Partie gagnée , c'est bien dit. Mes chers pe
tits ciseaux , vous ne tarderez pas à faire votre besogne.
uir VALET , ouvrant la porte du salon et annonçant.
Monsieur le comte de Villequier !
Entre Villequier.
LA DUCHESSE
Vous venez à belle heure , monsieur de Villequier.
VILLEQUIER
Je viens peut-être encore trop tôt. madame , car je n'apporte pas de bonnes nouvelles. Tout le monde s'approche de Villequier et écoute avec attention.
Et quelles nouvelles ?
VILLEQUIER
Le Roi , malgré mes prières , vient de donner ordre à toutes les troupes cantonnées dans les faubourgs , d'entrer demain en viUe à la pointe du jour. Hier j'ai eu le bonheur de le faire renoncer à ce funeste projet ; mais aujourd'hui tous mes efforts ont été vains ; j'ai trouvé sa volonté inébranlable.
GUISE , sans montrer d'émotion.
Et que veut-il donc faire ?
3oo LES BARRICADES.
VILLEQCIER.
On Ta si bien endoctriné , qu'il a dessein , quand la ville toute entière sera comme emprisonnée par ses soldats , de saisir les principaux bourgeois et de s'assurer de votre personne , monseigneur 5 vous devinez sans peine ce qu'il compte faire d'eux et de vous. Votre situation m'a semblé si périlleuse, que je suis venu en toute liàte vous en avertir.
GriSE.
Grand merci . mon cher Villcquier : mais que dois-je faire , à votre avis ?
VILLEQUIER
Quand on n'est pas en état de faire face à l'orage , on doit . je crois . chercher les moyens de s'en mettre à labri 5 à votre place , monseigneur , je prendrais le parti de m'éloigner de la ville . ne fût-ce que de deux lieues.
Y pensez-vous, Villequier , quitter la ville !
VILLEQUIER
Oui , madame , mieux vaut la quitter avec l'espoir dy rentrer , qu'y rester pour n'en plus sortir.
Guise parait réfléchir et ne pas écouter ce que disent sa sœur et Villequier,
LES BARRICADES. 3ox
LA. DUCHESSE
Mais c'est nous déshonorer : vous ne le sentez pas ?
VILLEQUIER
Quel déshonneur y a-t-il à éviter un ennemi qu'on est dans l'impossibilité de vaincre ?
LA DUCHESSE
Je croyais que vous compreniez mieux nos intérêts. Il parait que vous n'êtes plus de nos amis , monsieur de Villequier ?
VILLEQUIER
El pourquoi madame ?
LA DUCHESSE
Parce que ce n'est pas de bonne foi que VOUS nous donnez ce conseil. Je gage même qu'il ne vient pas de vous... avouez-le moi, vous sortez de l'hôtel de Soissons ?
VILLEQUIER
Madame, j'arrive du Louvre en droituremes porteurs vous le diront.
En ce cas , la vieille bohémienne y était ; c'est elle...
3oa LES BARRICADES.
crisE , T interrompant.
Peu importe qui a donné le conseil : fût-ce notre saint père le pape , nous ne le suivrions pas.
LA DUCHESSE
A la bonne heure : voilà répondre l
GCISE.
Je ne me sens criminel ni d'actions ni de pensées , le Roi ne m'a pas interdit le séjour de sa ville , je ne vois pas pourquoi j'irais prendre la fuite. Mon cher Villequier , je me fie en ma bonne cause et en mes amis 5 car , soit dit entre nous , j"ai assez d'amis pour faire une contenance respectable. Je n'attaquerai personne, mais s il faut nous défendre, lesépées de Lorraine montreront ce qu'elles valent.
VILLEQUIER
Que pourra votre courage , monseigneur ? 'vous serez un contre vingt.
GUISE
Demandez à ces messieurs [montrant Brissac , Mayneuille et les autres) s'ils ont jamais compté leurs ennemis ? D'ailleurs , je n'aime pas les garnisons nombreuses ; il ne me faut
LES BARRICADES. 3o3
que de bonnes murailles , et celles de l'hôtel sont de taille à se moquer du boulet ; n'estil pas vrai , Brissac ?
VILLEQCIER.
Mais , monseigneur , vous allez; mettre la ville à feu et à sang.
GUISE
Ce n'est pas moi , c'est le Roi qui doit y regarder à deux fois. Qu'il nous laisse en repos, nous n'allumerons ' pas seulement une mèche de mousquet.
VILLEQUIER
Le Roi est tellement irrité , que je ne puis répondre —
GUISE, brusquement.
