‹ Les Barmécides d'après les historiens arabes et persansChapitre 6 sur 16 · ET DE SES FILS FADL ET DJATAR SOUS HÂROÙN AR-RACHID · texte numérisé non relu

ET DE SES FILS FADL ET DJATAR SOUS HÂROÙN AR-RACHID

Aboû Alî Yahyâ ibn Khâlid était né sous le khalifat de Yazîd, en ii5 selon les uns, en iig selon les autres (ySS ou 737). Gouverneur de l'Azerbaïdjân en i58 (774), puis de l'Arménie, il fut nommé par le khalife Al-Mahdî gouverneur de son fils Hâroûn Ar-Rachîd, dont il surveilla l'éducation pendant quatre ou cinq ans. Al-Mahdî, qui avait la plus grande estime pour Yahyâ, recommanda à son fils une soumission absolue aux ordres de son gouverneur (i). Celui-ci, bieh qu'il contrastât par son austérité (2) avec Hâroûn, qui fut toujours très porté aux plaisirs, sut gagner l'affection du futur khalife. En 162 (779), Yahyâ, intendant de l'armée et chargé de la correspondance officielle, fut avec Khâlid ibn Barmek le véritable chef de l'expédition contre Byzance (3) : Hâroûn, à qui Al-Mahdî avait remis le commandement des troupes, étant trop jeune pour diriger effectivement cette expédition, qui se termina par la prise de la forteresse de Samâloû après trente-huit jours de siège. La même année, Hâroûn ayant reçu l'inves-

(0 Yezdî, TaHAA, 9.

(2) Opère citato, 16.

(3) Ibn Al-Athîr, Kâmil, éd. Tornberg, VI, 41,

titure de tout le Maghrib et de l'Azerbaïdjân, eut Yahyâ pour chef de correspondance ( i ) .

A la mort d'Al-Mahdî (169 =: 786), une sédition militaire éclata à Bagdad. Les soldats, réclamant l'arriéré de leur solde, assiégèrent le palais de Rabî' ibn Yoûnis et en brûlèrent les portes. La mère de Hâroûn, Kheïzourân, ayant chargé Yahyâ d'apaiser la révolte, celui-ci distribua aux soldats deux années de solde et envoya son fils Fadl au devant d'Al-Hâdî, le nouveau khalife, pour hâter l'arrivée de celui-ci à Bagdad. Sur les conseils de Yahyâ, Hâroûn envoya à Al-Hâdî les insignes du khalifat avec une lettre des plus amicales et ramena l'armée à Bagdad. Mais le nouveau khalife, hostile à Hâroûn, fut peu touché de ces prévenances. Rabî\ mal vu d'Al-Hâdî, voulait fuir. Sur les instances de sa femme et de Yahyâ, il resta, et l'un des premiers actes du khalife fut de le prendre pour son vizir (2).

Al-Mahdî avait désigné Hâroûn Ar-Rachîd comme successeur éventuel d'Al-Hâdî. Celui-ci, voulant assurer après lui le trône à Dja'far ibn Al-Mahdî, ordonna de lui prêter serment. Yazîd Ach-Chaibânî,' Abd Al-Malîk ibn Mâlik, 'Alî ibn 'îsâ et quelques autres reconnurent Dja'far. Mais Yahyâ, qui agissait avec Kheïzourân en faveur de Hâroûn, ne voulut pas se joindre à eux et refusa 20.000 dinars que lui offrait Al-Hâdî en échange de son serment. « Dja'far est trop jeune, répondit Yahyâ aux propositions du khalife, et il faut respecter la volonté d'Al-Mahdî (3). »

Yahyâ et Hâroûn furent jetés en prison. Accablé de mauvais traitements, Yahyâ, que l'on accusa plus tard d'avoir agi par ambition, sachant qu'il serait le seul maître le jour

^(i) T-^BARi, Chronicon, éd. De Goeje, III, 5oo.

(2) Opère citato, III, 548.

(3) Ibn At-Tiktakâ, Al-Fakhrî, éd. Derenbourg. 271.

