LES CAUSES DE LA CHUTE DES BARMÉCIDES
On a expliqué de bien des manières la disgrâce des Barmécides. Nous ne dirons rien de l'opinion qui l'attribue au mariage de Dja'far et de 'Abbâsa et à ses conséquences, les faits sur lesquels elle se base étant du domaine de la légende, comme on le verra plus loin. Pour beaucoup, elle proviendrait du pouvoir trop étendu que s'étaient arrogé les vizirs de Hâroûn, à leur faste et à leur importance. Pour d'autres, elle serait due à la libération de l'alide Yahyâ ibn 'Abd Allah, à l'hostilité de Fadl ibn Rabî'et de son protégé Zarâra ibn Mohammed, aux intrigues et aux calomnies des courtisans de Hâroûn (i). On a enfin voulu attribuer cette catastrophe à des motifs religieux.
Au fond, la vraie cause de la chute des Barmécides fut le pouvoir trop étendu qu'ils avaient pris peu à peu. Pendant les dix-sept premières années de son khalifat (2), Hâroûn ne fut maître que de nom. Au début, sa mère Kheïzourân et Yahyâ ibn Khâlid exercèrent le pouvoir ; après la mort de Kheïzourân (178 = 789-790) Yahyâ, soit seul, soit
(i) Parmi ceux-ci, les fils de Kahtaba, oncle maternel de Dja'far, se montrèrent les plus acharnés, dit Ibn Khaldoûn. D'après le même historien, les courtisans employèrent contre les Barmécides les poètes et les musiciens.
(2) La domination des Barmécides dura exactement dix-sept ans, sept mois et quinze jours. Mas'oudî, Prairies d'or, éd. Barbier de Meynard et Pavet deCourteille, VI, 828.
secondé par ses fils Fadl et DjaTar, fut le véritable chef de l'État. En 178 (794) il en devenait le maître absolu, tous les pouvoirs lui ayant été remis par le khalife. Celuici ne pouvait disposer à son gré des richesses de l'État, accaparées par les Barmécides. Les parents et les créatures de Yahyâ, dit Ibn Khaldoùn, occupaient tous les postes importants ; vingt-cinq Barmécides étaient revêtus despre* mières dignités, soit civiles, soit militaires, de la cour abbaside et tenaient à l'écart quiconque n'était pas des leurs. Les rois leur envoyaient des présents et avaient pour eux autant, sinon plus de considération quepour le khalife lui-même.
Le faste des Barmécides humiliait Hâroûn. Ismâ'îl ibn Moûsâ Al-Hâchimî, qui fut témoin de leur catastrophe et dont Yahyâ ibn Aktham Al-Kâdî a conservé le récit (i), se trouvait un jour avec Hâroùn partant pour la chasse. « As-tu jamais vu quelque chose d'aussi somptueux que ma suite ?^ dit Hâroûn. — Rien ne saurait être comparé à la suite de DjaTar ibn Yahyâ, répondit Ismâ'îl. » Le khalife garda le silence. Peu après, Dja'far et sa suite venaient rejoindre Hâroûn, qui, visiblement mécontent, n'adressa pas la parole à son vizir. A ce moment survint Zarâra ibn Mohammed, qui s'extasia sur le faste des Barmécides. Le khalife lui dit, d'un air soucieux : « Seuls les hommes faibles ne sont pas libres (2) ! » On traversa plusieurs villages dans lesquels se trouvaient des maisons de campagne, des jardins et des pavillons d'un luxe inouï. Questionnés, les habitants répondirent que tout cela était aux Barmécides. «Nousnoussommes trahis nous-mêmes, ditHâroûn furieux, en faisant tout pour accroître la puissance et l'opulence des Barmécides. Maintenant, les voici au faîte des grandeurs ;
(i) Yezdî, Tarîkh, 87-42.
(2) JLZm*> V 'y V=*"^^ ^*^- J^lyid-y 37. Cf. Tabarî, Chronicon, éd. De Goeje, III, i325.
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AI-It]idî, « Avertissement aux humains sur ce qui advint aux Barmécides avec les fils de 'Abbâs ».
Manuscrit arabe 2108 de la Bibliothèque Nationale, datant de la fin
du XVII" siècle, folio 102 recto.
r.riefs de Hâroûn Ar-Rachîd contre les Barmécides.)
qui saurait évaluer leurs richesses! — Mais, objecta Ismâ'îl, tout cela vient du khalife et est sa propriété; pourquoi donc s'en plaindre? Il faudrait plutôt se réjouir envoyant une telle opulence, car les fils de Barmek ne sont que les créatures et les esclaves du khalife. »Ces flatteries achevèrent d'exaspérer Hâroùn, qui reprocha à Ismâ'îl de prendre la défense de ses vizirs : le khalife n'était-il pas réduit à vivre de leurs dons (i)? Ismâ'îl se tut. De retour au palais, Hâroùn lui défendit, avec les menaces les plus terribles, de ne rien répéter de ce qu'il avait dit des Barmécides.
