DES PRINCIPAUX PERSONNAGES
Qui figurent à la jouraëe des Barricades.
Le caractère de Henri III est im des plus bizarres et des plus curieux à étudier que nous offre rinstoire. C'est un assemblage incroyable des vices et des qualités les plus opposés. On trouve en lui les extravagances d'un idiot , les puérilités ^ d'un enfant mal élevé , les superstitions d'un dévot abruti , mêlées aux discours d'un homme à demi sceptique 2 , aux jugemcns d'une raison éclairée ,
1 « En ce temps le Roi commença à porter un bilboquet à la main, même allant par les rues, et, à son imitation, k'i ducs de Joyeuse et d'Épernon ; ce dont ils furent «uivis des gentilshommes, pages , laquais et jeunes gens de toute sorte ». {L'Estoile , juillet i585.) Voye2 aussi dans l'Estoile tout ce qui est dit sur les e'pagnculs et les autres animaux que le roi nourrissait dans son Louvre.
a « Le Tieux cardinal de Bourbon e'tant venu trouver le Roi, lui dit avec une grande exclamation : Sire , le prince de Condc est mort: voilà ce que c'est que d'être
à la pénétration d'un esprit droit et sain. Assez brave pour conserver son sang-froid et payer de sa personne sur un champ de bataille, il pâlissait à la vue d'une douzaine de bourgeois armés de piques. Enfin , ce qui est moins étonnant peut-être , il alliait aux pratiques de dévotion les plus minutieuses les excès de débauche les plus dégoûtans. Ces deux choses ne s'excluent pas toujours , même sur le trône 5 mais quel est le roi dont les actions soient assez bigarrées de dévotion et de libertinage pour que dans le Journal de sa vie on lise sur la même page deux anecdotes comme celles-ci :
« Le jour de carême-prenant , ils allèrent » ( le Roi et son frère ) suivis de leurs favoris , » par les rues de Paris à cheval et en masque , » déguisés en marchands , prêtres , avocats « et en toute sorte d'états , courant la bride » avalée , renversant les uns , battant les
excommunie. « Auquel le Roi re'poudit en riant : II est vraijque le foudre d'excommunication est dangereux, mais s'il c'toit besoin que tous ceux qui en sont frappes eu meurent, il en mounoit beaucoup. Je crois que cela ue lui a pas servi, mais autre chose lui q bie» aide ». {L'Estoile, mars i588.)
INTRODUCTION. 5g
autres ; puis passèrent à la foire Saint-Germain où ils firent mille insolences , et toute la nuit coururent jusqu'au lendemain dix heures par toutes les bonnes maisons de Paris. »
') Le 1 de mars , second vendredi de carême , les pénitens ^ précédés des minimes
1 II faut dire ici ce que c'était que ces pe'niteus. (f Au mois de mars i£>83, le Roi institua une nouvelle con» fre'rie qu'il fit nommer des pcnilens; lui et ses deux mignons s'en firent confrères et il J fit entrer plusieurs de sa cour, les plus apparens de son parlement et autres cours , avec un bon nombre des plus notables bourgeois. Il fit imprimer la règle de cette confre'rie «n unilivre, intitule' : De ta congrégation des Pe'nitens de l' Annonciation de Notre-Dame. On en fit les x^remières ce're'raonies le jour de l'Annonciation qui c'toit le vendredi, auquel jour lesdils confrères vinrent en procession du couvent des Augustins et de la grande Eglise , deux à deux, vêtus de leurs accoulremens de blanche toile de Hollande j de la forme qu'ils sont dessinés dans le livre de la confrérie. En cette procession, le Roi murcha sans garde ni différence de confrères : le cardinal de Guise portoit la croix, le duc de Mayenne étoit maître des cérémonies , et frère Edmond Auger, jésuite, bateleur de son premier métier, avec un nommé de Peirat, lyonnois , fugitif de Lyon pour crimes atroces, conduisoient le demeurant ; les chantres vêtus de même habit et marchant en trois distinctes compagnie^ cbnn-
Go INTRODUCTION.
