‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 35 sur 61 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Mardi lo mai, minuit.

L'hôtel de la Reine-mère.

Un vaste appartement au rez-de-chausse'e. A droite , deux fenêtres et nue porte conduisant au jardin ; à gauche , dus tableaux parmi lesquels on remarque les portraits des aïeux de la Keine et ceux de ses enfans ; dans le milieu 'de la chambre , une grande table couverte d'un tupis noir, sur la table une foule d'instrumens astronomiques et des livres d'astrologie.

La reine assise devant la table , la tête appuyée sur sa main , semble prête a se laisser aller au sommeil.

LA REI>'E

Quelle journée fatigante! et Villequier ne revient pas ! quand donc pourrai-je prendre un moment de repos? [Elle se lèue et ouvre une fenêtre.) Impossible de découvrir une seule étoile 5 ces maudits nuages ne se dissiperont pas !... Le ciel était si pur au coucher du soleil! {Elle appelle.) Bianca !

2i4 LES BARRICADES.

BiANCA , preTTiière cameriera.

Voti-e Majesté n'a-t-elle pas appelé ?

LA REINE

Quelle heure est-il ?

BIAKCA.

L'horloge de Saint-Eustache vient de sonner minuit.

LA RElîîE.

Voici bientôt le moment... [Elle essaie encore d^observer les étoiles.) Je ne vois rien. — Zarlino est-il à la tour ' ?

BIAKCA.

Je viens de l'y voir monter.

LA KE1>E

Allez lui dire qu'il ne perde pas de vue ce$

deux petites étoiles que ]e lui ai fait observer

hier : eUes ne vont pas tarder à se coucher . et

peut-être il pourra les voir , car le ciel n'est

pas très chargé à Thorizon.

*" Bianca sort.

La Beine se met à feuilleter un livre d'astrologie ,

mais peu-à-peu sa tête s' appesantit et elle laisse

le livre se fermer.

1 Celte tour existe encore , adossée à la rotonde de la Halle nu Ble.

LES BARRICADES. 3i5

Je nea puis plus ! la veille m'accable ; le moindre travail me tue... Et pourtant voici rheurc de la conjonction des quatre signes ; Zarlino n'y comprendra rien , il faut absolument... {Elle reprend le livre et appelle une Seconde cameriera. ) Camilla !

CAMILLÂ.

Que demande Votre Majesté?

LA REIKE.

Ma chère Camilla ] va me chercher la liqueur de notre vieil arabe , on a du la faire chauffer, l

Camilla sort. La Heine ouvrant son grand iiyre.

Voilà bien l'étoile de ce cher enfant T si elle peut s'introduire dans ce triangle fatal , ils auront beau faire , il les éclipsera tous... mais c'est demain le grand jour...

Entre Camilla portant un gobelet plein de café. Merci , ma chère Camilla , attends un peu , tu

\t C'estproliablemeat dn café que demande Catherine : depuis 1545, le café était à la mode àConslauliDople ; en Italie on commençait à le connaître -, maisen France c'était encore nue liqueur mystérieuse : l'usage n'eu devint public qu'au milieu du dix-septième iiècle.

3i6 LES BARRICADES.

vas remporter le gobelet. {Elle boit tout d'un trait.) Dis-moi, CamiUa , te sens-tu la tête lourde et brûlante comme moi?

CAMILLA

Ne vous étonnez pas , madame , tout le monde est mal à l'aise aujourd'hui j le temps est si bizarre.

LA REI5E

Tu veux me flatter , Camilla : va , si j'avais ton âge , je sais bien que je ne souffrirais pas.

Camilla sort.

Si j'avais seulement dix ans de moins... Mais la liqueur fait son effet : me voilà ranimée. Qu'importe si c'est une force factice, je serai toujours maîtresse de ma tête et de mon corps pour quelques instans. {Elle se lève.) Si Villequier tarde encore seulement un quart d'heure, j'y veux aller moi-même.... Ce maudit Guise ! il faut qu'il parte , il faut qu'il aille se faire battre par le Béarnais , se faire tuer s'il est possible... Oui, tué, c'est son destin... {Elle

s'approche de son livre.) Le voila il tombe

dans Saturne 5 c'est bien clair. Et, quant à ce Béarnais, dès qu'il ne nous sera plus utile à

rien , fut-il Satan lui-même , on saura bien

s'en débarrasser '.