OÙ Hâroûn parviendrait au trône, montra autant d'énergie que de résignation. Al-Hâdî lui donna l'ordre de sommer Hâroûn de renoncer à- ses prétentions. « Qui suis-je donc, répondit Yahyâ, pour enlever le trône au khalife?... »Tout en protestant de son dévouement envers Al-Hâdî et Hâroûn, il envoya dire secrètement à ce dernier : « Garde-toi bien de renoncer à tes droits ! » et Kheïzourân agissait en faveur de son fils préféré (i).

La mort de Yahyâ fut décidée. Al-Hâdî chercha, par des menaces, à amener Hâroûn à renoncer publiquement à ses droits au trône. L'exécution de Yahyâ aurait suivi cet acte.

Hâroûn ayant énergiquement refusé, le khalife envoya à la prison son chambellan Yaktîn, le prévenant que s'il n'en revenait pas avec la renonciation écrite {khaVname) de Hâroûn et la tête de Yâhyâ, il serait aussitôt mis à mort. Kheïzourân avait vainement supplié Al-Hâdî en faveur de son fils (2).

Mais, la même nuit (14 rabî 'al-av^'w^al 170 = 25 septembre 786), le khalife mourut, étouffé, dit-on, à l'instigation de sa propre mère. Yaktîn s'empressa de mettre en liberté Yahyâ, et tous deux allèrent à la prison de Hâroûn. Celuici, voyant entrer le chambellan d'Al-Hâdî, crut qu'on venait le mettre à mort; mais Yaktîn le salua du titre d'émir des croyants (3).

(i) Yezdî, Tarîkh, i5. D'après Mas*oûdî, Yahyâ seul fut mis en prison. Hâroûn ayant, sur les conseils de celui-ci, demandé au khalife la permission d'aller à lâchasse, s'enfonça dans le désert du côté deSamawa, qù Al-Hâdî, malade, ne put le poursuivre. (Prairies d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, VI, 280-283.) D'après Tabarî, Hâroûn serait resté pendant quarante jours caché au Kasr Moukâtil (Chronicon, éd. De Goeje, III, 575).

(2) Yezdî, Tarîkh, 12.

(3) On a donné deux autres versions de la mort d'AI-Hâdî. L'une le fait mourir d'une chute de cheval à la chasse; d'après l'autre, il serait mort après avoir mangé une poire empoisonnée, que son esclave yasana destinait à une rivale. D'après Ibn Wâdih Al-Ya'koûbî Kheïzourân, aussitôt après la mort du khalife, se rendit à la prison de Yahyâ, qu'elle fit mettre en liberté. Ils allèrent ensuite délivrer Hâroûn. Historiœ, éd. Houtsma, II, 490.

Le nouveau khalife prit Yahyâ pour vizir et le chargea de recevoir les serments de fidélité. Il lui donna le titre d'imam avec autorité civile [kalam) et judiciaire Çadl) et prééminence sur les émirs de Perse et de Touran. Plus tard, Yahyâ confia l'intendance du palais et les sceaux {diwân a^-^imâm wa' l-khâwâtim) à Abbas Toûsî, l'administration de Tarmée {divân-é sipâh) à Mansoûr ibn Ziyâd et l'administration du harem (serây^-é haram) à son fils Fadl (i).

De l'arrivée de Yahyâ au pouvoir date la période la plus brillante du khalifat. Le temps des conquêtes est passé; celui de la civilisation commence (2). Ce furent les Omeyyades qui fondèrent Tempire, et les Abbasides qui l'organisèrent. Dans cette tâche ils n'eurent pas de meilleurs auxiliaires que les Barmécides. Grâce à eux, jamais l'empire ne fut aussi riche que sous Hâroûn, et jamais la rentrée des impôts ne fut aussi facile ni aussi régulière. Le service de la poste, barîd, puissamment organisé, muni d'un personnel relevant directement du pouvoir central, fournissait au souverain des informations précises sur tout ce qui se passait en province (3). L'administration des Barmécides fut à la fois active et libérale, intelligente et forte. Avec Yahyâ et ses fils, la civilisation arabe atteignit son apogée, et ce fut soiis les vizirs barmécides que la cour des khalifes eut le plus de splendeur.