» et des capucins allèrent en procession aux « sept églises ordonnées par la bulle du pape
toienl la litanie en faux bourdoo. Arrives en l'église de Notre-Dame ils chantèrent tous Snlva Regina , et ne les empêcha la grosse pluie qui dura tout le jour , d'achever avec leurs sacs moiiille's leurs cérémonies commencées.
« Le dimanche suivant le Roi fit emprisonner le moine Poncet, pour avoir prêché trop librement contre cette nouvelle confrérie, l'appelant la confrérie des hypocrites et des alhéistes. J'ai été averti de bon lieu, disoit-il, qu'hier au soir vendredi , jour de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces bons pénitens, et qu'après avoir mangé le gras chapon , ils eurent pour collation de nuit le petit tendron qu'on leur tenoit tout prêt. Ah ! malheureux hypocrites , vous voas moquez donc de Dieu sous le masque, et portez pour contenance un fouet à votre ceinture : ce n'est pas là, de par-Dieu ! où il faudroit le porter, c'est sur votre dos et vos épaules, et vous en étriller très bien : il n'y en a pus uu de vous qui ne l'aie bien gagné. Le Roi saus vouloir lui parler , disant qne c'éloit un vieux fou, le fit conduire pur le chevalier du guet à l'abhnye de Melun , sans lui faire autre mal que la peur qu'il eut qu'on le jelât à la rivière.
«c Le ig mars, le Roi fit fouetter au Louvre jusqu'à cent vingt pages et laquais , qui eu la salle basse avoient contrefait la procession des pénitens , ayant mis sur leurs visages des mouchoirs avec des trou$ à l'endroit des yeux ». {I.'Estoile ., ma.i l583,}
INTRODUCTION. 6i
» (c'était un jubilé). Ils partirent des Au- » gustins à huit heures du matin et y revin- « rent à six heures du soir. Le Roi y étoit en « personne ^. »
Henri était né avec d'heureuses qualités; mais , dès sa jeunesse , sa mère avait jugé à propos de Tabrutir pour le gouverner plus aisément. Quand il fut roi, ses mignons achevèrent ce que Catherine avait commencé. Ce n'était que par intervalle qu'on voyait apparaître dans cette âme éteinte une bonne pensée , un mouvement généreux , comme un éclair qui s'évanouit aussitôt. Toutefois il conserva toujours une grande facilité d'élocution : il cultivait les lettres et se piquait de savoir sa langue en profond grammairien. Quand par hasard il voulait faire le roi , il parlait avec dignité et représentait à merveille -. Enfin dans la conversation familière , il trou-
1 L'Estoile, iom. J,pag. t-^, éJit. de Coloi^ne , i^ip, u Voyez daas L'Estoile (3o décembre 1587) la réponse improvise'e que le Roi adressa à la faculté de théologie pour lui reprocher son arrêt du 16 du même mois, dans lequel il est dit qu'on peut ôtcr la couronne à un mauvais roi, comme la tutelle ù un mauvais tuteur.
vait souvent des mots heureux et des réparties piquantes '.
Son règne fut , après celui de Charles VI , le plus malheureux qui eût encore pesé sur la France. Il mit l'épargne royale à sec et greva la couronne de plus de dettes que son père et ses deux frères ensemble n'en avaient contractées. Il n'est pas de folles dépenses qu'il n'inventât pour plaire à Joyeuse et à d'Épernon. Ces deux hommes coûtèrent plus cher au pays que dix ans de guerre civile.
