CHAPITRE IX
Suite d^ erreurs ; V inconnue reparait sur la scène,
Brandt ne voyait presque plus son Baron j il n'avait Hantz que la nuit et aux heures des repas 5 il était désoeuvré, et s'ennuyait à la journée. Il jugea que la société lui était nécessaire, et il se lia avec quelques soldais du régiment des
gardes.
B E r È L S ïî É î M. ifâl
gardes. Ils passaient les après - dîners dans un petit cabaret situé derrière l'église de Jérusalem. Là, on pouvait boire , chanter , jurer , sans étr^ entendu du palais ; et par un hasard assez singulier, Charles et Théodore, qui craignaient avec plus de raison l'œil vigilant de leurs chefs , avaient logé leurs princesses dans le même quartier.
Un jour le roi fît manoeuvrer son régiment plus long-temps que de coutume. Brandt , toujours exact à l'heure , attendait ses compagnons.
Il n'aimait pas à boire seul , et comme il faut passer le temps à quelque chose , il s'amusait , en fumant sa pipe , à feuilleter quelques gazettes aussi plattement insignifiantes à Berlin qu'ailleurs. Eine* Vuzer ( 1 ) , entr'autres , mérita son attention : son style d'antichambre
( 1 ) Le Fanal j qui n'éclaire personne. ToniQ ni, L
le mettait tout juste à sa portée. Le docte rédacteur, par égard pour ses abonnés , que la lecture des nouveautés eut pu trop appliquer , réimprimait très -exactement les précédens iiuméi'os de ses confrères , quoique son prospectus eût , selon l'usage , promis monts et merveilles ^ et quand il n'avait rien à prendre aux autres, il farcissait sa petite feuille des petits vers rocailleux d'un petit poëte de société ( 1 ) , qui se gonflait du plaisir d'être imprimé tout vif y et de celui sur -tout de dire du mal de gens qui ne pensent pas à lui , et qui ne sont pas réduits encore à cacher leurs opuscules dans une méchante gazette.
Les bâillemens prirent à Brandt, bien qu'il eut fait toute sa vie le plus grand cas de ce genre de
( i ) Baoïird , ou Balourd.
DE F E L S H E ï M. 1 2!5
poésies , nptamnient des devises rilïiées des marchands de bonbons. Pour ne pas s'endormir tout -à- fait, il se leva, se promena de long en large dans la salle enfumée , et , fatigué de se promener , il fut s'asseoir à la croisée. Les premiers objets qui s'offrirent à lui furent Charles et Théodore , marchant d'un air affairé , et tournant de temps en temps la tête de manière à faire croire qu'ils ne se souciaient pas d'être vus. Le bonhomme , naturellement franc , avait pris pour argent comptant tous les contes qu'il avait plu à monsieur Charles de lui faire. Cependant les précautions des deux pages , la rapidité de leur marche , une sorte de contrainte , qui ne leur était pas ordinaire , le ftappèrent , et lui donnèrent l'idée de les suivre. Il sortit , rasa les boutiques , se tint à une distance convenable , et les vit entrer dans
une maison d'assez mince, apparence?.
La prudence et la politesse voulaient qu'il s'informât , dans le voisinage , de ceux qui habitaient cette maison , de leur conduite , de leurs habitudes , sauf à prendre ensuite les mesures nécessaires ; mais Brandt , qui était aussi fin que le rédacteur du Fanal , et à-peu-près aussi poli , entra droit après les pages, monta sur la pointe du pied , et tomba comme une bombe dans l'appartement où ces messieurs se disposaient à prendre leurs ébats.
La confusion de Charles est inexprimable ^ il rougissait , balbutiait , se trahissait. Théodore, qui ne perdait pas aisément la tête , aborda Brandt d'un air aisé, le présenta comme un militaire respectable à la baronne Ferlick et à la baronne Ferlock , qui voulaient bien les recevoir pendant que leurs époux étaient à leur garnison. Charles , un peu remis , cora--
DE FELSHEIM. 125
menta , paraphrasa Thistoire 5 et Brandt , confus à son tour de sa précipitation et du jugement qu'il avait porté , fit de très - humbles excuses à ces dames , et se retirait avec une profonde révérence. La baronne Ferlick , qui avait eu des relations avec la moitié de Tarmée prussienne , et qui aimait toujours la soldatesque et le ton grivois , répondit très - lestement au compliment de Brandt, le fit asseoir, sans autre formalité , à une table sur laquelle était une très -jolie collation, et s'assit elle-même sur les genoux de Charles. Théodore présenta la main à la baronne Ferlock avec un respect et un sérieux qui firent rire tout le monde à gorge déployée , à l'exception de Brandt, qui ne savait de quoi on riait, et qui ne s'en embarrassait guère.
Les deux Baronnes, que deux ou trois mots à l'oreille avaient mises
au fait , soutinrent assez bien leur personnage pendant quelques instans.
Le vin fameux du Rhin monta bientôt la conversation sur le ton plaisant. Quelques mots des halles , quelques jurons échappèrent par -ci par - là. Les deux pages alors serraient vivement le pied de leurs princesses , et les ramenaient à Fordre» Chassez le naturel , il revient ait galop. Le moment d'après, les jurons repartaient de plus belle. Brandt était un peu étonné ; jamais la baronne de Felsheim n'avait parlé ce langage ; mais il n'était pas impossible que ce fût celui des baronnes de Berlin : ce pouvait être un ton de cour. Ces dames d'ailleurs étaient si bien logées et si bien mises, les deux pages étaient si réservés avec elles, qu'il n'était pas possible d'avoir des soupçons.
Cependant deux ou trois baisers assez yifs , appliqués sur les joue^
DE FELSTÎEIM. I27
rosées de Charles par la baronne Ferlick , parurent un peu extraordinaires au bonhomme ; mais il réfléchit que ces caresses d'une femme moins jeune que le page, pouvaient n'être qu'amicales 5 que d'ailleurs ces dames avaient un petit coup dans la tête , et qu'une baronne en <;et état devient un peu femme du peuple; qu'à tout prendre enfin il fallait tôt ou tard que Charles payât le tribut à Famour , et quune Baronne est le fait d'un Baron. Il se retira discrètement , charmé des politesses et de la popularité des deux dames , et félicita, en sortant, son jeune ami de" la jolie connaissance qu'il avait faite.
Le brave homme , en s'en allant , pensait que les bonnes grâces du roi, et la bienveillance d'une femme titrée , ne pouvaient manquer de faire incessamment de Charles un personnage distingué. 11 avait vu mourir le père ,
il se croyait certain de voir FéJévation prochaine du fils ^ cette idée le rajeunissait, et lui montait l'imagination. Il rentra aussitôt chez lui, et, pour ne pas perdre un heau moment d'enthousiasme, il prit la plume, et écrivit la lettre suivante i
c< Madame, et très- honorée
» Notre petit Baron devient tous les i) jours plus beau et plus rangé. Il.passe )) ses heures perdues chez les baron- }) nés Ferlick et Ferlock, dont les ma- )) ris sont à Varmée , et qui sont assez )) jolies, quoiqu'un peu sucées. Elles )) jurent quelquefois, ce qui leur donne » beaucoup de grâce; et elles servent » d'excellentes collations, ce qui vaut » mieux encore^ La baronne Ferlick, » qui est connaisseuse , a pour Charles )) une affection toute particulière , et » je vous réponds que ce garçon -là ii ira loiu );.