Tout cela, il faut le reconnaître, fut l'œuvre d'étrangers, de Persans surtout. Non seulement Yahyâ et sa famille étaient d'origine persane, mais la plupart de leurs familiers et de leurs créatures étaient des Persans. La révolution qui avait élevé les Abbasides au khalifat, peut être considérée comme une réaction de l'Asie orientale contre l'Asie occiden-

(i)Yezdî, Tarikh, 10-12.

(2) Sédillot, Hist. des Arabes, 2* éd., I, 228.

(3) Cl. Huart, histoire des Arabes, I, 290.

4^ LES BARMÉCIDES d'APBÊS LES HISTORIENS ARABES ET PERSANS

taie; elle avait été faite par les habitants du Khorassan et de l'Irak : ce furent eux aussi qui en profitèrent (i). Nombre de courtisans du khalife, de dignitaires de sa cour et de gouverneurs de province, étaient des Persans convertis depuis peu à l'islamisme. On peut en dire autant de la plupart des artistes, des grammairiens, des jurisconsultes et des savants de cette époque. Fadl ibn Sahl, le vizir d'Al- Ma'moûn, d'abord intendant (kahramân) de Yahyâ, était un descendant des anciens rois de Perse, et sa famille avait depuis peu embrassé l'islamisme (2). Ibrahim Al-Mausilî, le célèbre virtuose de la cour de Bagdad, était également d'origine persane. Guèbres et Chrétiens recevaient le meilleur accueil à la cour des khalifes, et l'aristocratie arabe avait perdu sa suprématie. On avait pour elle du respect, mais rien que du respect. Le khalife lui-même avait cessé d'être le chef de la communauté musulmane : il était devenu le successeur des anciens rois de Perse, être mystérieux et redoutable soustrait, le plus souvent, aux regards de ses sujets (3). Pour tous les détails de la vie journalière, comme pour ceux de la vie religieuse et administrative, on prenait modèle sur la Perse. On observait la fête du Nauroûz, par laquelle commence l'année solaire des Zoroastriens (4).

Kheïzourân, mère de Hâroûn, avait conservé un ascendant extraordinaire sur son fils, et Yahyâ partagea d'abord le pouvoir avec elle. Il faut ajouter que Kheïzourân témoigna toujours .la plus grande bienveillance aux Barmécides. A sa mort, arrivée en 178 (789), Yahyâ devint tout-puissant (5).

(i) Sédillot, o/jere citato, I, 220.

(2) Ibn At-Jiktakâ, Al-Fakhrî, éd. Derenbourg, 3o5.

(3) Cl. Huart, opère citato, I, 290.

(4) Browne, a literary History of Persia, 259; voir Al-Bîroûnî, traduit par M. Sachau [Chronology of Ancient Nations, 3y), et Von Kremer, Culturge-schichtliche Streifyuge, 16, 32-33.

(5) Tabarî, Chronicon, éd. De Goeje, III, 604.

Son fils Fadl le suppléa pendant quelque temps, puis fut remplacé par son frère Dja'far, le favori de Hâroûn, qui resta peu de temps en charge. Les deux autres fils de Yahyâ, Mousâ et Mohammed, ne furent jamais vizirs, mais avaient, ainsi que leurs fils et que les cousins de Yahyâ, le titre d'émir et une grande influence à la cour de Bagdad (i). En 1 76 (792), Moûsâ devint gouverneur de Syrie, en remplacement de son homonyme Moûsâ ibn 'Isa, assassiné par les Nizarites (2). Mohammed, ami intime de Hâroûn, avait un rang élevé à sa cour. Enfin, le frère de Yahyâ, Mohammed ibn Khâlid, fut chambellan du khalife jusqu'en 179 (795), époque à laquelle il fut remplacé par Fadl ibn Rabî'. Entre temps (178 = 794) avait eu lieu la révolte de 'Abdawaih en Ifrikiya. Elle prit bientôt de grandes proportions. Yahyâ envoya contre 'Abdwaih Yaktîn ibn Moûsâ et son propre secrétaire, Mansoûr ibn Ziyâd, et entretint une correspondance suivie avec le chef des révoltés, s'efî"orçant, par des promesses, d'obtenir sa soumission. Une amnistie ayant été accordée, 'Abdawaih se soumit et vint à Bagdad, où Yahyâ, tenant parole, le combla de bienfaits (3). La même année, Hâroûn confiait tous les pouvoirs à Yahyâ, qui devint ainsi le chef absolu de l'empire (4).