Quoique d'Épernon fût absent de Paris le jour des barricades , il sera trop souvent question de lui , pour n'en pas parler ici. Ce favori ne manquait ni d'habileté ni de courage , et s'il n'eût pas allié l'avidité d'un usu-
I <f Le dernier jour de novembre , le Roi , prenant plaisir à faire voltiger et sauter un beau cheval siiv lequel il étoit monte, aperçut un gentilhomme qui étoit au duc de Guise , et lui dit : Mon cousin de Guise a-t-il vu en Champ.ngne beaucoup de moines comme moi qui fissent ainsi boudr l-urs chevaux»? (L'Estoile^ ''84.) Voyez aussi la conversation du Roi et du cardinal de Bourbon . le premier septembre 1584, et sa réponse à l'abbe Rose, nn tnois de février iSSS.
rier à lïnsolence d'un parvenu , il eût été le salut de son maitre et du royaume. D'Épernon détestait les Guises ,il connaissait toutes leurs intrigues , et avait assez de vigueur pour leur résister 5 mais son orgueil lui aliéna tous les esprits. Parmi ceux même qui n'aimaient pas la Ligue , il n'avait que des ennemis. Aussi Guise disait à un de ses capitaines qui lui offrait de le tuer : « Gardez-vous en Lien, je » serois bien marry qu'il fut mort, car il nous « donne force braves hommes qui n'entre- » roientpas dans notre parti , si le désir de se » venger des insultes que ce petit cadet de n Gascogne fait tous les jours aux plus hon- » nêtes gens de la cour, ne les y attiroit. «
Catherine de Médicis avait pour ce petit cadet de Gascogne au moins autant de haine que pour le roi de Navarre, Henri de Bourbon , son gendie. Les mignons du Roi lui étaient odieux , non parce qu'ils ruinaient l'Etat, mais parce qu'ils occupaient auprès de sa personne la place qu'elle s'était réservée. Quoique âgée de près de soixante-dix ans , et atteinte de la maladie dont elle mourut huit mois après . Catherine ne vivait que pour tra-
mer des intrigues. On a déjà vu qu'eUe favorisait la Ligue et les Guises : elle n'avait cependant pas pour eux beaucoup d'affection; elle les aimait à la florentine , c'est-à-dire pour s'en servir. C'était dans l'intérêt de son petit fils , le marquis de Pont ' , qu'elle travaillait sous main ; elle tâchait de persuader au roi de l'adopter pour héritier. Le caractère de Catherine est bien connu : elle avait appris dans le palais de son père toutes les ruses mesquines et perfides de la politique italienne , et cinquante ans de séjour en France n'avaient pu l'en déshabituer. On sait aussi combien elle attachait d'importance aux mystères de l'astrologie judiciaire : elle avait fait élever dans son hôtel de Soissons , exprès pour observer les astres , une tour qui subsiste encore aujourd'hui , adossée à la rotonde de la halle au blé.
La jeune épouse du Roi , Louise de Vaudemont , était une femme tout-à-fait nulle , et ne pouvait exercer sur son esprit aucun empire. Elle avait les vertus d'une novice de couvent ,
I Fils du duc de Lorraine et de Claude, deuxième fille de Calhcriuc de Medicis et de Henri II.
discrète , peu curieuse , ne se mêlant pas d'affaires d'État. Son seul plaisir était de lire ses Heures et de faire sa promenade dans son petit jardin au bord de Teau.
René de Villequier prêtait appui à Catherine pour mettre à fin ses intrigues; mais il rendait le même service à la duchesse de Montpensier et à la Ligue. Villequier était réputé pour ses débauches | son extrême embonpoint le rendait presque difforme. Malgré son air patelin et obséquieux , il s'emportait parfois jusqu'à la fureur : il tua sa femme dans un accès de jalousie. Nous avons dit quel était son pouvoir sur l'esprit du Roi ; il en abusa pour le perdre le jour des barricades. La présence de d'Épernon aurait pu seule contrebalancer sa funeste influence.
