‹ Les Barmécides d'après les historiens arabes et persansChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DJATAR IBN YAHYA

Aboû'1-Fadl Dja'far ibn Yahyâ était né à Médine en i5o (767). Sa mère se nommait, selon Mas'oûdî, 'Abbâda ; selon Ibn Khallikân, 'Attâba ; selon d'autres, enfin, Fâtima, et était la fille de Mohammed ibn Hosein ibn Kahtaba. Ce fut le jurisconsulte hanéfite Aboû Yoûsouf que Yahyâ chargea de l'éducation de DjaTar (i).

Dja'far était généreux, sans l'être toutefois autant que son frère FadI, beau, éloquent, instruit, habile administrateur, calligraphe remarquable. Ses rédactions étaient célèbres par leur correction et leur élégance. On lui prête aussi des connaissances astrologiques. Il était de plus, à Bagdad, un arbiter elegantiarum : Djâhith dit que c'est lui qui, désireux de dissimuler la longueur de son cou, mit les cols a la mode (2). Sa carrière fut brillante. Il débuta en 176 (792) comme gouverneur de l'Egypte, mais ne resta qu'un an en charge. Le khalife, dans un moment d'humeur, délégua dans cette province 'Omar ibn Mahrân, puis en donna le gouvernement à Ishâk ibn Solaimân (3). Dja'far qui, après le rappel de son frère Fadl, avait vainement essayé d'ob-

(1) Ibn Khallikân, Biogr. Dictiofiat^y, trad. De Slane, I, 3o2.

(2) Cf. leBayân, II, i5i.

J3) Tabarî, Chronicon, éd. De Goeje, III, 625 et 629.

tenir le gouvernement du Khorassan, reçut en i8o (796) le commandement des troupes chargées de soumettre la Syrie révoltée. Ses lieutenants étaient Mohammed ibn Mousayyib et Chabîb ibn Kahtaba. Il montra une grande rigueur envers les révoltés et en fit mettre à mort un grand nombre.

Les troubles étant apaisés, Dja'far laissa en Syrie Sâlih ibn Solaimân et 'Isa ibn Al-'Akkî, et revint à Bagdad, où Hâroûn, qui le combla d'honneurs et de richesses (i), lui remit, la même année, le sceau retiré à Fadl ibn Yahyâ. D'après Ibn Khaldoûn, on aurait donné à Dja'far le titre de sultan, pour montrer qu'il avait « la direction générale du gouvernement et Tentière administration de l'empire » ; mais au bout de quelques mois Hâroûn reprenait le sceau à Dja'far pour le rendre à son père, Yahyâ ibn Khâlid. Dja'far obtint alors le gouvernement du Khorassan et du Sedjistân, mais ne resta en charge que vingt nuits (2) et revint à Bagdad, où le khalife lui donna le commandement des gardes (3). Son nom figura aussi sur les monnaies

Une nouvelle faveur lui fut accordée en 182 (798) : Hâroûn ayant désigné pour son héritier présomptif Al-Amîn et, après lui, Al-Ma'moûn, celui-ci, nommé gouverneur du Khorassan jusqu'à Hamadân, fut confié à Dja'far. Trois ans après, en cha'bân i85 (août-septembre 801), Dja'far obtenait la permission de faire le pèlerinage. Use rendit d'abord à Djadda, où il passa trois mois dans une ardente piété.

S'appuyant surTabarî, M. Barthold est d'avis que Dja'far n'exerça pas de gouvernement effectif, et se fit remplacer par des mandataires dans les diverses provinces dont

(i) Op. cit., III, 641.

(2) /61J., 644 : «UJ ^y^,J'^ ^^} Ci"^ Cf. ^r^^ ^y^ Oil>-i-

(3) Chronique, trad. Zotenberg, IV, 465-467.

yO LES BARMECIDES D APRES LES HISTORIENS ARABES ET PERSANS

l'administration lui fut confiée. Il n'aurait jamais quitté Hâroûn, sauf pour l'expédition de Syrie, et aurait témoigné sa douleur de la séparation et sa joie du retour, lors de cette expédition, en termes exubérants (i). Un autre passage de Tabarî laisserait croire que Dja'far devait aux vices du khalife le crédit dont il jouissait auprès de lui (2). La légende veut que Hâroûn, pour ne jamais se séparer de sa sœur 'Abbâsa et de Dja'far, ait marié ses deux favoris, mais à la condition formelle que jamais le mariage ne serait consommé; elle veut encore que la désobéissance des deux époux à cet ordre ait amené la catastrophe des Barmécides; nous verrons, dans un autre chapitre, ce qu'il faut penser de cette légende, fort ancienne, fort accréditée, acceptée comme vérité par des historiens de valeur, mais pleine d'invraisemblances.