Yahyâ, qui protégea toujours les artistes, les savants et les philosophes, aimait les discussions théologiques et réunissait volontiers chez lui les théologiens musulmans, les libres-penseurs et les docteurs des diverses sectes. Tous les sujets de métaphysique ayant été épuisés dans ces conférences, Yahyâ demanda un jour aux philosophes réunis dans sa maison de définir Tambour d'une façon sommaire et sans discussion. Parmi ceux qui prirent la parole, se trou-

(i) Tabarî, Chronique, trad. Zotenberg, IV, 463.

(2) Tabarî, Chronicon, éd. De Goeje, III, 625.

(3) Opère citato, III, 63o.

(4) Opère citato, III, 63 1.

valent 'Alî ibn Al-Haitham, docteur imamite célèbre chez les Chiites; Mohammed ibn Al-Houdhail, cheikh de l'école de Basra; Hichâm ibn Al-tlakam Al-Koûfî, cheikh des^ imamites et théologien renommé ; Mou'tamir ibn Solaimân et son fils Bichr, motazélites célèbres; Ibrâhîm ibn Mâlik, jurisconsulte de Basra et l'un des plus habiles controversistes de son temps; enfin un mobed ou juge de la secte des mages (i). D'après l'auteur du Fihrist (2)^ Yahyâ envoya dans l'Inde un savant chargé de lui rapporter les simples ('a/:a/^zr) de ce pays et d'écrire pour lui un traité sur les religions des Indiens. Les Barmécides, qui prenaient un vif intérêt aux choses de l'Inde, firent souvent venir en leur présence les savants, les philosophes et les médecins de ce pays.

Le célèbre grammairien Sibouwaih recevait une pension de 10.000 dirhems, de Yahyâ, qui encouragea les traductions arabes d'ouvrages grecs, persans et indiens, qui se multiplièrent sous le khalifat de Hâroûn. Ce fut pour lui, ou sur ses ordres; que 'x^bd Allah ibn Hilâl Al-Ahwâzî traduisit les fables de Bidpaï; Hadjdjâdj ibn Makar Al-Koûfî, VAlnfiiagesie de Ptolém.ée; et Sallâm Al-Abrach, plusieui"^ traités d'Aristote l3).

Ce fut à Yahyâ que le célèbre médecin chrétien Bakhti-

(i) Mas'oûdî, Prairies d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, VI, 362.

(2) Kitâb al-Fihrist, éd. Fliigel, 3^5. Le même ouvrage (p. 355) mentionne

encore un livre écrit pour les Barmécides, intitulé.: (j"^! ^ySlz^], La Base

des principes.

(3) De Ha}am.er, Litteraturgeschichteder A}^aber,lU, pp. 3 ei343. La version de Bidpaï, qui fut faite pour les Barmécides, comprenait, dit-on, quatorze mille vers dont les hémistiches rimaient ensemble. Yahyâ et ses fils récompensèrent généreusement le traducteur. Cf. Silvestre de Sacy, Calila et Dimna, éd. de 1816, pp. 3o-3i. As-Soûli (voici l'Introduction) donne un certain nombre de détails sur la rédaction de Calila et Dimna faite pour eux par le poète Abân. Hadjî Khalifa dit que ce fut sur l'ordre de YaJjyâ que l'on traduisit en arabe VAlmageste (Lexicon, éd. Fluegel, V, 386). Plusieurs autres ouvrages de Ptolémée furent traduits par Sami'ân pour Mohammed ibn Khâlid. (De Hammer, opère citato, III, 345.)