DE FELSHEIM. I29
Madame Werner était sortie lorsque la lettre arriva. Le commandant de Stavenow l'ouvrit , et ne fut pas trop de l'avis de Brandt sur le compte des. prétendues Baronnes. Des femmes bien nées qui logent dans le quartier de Jérusalem , qui reçoivent des pages en l'absence de leurs maris , qui leur donnent des collations et qui jurent , lui paraissaient furieusement suspectes. Il compulsa le nobiliaire des Marches de Brandebourg , et n'y trouva ni baron Ferlick , ni baron Ferlock : il sut alors à quoi s^en tenir. Il supprima la lettre du hussard, pour ne pas alarmer sa femme , qui , ayant toujours été sage, croyait fermement qu'un jeune homme devait parvenir jusqu'à l'âge de trente ans sans faire de sottises. Werner, qui connaissait le monde, était plus indulgent, et se sentait disposé à fermer les yeux sur une passade qui ne blesserait ni lea «loeurs pubU(^ues j ni les convenances.
l5o LES BARONS
Il voulait s'assurer au moins que les galanteries de Charles fussent de ce genre. Brandt n'avait ni l'adresse , ni l'usage nécessaires pour apprécier tout cela : il écrivit directement à l'adjudant d'Herleim.
Il le priait de laisser aller les choses, si ces femmes étaient de celles qu'un galant homme peut voir sans se déshonorer. Si au contraire , ce qui lui paraissait vraisemblable , c'étaient de ces créaiures à qui des pages peuvent trèsbien convenir, mais qui ne conviennent à personne, il le pressait d'arrêter le désordre, et de mettre le jeune homme en prison.
Les deux pages ne se doutaient pas que Brandt eût écrit, et ils se livraient en toute sécurité aux écarts et aux excès d'une jeunesse déréglée. Charles, celui dont le naturel était le plus heureux , avait quelquefois réfléchi à la suite des pertes assez considérais bles qu'il avait essuyées au tripot. La
DE F E L S H E I M. l5l
fortnne se lassait déjà de le favoriser,
et le malheur est souvent un grand
maître. Des réflexions , il passa aux
regrets, et ensuite au dégoût de la
vie qivil menait, a Nous sommes des
» dupes , disait - il à Théodore ; faits
)) pour sentir et pour inspirer un pen-
» chant honnête, nous ne connaissons
)) encore que la brutalité. Mon incon-
)) nue m'a souri, et ce sourire, cette
)) aimable rougeur, dont ces créatures
?) n'ont pas même conservé d'idée , me
)) poursuivent jusque dans leurs bras.
i) Eh 'que trouvons-nous auprès d'elles?
» une complaisance aveugle et stu-
» pide ; point d'éducation , nulle sen-
» sibilité , un esprit grossier , et des
)) faveurs banales qui n'ont aucun
» prix quand on les achète. Les plai-
)) sirs des sens ne sont rien quand lô
X) cœur reste froid. Le coeur , mon
)) ami , le cœur ; c'est là qu'il faut en
» revenir quand on veut éfre heu-
ï> reux ». Il pouvait rêlre encore 5 s'il
l52 LES BARONS
eût suivi la voix intérieure qui lui parlait avec tant de force ; mais Théodore avait pris sur lui un ascendant qu'il ne pouvait vaincre.
Théodore n'était pas né méchant , il aimait sincèrement son ami 5 mais son cœur était gâté , et la sagesse n'était à ses yeux qu'un ridicule. Il riait des scrupules de Charles, le plaisantait si agréablement , déraisonnait avec tant de grâces , présentait le vice sous des formes si séduisantes , que le faible Baron passait , à son gré , des remords à une chute nouvelle. Un incident imprévu faillit détruire Fempire de Théodore, et rendre Charles à lui-même, et pour jamais. Il sortait du manège , et traversait la place d'armes; un équipage brillant le coupe; son oeil se porte dans le fond du carrosse ; c'est son inconnue qu'il voit , qui passe comme l'éclair, mais qui le reconnaît , et qui avance la tête pour le revoir encore. Femme honnête et
DE F £ L S H E I M. l33
sensible , tu ne soupçonnes pas que cette figure enchanteresse cache une aine dépravée !
Charles , étonné , hors de lui , s'arrête, regarde, soupire, et la voiture est déjà loin. Il court autant que ses forces le permettent , il suit l'objet qu'il a un moment oublié, mais qu'il n'a pas cessé d'aimer. L'équipage tourne , prend une autre rue ; Charles arrive , tout a disparu , et il ne sait plus quelle route tenir. Pas de livrée, pas d'armoiries , nul renseignement à prendre :
Charles est au désespoir. (( Elle est )) encore à Berlin , je la découvrirai , )) disait -il, se cachât- elle à tous les » yeux. Je suis aimé, je le crois, je me )) plais à le croire; et dusse -je n'en )) jamais rien obtenir, sa tendresse sera )) pour moi la félicité suprême. C'en » est fait, ces viles prostituées ne me )) re verront plus ».
Son mauvais génie, Théodore, Taborda en ce moment, et se servit do
l34 LES BARONS
ses argumens ordinaires. L'impression que l'inconnue avait produite était trop forte pour que 3 ien alors pût la balancer. Théodore fit de vains efforts pour le persuader de retourner chez leurs maîtresses : il l'entraîna au tripot.
La séance fut cruelle ; le sort poursuivit les deux amis avec un acharnement qu'ils n'avaient pas encore éprouvé. Le malheur leur ôta bientôt le jugement et la raison. Des poignées d'or passaient de leur poche sur le tapis, et du tapis à la banque. Plus ils perdaient, plus ils se laissaient égarer par l'espoir dangereux de rétablir leurs affaires. Leur ruine fut complète j ils laissèrent jusqu'à leur dernier écu , et ils sortirent en maudissant leur fatale imprudence.
Théodore chercha à s'étourdir un moment dans le sein de là débauche.
Charles alla porter sa douleur sur les bords de la Sprée. (( J'avais, disait-il,
DE FELSHEIM. l5o
:j> une somme qui passait de beaucoup >3 mes besoins et mes désirs 5 j'en pou- » vais employer une partie à faire w chercher ma céleste inconnue ; il 33 me serait resté de quoi être heureux >5 long-temps, de quoi ajouter au bien- « être de ce brave , de ce digne Brandt , y> qui a tout fait pour moi. J'aurais été w en paix avec ma conscience; j'aurais 55 acquis de nouveaux droits à l'amitié » des uns , à l'estime des autres , et je
» n'ai plus rien rien ; il ne me
« reste que d'impuissans regrets •
» Malheureux que je suis».' En parlant ainsi , son sang s'allumait davantage , son cœur se froissait , et cependant il n'avait à se reprocher encore que l'abus de Fopulence , et la perte de quelqu'argent qui ne coûtait rien à sa respectable mère.
Le grand air, la fraîcheur de la soirée, le calmèrent insensiblement. Il rentra au palais, profondément affecté, maiii assez tranquille. Il ne dormit pas ;
le sommeil et les passions n'habitent pas ensemble. Le matin il alla faire son service chez le roi , et de là il passa chez Brandt : il l'avait oublié quand il roulait sur l'orj l'infortune le rapprocha de lui.
Il était sans un sou , il ne pouvait se passer d'argent 5 il n'hésita pas à en demander : il n'en avait pas pris depuis long-temps. Le bonhomme lui donna une douzaine de ducats , et lui recommanda de les bien ménager. Ils causèrent affectueusement , et déjeunèrent ensemble. Charles, très-décidé à réformer sa conduite , et se croyant bien sûr de lui, quitta le vieux soldat pour aller monter à cheval. Théodore était aussi au manège. Cruel jeune homme ! que tu as fait de mal ! que tu vas en faire encore !