Passionné pour la poésie et la musique, bon musicien lui-même au dire d'Ishâk Al-Mausilî, Dja'far fut le protecteur d'Ibrâhîm al-Mausilî et de son rival Ibn Djâmi\ les plus célèbres musiciens de l'époque ; du poète 'Attâbî, dont il fut le défenseur auprès de Hâroûn (3) ; de Ma'bad, auquel il servit d'introducteur à la cour (4); de Moukhârik, de Foulaih, pour lequel il avait une grande admiration et qu'il recommanda à Ibrahim ibn Al-Mahdî (5). Ibrâhîm Al-Mausilî, se trouvant à Hîra avec Hâroûn et Dja'far, profita d'un moment où le khalife faisait la sieste pour se promener. Voyant un magnifique jardin, il demanda à le visiter. « Est-il à vendre ? — Oui. — Combien ? — Quatorze mille dinars. — Son nom ? — Chamârî. » Ayant fait des vers sur ce jardin, il les récita devant Hâroûn, qui lui fit donner

(i) Chronicon., éd. De Goeje, III, 642,

(2) Op. cit., III, 676.

(3) AghânU XII, 7.

(4) Ibid.

(5) Op. cit., IV, 10 1.

la somme nécessaire à cette acquisition. Dja'far ajouta au don du khalife 5.ooo dinars (i).

Hâroûn avait défendu à Ibrahim de chanter devant d'autres que lui, mais leva cette interdiction, à la prière de Dja'far (2). Le musicien Aboû Zakkâr Al-A'mâ ne voulut pas survivre à son protecteur et demanda à partager le supplice de Dja'far, à qui il devait tout (3). Djaïar protégea encore Aboû'l-'Atâhya, qu'il considérait comme le premier des poètes de son temps (4), et son émule Ibn Abî Omayya (5). Un autre poète, jXlouslim ibn Walîd Al-Ansârî, ayant perdu son protecteur Yazîd ibn Mazyad Ach-Chaibânî, vint à Bagdad. Recommandé à DjaTar par une esclave de 'Abbâda, il devint le commensal du vizir, qui récompensa magnifiquement ses panégyriques (6).

Ibrâhîm ibn Al-Mahdî, frère de Hâroûn et musicien amateur célèbre, était Tami de Dja'far, dont il faisait un grand éloge (7). Parmi les panégyristes de Dja'far on peut encore citer les poètes Achdja' et Aboû Mohammed Yazîd î.

Hâroûn avait envoyé à Dja'far malade son médecin Bakhtichoû', le protégé de Yahyâ. Une fois guéri, Dja'far ditàBakhtîchoû':«Je veux que tu me choisisses un médecin habile, que j'honorerai et à qui je ferai du bien. — Je ne connais pas de médecin plus habile que mon fils Djibraïl, réponditBakhtîchoû'. — Fais-le venir. » Djibrailétant venu,

(i) Op. cit., VII, II.

(2) Op. cit., VII, 110.

(3) Op. cit., XI, 54-55.

(4) Op. cit., III, i3i.

(5) Op. cit., III, 169-170.

(6) Barani, Akhbâr-é Barmekiyân,éd. de Bombay, 39-43.

(7) Sur Ibrâhîm ibn AI-Mahdi, frère de Hâroûn et compétiteur d'AI- Ma'moûn, poète et musicien amateur célèbre, voir l'intéressante étude de M. Barbier de Meynard : Ibrahim, fils de Mehdi, fragments historiques, scènes de la pie d'artiste au troisième siècle de l'hégire {jyS-SSg de notre ère); apud Journal asiatique, 6* série, 1869, ^- ^^IH» PP- 201-343.

Dja'far se plaignit à lui d'une maladie qu'il tenait cachée, et dont ce médecin le guérit en trois jours. Dja'far eut désormais la plus vive affection pour Djibrail (i).

Voici maintenant quelques anecdotes sur la générosité de Dja'far, le crédit dont il jouissait et sa magnanimité. D'après Mohammed citant Djâhith, Dja'far, montant un jour à cheval, ordonna à un serviteur de préparer i.ooo dinars pour Asma'î. Celui-ci, pendant la visite de Dja'far, essaya vainement de dérider son hôte, qui partit sans lui avoir fait de présent. Anas, secrétaire de Djaïar, demanda à son maître pourquoi il avait gardé les i.ooo dinars. — « J'ai déjà donné loo.ooo dirhems à Asma'î, répondit Dja'far, et cependant on ne voit chez lui que loques et guenilles. A quoi bon lui faire un nouveau présent, puisqu'il ne montre pas son bonheur et, par suite, sa reconnaissance (2) ? »

'Abd Al-Malik Al-Hâchîmî, proche parent de Hâroûn, se plaignait un jour à Dja'far, chez lequel il était entré au milieu d'une partie de plaisir. Le khalife lui était hostile ; ses créanciers le pressaient pour des dettes qui s'élevaient à un million de dirhems; son fils enfin, malgré son âge, sa naissance et son mérite, n'était rien à la cour. Dja'far lui promit la faveur du khalife et le paiement de ses dettes. Quant à son fils, il aurait le gouvernement d'une province et épouserait une fille de Hâroûn. Personne ne voulut prendre au sérieux les paroles de Dja'far ; mais le lendemain 'Abd Al-Malik obtenait, sur la demande du protégé du khalife, tout ce qui lui avait été promis par celui-ci (3).