Elle s'arrête déliant le portrait du marquis de Pont , son petit-Jîls.

Ce n'est que pour toî , mon cher enfant , qae ta pauvre grand'mère se donne tant de tourmens. Mais ne crains rien , nous te verrons au Louvre : il faudra bien que ton oncle te laisse sa couronne , quand son Béarnais ne sera plus ; je vivrai encore as5ez pour te la mettre sur la

tête....

Entre Villequier par la porte du jardin.

Eh bien ! Villequier, partira-t-il ?

VILLEQUIER

Madame ; il faut renoncer à vos plans ; il ne partira pas ?

LA REINE

Il ne partira pas ?

VILLEQUIER

Mon Dieu ! non. J'ai perdu ma peine j il fait le rodomont et se dit assez fort pour se défendre. Sans doute il a aussi quelques régi-

1 11 était pourtant son gendre ; roais elle Paimait si fort , qu'elle disait parfois ; Eùt-il épouse' mus IroiifiUes , ie le donnerais au diable !

3i8 LES BARRICADES.

mens clans les faubourgs. Attendons-nous à voir demain une furieuse mêlée.

LA REIKE.

Mais nous ne devons pas souffrir... mon cher Villequier. . .

VILLEQUIER

oh î vous aurez beau faire , on se battra demain dans la ville , et Dieu sait qui restera maître du terrain.

LA REIXE.

En vérité , vous m'étonnez de parler de ces choses-là aussi froidement? songez-vous aux conséquences ?

Sans doute.

LA REINE

Elles sont terribles.

VILLEQUIER

Oui , je Tavoue , mais je n'y peux rien.

LA REINE

Ainsi vous laisserez le Roi écraser le duc et réduire la ligue au néant . pour que votre bien-aimé d'Epernon s'en revienne vous mettre tous à la porte comme des laquais ?

VILLEQUIER

Certes , je n'en ai nulle envie.

LA REIISE.

Eh bien ! alors , ce sera le Guisard qui s'installera au Louvre , et vous lui verrez engraisser tous ses porcs de Lorraine sans qu'il vous tombe seulement une miette dans la bouche.

VILLEQriER.

Voilà qui n'est pas mieux de mon goût.

LA REi>"E , vivement.

Il faudra bien pourtant que l'un des deux terrasse Vautre si une fois ils se prennent corps à corps. Une seule goutte de sang versée demain , et tout est perdu.

viLLEQriER, d'un air d'importance.

Il me semble que Votre Majesté me fait ordinairement l'honneur de compter davantage sur mes ressources.

LA REiKE , dune voix plus douce.

Asseyez-vous donc , Villequier ; auriez-vous quelque idée?

VILLEQCIER.

Vous pensez bien , madame . que j'ai déjà pris mes précautions.

LA REIKE.

Voyons , qu'avez-vous fait?

VILLEQUIER

J'ai persuadé au Roi qu'il devait rester sur la défensive.

LA REINE

Bien.

VILLEQUIER

De son côté , monsieur le duc n'attaquera pas j nous avons donc tout le temps de prévenir un éclat et de les séparer.

LA REINE

Mais ces troupes qui vont entrer demain..?

VILLEQUIER

N'ayez pas peur...

LA REINE

Auriez-vous par hasard moyen de les disposer de telle sorte...

Point d'inquiétude , je vous prie : j'ai làdessus des idées... Par exemple, si nous concentrons les forces autour du Louvre , le Roi sera à l'abri de tout danger, et si d'un autre côté les postes éloignés sont mal garnis , il ne

LES BARRICADES. Sai

pourra rien entreprendre, qu'en dites-vous ?

LA REI>'E

Je comprends, ce n'est pas mal. — Il vaudi'ait pourtant mieux qu'il partit ! !Mais puisqu'on ne peut l'y forcer. .. Allons, c'est convenu, je m'en fie à vous. {Villeqiiier se prépare à sortir.) Vous me quittez déjà, Villequier ?