Piqué du revers qu'il avait éprouvé , Théodore , après avoir passé quelques minutes chez leurs maîtresses , était allé au paUi§, Il avait emprunté
sept
DE FELSHEIM. l57
sept à huit frédérics à cinq ou six de ses camarades , et il avait été les jouer, et les perdre. Furieux de ce dernier échec , et incapable de se corriger, il brûlait de jouer encore.
Il n*avait pas de fortune , et ne connaissait que Charles qui pût alimenter cette fureur : il lui demanda ce qu'il avait. Charles , sans défense , lui donna sa bourse , et une demiheure après , la banque avait tout dévoré.
Notre jeune Baron ne se repentit pas d'avoir obligé son ami. II n'avait pas joué ce jour là , et se trouvait assez bien avec lui- même j mais il ne savait comment s'y prendre pour tirer une seconde fois de l'argent du hussard. Le revenu de sa mère était borné ^ elle avait ajouté à la première somme les quarante frédérics dépensés à V Aigle-Noir s il n'y avait pas d'apparence qu'elle pût fournir à de semblables prodigalités ; Charles Tome III. M
l58 LES BAHONS
d'ailleurs n'avait aucun besoin réel qui légitimât la demande de nouveaux fonds : il fallait donc se restreindre.
Cependant un jeune homme , un page , doit avoir quelque chose dans sa poche. Charles surmonta sa timidité 'y il retourna chez Brandt , et lui déclara ingénument qu'il avait prêté ses ducats à son camarade. Il se garda bien de lui dire l'emploi que Théodore en avait fait , et cette réserve le jeta dans de nouveaux périls. Le bon sens du brave homme suffisait peut-être pour maintenir et fortifier ses résolutions chancelantes.
Charles sentait sa faiblesse , et devait chercher un appui. Un amourpropre déplacé l'empêcha de s'ouvrir à son vieux ami. Il prit dix frédé- .ries y et sortit , décidé à résister aux insinuations de Théodore. Il passa le reste de sa matinée avec monsieur d'Herleim , qui l'accueillit avec sa
DE FELSH. El M. l3'g
bonté ordinaire, et Taprès-niidi il eut quelqu'envie d'aller voir le comte de Fersen 5 mais depuis trois mois qu'il était à Berlin, il n'avait pas paru chez lui , quoiqu'il en eût reçu l'ordre de sa mère , et que cet officier l'y eut invité lui-même : il craignit une mercuriale, et s'alla promener dans la rue aux Arbres,
Son inconnue n'y était pas ; il s'ennuya bientôt de la promenade. Il aborda quelques-uns de ces hommes qui ouvrent la portière à ceux qui montent en carrosse , ou qui en descendent; il leur dépeignit celle qu'il cherchait , sa voiture , ses chevaux ; il promit un salaire honnête à celui qui lui en donnerait quelques indices; et, toujours occupé de son inconnue, quelquefois pensant à sa mère, l'instant d'après réfléchissant aux inconvéniens, aux dangers du jeu, il parcourut encore le parc et lès principales rues.
l4o iBS BARONS
Il marchait au hasard et sans dessein. Il était incapable de commettre une faute qu'il aurait prévue et méditée ; mais son imagination ardente l'emportait avant qu'il eût réfléchi. Sans s'en apercevoir , et par une espèce d'instinct machinal , il approchait de la rue aux Ours j il s'en éloignait avec une sorte de frayeur ; il y revenait par un détour : une force irrésistible le poussait malgré lui. Deux fois il s'arxêta devant le tripot ; deux fois , frappé d'une terreur subite, il s'éloigna à grands pas. Il fallait sortir de cette détestable rue ; il fallait fuir , et n'y revenir jamais : il le sentait , et n'en eut pas le courage. Il revint une troisième fois, il pensait à la somme qu'il avait perdue, et qu'il pouvait regagner en une taille.
Cependant il était retenu encore par la crainte d'essuyer des pertes qu'il ne pourrait cacher ni à Br^Mclt, m
I>B 7EX.SHBIM. l4l
peut-être à sa mère. « C'est un parti » pris, dit-il enfin, je ne jouerai pas^ » mais je peux me procurer le plaisir » de voir la partie. Que risquai-je?
» je suis sûr de moi ». En finissant ces mots , il était dans le coupegorge.
Théodore avait fait ressource ; il jouait , et la fortune lui était favorable. Il montra à Charles son chapeau plein d'or et d'argent, ce Pourr » quoi ne gagnerais -tu pas commô » moi, lui dit -il? nous avons tou- » jours perdu ou gagné ensemble.
» Tu n'as que quelques frédérics, » hasarde cette bagatelle ; si tu n'es y> pas heureux , tu disposeras à ton 35 tour do, ma bourse >?. Il n'en fal« lait pas davantage pour déterminer un malheureux qui était déjà à demi vaincu. Charles joua, et perdit tout.
Il s'en affecta peu; Théodore était toujours en veine. Il reprit les douze ducats qu'il lui avait prêtés le matinal
l42 LES CAROKS
et après quelques alternatives, ils dis* parurent encore.
Ce fut alors qu^il se reprocha amèrement sa faiblesse. Il fallait encore avoir recours à Brandt , avouer son inconduite , et peut - être éprouver un refus. Quelle humiliation ! le moyen de s'y résoudre ! C'était pourtant le parti le plus sage : il préféra de courir après son argent. 11 emprunta quelques pièces d'or à son ami, en se jurant sur son honneur, et par son inconnue , de ne plus remettre les pieds dans cette maison infernale, s'il réparait ses pertes. Vain espoir. Bientôt il fut réduit à emprunter encore. Sa raison s'altéra à mesure qu'il perdait : il ne oi^nnut plus de bornes. Il devait cinquante frédérics à Théodore , et il lui en demandait encore.
La chance avait tourné. Théodore s'était coulé aussi rapidement qu'il s'était refait. Une sombre fureur
DE P E L S H E I M. l43
s'empara alors de Charles 5 il sentit la profondeur de l'abyme où il s'était jeté : il ne restait pas chez Brandt beaucoup au-delà de ce qu'il devait.
Il sortit l'oeil égaré , la démarche chancelante; sa main, passée sous sa chemise , serrait , meurtrissait son sein. «Voilà donc, disait -il d'une » voix étouffée , voilà donc les tour- •>:> mens qu'éprouvent les joueurs f » et on peut jouer ! et on peut tout » sacrifier à ce penchant destruc- » teur » !
Théodore, toujours léger, toujours irréfléchi , ne connaissait pas ces retours qui annoncent au moins un coeur honnête et sensible. Il cherchait à consoler Charles en lui montrant un avenir plus heureux. «Non, » répondait celui-ci, je ne me par- » donnerai jamais. Ma mère se prive » pour moi des plus simples jouis- » sances, et quels sont les fruits de » ses sacrifices ! Ce qu'elle épargne
l44 LES BÂAOI^S
» pour nie faire paraître convena- >^ blement dans le monde , va s'en- » gloutir dans cette caverne. Je suis
» un ingrat , un monstre Ah ! ma
» mère !.... ma mère !.... ».