LES BARMÉCIDES d'aPRÈS LES HISTORIENS ARABES ET PERSANS 5l

chou' dut sa fortune. Au début de son khalifat, Hâroûn, malade, dit à son vizir : « Ces médecins-là ne comprennent rien; il faut que tu me trouves un médecin habile. » Yahyâ recommanda alors Bakhtichoû', que l'on alla chercher à Djoundisâpoûr. Comblé d'honneurs et de bienfaits par le khalife, Bakhtichoû' devint son premier médecin (ra'îs alatibbà) (i).

Les générosités de Yahyâ envers les poètes et les musiciens sont restées célèbres (2). Le fameux Ibrahim Al-xMausilî, son protégé^ désirait vivement une ferme dont on demandait 100.000 dirhems; mais, étant fort avare, ne pouvait se décider à donner cette somme. Il composa une mélodie et, Payant apprise à son élève Moukhârik, envoya celui-ci chez Yahyâ, en lui recommandant expressément de demander à être reçu avant tous les autres visiteurs. Moukhârik, après avoir parlé de la ferme, dirait au vizir que son maître lui réservait la primeur d'une mélodie qu'il venait de composer, et que seule une esclave qu'il désignerait pouvait apprendre. Moukhârik reviendrait ensuite rendre compte de sa mission.

Yahyâ fit donner 10.000 dirhems à Moukhârik et en envoya 100.000 à Ibrahim, afin que celui-ci pût acheter la ferme qu'il convoitait. Le lendemain Moukhârik trouva son maître fort triste. « N'avait-il donc pas reçu les 100.000 dirhems? — Il les avait reçus, et les montra à son élève, mais ne pouvait se résoudre à s'en défaire. Aussi avait-il composé une nouvelle mélodie pour Fadl ibn Yahyâ.» Celui-ci, tout en flétrissant Tavariced'Ibrâhîm, lui fit donner, à lui et à son élève, le double de ce que leur

(i) Aboù'l-Faradj, Moukhtasar, éd. de Beyrouth, 225-226.

(2) Yahyâ disait du chant : « C'est ce qui excite la joie et les transports, ou bien ce qui exprime la tristesse et l'accablement. Tout le reste n'est que peine et ennui.» — Mas'oùdî, Praiy^ies d'or, éd. Barbier de Mevnard et Pavet de Courteille, VIII, 95.

52 LES BARMÉCIDES d'aPRÊS LES HISTORIENS ARABES ET PERSAl^S

avait donné son père. Une troisième mélodie destinée à Dja'far ibn Yahyâ leur valut le triple; mais Ibrahim ne pouvait toujours se séparer de son argent. Yahyâ, informé, acheta la ferme pour la donner à Ibrahim (i).

Yahyâ se montra non moins généreux envers Ishâk, fils d'Ibrâhîm Al-Mausilî, et le poète Achdja'. Un autre poète, 'Attâbî, que Yahyâ déclarait incomparable, obtenait de lui tout ce qu'il demandait (2).

La chanteuse Danânîr avait été achetée par Yahyâ, qui l'affranchit et la combla de bienfaits. Danânîr était, dit ÏAghânî (3), une esclave de sang mêlé, au teint basané et d'une beauté régulière. Un Médinois qui fut son premier maître lui fit donner une brillante éducation, et elle fut instruite dans le chant par Badhl, Foulaih, Ibrahim Al- Mausilî, Ibn Djâmi' et Ishâk ibn Ibrâhîm. Son chant ressemblait à s'y méprendre à celui de son maître Ibrâhîm (4). Très habile musicienne et chanteuse, Danânîr jouit d'une grande réputation. Hâroûn, dont les attentions pour Danânîr excitèrent la jalousie de Zobaida, venait souvent chez Yahyâ pour l'entendre. Il lui donna une fois un collier valant 3o.ooo dinars. Après la chute des Barmécides, ce collier fut rendu au khalife.

Hâroûn, ayant fait venir Danânîr peu de temps après la mort de Yahyâ, la pria de chanter (5). « Les Barmécides,

(i) Aghânî, V, 15-17. Le récit est de Moukhârik lui-même.

(2) Opère citato, XII, 5o.

