SCÈNE XII
Jeudi 12 mai, 3 heures après raidi.
La maison du président Brisson , quai de ia Foraille. La chambre à coucher du président; deux fenêtres donnant sur le quai.
Madame Brisson la mère est assise devant un rouet , occupée a filer du lin ; sa belle- fille est à son côté; son fils se promène h grands pas dans la chambre , d'un air soucieux i .
BRISSON , s'arrétant devant sa mère.
Au nom du ciel , ma bonne mère , cachez
vous.
MADAME BRISSON , la TTiere.
Non , mes enfans , non.
1 Avant de lire celte scène , il est bon de ne pas oublier que le président Brisson était un homme prodigieusement savant et grand jurisconsulte, mais qui aimait à porter l'eau sur les deux épaules , ou , comme d'autres, disent, à nager entrer deux eaux. Sous sa lobede président , il était tout au Roi; sous l'habit
MADAME BRISSON
Vous seriez si bien là-haut dans la chambre verte : on a visité vingt fois la maison de la cave au grenier, sans jamais en découvrir la porte. — Votre petite Adélaïde ira vous tenir compagnie.
MADAME BRISSON, la mère ^ d'un ton sévère.
Pensez-vous , ma chère fille , que je craigne lennui ? ce que je crains , c'est d'offenser Dieu, qui ne veut pas qu'on le renie dans un jour comme celui-ci.
BRISSON
Mais , ma mère , les plus zélés de vos amis ont écouté la prudence : les deux frères La Fare sont partis pour Meaux, madame Hachette a quitté sa maison...
de colonel de son quartier , i! prenait une petite allure ligueuse ^ il pratiquait le catholicisme, mais au fond du cœur il préférait le prêche à la messe , comme tous les gens savans à celte époque Quant à sa mère , c'est la fleur du hugucnotisme ; elle est de la vieille souche, pure lutheiienne. Ordinairement elle habite Foutenay - le -Comte en Vendée ; mais depuis quelques jouis elle est venue voir ses enfans. Madame Brisson la jeune n'a j'as d'opinions bien arrêtées ; mais elle a reçu une éducation politique , c'est-à-dire royaliste.
LES BARRICADES. 4i5
MADAME BBissoN, la Tuère .
Leur conscience le leur a pei'mis sans doute ; mais moi , mon fils , vous savez que je snis ANCIENNE, que j'ai dit les prières publiques. Mes devoirs sont plus rigoureux : Dieu me garde de cacher ma foi ! c'était bon il y a seize ans...
MADAME ERISSON.
Souffrez au moins que nous cachions votre Bible.
MADAME BBissoN , la mère , avec vivacité.
Y pensez-vous ? ma Bible ! elle restera là sur mon rouet. Qu'est-ce qui soutiendra mon courage si vous m'enlevez la parole de vie? (à demi-voix. ) C'est bien assez qu'il faille me passer de ministre !
BRissoN , dans une grande agitation.
Mais... ma mère, vous ne savez pas quel danger Nos gens n'ont eu qu'à bavarder...
MADAME BRISSON
Les prés Saint-Germain sont à feu et à sang.
BRISSON
Ce sera tout-k-l'heure notre tour... En vérité , ma mère , vous nous exposez tous.
4i6 LES BARRICADES.
MADAME BRissoN, la mère ^ la voix émue.
Mon fils ! ( elle se lève. ) Mon fils , si je vous suis à charge, dites-le-moi; je vais descendre à la rue : je mourrai comme feu ma pauvre sœur : j'y suis toute préparée.
BRissoN, s* approchant de sa mère et lui prenant la main.
Calmez-vous , ma bonne mère.
On sonne a. la porte de la rue.
Ah ! mon Dieu , ne sonne-t-on pas ?
MADAME BRISSON , à la fenêtre.
Ce n'est rien; je ne vois personne sur le quai.
BRISSON
Il faut pourtant savoir. {Il appelle.) Mathieu !
Entre Mathieu., valet- de-chambre.
MADAME BKISSO>'.
Qui vient de sonner ?
MATHIEU
Le capitaine Roland et le petit Huet son lieutenant.
BRISSON
Comment ! pour la troisième fois ?
MATHIEr.
Pour la cinquième, sauf votre respect, monsieur le président. Ds disent qu'il faut absolument que vous alliez les commander.
BRissoK, brusquement .
Que leur as-tu répondu ?
MATHIEU
Ce que madame m'a dit, monsieur le président, que vous aviez la goutte.
BRISSON
Bien... sont-ils partis?
MATHIEU
Oui , monsieur le président ; mais pas contens , je vous assure. Ils voulaient monter , et je gage qu'ils reviendront
MADAME BRISSON
Répondez-leur toujours de même, Mathieu.
MATHIEU
Certainement, madame. Mais, voyez-vous, ils finiront par me dire des sottises , s'ils ne me donnent quelque chose de mieux ; car ils ne sont guère patiens , tous ces messieurs.
Mathieu sort.
4i8 LES BARRICADES.
BRissoN , à demi-voix.
