SCÈNE XIII
Jeudi 1-2 mai, 7 heures du soir.
La grande cspluiiade du Louvre, en face Sainl- Gi.rmain TAuxerrois.
Le rempart est borde d'une haie de soldats; de chaque (Ole du ponllevis, deux petites tours rondes garnies de fauconneaux.
Vans l'intérieur de l'esplanade, le Boi se promène ni>ec d'Elbenne , d'Ornano et d'Espignnc i. Le Roi , une badine de haleine à la main , s'amuse a tracer des figures sur le sable.
d'espignàc.
Ainsi , Votre Majesté....
d'elbenne.
Refuse.
j D'Espignac est venu proposer au Roi do reconnaître le duc de Guise pour sou héritier, cl de \c uorr.mer lieulcnant-généi al du royaume , avec les mêmes pouvoirs dont !e feu duc François de Guise jouissait sous le règne de François 11.
4ao LES BARRICADES.
d'espignac.
J'atteudrai que celte réponse sorte de Id bouche de Sa Majesté.
LE ROI
En vérité, monsieur l'archevêque ces
messieurs ont raison je ne suis ni assez
vieux pour faire mon testament, ni assez jeune pour me mettre en tutelle.
d'espignac.
Mais il ne s'agit point , Sire...
Non, non, monsieur l'archevêque... à moins pourtant que mon cousin ne consente à partir.
d'espigmac.
Sire , vous oubliez que monsieur le duc...
ORNAKO , d'un ton brusque.
Eli bien! le Roi a répondu : qu'attend votre éminence ?
d'espigkac.
Je n'ai pas besoin de vos avertissemens . monsieur; ne craignez point que je cherche
à ébranler la volonté de Sa Majesté je ne
veux qu'exprimer mes regrets et ceux de mon-
seigneurie duc : ce lui sera un vif chagrin de voir ses loyaux services ainsi refusés ; mais . par bonheur pour Sa Majesté et pour le royaume , son âme est grande ; elle saura oublier une injustice , et n'écouter que sa générosité et son dévouement.
// fait de profonds snluts au Roi et sort.
d'elbeRNE.
Amen. Monsieur Tarchevèque est bien habile ; mais la ruse était par trop grossière.
Le Roi continue à tracer des dessins sur le sable , sans prêter attention.
ORNAKO.
Si Sa Majesté eût reconnu le duc pour son héritier , je crois que l'usufruit de l'héritage ne serait pas resté longtemps entre ses mains. d'elbexne.
Tous ces pourparlers me donnent bon espoir- Il n'a pas encore pris son parti ; il marche à petits pas. Jésus Maria ! si le régiment de Picardie arrivait en ce moment , nous en aurions peut-être encore bon marché. — Votre Majesté a -t -elle envoyé du Halde pour faire hâter sa marche?
LE ROI , sortant de sa rêverie.
Est-ce à moi que vous parlez ?
On entend des cris du côté de la rivière. Sainte Marie ! qu'est - ce qu'ils veulent ? D'Elbenne, qu'y a-t-il donc par là!
d'elbenke.
Peut-être quelque pauvre huguenot qu'on jette à la rivière.
LE ROI
Ce n'est que ça , vous croyez ?
Les crîs cessent.
d'elbenke.
Je demandais à Votre Majesté si elle avait envoyé du Halde au-devant du régiment de Picardie , comme on en était convenu ?
LE ROI , dCune voix faible.
Il est bien temps maintenant d'appeler
des régimens ! nous ferions belle besogne!
Tout est dit : ils sont les plus forts ici... {Ele- 1/ant la voix. ) Il n'en sera peut-être pas de même partout.
DELBENXE.
Ainsi, Votre Majesté n'a point envoyé
LE ROI , à moitié distrait.
Pardonnez-moi , monsieur l'abbé j mais on
a dû dire au colonel de faire halte. J'aurai besoin plus tard du régiment.
Omano et l'abbé se regardant d'un air étonné : l'abbé porte le doigt a son front comme pour dire a Ornano qu'il ne croit pas le Roi dans son bon sens.
Votre Majesté renoncera donc à son royaume parce que quelques misérables bourgeois....
LE ROI
Je ne renonce a rien.
ORKANO.
Sire , il ny avait que le régiment pour rétablir vos affaires. Il était même nécessaire pour la sûreté de votre personne.
LE ROI
Je chercherai ma sûreté ailleurs.
d'elbenne.
Comment , Sire ?