Théodore lui opposait tous les moyens , lui présentait toutes les ressources que lui -fournissait une imagination fertile en expédiens. Il lui promit de ne pas exiger Je paiement des cinquante frédérics avant le temps où il pourrait commodément les lui rendre. Il le pressait de reprendre la fermeté qui convient à un homme, et de se montrer supérieur à l'adversité. Charles écoutait sans entendre. Il suivait Théodore , la tête baissée sur sa poitrine ; il ne proférait pas un mot 3 un ver rongeur le dévorait.
IVîonsieur d'Herleira venait de recevoir la lettre de Werner. Il pensa absolument connue lui, à la réserve des voies de rigueur qu'on lui conseillait
•seillait d'employer. Ces moyens lai paraissaient dangereux avec un jeune homme emporté , que le châtiment aigrirait, et ne ramènerait pas. D'ailleurs il ne pouvait le mettre en prison sans rendre compte au roi de ses motifs. Ce prince n'était pas indulgent; Charles était au mieux avec lui, et un aveu de cetle nature pouvait le perdre dans son esprit, 'Monsieur d'Herleim se flatta qu'une réprimande sévère et des conseils sages suffiraient avec un jeune homme ([ui était né hon , et qui ne pouvait avoir contracté encore l'hahitude du vice.
Il fit venir le jeune pag»^ , et l'interrogea sur les prétendues haronnes. Le moment était favorable. Charles , accablé sous le poids du remords, ne pensa pas à dissimuler. Il avoua cette fuite avec une franchise , une candeur , qui ne permirent pas à monsieur d'Herleim de porter plus loin la sévérité qu'il avait mise d'abord Tome II L N
l46 LES BARONS
dans son maintien et son langage. Il attribua à la honte cVime semblable liaison, le repentir et la confusion de Charles : il ignorait qu'il eût d'autres torts aussi graves peut-être. Il fut touché de son état , et lui parla en père mécontent, mais désarmé et sensible. Charles, touché jusqu'aux larmes par des marques de bonté dont il ne se sentait, pas digne , fut prêt à faire la confession entière de ses erreurs , et à en solliciter le pardon. Cette idée seule soulageait son coeur j il se sauvait , s'il l'eût suivie i mais il sentit qu'un mot livrait à des peines infamantes ceux qui tenaient le tripot, et peut-être ceux qui le fréquentaient. Le rôle de délateur répugnait à sa délicatesse. Il se tut, et se retira.
Monsieur d'Herleim savait combien peu la jeunesse a d'empire sur elle-même. Il était bien persuadé que Charles était sincère en ce moment ,
mais il ne voulait pas l'exposer à une chute nouvelle. Il jugea que le moyen de la prévenir, était de sévir contre les deux femmes. Il n'avait pas leur adresse, Werner n'avait pu la lui donner 5 mais il avait indiqué Brandt, et monsieur d'Herleim l'envoya chercher.
Le hussard ne savait à quoi attribuer un message de cette importance.
Quoiqu'il eut assez bonne idée de lui - même , il ne concevait pas que sa présence fut nécessaire a la cour.
Cependant il passa à la hâte la chemise blanche, l'uniforme des dimanches, et il courut chez Tadjudant du roi.
Celui-ci lui reprocha sèchement de ne pas surveiller les démarches du jeune homme qu'on lui avait confié.
Il lui apprit que les baronnes Ferlick et Ferlock étaient des malheureuses , qui avaient exposé la réputation de Charles , et qui auraient fini par ruiner
:i48, LES BARONS
sa santé. Il le rendit responsable de toutes ses actions , et le menaça de son ressentiment, si Charles se livrait à de nouveaux excès.
Brandt , étourdi d'une mercuriale aussi vive , perdit Pusage de la parole. Il resta cloué sur le parquet, la bouche ouverte, la main à son bonnet, et monsieur d'Herleim eût péroré une heure , qu'il n'eut pas pensé à l'interrompre. Il était enragé contre les Ferlick et les Ferlock , envers qui il s'était confondu en politesses , et sa fureur , pour être concentrée , nen était pas moins sensible. Ses joues étaient pourpres , ses sourcils froncés se touchaient, sa moustache s'agitait dans tous les sens, ses yeux ressemblaient à deux escarboucles. Le sérieux de monsieur d'Herleim ne tint pas contre celte ligure grotesque ; il se tourna pour rire, et termina l'entrevue eii prenant la demeure exacte de mes* dames Ferlick et Ferlock.
DE FELSHEIM. 140
Î3ès que le liussard fut sorti, Padjndant écrivit au lieutenant de police, le ptia de faire enlever ces filles, de les enfermer à Thopital, et de séquestrer leurs effets. Quelque diligence que fît la police, un autre en fit encore davantage.
Brandt n'était pas homme à souffrir que deux gourgandines eussent dérangé Charles , et se fussent moqué de lui. Il leur devait en outre la boutade de l'adjudant , et nt3 pouvant se mesurer avec un officier de marque , il alla passer sa colère au quartier de Jérusalem. Il arriva chez nos nymphes, pouvant à peine jurer, tant il était essoufflé et furibond. Il commença l'explication à grands coups de pied dans -le derrière , cassa les vitres et les meubles , déchira les satins et les dentelles, en frotta les lambeaux à la plaque de la cheminée, et fit autant de dégât que le plus violent incendie.
Il est dans toutes les grandes villes
l5o LES BARONS
de ces femmes qu'on a vues dans la boUe , à qui on a fait bassement la cour, et qu'on devrait bien traiter de la même manière.
Feilick et Ferlock tenaient beaucoup à leur mobilier , quoiqu^il ne leur eût pas comté cher : l'exécution militaire de^ Brandt les anima à leur tour d'une fureur surnaturelle. Les pelles, les pincettes valent à la tête du hussard 5 des juremens épouvantables , poussés d'une voix aigre , se mêlent aux siens , et font le dessus.
Brandt, que rien n'intimide, va son train , et brise sans miséricorde jusqu'à la dernière pièce. Ferlick alors , la grande , la valeureuse Ferlick , lui imprime ses dix ongles sur la figure , et Ferlock s'attache à des parties plus délicates encore. De deux tours de poignet , Brandt les envoie rouler sous un lit , et des cris perçans se font entendre , et ce vacarme infernal , qui s'entendait d'un bout de la
DE F E L S II E I M. l5l
me à l'autre, ameufe les passans et les voisins.
Bientôt ces demoiselles , à qui le désespoir n'avait pas ôté le jugement , craignirent les suites ordinaires de ces scènes scandaleuses. Elles connaissaient les manières brusques de la police, et n'ayant plus rien à craindre de Brandt, qui n'avait plus rien à détruire , elles songèrent à leur sûreté.
Elles se disposaient à sortir , à se glisser dans la foule , et à disparaître à la faveur de la nuit, lorsque la Ferlick aperçut, à la lueur des flambeaux, un limier de police, suivi de dix à douze estaffîers. Tout est perdu ! s'écrie-t-elle , et elle se sauve au grenier. Tout est perdu ! répète la Ferlock , et elle se jette dans la cave. Brandt s'imagine que la garde arrive pour rétablir l'ordre, et arrêter le tapageur. Il croit qu'il vaut mieux être
l52 XES BARONS
pris pour la partie plaignante que^ pour la partie coupable j il ferme la porte à double tour, il s'afiubîe d'un jupon p^ué, d'une robe de gros de Naples y il cache son front chauve sous un battant- r œil y il couvre sa moustache d^un voile de gazé noire , il se jette dans un fauteuil , un éventail à la main, et répète, devant les débris d\me glace , les airs d'une femme au désespoir.