Que faire ? maudit soit le jour où je me suis fait nommer colonel! Je ne pourrai jamais me dispenser...
MADAME BRisso>" , lu mère , d'une voix sèche.
J'espère bien , mon fils , que vous ne vous laisserez pas traîner enlesse comme un lévrier.
MADAME BRISSOK.
Mon bon ami, Dieu nous garde de vous voir mêlé parmi les ennemis du Roi !
MADAME BRissoN , la mère.
Il s'agit bien de votre roi, ma fille ! je m'en soucie comme d'une boite à reliques.
MADAME BRISSON
Cela ne prouve pas que ses serviteurs doivent le trahir.
MADAME BRissoN, la mère.
Ils peuvent bien l'écorcher vif s'ils veulent, je n'en bougerai pas de mon rouet. Mais ce qui serait affreux, ce serait d'aller se mêler à ces hyènes en robe noire , et de les aider à massaci'er les élus de Dieu , quand on a soimême la vraie foi dans le cœur. C'est déjà bien
assez (Valler a la messe , comme vous faites , mon fils. Mon Dieu ! mon Dieu ! que je plams votre pauvre conscience ! - C'est cette maudite présidence , qui vous vaut tous ces touruiens! g^^^g Mathieu.
MATHIEr.
Monsieur le président, voilà le capitaine Roland revenu.
BRISSOK.
Le diable d'homme !
MATHIEU
Monsieur le curé Lincestre est avec lui : ils
veulent absolument monter.
BRissoN , vivement.
Lincestre! non, non. - Je vais descendre.
— Ne les laisse pas monter. — \as vite.
?Iathieu sort.
Mais qu"y a-t-il donc sur le quai ? bon Dieu! quel bruit ! ^^^^^^ ^^^.^ ^^^^ ^^ ^„^,-.
MADAME BKissoN, s^approchaut de la fenêtre.
Cest un pauvre diable que l'on poursuit. -- Le voyez-vous, enveloppé dans son manteau noir ? — Comme il court , le malheureux . - H^ vont l'atteindre.
On entend les cris : au huguenot I à l'eaul à l'eau: à Veau l
ERISSON.
Me trompé-je ? — Mon Dieu non ! c'est Nicole, ce bon Nicole, le frère de Pithou. — Eh bien ! ma mère , cet exemple ne vous effraie pas? — Seigneur Dieu ! que fait-il? il sonne à notre porte...
MADAME BRissoK , la mère.
Faites ouvrir, ma fille.
6BISSON
Un instant. . .
MADAME BRissoN , la mère.
Voulez-vous qu'on Tégorge ? le frère de votre .imi?
BRISSON
Ils briseront la poite...
MADAME BRissoN. Za m.ère.
Ouvrez-la toujours...
BRISSOW.
Je vais... peut-être... je vais tâcher... je descends.
// sort.
MADAME B'Rissofi , jetant un cri.
Miséricorde ! ils le tiennent ! il est perdu !
Le quai, devant la porte delà maison du président.
Nicole Pithou est adosé contre la porte. - Autour de lui , trente ou quarante mariniers , écoliers , moines et gens des halles poussant de grands c ris. - Un écolier et deux jeunes moines, Jacques Cle'ment et frère lestu, le saisissant par la fraise et par le manteaut,
TJN MOINE , du milieu de la foule.
Allons , mon petit Jaquot , serre ferme î à la gorge , morbleu !
l'écolier.
Y a-t-il quelqu'un qui le connaisse?
PLUSIEURS VOIX
Non , non.— Si , si. — Huguenot , huguenot !
JACQUES CLÉMENT
A l'eau , vite à Teau !
l'écolier.
Es-tu huguenot ? parle.
PITHOU . d'une voix étouffée.
Laissez-moi , miséricorde ! au secours !
FRERE TESTU
Dis-nous ton Pater ; allons , vite.
Pilhou ne répond rien.
4a2 LES BARRICADES.
jACQt'Es CLÉMENT , à frète Tesiu.
Tu vois bien qu'il ne le sait pas.
FRÈRE TESTU
Tes Litanies , vieux chien , ou tu es mort
PLUSIEURS VOIX
Il ne les sait pas : à Veau!
JACQUES CLÉMENT
S'il n'est pas huguenot , tant pis ; pourquoi ne parle-t-il pas?
l'écolier.
11 n'y a qu'à lui ouvrir le ventre , nous verrons ce qu il a mangé vendredi.
// lettre violemment par son pourpoint, et le jettv
a terre - Un petit livre s'échappe du pourpoint et
tombe sur le pavé.
FRÈRE TESTU
Ouais ! qu'est-ce qui lui tombe de l'estomac? JACQUES CLÉMENT , ramassant le petit Hure.
Un Satan.
l'écolier.
Un Satan en français.
Il crache dessus et le foule aux pieds. PITHOU.
Misérable ! chien d'idolâtre ! mangeur d'ho=: ties ! ne profane pas ma Sainte Bible.
LES BARIUCADES. 4^5
l'écolier.
Tiens , mange-la.
// la lui en/once dans la bouche d'un coup de pied JACQUES CLÉMEMT.