Villequier avait pour amis à la cour presque tous les ennemis de dÉpernon, et particulièrement La Guiche, Bellièvre et Villeroi. Ce dernier cependant était meilleur serviteur du Roi qu'eux tous , et n'aimait pas beaucoup la Ligue. Mais d'Épernon s'était permis . en présence du Roi, de lappeler petit coquin, et l'avait menacé de lui donner cent coups d'épe-
ron comme à un cheval rétif, lui reprochant d'être soldé par le roi d'Espagne. Pour se venger de cette insulte , Villeroi s'était rangé avec les amis de Villequierj mais ceux-ci n'avaient pas toute confiance en lui et ne lui disaient pas toutes leurs secrètes pensées.
DO , le surintendant des finances, détestait le favori ; mais , quoique gendre de Villequicr, il était assez bon royaliste ; il suivait à-peuprès la même ligne que le chancelier, M. de Chiverny, serviteur obséquieux du Roi plutôt qu'ennemi de la ligue , et qu'on appelait pour cette raison le chancelier , non du royaume, mais du Roi.
D'Épernon n'avait guère d'autre partisan auprès du Roi que l'abbé d'Elbenne , ennemi des Guises et surtout de Villequier, catholique douteux , plein de vie et de force , malgré ses soixante ans. Quelques-uns prétendaient qu^il n'était bon serviteur du Roi que par position, et que si le duc d'Épernon eut été à la place de M. de Guise , d'Elbenne aurait bien pu prendre celle de Villequier. C'est ce qu'on ne peut savoir.
Parmi les hommes d'épée le roi avait de
francs et loyaux serviteurs : le maréchal de Biron , homme de guerre habile , conseiller prudent 5 le colonel Ornano qui avait autant de bravoure, plus de chaleur d'âme et plus de haine contre M. de Guise; enfin Grillon, qui devint fameux sous Henri IV , brave comme son épée , franc , loyal , parfois même un peu brutal.
C'est surtout parmi les parlementaires qu*on li'ouve de belles âmes et de grandes vertus. Achille de Harlay , gendre et successeur du premier président Christophe de Thou , doit passer pour le vrai modèle du politique honnête homme. Selon une expression du temps ^ il avait les fleurs de lys gravées bien avant dans le cœur 5 grave et sévère, il parlait presque toujours par sentence : c'était une habitude qu'il avait prise en présidant. Lui et son beaufrère Augustin de Thou l'historien . Pithou , avocat au parlement , et quelques autres de leurs amis , voilà les honnêtes gens de l'époque, les royalistes par principes , par conscience : eux seuls donnaient quelque considération au parti du Roi. Quant à Barnabe Brisson, il avait peut-être plus de savoir qu'eux tous :
mais rame moins ferme et le cœur moins droit. Il ne se sentait pas le courage de rester dans les rangs des vaincus ^ Malheureusement on comptait . dans le parlement et parmi les riches bourgeois , plus de Brisson que de Harlay et de Pithou.
Le duc de Guise faisait rcTivre en lui toutes les hautes qualités qni avaient rendu si chers' aux catholiques son père le duc François . et son oncle le cardinal. A un courage brillant, souvent même téméraire , à un coup d'œil rapide et sûr, soit dans le combat . soit au milieu des intrigues politiques , il joignait les avantages extérieurs les plus séduisans : air de dignité , taille haute , traits réguliers et pourtant expressifs , regard doux, quoique perçant . manières polies et insinuantes. Aussi « la France . suivant Texpression d'un histo- » rien , étoit folle de cet homme-la ; car c'est » trop peu dire amoureuse j et les huguenots " étoient de la ligue, quand ils regardoient « le duc de Guise. » Il aimait la gloire, mais seulement comme un moyen d'arriver au véritable objet de son ambition, le pouvoir. Quel