L^inspecteur et ses observateurs , que le public mal élevé confond sous le nom de mouchards , avaient eu quelque peine à se faire jour à tsavers la foule. Ils arrivèrent enfin à la porte de la maison , où on laissa deux; drôles éprouvés pour arrêter les fuyards , et le reste de la pousse monta à l'appartement. Deux fois ces mots terribles, de par le roi , avaient sifflé à travers la serrure : Brandt , qui voulait jouer la petite santé , les attaques de nerfs , et qui craignait
l'effet de sa voix ranque , ne bougeait et ne soufflait pas. Deux ou trois coups de pied font sauter la porte j on entre, et on trouve une guenon grosse et courte, à tournure iictéroclite , en robe déchirée , en jupon blanc -sale marqueté de suie de cheminée 5 se frappant la tête sur ses genoux , et jouant à outrance de Téventail. Ces messieurs ne doutent pas qu'ils n'aient trouvé l'abbesse du lieu, ou quelqu'autre appareilleuse. Quatre des plus vigoureux empoignent cette beauté mâle, l'emportent malgré ses efforts , la jettent dans un carrosse de place , et la tiennent immobile sur son banc.
L'inspecteur continuait ses recherches avec une vivacité et un zèle vraiment dignes d'éloges. Les infortunées Ferlick et Ferlock furent trouvées à la fin , mais dans un état déplorable. Ferlick s'était tapie dans un tas de charbon, et était noire d^
l54 LES BARONS
la tête aux pieds 3 Ferlock avait sauté dans une futaille défoncée où on avait mis de la lie de vin , et elle était rouge depuis la ceinture jusqu'en bas. Elles furent saisies , et traînées à la voiture , au milieu des huées et des ris immodérés des spectateurs.
Les ténèbres les empêchèrent de reconnaître leurs vêtemens, qui couvraient la maman Brandt. Elles la prirent pour quelque femme de Vétat, que l'inspecteur avait ramassée en route. Brandt, de son côté, n'avait garde de se faire reconnaître. En qualité d'ancien militaire, il eût été traduit devant le gouverneur de Berlin, l'officier le moins traitable des états prussiens : il craignait la bastonnade et le cachot. Il jugea que , puisqu'il était. pris, le parti le plus prudent était de voir venir.
La voiture s'arrêta à la porte de l'hôpital. Ferlick et Ferlock connaissaient le local, et sç rendirent d'elles-
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mêmes à la salle qu'elles habitaient ordinairement. Le hussard, qui ne savait où il était , ni ce qu'on voulait faire de lui, restait dans le carrosse, et attendait avec assez d'inquiétude le dénouement de l'aventure.
L'inspecteur tira à part une petite vieille ratatinée, bossue, borgne et boiteuse, mais ferme et têtue, et qui gouvernait la maison : « J'ai encore là , )) lui dit-il , une femme que je vous » recommande j c'est une maîtresse )) commère : vous ferez bien de pren- )) dre des précautions. Il est tard, je -)) reviendrai demain prendre les noms )) et les qualités de vos nouvelles pen- )) sionnaires, et je rédigerai mon procès- )) verbal ».
Les quatre hommes qui avaient contenu Brandt , le descendirent , le portèrent sous la première porte, lui iirent passer le second guichet, et le laissèrent au milieu de cinq à six femmes qui j bien que luthériennes , et
étrangères à toute espèce d'institution ïnonastique, vivaient en communauté, d'une manière régulière et édifiante.
La supérieure portait une lanterne sourde , et ordonna à Brandt de la suivre. Il s'aperçut alors qu'il était dans une maison de filles. Il s'applaudit de ne s'être pas fait connaître j il se promit bien d'avoir bon marché de cette garde femelle. Cependant il fallait, avant d'agir, arranger un petit plan d'évasion. Il suivit donc la supérieure , en observant exactement les lieux par où on le faisait passer.
On lui fit descendre une trentaine de fnarclies qui conduisaient ^ous une voûte étroite et longue , au bout de laquelle était une petite porte de quatre pieds de hapt et de six pouces d'épaisseur. La supérieure fait crier d'énormes verroux, la porte s'ouvre, et à la faible lueur de la lanterne, Brandt distingue un méchant lit, un potà-l'eau, un rouet j une quenouille et une ampîç
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provision de chanvre. Il fait un saut en arrière : « Dis donc , vieille sorcière , » où diable me fourres -tu là? — Pas )) de raison, entrez, reprend la supè- >5 rieure , un peu étonnée de la voix 55 for le de sa prisonnière. — N'as -ta » pas dans ta maison de logement plus » gai que cela ? — Entrez , vous dis- 5) je, repentez-vous, priez, et travailliez. — Va-t-en au diable, toi, ton 53 eau, ton sermon et ta filasse. — Ali I 35 la malheureuse , elle mourra dans )) l'impénitence finale »j et la vieille se met en devoir de pousser Brandt dans le cachot. Celui ci se retourne, et lui applique une taloche sur Toreille. a Ah , rébellion ! tu paieras ce » soufflet-là , s'écrie la geôlière » , en reculant à son tour , et lâchant une porte à serrure saillante, qui coupait le souterrain par le milieu , et que Brandt n'avait pas vue, parce qu'elle était arrêtée contre le mur.
Brandt enfermé , seul , sans lumière ,
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se moquant des nieiiaees de la supérieure , et bravant toutes les soeurs du monde, Brandt, fatigué des exploits de Taprès-dîner , gagna son grabat eu tâtonnant. Il se déshabilla, et n'ayant plus son bonnet , il garda le battant- Toeil de la baronne Ferlock. Il remua une paillasse humide, il lit un traversin de son gilet et de son pantalon , un drap de sa robe de gros de Naples^ et un couvre-pied du jupon piqué. Il se tourna le nez au mur, pour éviter les vents coulis , qui venaient pardessus et par-dessous la porte , et il s'endormit très-lranquillement , après s'être promis de prendre les clefs de la soeur qui lui apporterait son déjeuner, de la mettre elle-même sous les verroux , et de s'échapper à petit bruit, pc r éviter tous démêlés avec monsieur le gouverneur.
La supérieure , outrée de la tape qu'elle avait reçue , s'était hâtée d'assembler la communauté. Elle donna
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a cet outrage la tournure importante qui devait fixer l'attention , le caractère effrayant qui devait porter à des mesures extraordinaires 5 enfin elle prouva la nécessité d'un exemple avec réloquence du ressentiment.
Le conciliabule nocturne , après avoir invoqué les lumières du Saint- Esprit , arrêta ce qu'on pouvait dé* cider sans l'intervention du ciel : ce fut de consulter les statuts sur la peine due à un crime inoui jusqu'alors dans la maison. Le bouquin poudreux est tiré de son étui ; la supérieure , ses lunettes braquées , l'ouvre , le compulse , le commente , l'interprète , et deux balais neufs sont apportés sur la table de la salle du conseil. On les délie , on en . fait six paquets , qui sont distribués aux plus jeunes et aux plus vigoureuses 5 d'autres se munissent de noeuds coulans qui devaient servir en cas de résistance j enfin la supérieure , sa lanterne à la main ,
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marche eh tête de ses amazones , et on prend en silence la route du souterrain.
On ouvre les portes aussi doucement que le permet la rouille qui ronge les serrures et les gonds; on se range autour du lit où reposait , dans sa première attitude, la tendre victime qu'on allait excorier, et que le bruit du canon n'eût pas réveillée.