Dja^far, continue Ismâ'îl, était détesté de son père et de ses frères. Yahyâ, Fadl, Moûsâ et Mohammed étaient les amis de quiconque haïssait Dja'far. On prétendait que des projets de révolte avaient été découverts : Dja'far, à l'insu de son père et de ses frères, avait pris dans le trésor public des sommes considérables pour les remettre au fils de 'Abd Al-Malik ibn Sâlih, qui cherchait à détrôner Hâroùn. Enfin, une lettre de Yahyâ ibn Khâlid à l'alide Yahyâ ibn 'Abd Allah, interceptée par 'Alî ibn 'Isa ibnMâhân, avait été remise à Hâroùn, dont elle éveilla les soupçons.
Le lendemain de cet entretien, Ismâ'îl alla rendre ses devoirs à Hâroùn, qui lui ordonna d'aller à la porte du palais de DjaTar observer ce qui se passerait. Ce palais avait été construit tout récemment, et Ismâ'îl fut ébloui de sa magnificence (2). Il y avait à la porte une affluence
(1) -Cfti j^J ^J^ j^* ]j^- Yezdî, op. cit.,
(2) Le palais de Dja'far, d'après Ibrahim ibn Al-Mahdî, avait coûté près de vingt millions de dirhems. Une pareille profusion irrita fort Hâroùn; malgré les protestations de DJa'far qui prétendait avoir reçu du khalife bien plus que cette somme, et même le double. Jabarî, Chronicon, éd. De Goeje. in, 272-273. — Ibrahim ibn Al-Mahdi, voyant la somptuosité de cette demeure, eut des craintes pour Dja'far et l'engagea à éviter soigneusement tout ce qui pourrait exciter la jalousie de Hâroùn. Dja*far ne fit que rire de cet avertissement, mais Yahyâ en fut très alarmé. B\9.K^i,Akhbâr-é Barmekiyân, éd. de Bombay, 117-118. Après le supplice de Dja'far, ce palais devint la propriété d'Al-Ma'moûn, dit Al-Khatîb Al-Baghdâdhi dans V Introduction
extraordinaire, et tous ceux qui se rendaient chez le khalife commençaient par aller saluer Dja'far. Ismâ'îl revint rendre compte de sa mission. '« Les Abbasides sont les esclaves des Barmécides ! dit Hâroûn, et telle est leur pensée secrète (Zamîr), en dépit de leurs protestations ». A ce moment survint Dja'far. Le khalife feignit une grande joie en le voyant, le traita avec considération et le renvoya avec de riches présents. Ismâ'îl, qui avait gardé le silence pendant toute la durée de la visite de Dja'far, sortit avec celui-ci, tout heureux de la confiance de Hâroûn et des secrets qu'il avait pénétrés.
Un Arabe éloquent, beau et instruit, Zarâra ibn Mohammed Al-'Arabî, vint à la cour de Bagdad, recommandé au khalife par Fadl ibn Rabî'. Les courtisans, heureux devoir un rival aux Barmécides, lui firent le meilleur accueil et l'aidèrent de leur mieux. Au bout de quelque temps Zarâra avait réussi à supplanter DjaTar.
Un jour que Hâroûn avait confié un secret à Zarâra, Dja'far, qui était sorti avec le nouveau favori du khalife,
topographique à Vhistoire de Bagdad^ (p. 54 de la traduction). Notre regretté ami Georges Salmon, qui a traduit l'ouvrage d'Al-Khatib, a noté un certain nombre de propriétés des Barmécides. Ceux-ci avaient un «rand nombre d'immeubles sur les deux rives du Tigre, dont l'iiabitation principale de Khâlid et de Yahyâ à la porte de Baradân, dans la Chammâsiya : le palais de l'Argile, Kasrât Tîn, construit par Yahyà dans la Chammâsiya; le palais de Dja'far, déjà nommé, et où Yahyâ aussi habita, en face du Khould, sur le futur emplacement du Tâdj (au Boustàn Moùsâ, dit Ibn Taifoùr , voir op. cit., p. 54). Il sera plus loin question du quartier d'Al-Barâmika et de la localité de Beramké voisine de Damas. A Bagdad on trouvait encore les soûksdQ Yahyâ et de Dja'far, et le Nahr Fadl « canal de Fadl » ; la place de
Khâlid, jJli>- <a> j^ près de la porte des Chammâsiya, dont parle Yâkoùt
{Geogr. Wôrterbuch, éd. Wustenfeld, IIÏ, 200; se reporter aussi au bel ouvrage de M. G. Le Straxge, Bagdad \during the Abbasid Caliphate, 200 et 206). En dehors de Bagdad, les Barmécides possédaient à Basra le château
deSaihân, j\s>e.Z^i et, à lest de Balkh, l'important village de Râven (YAvolt,
op. cit., II, 742). A Balkh il y avait une porte de Yahyâ; à Boukhara, une porte de Fadl. Nous avons déjà parlé de la « coupole des Barmécides » au chapitre IV.