(3) Opère citato, XVI, i36. Atteinte d'une faim canine, ajoute Isfahânî, Danànir ne pouvait rester une heure sans manger; il lui était donc impossible d'observer le jeûne du Ramadan. Chaque année, au commencement de ce mois, Yahyâ lui faisait un présent de i.ooo dinars.

{4) OotlS iJpui' jû**->* »J^D iJ^ (J-^^^^i f*^;^î ù^ O-^^i ^'"-^

^j3 U4I-0 J^^ V ^J^ <^ (5) Aghânî, XVI, iZj. On trouve un récit analogue dans Yâkoût {Geogr.

dit-il, avaient trahi la confiance de leur maître et mérité par là un châtiment terrible; l'affranchie de Yahyâ devait les oublier et songer que d'autres seraient heureux de lui prodiguer des récompenses bien supérieures à celles qu'elle recevait desesanciensprotecteurs. »Danânîrrépondit qu'elle devait tout aux Barmécides, même Thonneur d'approcher le khalife, et qu'elle ne pouvait plus chanter depuis la catastrophe de ses bienfaiteurs, les larmes étouffant sa voix. Hâroûn, appelant Masroûr, lui ordonna d'infliger toutes sortes de mauvais traitements à Danânîr, jusqu'à ce qu'elle se décidât à chanter. Elle prit enfin son luth et, pleurant à chaudes larmes, chanta les vers suivants:

« O demeure de Salmâ! tu es loin de nous, mais ton image est toujours gravée dans mon cœur. Lorsque j'ai vu les maisons tombées en ruines, j'ai été convaincue que les temps heureux ne reviendraient jamais (i). »

Profondément ému, Hâroûn renvoya Danânîr, qui, d'après les uns, ne survécut que peu d'années à la mort de ses protecteurs. Selon d'autres, elle leur survécut longtemps et resta toujours attachée à leur mémoire. 'Akil, affranchi de Sâlih ibn Ar-Rachîd, demanda Danânîr en mariage. Il lui adressa les vers suivants :

« O Danânîr! mon esprit est éperdu et je suis troublé, me sachant entre une promesse et un refus. Mon amour intercède auprès de toi; s'il n'est point heureux, tue-moi, si tu préfères ma mort. J'invoque Dieu, je fais appel à l'émir et j'espère en l'effet des promesses de Hosain et de

Wôrterbuch, éd. Wûstenfeld, III, 492-498, et Barbier de Meynard, Dicl. de la Perse, 378-379).

Nous donnons, pour ces vers et pour les suivants, la traduction de Ch. Schefer.

Badhl. Je n'ai aucun amour de la vie, ô ma sœur, si Dieu ne consent pas à nous unir sans retard (i). »

Tout entière à sa douleur, Danânîr ne voulut pas écouter les supplications de 'Akil, et l'intervention de Sâlih en faveur de son affranchi fut inutile (2).

La générosité de Yahyâ et de ses fils passa en proverbe. Les habitants de Médine appelèrent « année des largesses » l'année dans laquelle ils firent le pèlerinage qui précéda leur chute (3). Yahyâ ne sortait jamais sans avoir fait préparer plusieurs bourses renfermant chacune 200 dirhems, destinées aux personnes qu'il rencontrerait (4). Sofyân Ath-Thaurî, à qui il faisait une pension annuelle de i.ooo dirhems, s'écriait: « O Dieu! Yahyâ m'a délivré des soucis de cette vie, délivre-moi des peines de l'autre (5) ! » Mansoûr ibn Ziyâd, disgracié, fut sommé par le khalife de verser au trésor un million de dirhems. Il ne put se procurer cette somme et se croyait perdu, quand il rencontra Yahyâ sortant de la mosquée. Celui-ci, voyant la tristesse de Mansoûr, lui en demanda le motif. Mansoûr lui ayant appris son embarras, il fît aussitôt réunir sept millions de dirhems, tant de ses propres biens que de ceux de ses fils, et les envoya au khalife, qui, sur les instances du vizir, rendit sa faveur à Mansoûr (6).

(i) JlL«3 -^^ ^j-*-i Cjj^*~>^J * l^fl-C ^jSJ^ >xJ ^^Lo^l

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(2) Aghânî, loco citato.