La supérieure donne le signal en frappant ses mains décharnées. La couverture est enlevée , Brandt est tourné sur le ventre , et les six poignées de verges fjappent à-la-fois. Il jette un cri c[ui retentit au loin , et fait résonner les voûtes solitaires , et d'un coup de poing il casse la dernière dent à la supérieure. Aussitôt deux ou trois subalternes se jettent sur chacun de ses membres, les noeuds coulans lui serrent les pieds et les mains , les cordes sont iixées aux quatre coins du lit, et la fustigation
recommencç
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recommence avec une nouvelle vivacité. Brandt, écumant de fureur, fai— sait des efibrts incroyables pour se soustraire à un genre de supplice piquant de toutes les manières. Il criait à tue-téte : (( Vous vous méprenez; je >3 suis un homme : retournez -moi, et » jugez-en par vous-mêmes ». L^acharnement des satellites , qui avaient à.
venger la mâchoire de leur mère, le mélange de vingt voix qui chantaient pieusement un pseaume pour couvrir les gémissemens de la patiente, ne permettent pas au hussard de se faire entendre, et Texécution va son train.
Un mouvement terrible de douleur et de rage rompt la corde qui lui tenait la main droite; d\in bras désespéré il saisit une sœur , la met sous lui , et jure qu'il va Tétrangler. Il cherche son cou , et rencontre sa gorge rondelette ; il la regarde ; elle était jolie.... La fustigation produit un effet nouveau. Brandt, étonné, éprouve un Tome ITT, O
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autre genre de fureur , et la satisfait à rinstant. Ses mouvemens précipités sont attribués à la violence du mal.
On continue de frapper , et lui de se venger, jusqu'à ce qu'enfin les forces manquent à tout le monde.
Brandt profite de cet intervalle pour lâcher les noeuds qui lui tenaient encore un bras et les deux jambes. Il saute nu au milieu du cachot , et s'empare de la porte. A l'aspect de sa moustache, et de quelqu'autre chose plus masculine encore, les saintes filles sont saisies d'effroi. Soeur Christine y qui s'était résignée à la volonté de Dieu , restait gisante sur le grabat , et paraissait s'attendre à un nouvel assaut. Sœur supérieure , jadis trèsusagée , pressentit son triste cas , et s'approcha, tremblante pour l'honneur de la maison : (( Ah , ma mère ! dit )) Christine, vous m'avez laissé violer». La supérieure remet ses lunettes, approche sa lanterne j et s'écrie : (cElle
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>5 est violée ! Elle est violée )) ! répètent en cliœur toutes les autres. « Vous » voudriez bien , friandes que vous )) êtes, que je pusse vous violer toutes, )) reprit Brandt , barrant toujours la ï) porte. Il y a quinze ans , je vous au- )) rais procuré ce petit divertissement ; » mais à défaut de celui-là, je m'en )) réserve un autre. Vous m'avez fessé, » vous le serez à votre tour. Qu'on » m'apporte des verges , et qu'on vienne )i à la file me présenter son posté- )) rieur w.
Quelle proposition pour des femmes qui se piquaient de chasteté! Elle fut rejetée à l'unanimité. Les plus jeunes se pressaient dans un coin du cachot; elles tenaient leur derrière à deux mains , et se disaient à Toreille : « Vio- » lées , passe 5 mais fouettées , et par » un poignet comme celui-là, c'est 5i une infamie w !
(( Savez - vous que je m'ennuie d'at- >3 tendre ? continua Brandt du ton
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» d'un potentat. Qu'on m 'obéisse à )) l'instant, à la minute, on je vous en- )) ferme ici, je mets le feu à la maison^ )) et je vous grille toutes vives».
Il prononça ces dernières paroles d'un ton de vérité qui intimida cef dames. On tient à son postérieur, mais on tient encore plus à la vie. Sœurs 'Rupert , Eustase , Eudger , Balbine y affligées de seize à dix-huit ans , troussent leurs cottes de bure, et se présentent, leurs petits culs à l'air. Sœur supérieure, qui doit en tout l'exemple, et les anciennes qui se font gloire de Vimiter , s'empressent , et offrent au hussard leurs respectables ruines. Il les traite en vainqueur irrité 5 l'osier siffle, et laisse des traces sanglantes r il tombe devant la jeunesse et la beauté. Le hussard punit aussi ces dernières , mais sa main désarmée flatte , caresse , et la vengeance , pour être plus douce, n'en est pas moins complète. .
DE FELSHEÎÎVÏ. t65
Brandt enfin se fait apporter ses habits ; il oblige la supérieure à lui remettre sa la^Uerne et ses clefs ; il souhaite le bonsoir à la communauté ; il ferme par-dessus lui la porte de la rue ; et ^ pour avoir le temps de se retirer, il bouche la serrure avec du tabac haché 5 enfin il regagne sa chambre , et se couche à côté do Hantz, sans se vanter de ce qui s'est passé.
Monsieur d'Herleim affectait, avec Charles , une froideur qui lui rappelait ses torts passés, et la nécessité de les réparer. Cependant il s'occupait sans cesse de lui , et travaillait , à son insu , à le sauver des séductions d'un ami dangereux. Le roi faisait de grands préparatifs pour l'invasion de la Silésioj il levait quelques régimens nouveaux : d'Herleim saisit cette occasion. Il demanda et obtint une lieutenance pour Théodore. ^
C'est à propos de ces nouvelle* le-
l66 LES BARONS
vées, que Frédéric écrivait à un seigneur qui sollicitait de Temploi pour quelques gentilshommes italiens :
(( Mon cher colonel,
» J'ciime beaucoup les Italiens, et )) je le prouve assez par les gros ga- )) ges que je donne aux chanteurs de )) mon opéra, mais dans mes armées )) je craindrais la mollesse qu'on leur )) reproche : ainsi, remerciez les sup- )) plians avec politesse )).
Charles ne soupçonnait pas Timportance du service qu'on lui rendait en le séparant de Théodore. Il ne vit que la privation d'un ami qui partageait ses affections avec son inconnue, à laquelle il pensait toujours, et qu'il ne trouvait jamais.
Une inquiétude assez naturelle ajoutait au chagrin d'une prochaine séparation. Théodore était sans bien , il avait son équipement à faire , et Charles lui devait cinquante frédéries. Théodore ne les demandait pas,
DE F E L S H E I M. l6j
mais Charles ne pouvait se dissimuler qu'il en eût un besoin pressant. Il n'était pas délicat , il était même injuste de laisser *^on ami dans l'embarras ; il était cruel de s'ouvrir à Brandt. Charles connaissait la facilité et la tendresse du bonhomme ; cependant il le craignait. Son incondaite était si claire , si criante ! ce dernier parti était pourtant le seul auquel il pût s'arrêter : l'honneur et la probité l'y poussaient impérieusement. Après quelques combats , il se détermina à remplir cette pénible obligation.
Il arrangea un discours qui réunissait tous les moyens possibles de persuasion. Sincérité , affection , repentir, prières, promesses, devaient tour àtour attaquer l'ame sensible du hussard, et sur -tout l'engager à la discrétion envers des parens dont la douleur eût été pour Charles la plus rigoureuse des punitions. Depuis deux jours
i68 t E ô B A K ô -st à
il n'avait pas joué , et il comptait bien ne plus retourner au tripot. Cette résolution si sincère et si ferme, lui donnait quelque cofiliance et soutenait son courage : on est fort du bien qu'on a fait ; on l'est déjà de celui qu'on médite.