1 Foy. Mémoires de Thou , cl Pasquier.
que fût son air de franchise , le fond de son caractère était la discrétion et même la dissimulation. Aussi disait-on qu'il ressemblait plutôt au prêtre son oncle , qu'au victorieux son père. Il ne révélait ses desseins à personne , pas même à ses plus intimes conseillers , avant qu'il ne fût assuré de quelques chances de succès : toutes ses actions , toutes ses paroles étaient le résultat d'un calcul , et tendaient à une même fin. Toutefois il avait la réflexion si vive , cpi'il se déterminait promptement : « Ce que je ne résoudrai en un quart- » d'heure, disait-il , je ne le résoudrai de ma » vie. » Il aurait dû ajouter : « Ce que j'ai ré- » solu en un quart-d'heure, je mets des années » à l'exécuter. » En effet , comme tous les esprits supérieurs , il poursuivait son but sans impatience; la certitude de l'atteindre suffisait pour le satisfaire. Dix ans , vingt ans d'attente ne lui coûtaient pas plus qu'à un autre quelques journées. Voilà pourquoi la mort du duc d'Anjou , tout en lui causant une joie involontaire , fut un événement funeste à ses projets ambitieux : elle le força de précipiter la marche lente par laquelle il se proposait de parvenir
au trône. De ce moment , il devint un autre homme : au lieu de traîner après lui son parti dans le labyrinthe de sa politique, il fut réduit à se mettre à la suite de conspirateurs moins sages , plus pressés et par conséquent plus audacieux que lui. Obligé chaque jour de faire un pas en avant plus tôt qu'il ne l'avait prévu, chaque jour il lui fallait combiner de nouveaux plans , mais toujours en regrettant ses plans delà veille. De là ces continuelles hésitations à remplir les promesses qu'il faisait aux ligueurs ; de là enfin son manque de vigueur et de résolution le jour des Barricades. L'imprudence de ses amis l'avait tellement habitué à la circonspection . qu'il ne s'aperçut pas que la crise décisive était arrivée , et qu'une fois qu'il tirait l'épée contre son souverain , il devait en jeter le fourreau.
Sa sœur , la duchesse de Montpensier , surpassait en impatience les membres du comité et le peuple lui-même. Elle avait contre Henri III une haine personnelle ' , et pour hâter
I C'étoit, ditMczerai, qu'il avoit oflFensé celle veu?e, tenant des discours qui decouvroient quelques défauts secrets qu'elle avoit, oulragfs liien plus impardon-
le moment de l'assouvir, aucun sacrifice ne lui eût coûté. Bien qu'elle ne fût plus très jeune % elle passait encore pour belle 5 son esprit était vif, enjoué , railleur ; et comme toutes les femmes de cour à cette époque , elle ne se piquait pas de mœurs bien sévères. Son plaisir favori était le jeu. Qu'on juge en effet si elle aimait les cartes ! Le jour où Henri IV entra dans Paris après le siège, elle s'écriait le matin : « Ne trouverai-je pas un poignard pour me » percer le cœur? » Mais le soir, le vainqueur lui ayant fait proposer une partie de prime , elle ne put résister à une offre si séduisante . et lui pardonna sa victoire en lui gagnant son argent.
Bernardin de Mendoza , ambassadeur du roi Philippe , faisait parfois d'assez bons discours écrits ; mais il manquait singulièrement de présence d'esprit dans la conversation , et de pénétration dans les affaires. Heureusement pour lui il avait un neveu et un secrétaire
nables à l'égard des femmes que celui qu'on fait à Ipur honueur. {Abrégé chronologique , t. v, pog. 3i5.) 1 Elle avnit trente-six ans, un an de moins que son frère.
qui se chargeaient de causer et d'intriguer à sa place. Mendoza était très bien reçu à l'hôtel de Guise ; on prenait très volontiers ses doublons , mais on ne lui contait guère que de vieilles nouvelles , et la duchesse ne se faisait pas scrupule de s'amuser à ses dépens.