(3) Ibn At-Tiktakâ, Al-Fakhrî, éd. Derenbourg, p. 374.

(4) Ibid., 275. "

(5) Ibn Khallikân, Biogr. Dictionary, trad. De Slane, IV, 112. On a aussi attribué ces paroles à Sofyân ibn 'Oyaina.

(6) Baranî, Akhbâr-é Barmekiyân, éd. de Bombay, 43-47.

Le désintéressement de Yahyâ égalait sa générosité. Un -marchand étranger était mort, laissant une grande fortune, une beile esclave et son enfant. Tout cela revenait au Yizir. Mais Yahyâ ne voulut rien s'approprier. « Qu'Allah maudisse, dit-il, celui qui nous conseillerait de le faire (i) ! »

Devenu vieux, Yahyâ voulut se retirer à la Mecque, pour y terminer sa vie dans la dévotion. Le khalife s'y opposa, laissant à son vizir la faculté de se faire suppléer par tel de ses fils qu'il voudrait. Yahyâ désigna Fadl, le plus âgé et, à son avis, le plus capable de tous. Mais Hâroûn préférait Dja'far auquel, deux ans plus tard, il confia le sceau repris à Fadl. Peu après le khalife le rendait à Yahyâ, l'autorisant à le confier à celui de ses fils qu'il préférerait. Mais Yahyâ le garda désormais pour lui seul (2).

Avant la catastrophe des Barmécides, un oncle de Hâroûn vint trouver Yahyâ. « Le khalife, dit-il, aime les richesses •et veut doter ses nombreux enfants en biens fonciers. Il te trouve trop riche, toi et tes amis. Si tu veux sauver ta vie et conserver la faveur de Hâroûn, dresse un inventaire des biens de tes amis en argent et en terres pour les abandonner au khalife. — Plutôt la ruine, répondit Yahyâ, que la spoliation des biens de ceux dont la fortune est mon ouvrage (3) ! »

Yahyâ, qui avait pris le pouvoir à une époque troublée, laissa l'empire plus puissant et plus tranquille que jamais. Les Alides, très influents au début du khalifat de Hâroûn, furent soumis. Les révoltes de Yahyâ ibn *Abd Allah en Deïlem, de 'Abdawaih en Ifrikiya, plusieurs soulèvements

(i) Ib\ At-Jiktakà, Al-Fakhrî, éd. Derenbourg, 89.

(2) Tabarî, Chronique, trad. Zotenberg, IV, 468.

(3) Mas'oûdî, Prairies d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet deCourteille, VI, 406-408.

à Damas et à Mossoul, grâce à l'habileté du Vizir, furent promptement réprimés. Les Khazars, qui avaient envahi l'Arménie, en furent chassés. iMais Yahyâ ne put s'opposer aux progrès des Aghlabites, qui devaient enlever l'Egypte aux Abbasides. Malgré des luttes heureuses contre les Grecs, la défaite et la mort de Diogène, gouverneur de Syrie, le tribut imposé à Irène et la destruction de la flotte grecque chargée de défendre Chypre, le pouvoir des khalifes s'affaiblit sur la frontière du Bas-Empire (i). Yahyâ veilla du moins à sa sûreté. Les places de guerre furent fortifiées et occupées, une nouvelle province dite « les territoires prohibés » {Al-'Awâ§im), qui eut pour capitale Antioche, fut créée sur la frontière grecque. L'empire arabe garda son prestige aux yeux des étrangers. Deux ans avant la disgrâce de Yahyâ, Charlemagne envoyait une ambassade à Hâroûn Ar-Rachîd, « empereur d'Orient » (2), et les Abbasides étaient considérés partout comme les souverains les plus paissants de l'univers.

(i) SÉDiLLOT, Histoire des Aj^abes, 2* éd. I, 242.

(2) « Les Francs Carolingiens envoyèrent trois ambassades en Orient : la première sous Pépin le Bref et el-Mançoûr (148-765), la seconde et la troisième sous Charlemagne et Hâroûn (797-801 = 180-184).» (Cl. Huart, opère citato, 1, 296.)

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