‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 29 sur 61 · LES · texte numérisé non relu

LES

DAVILA

Qui

sait?

GUGI.IELMO.

Oh ! si Ton tuait le monde à coups de cierges , à la bonne heure — ; mais une arquebusade , ça fait trop de bruit.

DAVILA

Nous verrons bien

CrCLIELMO.

Nous verrons monsieur de Guise au Louvre, et, quant au Valois..., Valois, valet , c'est tout un.

DAVILA

Laisse ta langue en repos , et regarde làbas. Qu'est-ce qui entre par la grande grille?

GUGLIELMO

Par saint Gargantua , ce sont des hommes d'armes.

DAVILA

Des cavaliers, des gentilshommes....

GCGLIELMO.

Moustaches blondes ! c'est du gibier de Lorraine.

DAVII-A.

Je les ai vus débarquer hier soir avec d'Espignac en tête. Eh! parbleu ! voilà monsieur le duc.

GIJGLIELMO.

Peste ! ce cortège-là ne ressemble guère à celui dhiei'.

DAVILA

Comme il s'est remplumé , le gaillard.

GUGLIELMO

Ah ! pour celui-là , je m'en rapporte à "lui.

DAVILA

Sur ma parole , ils sont près de deux cents.

GUGLIELMO

Chut ! il vient à nous.

GtJisE , à Davila.

N'êtes-vous pas écuyer de la Reine ?

DAVILA

Oui , monseigneur.

criSE.

Allez lui demander si je puis me présenter devant elle ?

DAVILA

J'y vais , monseigneur.

// sort.

25o LES BARRICADES.

GUISE , à Gugîielmo.

Et toi , mons le géaut . qu"es-tu ?

GUGLIELMO

Votre serviteur , monseigneur.

GUISE

Tu-Dieu ! comme tu redresses la tète , mon enfant , tu m'as l'air d'avoir envie de grandir.

GUGLIELMO

Pourquoi pas , monseigneur , c'est la passion des grands hommes.

GUISE , à part.

Ouais ! l'ami, vous voulez rire. {Il lui tourne le dos et s'adresse à ses gentilshommes.) Messieurs , rangez-vous de ce côté , en bon ordre j vous m'attendrez ici. Vous , Brissac , et vous, Bois-Dauphin , venez avec moi.

Entre Davila et ensuite la Reine.

DAVU-A.

Monseigneur, voici la Reine elle-même.

GUISE

Comment , Sa Majesté prendrait la peine...

// aperçoit la Reine et va au-devant d'elle le chapeau cl la main.

Eh bien ! monsieur le duc , on dit que vous venez nous faire vos adieux,

GUISE

Moi , madame , mes adieux — ?

CATHERINE

Soyez persuadé que c'était le parti le plus sage 5 et quant à moi , je vous ai une reconnaissance extrême de cette modération.

GUISE

Mais , madame....

CATHERINE

Les soupçons du Roi vont se dissiper , et pour toujours.

GUISE

Mais, madame, permettez

CATHERINE

Comment, monsieur le duc... , que voulezvous?

GUISE , (Tun ton moitié sérieux , moitié moqueur.

Vous me voyez désolé , madame : je comprends tout ce que mon départ avait d'avan-

lageux pour moi , mais nonobstant il faut que j'y renonce.

CATHERINE

Quoi ! vous ne partez pas ?

GOSE.

Non , madame , je reste ; il faut que je reste.

CATHERINE

Que dites- vous -la , monsieur le duc, il faut...

GriSE.

Hélas ! oui; il mest venu tant d'affaires....

CATHERINE

Mais vos promesses.... ne m'avez-vous pas dit hier.... ?

GCISE.

Mon Dieu , oui , madame , il m'en souvient j mais que voulez-vous , fait-on jamais tout ce que l'on veut? J'ai reçu la visite inattendue

de ces amis que vous voyez Je ne pouvais

pas , vous lavouerez , les chasser de mon hôtel..., et, malgré tout mon désir de vous être agréable , il a fallu se sacrifier aux devoirs de Fhospitalité.

CATHERINE

Monsieur le duc , ce manque de foi m'étonne , et je crains que le Roi n'en soit vivement irrité.

GCISE.

Oh! nous serons si sages, mes amis et moi, que Sa Majesté n'aura rien à dire.

Il vous croit déjà bien loin de la ville.

GUISE

On a eu tort de donner au Roi de pareilles idées.

CATHERINE

On n'a parlé que d'après vos promesses , monsieur le duc • et c'est vous qui avez eu tort de... Mais que veut Davila?

DAViLA , descendant le perron qui conduit de V hôtel au jardin.

Madame , le carrosse du Roi s'arrête en ce moment devant la porte de l'hôtel.

CATHERINE

Le Roi! mon Dieu.... déjà le Roi... vient-il de ce côté?

D.iVlLA.

Oui, madame, on lui a dit que vous étiez

CATHERINE , à Guise.

Monsieur le duc... cette rencontre vous déplaît peut-être ?

GCISE.

A moi, madame, aucunement.

Mais je ne vous cache point que le Roi sera fort en colère.

GTJISE.