En arrivant chez Brandt, une légère palpitation le saisit, sa langue s'embarrassa , et , à mesure qu'il montait , il faiblissait davantage. Ses argumens, qui lui paraissaient si vigoureux et si surs , n'étaient plus à ses yeux que des lieux communs , insignifians et rebattus. Cependant il fit encore un effort , il avança jusqu'à la porte de la chambre, en répétant sa première période. Brandt était sorti , et Charles respira avec plus de liberté ; il s'applaudit de l'absence du bonhomme j il ne réfléchit pas qu'il lui en avait coûté à se décider, k se préparer:, qu'il faudrait recommencer le lendemain , et passer la
journée
DE FELSHEIM. 169
journée dans rineertitude et la crainte. C'est ainsi qu'un enfant à qui on présente un breuvage amer , diffère de moment en moment , prolonge et accroît un dégoût qui devient insurjTîontable.
Charles , incertain de ce qu'il devait faire, se consulta quelque temps sur l'escalier. Il pensa qu'il se soulagerait d'un grand poids s'il évitait une explication verbale qui lui paraissait si dure. Une lettre pouvait faire le même effet, et il ne serait pas témoin de celui qu'elle produirait sur le vieux: camarade. Il résolut donc d'écrire , et il fut prendre la clef chez le charcutier.
Brandt avait une méchante armoire, dans laquelle étaient entassés pêle-méle ses habits , son argent , ses pistolets, son linge, son briquet et ses bottes. Hantz, qui ne s'était fait aucun scrupule de voler des engagemens à ses capitaines , était Tome ///. P
170 LES B A n O N S
incapable de prendre à son camarade seulement une pipe de tabac. 5 aussi ce dernier, pour lui marquer sa confiance, et peut-être par un reste d'insouciance militaire , laissait toujours l'armoire ouverte. Charles y chercha ce qu'il fallait pour écrire , et la bourse lui tomba sous la main. Il compta : cinquante - quatre frédérics , voilà tout ce qui restait. Il en prit cinquante en soupirant, se mit à une table , et prit la plume. Il avait à peine commencé sa lettre , qu'il fut distrait par une idée qu'il cherchait à éloigner , et qui se reproduisait avec une force nouvelle. Il n'allait plus rester que quatre frédérics, c'était bien peu de chose que cela , et cependant avec moins on pouvait gagner des monts d'or. Brandt ne s'arrêterait pas à quelques florins de plus ou de moins j et si la fortune le favorisait , il paierait Théodore , remettrait cet argent dans la bourse,
BE FELSHEIM. l^l
et serait dispensé d'une démarche qui le couvrait de confusion.
L'appât était séduisant; il était difficile de ne pas s'y prendre. Charles hésita d'abord , il voulait sincèrement se défendre ; mais l'habitude du jeu , le désir de couvrir ses fautes l'emportèrent, et il céda. Il déchire son papier, il se lève, retourne à l'armoire, prend les quatre frédérics, et court au tripot. Il joue , il perd. Ce dernier espoir déçu, il s'éloigne, il gagne la porte ; il s'arrête , il écoute ; le son de l'or arrive encore à sou oreille , la flatte , la séduit ; il revient...... Il tire, en tremblant, un des
frédérics qu'il devait rendre à Théodore puis un second puis un
troisième. Ceux - là perdus , deux , quatre, dix, vingt, sont exposés sans interruption ; la somme entière s'échappe de ses mains 3 il est anéanti, les facultés de son ame sont suspendues; il se laisse aller sur un canapé, dans
un accablement profond et dans une insensibilité stupide ! les heures s'écoulent , et il reste courbé sous la Verge du malheur. Tout-à-coup il se lève, et s'écrie du ton de la démence et de la rage : ce Je n'ai que ce moyen : il faut » en essayer, et mourir s'il ne réussit » pas w. Il sort à grands pas , il retourne chez Bran dt , il cherche, il trouve le sac de peau qui renfermait les épargnes du bonhomme; il le prend d'une main égarée J il l'emporte , il vole à son repaire , il vide le sac sur
l'affreux tapis ; le banquier va tirer
Charles, sans pouls, sans haleine, en proie à des angoisses affreuses, attend son arrêt : il est prononcé : « C'est » la mort»! dit-il d'un accent terrible, pâle , défiguré , couvert d'une sueur froide, et parvenu tm dernier terme du désespoir. Il était déjà loin , et parmi tant d êtres qui sacrifiaient à l'intérêt , et dont se jouait aussi la fortune , pas tm n'avait donné la moindre
î) iS F E L s H E I M. l'Ô
attention aux transports frénétiques qui agitaient ce malheureux jeune homme.
Il avait remarqué les pistolets de Brandt : il prononce le genre du supplice, a C'est là, disait-il, que je me >3 suis dégradé , déshonoré par un larcin ; 53 c'est là que les armes même dei celui >5 que j'ai dépouillé, lui feront justice » du coupable «»
Il entre , et Tinstrument fatal est entré ses mains. Etendu sur le carreau , le bout du canon entre les dents, le doigt sur la détente, il va terminer à la fois et sa vie et sa honte : il se relève, frappé subitement d'une idée déchirante. (( Je vais «mourir, dit-il , je le dois, je le )) veux ; un lâche seul survit à son )) honneur : mais cet homme , à qui )) j'ai tout ôté , à qui il ne reste que sa )) réputation , sera-t-il chargé du soupçon » d'un crime, et poursuivi comme mon )) assassin? Non, que le coupable pé-
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» risse , mais que l'innocence vive en )) paix ». Il écrit avec cette énergie que donne le sentiment d'une bassesse à celui qui ne conçoit pas encore comment il a pu la commettre. Sa plume court, elle grave en traits de feu, et des larmes de sang corrodent le papier.
Brandt rentrait paisiblement à la suite de son petit goûter. Il demande sa clef : on lui répond que monsieur le Baron est venu trois fois, qu'il a paru très -agité, et que sans doute il lui est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Le bonhomme monte doucement , et trouve sa porte ouverte ; il approche , il se penche sur le dos de la chaise de Charles j il le voit, les cheveux hérissés, l'oeilhagard, les joues agitées de mouvemens convulsifs. De la main gauche , il tient ,
il caresse l'arme meurtrière.
Brandt est saisi d'effroi : il s'élance »ur le pistolet , il renverse l'insensQ
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qui lui résiste, et tire le coup par la croisée.
Charles sent qu'il sera gardé à vne , qu'il faudra vivre , et sa vie ne peut être qu'un long supplice. Il tombe aux pieds du hussard, il les presse, il les mouille de ses larmes , il est suffoqué par des sanglots, ce Tu me désarmes , lui )) dit-il; fais-moi donc oublier l'opprobre )) dont je me suis souillé. Je suis venu , )) j'ai enlevé l'argent de ma mère ; je » suis rentré , je t'ai volé le tien ; je l'ai ))Joué, je l'ai perdu, et tu ne veux
)) pas que je meure La mort!... la
« mort !... ô ma mère ! ma mère )) !