lui demanda: «Que t'a dit aujourd'hui l'émir des croyants? Beaucoup de secrets. — Lesquels ? » Zarâra refusa énergiquement de les divulguer, et Dja'far, irrité, dit que les paroles du khalife ne devaient pas lui être cachées. Zarâra protesta : avait-il jamais demandé compte à Dja'far de ses entretiens avec Hâroûn? Dja'far ne répliqua pas, et quitta le nouveau favori du khalife, le laissant dans une grande inquiétude. Celui-ci, craignant que Dja'far ne fût allé se plaindre à Hâroûn, envoya un esclave prendre des renseignements. Dja'far était rentré chez lui sans retourner chez le khalife, revintbientôt dire l'esclave. Zarâra, plein de joie, l'affranchit aussitôt et courut au palais de Hâroûn, où il eut beaucoup de peine à pénétrer. Admis enfin, il se confonditen marques de respect. « Quelle chose t'amène?» demanda le khalife. Zarâra raconta alors sa discussion avec Dja'far, qu'il dépeignit comme un homme violent et dangereux, et dit ses inquiétudes. Hâroûn rassura son favori : il n'avait rien à craindre de ce rebelle, qui avait encouru sa colère et serait décapité tôt ou tard.
Dja'far évita Zarâra pendant quelque temps. Puis il pria les chambellans de Hâroûn d'interdire Taccès du palais à son rival, et fit courir le bruit que celui-ci était dangereusement malade. Zarâra, ainsi écarté, crut que le khalife lui était hostile, et Dja'far profita de cette situation pour obtenir de nouveau les faveurs du khalife. Un ou deux mois se passèrent. Dja'far dit à Hâroûn que Zarâra était mort. Le khalife eut des doutes; mais les courtisans, qui craignaient Dja'far, confirmèrent les dires de celui-ci.
Un ami de Zarâra lui apprit ce qui s'était passé, et tous deux se concertèrent pour déjouer les intrigues de Dja'far. Zarâra choisit, pour se montrer au khalife, le jour où celui-ci devait aller à lâchasse. Il fit construire un tombeau sur le passage de Hâroûn, s'y enferma et attendit. Le khalife étant venu, Zarâra sortit de sa cachette. «Qui es-tu ? demanda Hâroûn stupéfait. — Je suis un des serviteurs de
LES BARMECIDES D APRES LES HISTORIENS ARABES ET PERSANS 8l
rémir des croyants, nommé Zarâra. — Mais tu étais mort! — Oui, j'étais mort; mais Allah m'a permis de ressusciter pour apprendre à l'émir des croyants de quels mauvais procédés j'ai été victime. » Hâroûn fît donner un cheval à Zarâra, rentra avec lui au palais et lui témoigna dès lors la plus grande bienveillance. Les Barmécides eurent peu d'ennemis aussi acharnés que ce rival de Dja'far (i).
Fadl ibn Rabî', chambellan de Hâroûn, contribua largement, par sa malveillance et ses calomnies, à la chute des Barmécides. Il était surtout l'ennemi de Dja'far, qui lui avait fait un affront devant Hâroûn (2).
De son côté, 'Alî ibn 'Isa ibn Mâhân, qui avait obtenu le gouvernement du Khorassan malgré les efforts de Yahyâ, répandait bien des calomnies contre les Barmécides (2), dont l'orthodoxie était suspecte. Tantôt on les accusait d'être restés attachés à l'ancienne religion de la Perse, tantôt on les disait athées ou hérétiques. Un théologien de Rakka, Aboû Rabî'a iVIohammed ibn Abî'l-Laith, homme fort dévot, écrivit à Hâroûn : « Que fera, au jour delà résurrection, le khalife qui a livré l'empire des croyants aux Barmécides, qui sont des athées? » Hâroûn ayant parlé de cette lettre à Yahyâ, celui-ci répondit : « Aboû Rabî a est un homme hypocrite et médisant, fourbe et sans religion.» Le détracteur des Barmécides fut mis en prison, mais ses assertions avaient produit beaucoup d'impression sur Hâroûn qui, à partir de ce moment, ne cessa de s'informer des pratiques religieuses
(1) Yezdî, Tarîkh, ddiXis Ch.Schefer, Chrest. persanCylly pp. 49-58 des notes. On trouve un récit analogue dans B ara ni, Akhbâr-é Barmekiyân^ éd. de
Bombay, 27-29. Baranî nomme Zarâra Sjiji , Dharâwa.
(2) Baranî, i54-i55.
(3) Ibid., i56-i57.