Je me justifierai , madame.

CATHERINE

Lui direz-vous , au moins , que vous comptez partir sous peu de jours.

Helas ! non , madame , car tel n'est pas mon dessein.

CATHERINE

Ainsi , vous ^ oulez le braver : on voit bien qu'il vous est venu des amis.

Le Roi paraît sur le perron : il est accompagné seulement d'Omano , de Bellièvre ci de Villequier. En apercevant la nombreuse escorte de monseigneur de Guise, il s'arrête un moment, puis il descend le perron et s'avance vers la Reine qui va au-devant de lui en disant :

Que votre visite est bien venue, mon fils, vous nous amenez un temps superbe.

LE ROI

Oui, fort beau. {Regardant aîternatii-ement Guise et la Reine. ) Le duc de Guise est donc çncore à Paris, ma mère.

GtlSE.

Sire , il n"a pas reçu Tordre den sortir.

Je vois que vous n entendez pas à demi-mot, mon cousin ; il est bon de le savoir. ( 5e retournant du coté des gentilshommes du duc, et faisant semblant de les voir pour la première fois.) Eh! mon Dieu, ma mère, je ne vous connaissais pas une garde dhonneur si nombreuse. Recevez-en mon compliment, voila de superbes cavaliers.

CATHERINE

Mon fils, ce sont des amis de notre cousin de Guise.

a56 LES BARRICADES.

LE ROI

Ah ! oui , je sais , sept ou huit qui sont venus de Soissons... mais les autres ?

CATHERINE

Les autres aussi.

LE ROI

Vraiment ? eh bien ! dites maintenant qu'on ne fait plus de miracles ! voilà qui vaut mieux que la multiplication des pains. Faire des pains , belle bagatelle ! Mon cousin fait des hommes , et des hommes bien armés.

GUISE

Sire...

LE ROI, l'interrompant.

Vous aurez, sans doute , imité ce Grec, vous savez ce Grec de la fable, qui semait les hommes comme de l'orge. Mais il faut que le terrain soit bon en ce pays , car les vôtres ont poussé vite. Vous avez là un précieux secret . mon cousin.

GUISE

Sire , il n'v a point de secreL. Je suis , je crois , d'assez bon lieu pour avoir en cette ville quelques gens qui me veulent du bien. Tous ces messieurs sont des amis de ma maison ,

qui sont venus ce matin me faire leurs civilités.

LE ROI

Ah! je comprends...., vous vous êtes trouvé en trop bonne compagnie pour vous séparer d'eux : eh bien ! corbleu , vous avez raison ; quand on a des amis , il ne faut jamais les quitter. (^ Ornano.) Alphonse, allez dire à Larchant d'entrer avec sa compagnie. {Se retournant vers Guise. ) Ce sont aussi des amis que j'avais laissés à la porte de Ihôtcl, et , si vous le permettez , je vais avoir l'honneur de aous les présenter.

Il prend sa mère h part et lui dit quelques mots à voix basse. Guise de son cale cause avec Brissac et Bois-Dauphin.

GTJGLiELMO , à Dauila.

Tant mieux pour le Valois qu'il ait aussi amené les siens , car ceux du noble duc m'ont l'air d'avoir le sang terriblement vif : et j'avais peur qu'ils ne profitassent de l'occasion.

Les soldats du Roi entrent par l'hôtel et se rangent au pied du perron.

DAVILA

Maintenant voilà les forces égales ; mais que vont-ils se dire?

GUGLIELMO

Cher enfant . tout le contraire de ce qu'ils pensent.

DAVILA

Le duc n'a pourtant pas l'air trop mielleux.

GUGLIELMO

Et le Valois pas trop brave ; mais s'il ne s'agit que de parler, il s'en tirera.

DAVILA

Silence ! il va commencer.

LE ROI , à Guise.

Monsieur le duc, est-il vrai que vous comptiez rester encore long-temps en cette ville?

GUISE

Sire, d'importantes affaires m'y retiendront probablement.

LE ROI

Je croyais pourtant que vous aviez quelque envie de rentrer en grâce auprès de moi.

GUISE

En eff'et , Sire , et c'est là ma première affaire. Aussi , ne comptant pas avoir l'honneur de rencontrer ici Votre Majesté , j'avais des-

LES BARRICADES. aScj

sein de me rendre cette après-dinée au Louvre, et de...

LE ROI

Ah ! voilà donc pourquoi jai trouvé les rues voisines si bien garnies de cette canaille de bourgeois ; on savait votre marche , et votre cortège était commandé. En vérité , je suis bien heureux qu ils m'aient laissé passer. Mon cousin , si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous brouiller avec ces gens-là. Des amis comme ces messieurs {montrant les gentilshommes) , rien de mieux assurément 5 mais des familiers tels que ceux qui vous courent après, dans les rues et dans les carrefours , fi donc ! on se salit à leur donner la main ; et d'ailleurs, je vous l'ai déjà ditliier, leur idolâtrie pour vous et les cris qu'ils poussent à votre vue sont autant d'outrages à ma personne et d'attentats contre mon pouvoir.