Bon ! il faut le faire boire h. 'présent ; vite , à Teau !
TOUS 5 se précipitant sur Pithou.
A l'eau! à l'eau! ^ ^ ^..
?lthou se débat.
l'Écolier.
Eh bien ! ne dirait-on pas qu'il veut ruer !
frère testu.
Liez-lui les jambes.
l'écolier.
Avec quoi?
JACQUES clément.
Tiens , mou chapelet.
l'écolier.
Bien. {Il lui serre fortement les jambes.) A présent , va-t'en nager avec les pierres !
Pithou est lancé a la rivière JACQUES CLÉMENT.
Il y est. — A d'autres , les amis.
Entre Crucé , le front tout en sueur , il est suivi d'une bande àrme'e de piques tt de mousquets.
CRLCÉ.
Vive Dieu ! j'ai vu le plongeon ! c'est très bien , mon petit Clément 5 courage ! — La tête *^ bas , c'est ça même.
JACQUES CLÉMENT
Eh bien î père Cracé , vont-ils un peu chaudement aux prés Saint-Germain ?
CRrcÉ.
Non , mon enfant 5 niaiserie , bagatelle , papier mâché , on ne tue pas. — Ce sac à vin de Marteau ne pense qu'à remplir ses poches. — Voler ! morbleu ! ce n'est plus ça ! — Vous autres , mes petits, pas de ces bêtises, s'il vous plait ! — Est-ce que vous ne dites pas bonjour à monsieur le président? il y a du gibier chez lui. — Mais pas de plongeon , bien entendu : tous ces robins à bonnets carrés , ça se réserve pour la potence. — Adieu , mes petits. — Je vais voir ce qu'ils ont fait à la ^rêve.
JACQUES CLÉMENT
Adieu . père Crucé.
Crucé sort.
l'écolier.
Camarades, cariUoanons le président , mor bleu !
// sonre à la porte , toute la bande pousse de grands
La chambre à coucher du pre'sidenl.
BRissoN , entrant précipitamment et tenant la porte entrouverte :
Un instant , monsieur le curé , un instant : seulement le temps d'endosser mon habit. LiKCESTRE , daus la chambre voisine.
Dépêchez-yous.
BRISSON , fermant la porte.
Mathieu ! {Apercevant sa mère , qui vient à lui.) Vous êtes encore là , ma mère... —Mathieu , mon habit de colonel....
MADAME BRISSON , la mère.
Ainsi , VOUS y allez , Brisson !
BRissoN , dans une grande agitation.
Il n y a pas d'autre moyen de nous sauver
tous , et vous surtout , ma bonne mère. Monsieur le curé prend tout sur lui.
Clameurs sur le quai.
Vous entendez , je ne peux pas faire autrement. .
Mathieu lui endosse son habit.
{A demi-voix.) Mais soyez tranquille , au premier carrefour, je m'esquive, et je reviens. Allons , vite , Mathieu....
MADAME BRissoN , la mère , à sa fille.
Et vous le laissez partir , ma fille î
MADAME BRISSON
Mon bon ami , prenez bien garde j ne vous exposez pas....
LiNCESTRE , ^tv' Ouvrant la porte .
Monsieur le président , êtes-vous prêt ?
BRîSSoN , courant refermer la porte.
Me voici , monsieur le curé.
Les cris du dehors redoublent.
Mon ceinturon , ma hallebarde , Mathieu. — Boutonne donc mon juste-au -corps — C'est une fatalité, ma pauvre mère Vous entendez !
MADAME BRisso>' , la mère.
Feu votre oncle se serait fait hacher en morceaux , plutôt que de...
BRISSON
Plus bas , ma mère ; chut !
liiircESTRE , ouvrant la porte.
Monsieur le président
BRisso- , à moitié habillé se précipite au-devant de Lincestre , et sort avec lui.
Allons , allons , monsieur le curé.
Il ferme la porte derrière lui.
MADAME BRissoH ^ la mère.
Le voilà parti ! Seigneur Dieu !
MADAME BRISSON
Ils l'ont forcé , ma mère....
MADAME BRissoN , la mère.
Forcé ! un homme !.... {Elle regarde à la fenêtre.) Tenez, il marche à leur tête! il leur donne la main!...
MADAME BRISSON
Pourvu qu'il ne lui arrive rien....
MADAME BRissoN , la mère.
Allons prier Dieu pour lui. — Vous direz
4a8 LES BARRICADES.
votre chapelet, si vous voulez, ma fille
MADAME BRISSOM.
Ma mère , vos prières seront les miennes
MADAME BRissoN , lu mère.
Très bien. ( Elle va prendre sa Bible sur son rouet. ) Ce pauvre monsieur Nicole ! le voilà maintenant avec les élus ! Excellent homme ! Ce nVst pas qu'il était d'un entêtement pour son Calvin.... Il n'y avait pas moyen de le faire reculer d'un pas. — La paix du ciel avec son âme ? — Venez , ma fille. MADAME BRISSON , donnant le bras à sa mère et essuyant ses yeux pleins de larmes.
Malheureuse journée ?
Eltes sortent-