Eb bien ! monsieur , le sang versé retombera sur lui.
VILLEQUIER
Je ne demande pas mieux , monseigneur ; car , quoi qu'en dise madame la duchesse , je suis encore de vos amis. Si j'avais pu croire que vous fussiez aussi bien sur vos gardes , je ne me serais pas a-sasé d'ouvrir un semblable
3o4 LES BARRICADES.
avis ; Dieu m'est témoin que je tous aurais vu partir avec le plus grand regret.
En vérité ! vous comptez par cet acte de contrition rentrer en grâce auprès de moi j mais il est trop tard ; c'est guerre à mort entre nous.
VILLEQtnER.
Si vous êtes impitoyable pour le comte de Villequier , n'aurez-vous pas quelque indulgence pour le gouverneur de Paris et le secrétaire d'État ?
LA. DUCHESSE , sourîaîit.
Ce ne serait pas impossible ; et même, si selon votre louable coutume , vous vodiez passer demain matin à l'hôlel Montpensier , j'aurais des conditions de paix à vous offrir qui vous plairaient peut-être.
VILLEQUIER
J'allais, madame, vous en demander la permission. [Illuihaise la main. — A Vamhassadeur.) Monsieur l'ambassadeur vient du même côté que moi , ce me semble ?
LES BARRICADES. 3o5
l'ambassadeur.
Oui , monsieur le comte , je passe devant votre arsenal.
VILLEOriER.
Eh bien ! si vous le permettez, je profiterai de vos flambeaux.
GUISE , à r ambassadeur.
Adieu , monsieur l'ambassadeur ; si nous ne sommes pas bloqués demain , nous nous reverrons, j'espère.
Ayez soin que votre porte soit bien fermée, car vous n'êtes pas en beaucoup meilleure odeur que nous , et vos doublons pourraient donner des tentations.
l'ambassadeur.
Oh! j'ai mes hallebardiers...
LA DUCHESSE , riant.
Si vous avez vos hallebardiers , c'est une autre chose.
Elle lui donne sa main a baiser. Villequier et l'ambassadeur sortent.
GUISE , se promenant de long en large. Quitter la ville ! quelle folie ! je n'y pouvais
3o6 LES BARRICADES.
pas songer. — Un seul pas en arrière au point où j'en suis, et tout est perdu pour moi. Tout ou rien, le sort en est jeté. — Mayne ville, vous allez descendre au jardin, et faire ouvrir des meurtrières tout le long des murs; tâchez que cela se fasse sans bruit. {A Bois-Dauphin et à Chamois : ) Vous , messieurs , faites porter dans les deux pavillons qui donnent sur la rue ces quatre fauconneaux qui sont dans les caves, et revenez ensuite , j'ai d'autres ordres à vous donner. — Quant à vous, Brissac, à cheval, mon ami, à cheval sur-le-champ. Et Saint- Paul , où est-il ?
BRISSAC
Je Tai vu tout-à-l'heure traverser la cour. Il est dans l'hôtel.
GUISE
Bon ; faites brider son cheval , il faut qu'il parte en même temps que vous. Il ira dire à d'Aumale de se trouver ici demain à la pointe du jour avec ses lansquenets. Vous savez où est d'Aumale? à la Villette, chez les pères cordeliers. Et vous , mon cher , allez au-devant de ces trois régimens qui ont du quitter Soissons ce matin. Qu'ils viennent à toutj bride;
je les veux après demain soir à la porte Saint- Denis.
Brissac sort.
Demain six mille hommes dans la ville ! Je n'aurais pas cru que cet imbécille eût le courage de les faire entrer. Villequier nous a mal servis : il aurait pu l'empêcher de se décider. — Mais rien n'est encore perdu. Je tiendrai deux jours facilement; dans deux jours mes régimens sont aux portes : on parlementera, et je demanderai les Etats généraux. — De toute façon c'était là où j'en voulais venir : sans les Etats généraux, pas de déchéance en règle : oui , il me fallait absolument les Etats généraux : eh bien ! les moyens changent, mais le résultat sera le même { se tournant vers sa sœur et d'Espignac : ) En vérité , je commence à n'être pas fâché qu'il fasse entrer ses Suisses.
LA DUCHESSE
Moi, ces Suisses me désolent , non pas que j'en aie grand'peur, mais c'est que, grâce à eux, vous voilà revenu à la défensive, et nous en aurons pour des siècles.