LE ROI , s' arrêtant et prenant Omano par la
main.
Eh bien ! oui , mes amis , on peut régner ,
ce me semble, à Orléans ou àBlois , toutaussi
bien qu'à Paris. Il m'est en horreur, ce Paris :
j'y étouffe ; non que je sente la moindre
crainte , mais c'est un spectacle si affreux , si dégoûtant ! Ville déloyale! fi!... si jamais j'y rentre , j'aurai soin auparavant de la faire si bien balayer , qu'il n'y restera pas trace de cette infernale boue de ligueurs , Guisards, Espagnols...
On entend de nouveau de grands cris du côle' de la
rivière.
Entendez-vous ? ne dirait-on pas des bêtes féroces... Décidément on ne peut pas vivre au milieu de pareilles gens.
d'elbenne.
Sire , un tel parti ne peut être pris qu'en désespoir de cause : tenez au moins jusqu'à l'extrémité.
LE ROI
Non , non.
d'elbenne.
Comment ! vous voudriez partir ?
LE ROI
Le plus tôt que je pourrai.
d'elbenne.
Mais, sire, encore (aut-'û... {jipercei^anf monsieur de Harlay qui entre par la poterne. ) Heureusement , voici le président. Soyez le
bienvenu , monsieur de Harlay 5 vous allez , je gage , réussir à dissuader Sa Majesté d'un funes°te dessein. N'est-il pas vrai que ce serait une grande faute de quitter la ville en ce moment?
LE ROI , allant au-devant de Harlay.
Mon cher président , ne vous donnez pas la peine d'ouvrir un avis la-dessus : je suis vraiment fâché qu'on vous ait fait venir , car la route ne doit pas être facile... au milieu de tous ces cris... entendez-vous...? c'est à faire frémir. Tout ce que vous me diriez , mon cher président , serait en pure perte , car mon parti est pris : je sais trop bien ce que m'a fait entendre la bonne Vierge, tantôt à vêpres... Dieu me garde de lui jamais désobéir en quoi que ce soit... ! Voici la dernière nuit que je
passerai dans ce maudit Paris jusqu'au
retour , bien entendu. — Adieu , messieurs ; priez Dieu et la sainte Vierge qu'ils me donnent un bon voyage. -- Ornano , soyez tranquiUe, nous prendrons notre revanche. — Adieu , mon cher président, nous nous reverrons dans des jours meilleurs.
// rentre dans le palais en passant par le jardin de la Reùie.
D'ELBENrs-E.
Eh bien ! monsieur le président , qu'en dites-vous ?
HARLAY
Vous me voyez confondu , monsieur le conseiller.
d'elbenke.
Nous autres qui vivons avec lui du matin au soir , nous y sommes accoutumés.
HARLAr.
Me faire mander en toute hâte , et pourquoi ? pour me dire qu'il n'a pas besoin de moi. C'était bien la peine de me donner tant de mal pour franchir ces maudites barricades. d'elbenke.
Elles sont donc bien serrées et bien garnies de mousquets ?
HARLAY
Ne m'en parlez pas , j'en ai le cœur navré • mais ce qui me désole le plus . ce sont les rencontres que jai faites au milieu des barricadeurs : devineriez-vous qui m'a fait faire passage ?
d'elbeshe.
Non , qui ?
HARLAY
Un de nos amis.... , Brisson.
d'elbetîse Le président Brisson?
HARLAY
Lui-même 5 la hallebarde au poing, posté derrière une barricade : je n'en croyais pas mes yeux. Si de tels serviteurs abandonnent Sa Majesté, messieurs , c'en est fait de la monarchie. Pauvre pays !
d'elbe>>'e.
Mais n'a-t-il pas été bien honteux en vous voyant ?
HARLAY
Il m'a dit quil était venu pour arrêter le désordre. Moi , je n'ai pas fait semblant de Vécouter et j'ai passé sans lui répondre.
Us cris recommencent de Vautre côté de Veau.
d'elbe>>"e.
Monsieur le président . dites-nous donc ce que signifient ces cris?
HARLAT.
Comment, vous ne savez pas? Les gens de la religion sont au pillage.
d'elbenke.
Je m'en doutais bien.
HARLAT.
Spectacle affreux ! le beau-frère de de Thou a la jambe cassée 5 les neveux de Lafare ont été massacrés. Quel temps , messieurs , quelle journée ! je n'en ai encore vu qu'une à lui comparer. Voilà pourtant où conduisent les folles dépenses , les impôts doublés et triplés....!
