? » Mais le khalife passa outre (2).
L'année suivante, Al-Mansoûr, voulant faire proclamer son fils Al-Mahdî héritier présomptif du khalifat {walî al- 'ahd) à la place de 'Isa ibn Moûsâ, essaya d'obtenir la renonciation de celui-ci. Il consulta Khâlid, alors chef de la chancellerie, qui le pria de le charger des négociations; si elles échouaient, on serait libre d'avoir recours à la force. Accompagné de trois personnages renommés pour leur intégrité, Khâlid se présenta chez 'Isa et fit tous ses eff'orts pour obtenir sa renonciation. Mais prières et menaces furent inutiles.
(i) Ibn At-Tiktaka, Al-Fakhrî, éd. Derenbourg, 212.
(2) Dans un récit de Mas'oûdi, Hâroûn, voulant faire démolir l'Eïvân, demande conseil à Yahyà, emprisonné après sa disgrâce, et Yahyâ fait à Hâroûn les mêmes réponses que Khâlid à Al-Mansour; mais cela n'a aucune vraisemblance. Le khalife, apprenant que Yahyâ, après avoir désapprouvé cette démolition, en était devenu partisan, s'écria: Qu'AlIâh maudisse cet homme ! il a toujours raison! et défendit de démolir le palais des Chosroès. {Prairies d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, V, 444).
Khâlid savait Al-Mansoûr entier et violent. Après l'échec de sa mission, il avait tout à craindre de lui. Aussi proposa-t-il aux témoins de son entrevue avec 'Isa de déclarer que celui-ci avait abandonné ses prétentions au trône. « Mais, firent observer ceux-ci, il faut que le khalife sache quel service nous lui rendons de la sorte. — Il le saura, répondit Khâlid. » Tous les quatre se présentèrent devant Al- Mansoûr et témoignèrent comme Khâlid l'avait proposé. Puis celui-ci, prenant le khalife à part, lui déclara ce qui s'était passé. Al-Mansoûr voulut que Khâlid témoigna publiquement contre 'Isa avec les témoins de l'entrevue. « Si ces hommes refusent, on leur coupera la tête », dit Khâlid, qui réclama d'eux le témoignage dont avait besoin le khalife, les menaçant de mort en cas de refus.
On convoqua les membres de la famille de 'Abbâs, les généraux et le peuple, et devant eux Al-Mansoûr remercia Isa de l'empressement qu'il avait mis à satisfaire ses désirs. Surpris et furieux^ *îsâ voulut protester, mais on s'indigna en le voyant s'élever contre le témoignage formel d'hommes aussi respectables, et Al-Mahdî fut déclaré héritier du khalife. Ce fut là, ajoute Tabarî, l'origine de la fortune de Khâlid auprès d'Al-Mansoûr et d'Al-Mahdî (i).
En 148 (765), les Kurdes se révoltèrent à Mossoul. Mosayyib ibn Zohair conseilla au khalife de donner à Khâlid le commandement des troupes envoyées contre les révoltés. Al-Mansoûr y consentit. Les troubles furent promptement réprimés, et Khâlid, nommé gouverneur de Mossoul, se distingua par sa bonne administration. Gouverneur du Tabaristan, à une date que nous ne pouvons préciser (entre 148 = yôS et 162 = 769), il aurait détruit le petit État de Masmoughân, voisin du Démavend; à la suite de ce
(i) Chronicon, éd. De Goeje, III, 33i et 846. — Trad. Zotenberg, IV, 425-
succès, les administrés de Khâlid auraient reproduit son image et celles des machines de guerre employées dans cette campagne, sur leurs boucliers (i).
A la fin de cette année, naissait son petit-fils Fadl ibn Yahyâ, peu de jours avant Hâroûn Ar-Rachîd, dont il fut le frère de lait. Le khalife montra une fois de plus son attachement pour les Barmécides en nommant le fils de Khâlid, Yahyâ (2), qui avait déjà occupé des postes importants, gouverneur de Hâroûn. Des deux autres fils de Khâlid, Tun, Mohammed, devait plus tard devenir chambellan de ce même Hâroûn, qui l'épargna lors de la proscription de sa famille; l'autre, Al-*Abbâs, nous est à peu près inconnu (2).