Brandt est pétrifié. Ce n'est plus cet extravagant qui porte à l'excès .les ridicules et les travers, c'est un. brave soldat, un honnête homrne que la seule idée d'une bassesse révolte, et à qui elle donne cette éloquence de l'ame à laquelle on ne résiste pas. Il regardait Charles d'un air indigne ; il n'était touché ni de' ses pleurs, ni
de sa posture humiliante, ce Vous 53 demandez la mort, lui dit- il enfin, >5 c'est ce que vous méritez. Sans cette >3 mère dont vous osez encore pro- » noncer le nom , je vous rendrais Farme >3 que je vous ai ôtée; mais qu'a-t-elle » fait pour qu'on la punisse? Caclions- 33 lui des fautes qui empoisonneraient » le reste de sa vie ; que je sache ^3 seul que vous êtes un homme sans » honneur. Ecrivez à voire mère que » c'est moi qui ai joué , que c'est «moi qui ai tout perdu 5 elle me 33 méprisera , elle me chassera , elle :» m'abandonnera , mais elle n'aura 33 pas à gémir sur un fils indigne 53 d'elle 33. Le hussard ouvre sa chemise^ il dénoue un cordon lioir au-' quel était attachée une relique qui ne l'avait pas quitté depuis la mort'du baron de Felsheim : « Voyez -vous, D3 reprit -il avec une force nouvelle, 33 voyez -"'ous celte moustache? elle >j fut quarante ans dans le chemin de
>? riionneur. Des exploits qui n'ont 35 pas été récompensés, sont encore )p présens à ma mémoire. Quels sont » les vôtres jusqu'à présent ? c'est au >:> tripot 5 c'est avec des filles per- » dues que vous faites vos premières ?^ armes ; c'est le compagnon de votre 55 père que vous payez d'ingratitude , 53 que vous livrez à la misère , que 55 vous forcez à se charger du poids 55 de votre infamie. O mon maître, 55 mon ami! continua- t-il en baisant 55 celte moustache , que vous êtes 55 heureux de n'être pins ! vous pé- » ririez de douleur d'avoir un tel 55 enfant 55.
Charles, immobile et terrifié, écoutait dans un profond silence , et croyait entendre Tombre de son père.
Il demeurait aux pieds <le Brandt, le front courbé jusque sur le carreau.
Il ne pensait ni à se défendre, ni à s'excuser; il méritait les reproches amers qu'il venait d'essuyer, et soa
ïyS LES BARONS
cœur lui en faisait de plus déchirans encore.
Brandt ne pouvait se roidir long -temps contre le sentiment qui l'attachait à l'infortuné Charles.
Avec lui le premier moment était toujours terrible , mais son indignation , sa véhémence épuisées et satisfaites , l'état déplorable du jeune Baron , Faltération de ses traits , le désordre qui régnât dans toute sa personne , devaient bientôt attirer son attention , et le toucher sensiblement. Il réQéchit combien il est diflerent de prendre à un étranger, ou à quelqu'un qui nous est intimement attaché; il pensa que si Charles lui avait demandé son petit sac , il n'aurait pas eu la force de le lui refuser , et qu'il avait pu , en son absence, compter sur son amitié, sur son dévouement absolu; enfin, autant il avait d'abord déployé de sévérité, autant il s'empressait à- chercher à
rassembler des raisons qui pussent le justifier. Bientôt il se reprocha la manière dure dont il lui avait parlé , il s'attendrit, il releva son malheureux ami j le serra dans ses bras, et mêla ses larmes aux siennes.
Avec quelle sensibilité , avec quelle reconnaissance Charles reçut ces caresses auxquelles il était loin de prétendre ! Ses sensations étaient bien difTérentes de celles qui l'agitaient quelques instans auparavant. Il ne voulait . plus mourir : ces crises où la nature surmonte l'aversion du néant, sont aussi courtes que violentes. Il retrouva enfin des idées et des mots. « Tu me pardonnes , brave » homme , pourrai-je me pardonner ?
» — Oui oui, monsieur. — Tu n'as
w plus rien. — Et mes bras ? Je tra- » vaillerai : chaque jour amènera son >5 pain. — Travailler, à ton âge ! — Ne » vous inquiétez de rien; cela me re- D garde. — Et tes petites jouissances ?
l8o LES BARONS
3> — Il faudra boire de l'eau : cela >5 sera dur , mais j'épargnerai des >5 peines à madame. — Ah ! digne » ami !.... — Hé , oui , je suis votre ami : « soyez donc aussi le mien; ne me » faites plus de chagrin. — Non*...
3> non.... mais IravaiJler se priver
5) de toul ! et c'est moi — Ne
)) pleurez donc pas comme cela; vous
» me fendez le coeur Et puis tout
)) ceci n'aura qu'un temps. Dans quel- )) ques mois nous pourrons raison- 5) nablement demander des fonds. En ))'altendant , soyez sage , et prenez )) patience ».
Les deux amis étaient descendus de l'extrême énei'gie, au point où l'ame fatiguée a besoin de se reployer, et de se reposer sur elle-même. Charles était de semaine; c'était l'heure du coucher; Bi andt le prit par la main ; il se laissa conduire , il suivit tranquillement le hussard jusqu'à la première grille, où ils se séparèrent.
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Le roi travaillait lorsque Charles entra dans sa chambre. Frédéric avait pour lui une prédilection marquée ; il se plaisait à oublier avec le jeune homme, et son rang et ses projets ; il causait familièrement avec lui, ou bien ils faisaient de la musique. L'importance des objets qui l'occupaient en ce moment ne lui permit pas de penser à autre chose ; il resta à son bureau, et Charles n'en fut pas fâché : il n'avait pas la tête assez libre encore pour trouver ces tours heureux, ces saillies piquantes, qui faisaient sourire le monarque , et qui forçaient sa faveur. Il se coucha, il invoqua, il attendit le sommeil, en repassant dans son esprit les événemens de la journée.
Il avait oublié, auprès de Brandt, certains détails qui se représentèrent dans le calme de la nuit. Il se rappela Théodore et sa dette, et l'impossibilité absolue de s'acquitter.
l84 LES B A II O N s
quitta, se rendit chez le lieutenant de police , et celui - ci le suivit au palais.
(c Monsieur, lui dit le roi, il y a un )) tripot dans la rue aux Ours-^ vous )) devez le savoir, et vous l'ignorez.
)) Que dans deux heures cette maison )) soit saisie, la banque portée au trésor, » et les banquiers au cachot : sortez. » Vous, Charles, montez à cheval, et » portez ce paquet au commandant de )) Spandaw (i) ».
Charles se défiait un peu du contenu de la lettre; le jeu était rigoureusement défendu; Frédéric ne pardonnait pas une désobéissance, sur-tout à ceux que son aflection devait rendre plus dociles à ses volontés; cependant quelqu'ordre qu'il eût à porter à Spandaw, il n^y avait pas à balancer : il partit ; il s'arrêta sous les croisées de Brandt ,
(i) Forteresse et prison d'état, à deux milles de Berlin.
il l'appela, lui fit part de ses craintes, lui dit adieu , et prit assez tristement le chemin de la forteresse , en s'applaudissant intérieurement de laisser le brave homme à l'abri du besoin, et dispensé du travail.
Pendant que notre page avançait le plus lentement qu'il lui était possible, Frédéric, qui n'oubliait rien, écrivait à Werner :
ce G É N É E A L ,
<( Charles commence à faire des sot- )) tises : ne vous alarmez pas ; tous les )) hommes en font. Les siennes sont )) de nature à être punies, et je l'en- )) voie à Spandaw. Soyez tranquille, » je vous le répète : le cœur est bon ; )) ce sont ses regrets qui Tont trahi )) pendant son sommeil. Cependant je )) le tiendrai en prison jusqu'à ce que )) je puisse l'occuper de manière à ce )) qu'il ne trouve pas un moment à )) lui ».