SCÈNE XIV
Jeudi 12 mai, 8 heures du soir.
L'hôlel de Guise.
Un grand vestibule.
Des hommes d'armes vont et viennent en tous sens, un groupe de genlilsbommes au fond du vestibule.
Sur le devant, le duc de Guise assis ; d'Espignae et Saint- Paul debout.
GUISE , à d'Espignae
Tu dis donc qu'il refuse , d'Espignae... ? Eh bien ! soit. Maintenant je fais des vœux pour que son régiment de Picardie arrive : il me rendra service en nous attaquant.
SAINT-PAtJL.
Par Notre-Dame de Nancy , monseigneur parle en vrai Lorrain ! Tous ces freluquets de Picardie , je veux qu'en moins d'une heure nous les embrochions comme alouettes de Beauce , eux et leurs rosses.
GUISE , se levant et s' approchant des gentilshommes.
Messieurs , on ne se couchera pas : cette nuit a besoin de nous. Saint-Paul , vous allez commencer votre ronde. Prenez bien garde qu'ils n'abandonnent leurs barricades, surtout celles des environs du Louvre.
SAINT-PAUL
Soyez tranquille , monseigneur , le premier que je verrai boire ou dormir, fera connaissance avec ma houssine. Allons , messieurs , venez rendre visite à nos beaux soldats de boutique. Salut , monseigneur.
// sort suivi de plusieurs gentilshommes.
GUISE , en retenant deux ou trois .
Écoutez , Bois-Dauphin , qu'où noubhe pas les distributions d'eau-de-vie et d'argent. {A Chamois.) On dit que le régiment de Picardie doit entrer cette nuit par la Porte-Neuve , il faut vous en informer : à la moindre alerte courez m' avertir. — En passant devant les écuries , dites qu'on tienne mes chevaux tout
bridés.
Chamois et les autres sortent.
Eh bien ! clEspignac - penses-tu vraiment que son régiment puisse arriver ?
d'espignac.
Nous allons avoir des nouvelles , monseigneur : voici madame la duchesse qui entre dans la cour.
La petite folle ! j'espère qu'elle ne se plaindra plus.
Entre la duchesse.
LA DUCHESSE
A la fin je vous trouve , je vous vois , mon cher Henri ! c'est bien vous , toujours vous , n'est il pas vrai ?
criSE , souriant.
Si vous n'en crovez vos yeux , faites comme saint Thomas, ma mie.
LA DtCHESSE.
Je ferai mieux , je vous embrasserai. (Elle Vembrasse. ) Quelle journée bienheureuse , mon bon Henri !
d'espioac.
n en sera parlé long-temps dans le royaum** et dans la chrétienté.
LÀ DUCHESSE
Je n aime guère k me vanter , mais jem^attribue pourtant une bonne part de la victoire.
GUISE
On dit que vous avez fait des merveiUes.
LA DUCHESSE
Oh! mon Dieu ! j'ai vidé mon coffre et voilU
tout.
d'espignac
Madame ne vous dit pas qu^elle est allée
eUe-même éveiller les frères jacobins etfeuil-
lantins , voire même les pères cordeliers. Ces
coquins de pères , quelles matines ils ont eues
là ! que n'était-on cordelier , morbleu....
LA nrCHESSE.
Trêve , mon cher d'Espignac. Laissons Ta chacun le récit de nos prouesses , car la besogne n estpas encore finie. {Elle 5'a.5..cf.) Ecoutez , Henri , me voilà déjà bien contente , mais mon vrai bonheur ne commencera que lorsque vous m'aurez débarrassée du Valois.
GUISE
Eh bien! ma belle, vous n'aurez qu'une nuit a attendre; demain à la pointe du pur nous le prenons en tête et en queue. \ ous n a-
vez qu'à commander la cage , demain vous aurez l'oiseau.
LA DUCHESSE
Demain , toujours demain ; tous êtes donc incorrigible, mon cher duc 5 dites-moi, de grâce , pourquoi pas aujourd'hui ?
GUISE , s^ asseyant auprès d'elle.
Quand il s'agira de meubler notre Louvre à neuf et de commander notre première fête de cour , je prendrai vos avis , ma belle.
Ce n'est pas là répondre. — Dites -moi, pourquoi tarder encore jusqu'à demain?
GUISE, ouvrant la fenêtre et montrant à la duchesse les donjons de la Bastille, éclairés par la lune.
Voyez un peu, mon intrépide, voyez ces grandes tours noires , et comptez , si vous pouvez , tous les fauconneaux , toutes les coulevrines dont elles sont tapissées : tout cela n'est point encore à nous. Une fusée partie du Louxre , et le feu s'allume. On nous écrase nous et tout le quartier Saint- Antoine ; comprenezvous maintenant? il est bien facile de donner des avis quand on n'est pas chargé de les exé-
cuter. — Savez-vous qu'outre la BastiUe , le Temple et l'Arsenal tiennent encore contre nous? Tant que ces postes importans me sont fermés , je ne puis user que de ruse. — {H se promène en long et en large.) Si le parlement était à moi , si je n'étais pas harcelé par les Espagnols et par toute cette canaille stupide , les choses iraient grand train ; je me moquerais des fauconnaux de messire Testu: mais ie ne suis pas encore aussi à Taise qu'on se l'imagine. Se faire roi! de duc de Guise se faire roi de France! téte-Dieu! ce n'est pas petite chose. Quand tout le peuple serait pour moi, ne fautil pas encore me faire accepter par les autres rois ? - Vous ne voyez pas tout cela vous autres femmes qui ne regardez jamais que le moment présent : vous ne songez pas k ce maudit Espagnol qui étend ses longs bras tout a l'entour de ce pays et qui m'etouffera du premier coup si je n'ai pour moi l'Angleterre et l'Italie, c'est-à-dire l'eau et le feu, le pape et les hérétiques. Vous ne songez pas.- • ^nire Biissy. Eh bien ! Bussy . quelle nouvelle? que dit Testu?
45o LES BARRICADES.
BUSST.
Il fait la sourde oreille , monseigneur : il attend , il veut voir , il ne décide rien.
GTJISE.
Peste ! voilà qui nous retarde.
BUSSY
La place est pleine de munitions : il tiendra , s'il veut , pendant un siècle.
GUISE
Et vous n'avez pas pu seulement lui arracher une promesse ?
BTJSSY.
Le moment n'était pas favorable : il venait de recevoir une lettre du gouverneur qui lui ordonnait de tenir.
GtlSE.
De Villequier , dites-vous ? — Voyez donc quel homme !
LA DUCHESSE
Le misérable !
BUSSV.
C'est la vieille commère qui l'a ensorcelé
GUISE , à la duchesse. Vous auriez dû vous assurer de lui, ma bonne amie 5 voilà une faute...
BUSST.
Facile à réparer , monseigneur. Laissez-moi
faire; demain il faut que les clefs de la place
soient dans votre poche. Quand je devrais y
passer la nuit...
crisE.
Pour prix delà conquête , le brevet de gouverneur vous attend.
BUSST.
Je ne refuse jamais , monseigneur.
Entre Bois-Dauphin.
BOIS-DA.rPHIN.
On crie alarme dans la rue Saint- Antoine ; sans doute le régiment vient d'entrer.
GUISE
Saint-Paul est-il parti ?