GUISE
Ne voudriez-vous pas qu'avec mes deux ou
3o8 LES BARRICADES.
trois cents hommes j'allasse me mesurer corps à corps avec six mille soldats armés jusqu'aux dents? ne parlez donc pas à l'étourdie, ma chère.
LA. DUCHESSE
Mais vous ne me comprenez pas : ce n'est pas demain que je vous propose d'attaquer , c'est cette nuit.
GriSE.
Cette nuit?
LA nrCHESSE.
Oui , vous n'avez besoin que des cinq ou six heures qui nous restent pour mener à fin tous vos projets.
GCISE.
Mais tout le monde dort à l'heure qu'il est.
LA CrCHESSE.
Je me charge d'éveiller nos amis : dans un quart d'heure le tocsin de toutes les paroisses sera en branle, et si vous avez bonne volonté, dans deux heures vous aurez fait place nette au Louvre.
GUISE
Peste ! comme vous y allez ! Et les Suisses, qu'en faites-vous?
LA DUCHESSE
Ils trouveront les portes fermées , et des bouches h feu sur les remparts.
Et comment justifierez-vous votre échauffourée? car encore vous faut-il une excuse.
LA DUCHESSE
Voilà qui est bien difficile ! Le peuple a surpris des assassins envoyés du Louvre, et, dans sa fureur, il s'est porté aux dernières extrémités. Vous aurez tenté vainement de le calmer...
GUISE
A merveille! vous avez réponse à tout; votre plan est admirable ; il n'y a qu'un malheur, c'est qu'il faudrait être fou pour l'exécuter.
LA DUCHESSE
Folie tant qu'il vous plaira , mais si Dieu m'avait fait la grâce de me donner à porter cette épée qui pend à votre côté et votre beau nom de Guise, je la voudrais faire cette folie. Vous avez du courage , mon cher duc , mais ce n'est pas assez , il faut encore de l'audace. Savez-vous qu'à votre place votre père n'aurait pas balancé ?
3io LES BARRICADES.
criSE , vivement.
Mon père?... je vous en remercie pour lui , vous faites honneur à sa prudence. {D'un ton moqueur:) D'Espignac , comment trouves-tu les plans de campagne de la duchesse?
d'espigîîac.
Très poétiques , monseigneur , c'est une Iliade : mais je suis forcé d'avouer qu'on peut trouver une politique plus profonde et plus sage.
LA DUCHESSE
Ma politique vaut bien la vôtre : mes idées de femme valent bien vos profondes idées. Avec vos Etats généraux vous ferez de belle besogne ! puissent-ils ne pas vous jouer quelque mauvais tour! Mon cher Henri, je le dis à regret, mais voici votre horoscope : la manie de tout calculer vous empêchera de jamais agir à propos ; vous voudrez attraper tout le monde , et vous serez pris dans vos propres filets : vous...
GDISE.
Epargnez-moi le reste , ma bonne , et calmez-vous . de grâce , vous voilà toute rouge.
LES BARRICADES. 3ii
■LÀ. DUCHESSE
Que voulez-vous? je ne suis pas maitresse fie moi quand je pense que vous gâtez ainsi à plaisir votre fortune : vous étiez si bien fait pour être roi !
GCISE.
Ah ! voilà le grand mot prononcé : c'est ce maudit nom de roi qui vous fait tourner la tète. Pour moi, je tiens moins au nom quà la chose : je ne suis pas un enfant pour me prendre à des mots comme à des hochets.
LA DrCHESSE.
Adieu , mon cher Henri , n'en dites pas davantage, vous ne me convertiriez pas ; etméme, dût votre gravité s'en offenser, je vous souhaite de redevenir enfant comme moi, afin de prendre un peu plus damour pour cette couronne, qui n'est pas un hochet , quoique vous en disiez. Adieu.
crisE.
Adieu.
LA DUCHESSE
N'oubliez pas à votre réveil de m'envoyer vos instructions.
GUISE
Ce sera mon premier soin , ma mie.
La duchesse sort.
3i2 LES BARRICADES.
Quelle tète légère ! Je ne l'ai jamais vue aussi folle que ce soir. Elle voudrait faire marcher les affaires d'Etat comme elle mène ses amans • et puis s'en venir me dire que mon père... mon père...
d'espignac.
Monseigneur ne veut-il pas prendre quelques instans de repos? onze heures sont déjà sonnées.
GUISE
Oui, je vais me jeter sur mon lit. Mais viens avec moi , d'Espignac. J'ai envie que tu ailles au Louvre : il faut savoir ce qui s'y passe. Je ne me fie jamais complètement à ce que dit Villequier.