Oumm Khâlid bint Yazîd, femme de Khâlid ibn Barmek, ditTabarî (3), allaita Raita, fille du khalife As-Saffàh, tandis que Oumm Salama, femme de celui-ci, allaitait la fille de Khâlid, Oumm Yahyâ.
On sait fort peu de chose sur les autres Barmécides aux débuts du khalifat abbaside. Ibn Al-Athîr nous apprend seulement que deux des frères de Khâlid, Al-Hasan et Solaimân, furent ses suppléants dans le gouvernement de Mossoul (i58 = 774) et firent partie de l'expédition envoyée contre les Grecs en 162 (779), que commandaient Khâlid et Yahyâ. Ar-Rabî' chargea Solaimân d'intercéder pour lui auprès d'Al-Mahdî.
(i) Ibn Al-Fakîh Al-Hamadhânî, Kitâb al-Bolddn, éd. DeGoeje, p. 314. Cf. Marquardt, Erànsahr, 128.
(2) Nous n'avons vu le nom d'Al-'Abbâs cité que dans VAghànî, III, 36.
(3) Tabarî, opère citato, III, 840. Ibn At-Jiktakà rapporte l'anecdote suivante : On a raconté qu'As-Saffâh lui dit un jour : « Khâlid, tu ne seras pas satisfait tant que tu n'auras pas fait de moi ton serviteur». Khâlid eut peur et répondit : « Comment cela, ô Émir des croyants ? c'est moi qui suis ton serviteur et ton esclave. » As-Saffàh lui dit en riant :« Ma tille Raita et ta fille dormaient dans le même lit; m'étant levé la nuit, j'ai vu que leur couverture était tombée, et je l'ai replacée sur elles. » Khâlid baisa la main d'As-Saffâh en disant: « Un maître recevoir le salaire de son serviteur et de sa servante! » [Al-Fakhrî, éd. Derenbourg, 211).
Destitué en i55 (771) de ses fonctions de gouverneur de Mossoul, Khâlid les reprit deux ans p)us tard, après' la disgrâce de Moûsa ibn Ka'b, qui lui avait succédé (157 = 773), et les conserva jusqu'à sa mort, non sans avoir dû passer par une dure épreuve. En i58 (774), Al-Mansoûr exigea de Khâlid trois millions de dirhems, le menaçant de mort si cette somme n'était pas versée dans un délai de trois jours. Khâlid eut recours à tous ses amis, qui lui prêtèrent des sommes importantes, mais ne put trouver de quoi satisfaire le khalife. « iVlon fils, dit-il à Yahyâ, on veut ma mort. » Il venait de faire ses dernières recommandations à Yahyâ, quand celui-ci pensa à s'adresser à 'Oumâra ibn Hamza, homme aussi riche que généreux, bien qu'il parût peu favorable aux Barmécides. 'Oumâra reçut très froidement le fils de Khâlid, qui sortit plein de désespoir; mais, en rentrant chez son père, Yahyâ y trouva la somme dont Khâlid avait besoin, et que 'Oumâra lui avait envoyée en toute hâte (i).
Khâlid eut ensuite, dit Tabarî, une fortune rapide. En i63 (780), il fut l'un des principaux chefs de l'expédition contre les Grecs, et se distingua au siège de Samâloû (2). A sa mort, arrivée en i63 (780) d'après Ibn Kâdisî, en i65 (781-782) d'après Ibn 'Asâkir (3), il laissa sa famille plus puissante que jamais.
La générosité de Khâlid est restée célèbre. Le poète Bachchâr ibn Bourd, ayant fait le panégyrique du vizir des Abbasides et de sa famille, reçut, dit-on, i.ooo dirhems de Khâlid pour chacun de ses vers (4). Une autre fois, Bachchâr, rencontrant Khâlid qui se rendait à la mosquée, lui récita quelques vers à son éloge. Khâlid, s'étant arrêté, fit
(i) Tabarî, opère citato, III, 38i.
(2) Ibid., III, 497.
(3) Apud Ibn Khallikax, Biogr. Dictionary, trad. De Slane, I, 3o6.
(4) Aghânî, III, 36.
donner lo.ooo dinars au poète (i). D'après d'autres récits, Bachchâr, à qui Khâlid donnait S.ooo dirhems à chaque audience {wifâda)^ en aurait obtenu en une seule fois 3o.ooo dirhems pour ses panégyriques (2).
(i) Opère citato, III, 42.
(2) Opère citato, III, 45.