Le confident le plus intime , le familier de M. de Guise , d'Espignac archevêque de Lyon, était un homme de mœurs infâmes. Ce n'était pas assez pour lui d'avoir des maîtresses , il les prenait dans sa famille ^ On le citait aussi bien pour sa gourmandise que pour son libertinage. Du reste il était spirituel , intriguant consommé , parlant avec aisance , et aussi habile à commander une compagnie de chevaux qu'à chanter la messe ou les vêpres. Henri III aimait beaucoup sa conversation, mais d'Épernon lui ayant fait avanie à-peu-
1 Dans la confession gcnéryle des chefs de l'Union (Mémoires de Dnuhignéj , d'Espignac parle ainsi :
Je suis ne' à l'inceste, el dès mon premier âge J'ai de ma belle sœur abuse longuement; Puis avecque ma soeur je couche maintenant, Âynnt ri f et effet rompu son mariage , etc.
près comme à Villeroi , il avait cessé d'aller au Louvre , et s'était jeté la tête baissée dans la Ligue.
D'Espignac ne jouit pas seul de la confiance du Duc : parmi les capitaines lorrains, il y en a bon nombre qu'il admet également à son intimité : tels sont Brissac, Mayneville et Saint- Paul.
Brissac est homme de cour 5 il a de l'esprit, des manières élégantes ; le bâton de maréchal lui siérait à merveille ; il l'obtint en effet quelques années après.
Mayneville, quoique moins distingué que Brissac, n'est pas moins utile à son maître 3 il est plein de ressources et s'acquitte supérieurement des missions secrètes. On se souvient que le Duc l'a chargé de plus d'un message auprès du comité parisien ^
1 François Mayneville de RoncheroUes e'tait cadet de la famille de RoncheroUes, et n'a point laisse' de posterite'; mais son frère aine' a e'te' pius heureux; il y a encore aujourd'hui un descendant M. de RoncheroUes, lequel nous a adresse' une re'clamation que nous avons promis de rapporter dans cette troisième e'dition. Voiri ce dont il s'agit - M. de RoncheroUes se plaint que nous n'ayons pas donne' de son gnind-oucle une idor; aisez avantageuse. - Nous nous sommes justifie's «-n
-j INTRODUCTION.
Quant à Saint-Paul , il a de la gaîté , de la franchise , mais il ne sait que se battre. Il n" a reçu d'autre éducation que celle du régiment. S'il avait autant de vivacité d'esprit et de noblesse d'âme qu'il a de bravoure et de rudesse, il serait le Grillon de la Ligue.
Parmi les ligueurs , le plus actif, le plus intelligent , le plus diplomate est maître Bussy- Leclerc, procureur. Il y a dix ans, maître Bussy donnait des leçons d'escrime aux recrues des
disant que nous avions suivi l'histoire à la lettre . et que ce n'e'tait pas notre faute si, dans le naoraent que nous avions choisi , la conduite du sieur de Mayueviile n'était pas plus éclatante. - A quoi M. de RoiicLerolles a réponrlu que tenant à réhabiliter son parent dans l'esprit de nos lecteurs, il nous demandait seulement de leur faire observer que ledit Mayneville était ligueur dans ràmc , qu'il ne ressemblait pas à cette foule de gentilshommes sans conviction qui laissèrent là leur parti pour rechercher la faveur d'Henri IV, comme M. de Brissac , par exemple ; mais qu'au contraire il se fit tuer bravement à la bataille de Sentis , en combattant contre le monarque , tandis que tous ses amis lâchaient le pied, ce qui est attesté par de Thou (Thunnus), au livre i.xxxvi de son histoire, tom. iv, pag, 44 N in-folio. - Nous nous empressons de satisfaire M. de RoncheroUcs sur ce point: il est certain que son grand oncle est mort lif^ueur.
régimens de Lorraine, mais la profession était au-dessous de ses facultés , et comme il avait du goût pour l'intrigue, il s'est fait procureur. Dès Tan 1676 il mit un pied dans la Ligue j en i585 il devint un des plus ardens parmi les zélés. C'est lui, comme on sait, qui enrôla Nicolas Poulain. Grâce à son esprit remuant, il se fit remarquer à l'hôtel Montpensier 5 on lui confia des secrets et bientôt il fut lun des factotum de la duchesse , et l'agent particulier de M. de Guise. A l'exemple des aides-de-camp du duc et en général de tous les ligueurs du parti de Lorraine, il était peu fanatique, mais néanmoins plus exact qu'un vrai dévot à remplir ses moindres devoirs et à entendre chaque jour la messe au Petit Saint-Antoine , sa paroisse.