GLISE

Je le vois . Sire , Votre Majesté n'est point encore revenue des défiances qu'on lui a inspirées contre moi. Je l'avoue, avant ce moment, je ne savais pas jusqu'où pouvait aller la perfidie de mes ennemis ; mais , grâces à

26o LES BARRICADES.

Dieu qui m'a inspiié le dessein de me jeter entre vos bras , je puis me laver des charités calomnieuses qu'on me prête, et faire luire "a vos veux la pureté de ma conduite. — Vous me faites un crime de la faveur de ce peuple ! ne puis-je donc lavoir acquise que par des moyens honteux pour un gentilhomme français? Mon zèle ardent pour la religion, voilà, Sire . le seul talisman dont jaie fait usage pour attirer à moi ces gens-là : il n'y a là-dedans ni complot ni conjuration. Le peuple veut le triomphe de notre sainte église 5 il sait que je le veux comme lui , que je suis prêt à lui sacrifier tout mon sang , est-il donc étonnant qu'il me témoigne un peu de reconnaissance quand il me voit m'avancer hardiment au milieu de mes ennemis, pour porter aux pieds de Votre Majesté des plaintes et des prières qui sont les siennes ? Sire , daignez écouter ces plaintes , daignez exaucer ces prières , et désormais ce sera votre auguste nom qui seul sera béni par vos sujets. IXous vous demandons bien peu : que vos promesses s'accomplissent, et nous sommes contens. Vous nous avez donné redit de l'Union , et tous les bons catholiques

espérèrent alors que ce serait un baume qui fermerait les plaies de notre pauvre pays. Mais qu est-il devenu cet édit? qui l'observe aujourd'hui? ne le dirait-on pas révoqué ? Parmi ceux qui se disent vos serviteurs , c'est à qui le foulera aux pieds. Vous nous y promettiez de poursuivre à outrance les hérétiques, et chaque fois qu'ils ont été battus, on les a laissés tout à leur aise rallier leurs débris. Us devraient être tous exterminés depuis deux ans, et les voilà qui gagnent une bataille en Saintonge. Si , du moins , après cet échec, on vous voyait tenter de grands efforts pour le réparer ; mais non : vos troupes, au lieu de se porter au-delà de la Loire , sont toutes concentrées en Normandie , en Picardie , dans Tllede-France. Il semble que vous ayez oublié où sont vos ennemis , ou plutôt que vous imaginiez qu'en France vous avez d'autres ennemis que les huguenots.

Voilà , Sire, ce qui fait gémir tous les vrais amis de la religion et de Votre Majesté. Mais d'où naissent tous ces maux? de la funeste confiance que vous ont dérobée deux hommes qui ne sont dignes que de votre mépris. Ces

26i LES BARRICADES.

deux hommes, ces deux fléaux des gens de bien, je les nomme : c'est le duc d Epernon et le sieur de La Valette son frère. Personne n"a peut-être encore osé vous tenir ce langage , Sire; mais moi ^ je ne le crains pas : je me porte, en votre présence, leur accusateur; je les déclare traîtres et félons, vendus au Béarnais , coupables d'attentats à la sainte église catholique. Je fais retomber sur leurs têtes toutes les misères , toutes les désolations du royaume. Sire , ce sont là vos premiers ennemis ; tant qu'ils seront debout , n'espérez pas en finir avec les huguenots. Mais, Dieu soit béni! je n'aperçois ni l'un ni l'autre à votre côté. Puissiez-vous rendre leur absence éternelle , et surtout leur ôter tout moyen de vous nuire de loin comme de près !

LE ROI , se retournant vers ceux qui Ventourent. Avouez, messieurs^ que le ciel m'a fait don d'une belle patience. Qui de vous aurait écouté jusqu'au bout une pareille harangue ? En vérité , mon cousin, ne dirait-on pas. à vous entendre , que je porte aux hérétiques le plus tendre intérêt; que j'en fais les favoris, les bien-aimés de mon cœur ? Demandez-leur ce

qu'il en est 5 vous ne récuserez pas leur témoignage. Demandez-leur si jamais roi de France leur a fait autant de mal que moi. Rassurezvous, je n'avais nul besoin de vos prières pour songer à ranimer la guerre en Poitou : tous les jours je m'en occupe 5 et si je ne me hâte que lentement, c'est parce que je crains décraser d'impôts ce peuple qui , selon vous , ne i-espire que la guerre. D'ailleurs, vous nous permettrez de mettre en doute que les huguenots, depuis que le feu prince de Condé leur-fait défaut, soient gens aussi formidables que vous nous les représentez ; et cependant, pour calmer votre impatience, je veux bien vous annoncer qu'avant un mois le roi de Navarre aura deux armées sur les bras. — Vous voyez qu'il n'y a pas que vous qui veilliez au salut de notre sainte religion , et qui méritiez ce beau nom de pilier de Téglise ; et même , ne pourrait-on pas vous demander Qe qne vous avez tant fait pour le service de Dieu, vous qui parlez si haut? vous a-t-on vu souvent, depuis que vous portez l'épée, traverser la rivière de Loire pour vous mettre aux prises avec l'hérésie sur son véritable terrain ? Non 5 vous ai-

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