Une haine réciproque existait entre Djaïar et un gouverneur d'Egypte, dont le nom ne nous a pas été conservé.

(i) Aboù'l-Faradj, Moukhtasar^ éd. de Beyrouth, 226.

(2) Mas'oùdi, Prairies d^or, éd. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, VI. 367.

(3) Ibn At-TiktakA, A/-Fa^/iri, éd. Derenbourg, 284.

LES BARMÉCIDES d'aPRÈS LES HISTORIENS ARABES ET PERSANS yS

Un faussaire se présenta chez ce dernier avec une lettre supposée de Dja'far, le priant de faire bon accueil à un de ses amis désireux de voir l'Egypte. Croyant que le vizir lui était devenu favorable, le gouverneur reçut avec joie cet homme et le traita avec une grande déférence. Mais, au bout de quelques jours il eut des doutes sur l'authenticité de la lettre et l'envoya à Bagdad pour la faire examiner. L'intendant de Dja'far, après Tavoir regardée, la porta à son maître. Celui-ci, l'ayant lue, la montra à ses amis. « Elle est sûrement fausse, dirent-ils. — Comment alors punir le coupable ? dit Dja'far. » Divers châtiments furent proposés. « Il n'y a donc ici personne de raisonnable! s'écria Dja'far. Il est bien heureux que quelqu'un se soit chargé de réconcilier deux anciens ennemis ! » Et il écrivit au gouverneur d'Egypte que la lettre était de lui.

Comblé de présents, le faussaire vint à Bagdad dans une situation des plus brillantes. Il se présenta en pleurant devant Dja'far et lui avoua sa faute. « Combien t'a donné le gouverneur d'Egypte? demanda le vizir. — Cent mille dinars. — Reste chez moi, et je doublerai cette somme. » Cet homme resta dans la maison de Dja'far, qui lui donna les 100.000 dinars promis (i).

D'après un récit conservé par Al-Isfahânî, la célèbre chanteuse 'Ouraib était fille de Dja'far et d'une esclave nommée Fâtima qui appartenait à 'Abd Allah ibn Ismâ'îl, amiral de Hâroûn. Dja'far voulut épouser Fâtima, qu'il demanda à la mère de 'Abd Allah. Celle-ci donna son consentement ; mais Yahyâ s'opposa énergiquement à un tel mariage. « Épouseras-tu celle dont on ne connaît ni le père, ni la mère?dit-il à Dja'far. Achète plutôt cent esclaves et renvoie-la! » Dja'far renvoya alors Fâtima.

Il lui donna une maison près de la porte d'Anbâr et

(i) Op. cit., 284-287.

assura son existence (i). 'Abd Allah fît donner une brillante éducation à 'Ouraib, qui étudia avec succès la grammaire, la calligraphie, la musique et le chant, et fut très recherchée à Bagdad, tant pour sa beauté que pour son talent comme femme poète et musicienne. Ishak Al-Mausilî la déclarait incomparable. Après la mort d'Al-Amîn (198 = 813), Al-Ma'moûn acheta 'Ouraib 100.000 dinars, et la faveur dont elle jouit auprès de ce khalife lui valut le surnom de « la Ma'mounide (2). »

On sait fort peu de chose sur les autres enfants de Dja'far. Les historiens disent seulement que Hâroûn les épargna lors de la proscription de leur famille, et la tradition veut que l'un d'eux, Mâlik, ait été l'aïeul du célèbre biographe Ibn Khallikân.

(i) Aghânî, XVII, 178. On a prétendu aussi que 'Ouraib était la fille de *Abd AUâh ibn Ismâ'il. Aboû'l-Mahâsin (cf. De Hammer, Litteraturgeschichte der Araber, III, 8oi-8o3, n° i523) la fait naître à Anbâr en i3i (748), alors que Dja'far était né lui-même en i5o (767) ; cette date est donc erronée. C'est aussi à tort que Aboû'l-Mahâsin fait mourir 'Ouraib en 227 (841), puisque celle-ci aurait protégé Djahtha, né en 224 (SSg) à ses

débuts, et que VAghânî nous apprend qu'elle était très jeune, )SjJu^, lors de la mort de DjaTar,

'2) <^;^Ul

Page 1