Michel La Chapelle-Marteau , maitre aux comptes, gendre du président de Neuillj, entra dans la Ligue vers le même temps que Bussy. Ils étaient liés d'amitié , quoiqu'il n'y eût entre eux aucun trait de ressemblaucc. Marteau avait l'esprit peu subtil et peu clairvoyant, un caractère emporté, ombrageux, passant rapidement de lexcès du décourage-
ment à l'excès de la confiance; du reste , débauché et toujours à court d'argent. Il comptait faire fortune avec la Ligue. Sil se montrait plus favorable aux prétentions du roi d'Espagne qu'à ceUes de M. de Guise , c'était uniquement parce que l'ambassadeur de Philippe avait des coffres bien garnis et le payait largement.
Quant à Crucé , c'est un petit homme à la tète grisonnante, l'œil vif. le front ridé. Il croit de toute son âme à la bonne Vierge et à la Ligue. Ce qu'il aime le mieux au monde, c'est la chasse aux huguenots. Il y a consacré plus de temps en sa vie qu'à méditer ses causes. A l'âge de vingt -cinq à trente ans, il fit ses premières armes au massacre de Vassy. Le 24 août 1572 . jour de Saint-Barthélémy . il était passé maître, et fit lui seul plus de besogne que vingt Lorrains payés à triple solde. Il ne comprend pas la tiédeur de ses confrères du comité, qui en général ont dix ou vingt ans de moins que lui; à son avis les catholiques ont dégénéré depuis seize ans; on a perdu les bonnes tradiUons , et on passe le temps en fadaises politiques qui ne vont pas au fait.
Les autres ligueurs sont assez insignifians. Toutefois Roland doit être distingué : c'est un petit avocat, plein de feu, qui aime son état et plaide vivement. Il est capitaine en second de la compagnie de la place Saint-Michel, et n'a qu'à haranguer ses soldats pour les mener où il veut, ce qui le rend très précieux à la sainte Union.
Charles Hottman, receveur de l'archevêché, n'aime guère que les doublons j il est moins ligiieur que financier.
Compan est un marchand mercier de la rue de Grenelle : grand , maigre , parisien , sans caractère.
Le petit Brigard , marchand aussi . a plus de nerf. Sa boutique est à l'angle de la rue Aubry-le-Boucher 5 ceux de l'Union n'ont qu'à y aller demander de la cannelle , du piment . de l'eau-de-vie , de l'herbe à la reine (aujourd'hui du tabac), etc., ils auront un rabais d'environ 3o deniers par livre. Brigard. dans les réunions du comité , est un peu mis en sous-ordre. Ces messieurs de robe en usent cavalièrement avec les boutiquiers , ils leur font faire leurs conunissions.
Quant à Nicolas Poulain, il est déjà connu quoiqu'il se donne dans son procès-verbal pour le plus vertueux des hommes, il est permis de croire que l'espoir du gain le fit parler pour le moins autant que sa vertu. Néanmoins il s'acquitte de son métier d'espion avec adresse et parfois avec courage.
Les réunions du comité ont lieu ordinairement à la nuit tombante, soit chez les Jésuites de la rue Saint-Antoine, soit dans la chambre du curé de Saint-Benoit , parfois chez le prieur des Jacobins , rue Saint-Jacques , assez souvent dans le cabaret de Sanchez. Sanchez est un vieil Espagnol qui s'est échappé, en chemise et sans le sou, des cachots de l'Inqaisition , et est venu à Paris , où il espionne au profit de l'ambassadeur; il est un de ceux qui font la paye de la Ligue. Il tient registre pour justifier de ses recettes et de ses dépenses; et chaque semaine il va demander à l'ambassade le visa du caissier et un nouveau sac de doublons.