DELBEKSE.
Et les conseillers, comme messire Villequier , n'est-il pas vrai , président ?
HARLAT.
Oui . vous avez grand' raison : ce maître renard nous fait bien du mal.
n'ELBEKNE.
Comprenez-vous rien à sa conduite? Au bout du compte , que veut-il , pour qui ti'availle-t-il ?
HARLA.Y.
Peut-être pour le petit marquis ' . mais encore j'en doute fort : en tout ceci , croyez-moi,
il a été dupe.
d'elbenis'E.
On m'a dit en etfet qu'il se mordait les doigts.
HARLAY
lia été joué à rhôtel de Soissons et àThôtel Montpensier. Malgré sa manie d'intriguer , il n'a pas la tête bien forte...
Le jour commence à baisser, des feux s'allument dans
toutes les rues 'voisines et de Vautre cote de t eau.
ORNANO
Voyez donc ces feux, les gaillards sont sur le qui vive... Mais que nous veut ce frocard? Dauila , déguise en feuillanlin , paraît à la poterne. UN SOLDAT.
Colonel , faut-il laisser entrer ce frère? il demande a parler au Roi
Voyons , amenez-le.-Comment, c'est vous, i Le marquis de Ponl.
44o LES BARRICADES.
seigneur écuyer , que diable veut dire cette mascarade ?
DAVILA
Ne vous moquez pas de mon froc, colonel , il a trompé les yeux de mon bon ami Brissac.
d'elbenne.
Mais pourquoi tout ce mystère ?
DAVILA
D'abord parce qu'avec mes galons d'écuyer, j'aurais fort bien pu passer la nuit à demander passage devant la barricade ; ensuite parce qu'il n'était pas bon que mon message fût mis au prône ce soir dans toutes les paroisses.
d'elbenke.
Qu'allez-vous donc nous apprendre?
DAVILA
Le voici en deux mots : tant moines qu'écoliers et bourgeois, ils sont trois ou quatre mille qui se disposent à sortir de la ville et des faubourgs pour s'en venir bloquer votre Louvre. Tenez-vous donc pour avertis , messieurs ; vous allez vous trouver pris entre le marteau et l'enclume.
ORNANO
Peste ! voilà qui devient sérieux.
d'elbeîhNE.
Au diable la nouvelle !
Un siège en règle et pas de munitions dans la place ! Allons conter cela au maréchal , monsieur d'Elbenne.
d'elbenne.
Oui , mais n'en parlons pas au Roi , il serait capable de faire brider ses chevaux sur l'heure.
DAVILA
Dame ! il n" aurait peut-être pas grand tort.
d'elbekne.
Vous croyez donc qu'ils vont se mettre en marche dès ce soir ?
D.VVILA.
Peut-être bien. Cependant la partie paraît remise à demain.
d'elbe>'^'E.
Mais, j'oubliais.... D'où tenez-vous tous ces détails ?
DAVILA
De bonne source : le lieutenant Poulam a parlé à la Reine...
D'ELBER^•E.
Malédiction! vous m'en direz tant... voilà qui change de thèse ! Mon cher écuyer , il faut que vous nous appreniez positivement le moment de leur départ.
DAVILA
J'ai votre affaire. Le petit Angelo, le portequeue de la Montpensicr , va souper avec nous ce soir, et je sais le moyen de lui faire tout raconter par le menu.
d'elbeiîne.
Bon , vous viendrez nous avertir. Il sera toujours temps de faire partir le Roi quand nous saurons qu'ils ont passé les portes.
DAVILA
Monsieur le conseiller, je vous baise les mains.
d'elbeniîe.
Nous comptons sur vous ; n'oubliez pas.
Davila sort.
ORISaNO.
Or ça , messieurs , allons nous concerter avec le maréchal.
d'elbexne.
Je le veux bien, rentrons.
Ils vont pour rentrer au château.
HARLAY , les retenant , leur dit d'un ton grave : En vérité , messieurs , le Roi avait bien raison quant il nous disait tout-a-rheure : voici la dernière nuit que je passe en mon Paris. Nous aurons beau faire , il faudra qu'il cède son lit au Guisard ! bon Dieu ! c'est grand' pitié quand le valet chasse le maître I Voilà toutes les règles de l'État bouleversées ! quelle journée! le Roi chassé de sa ville...! d'elbenke.
Prenons garde qu'il ne soit pris , car ce serait pis encore.
Ils rentrent au châtenii.