VILLEQUIER

Non pas pour aller dormir , je vous jure , mais j'ai tant d'ordres à donner..! — A propos, que me conseillez-vous de faire de ce lieutenant Poulain dont je vous ai parlé hier. Je l'ai vu sortir du palais à la nuit tombante , et l'envie m'avait pris de l'envoyer faire un plongeon dans la Seine j qu'en pensez-vous ?

LA REIKE.

Non , laissez-le vivre , ce pauvre Pliable j il n'a pas grand crédit sur le Roi , à ce que je pense , et il l'empêche de s'endormir; ce n'est pas mal.

VILLEQUIER

Eh bien ! soit.

LA REI>E

Demain matin je vous attends.

VILLEQUIER

Au sortir de l'hôtel Montpeusièf |i> r^UJ apporte les nouvelles de la nuit»

// éùHf

LA REIKE*

Il ne partira pas! est-ce bien sûf ? *— C^ Villequier est si maladroit , à force de mettrtî de l'adresse partout : il aura débité ses grandes phrases mielleuses qui ne vont pas âU fait.... et puis, qui sait? Il fait les yeux doui^ à cette petite folle de Montpensier , qui se, moque de lui. — On n'a de bon serviteur que soi-même. Allons , je vais tout arranger. {Elle

appelle.) Camilla !

Entre Cantilla,

Fais approcher ma chaise ici devant la porte? du jardin.

CAUILLA.

Combien madame veu^el^e de flambeaux?

LA REINE

Point de flambeaux. — Je lui ferai peur : je le menacerai de me tourner contre lui. —Si je voulais , il serait écrasé comme un pauvre insecte. — Oui ^ mais le d'Épernoh qu'il fau-

drait subir, et le roi de Navarre... non , non,

jamais {Elle appelle.) Bianca?

Entre Bianca.

Vous allez monter à la tour 5 Zarlino vous dira tout ce qu'il aura vu . et vous récrirez pour ne pas l'oublier.

CA.MILLA. , rentrant par la porte du jardin.

Voici la chaise de Sa Majesté.

LA. REI5E

Ma mante noire, tnon masque. — Mesdames , vous m'attendrez 5 je serai de retour avant une heure. — Oh! que ma tête est douloureuse ! n'importe , il faut aller.

Elle monte dans sa chaise et sort,

BIANCA

OÙ va-l-elle à pareille heure ?

CAMILLA

Qu'elle aille au sabbat , si elle veut , voir ses compères les sorciers, je ne m'en soucie guère. Mais si j'avais su qu'elle sortit , j'aurais dit à Angelo de venir.

BIANCA

Vous êtes bien bonne , ma chère , de vous gêner : si j'avais encore mon petit Sciluppi

que ces damnés de huguenots m'ont tué à Coutras , je lui donnerais audience tous les soirs. Notre vieille n'y prend pas garde : elle en a tant fait dans son temps !

CAMILLA

Par malheur , il est trop tard pour le faire avertir.

EIANCA.

Dites-moi, Camilla, vous souvient-il comme il était beau ce pauvre Sciluppi ?

CAMILLA

Oui , pas mal. — Mais , moi , je n'aime pas les blonds.

BIANCA

Quelle folie , ma chère , de se faire de pareilles idées : il faut aimer tout ce qui est beau. Moi, j'aime les blonds.... sans préjudice des bruns.

CAMILLA

On s'en aperçoit bien.

BIAKCA.

Et comment , s'il vous plait ?

CAMILLA

A la manière dont vous parle le seigneur Davila.

LES BARRICADES. 3'i5

BIAKCA.

Moi? je ne Técoute pas.

CAMILLA

On jurerait pourtant que vous mourez d'euvie d'aller recevoir votre tribut quot dien de galanterie. Il parle bien , le docte écuyer.

BIANCA

Vous trouvez ?

CAMILLA

Savez-vous quil est là-haut sur la terrasse , avec le petit Gugli'elmo !

BIANCA

Vous l'avez vu ?

CAMILLA

Oui , allons , montons, je vous laisserai bien à votre aise. Guglielmo m'amusera avec ses contes 5 Angelo m*a dit qu'il n'en était pas jaloux.

BIATfCA.

Mais la Reine m'a chargée de monter à la tour.

CAMILLA

Etes-vous folle? vous iriez perdre le souffle à grimper ces dix étages ? Laissez-moi faire , je me charge de votre rapport sur les étoiles.

Elles sortent.

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