LA SŒUR EMMERICH
On s'étonnera peut-être de ce nom, mis à cette place, pour clore cette première série des Bas-bleus ou des femmes littéraires du xix® siècle... « Pourquoi celle-là^ ici?» — dira-t-on. « Ce n'est pas une femme comme nous ! s'écrieront avec mépris les femmes qui se piquent d'être littéraires. C'est une ignorante et une paysanne, qui savait à peine écrire correctement son nom. » Et elles auront raison, les virtuoses de lettres ! Les pauvres pieds de la sœur Emmerich n'ont jamais chaussé l'orgueilleux bas bleu. Elle les a gardés nus toute sa vie, troués qu'ils étaient des clous du Sauveur, car c'était une stigmatisée ! Ses livres (si on peut dire ses livres) sont les récits de ses Visions, écrites sous la dictée de ses extases. Tout cela est bien loin de la littérature ! C'est vrai, — mais cela flambe de génie. Et d'où qu'il vienne, — le génie dans la femme est toujours ici la question.
On a assez dit, dans l'introduction et le courant de ce livre, ce qu'il était; mais il est bon, en finissant, de le répéter. Il n'est jamais que l'intensité d'un sentiment dans les femmes, ces créatures de sensibilité bien plus
1 La Douloureuse Passion de N.-S. Jésus-Christ. — Vie de N.-S. Jésus-Chrisi. — Vie de la Sainte Vierge^ — par la sœur Emmkricii, — traduites par M. l'abbé Gazalès. Chez Ambroise Brav.
que de pensée. C'est une loi, — et une loi absolue, — que le sexe de la femme soit autant dans sa tête qu'ailleurs, et que le génie, quand elle en a, soit en elle, comme tout le reste, et pour cette raison, ne puisse, en force première et naturelle, lutter contre le génie de l'homme, qui est et qui doit, en définitive, rester le maître de la Création. Cela posé, et en conséquence de cette loi, il a été démontré, par d'assez nombreux exemples, que les talents les plus vrais parmi les. femmes de ce siècle (comme de tous les siècles, (lu reste, si on en écrivait l'histoire), qui ont osé la littérature, ont toujours été ceux-là qui ont affecté le moins d'être littéraires ou qui ont eu le bonheur d'oublier, en faisant leur livre, qu'ils en faisaient un. L'idée, la préoccupation, la volonté, l'obstination d'être littéraire, le bas-bleuisrae enfin, qui contient tout cela, n'ont jamais manqué, sans nulle exception, de gauchir et de diminuer le talent, dans la femme, qui en a le plus ; et ils gâteraient le génie lui-même, — comme hélas ! ils l'ont gâté, à plus d'une place, dans M^^ de Staël, cette femme si admirablement femme^ qui n'a jamais été le tout-puissant homme qu'on a dit !
Eh bien, puisqu'il en est ainsi, voici le plus éclatant exemple, la plus resplendissante preuve qu'il en est AINSI ; voici la plus éloquente attestation que la femme, quand elle est supérieure, ne l'est qu'en dehors de la préoccupation littéraire et en proportion de so?i oubli de toute littérature. C'est la sœur Emmerich. Logiquement avec le plan des OEuvres et des hommes, la place de la sœur Emmerich devait être dans la deuxième série des Écrivains religieux, comme sainte Thérèse est dans la première ^ ; mais je me permets de la placer exceptionnellement parmi les bas-bleus, cette illettrée, pour faire voir combien radicalement elle en diffère, puisque d€
1 Voir tome I""" des OEuvres et des hommes, i^^ série des Philosophes et des Ecrivains religieux.
LA SOEÎTR EMMERICH 32V)
toutes les femmes qui furent quelque chose par le génie, elle est certainement celle qui se clouta le moins qu'elle en avait. Elle ne le savait pas plus que l'eau qui coule ne sait qu'elle est de l'eau ! Pour nous autres catholiques, il est vrai, son génie est spécial et, théologiquement parlant, surnaturel; mais pour ceux-mêmes qui ne sont pas catholiques, le génie, dans un autre sens, est surnaturel encore... Celui de la sœur Emmerich ne vient ni de son organisation physique, ni de ses facultés. Ses facultés (si elle en eut jamais) s'étaient abîmées et consumées dans la fournaise d'amour de la sainteté... La femme elle-même y avait péri, et de cette fournaise était sorti l'Ange que vous a liez voir! La sœur Emmerich, dans l'ordre de la mysticité, vaut tète d'homme, mais de femme, il n'y en a plus ! Elle ne vaut homme que parce qu'il n'y a plus de femme. Ah ! il ne faut pas qu'on l'oublie, et j'avoue que j'ai un fort plaisir à le répéter aux écrivailleuses endiablées de cette époque superbement plate, puisqu'elle accepte leurs extravagantes prétentions, c'est qu'il faut que Dieu s'en mêle, par voie extraordinaire et par grâce surnaturelle, pour qu'une femme, en génie, vaille un homme...
Dans l'ordre humain, cela ne s'est jamais vu.
Il y a quelques années, l'un des trois ouvrages que voici apprit au monde, qui l'ignorait, le nom de cette pauvre religieuse, — la sœur Anne-Catherine Emmerich. Maio, excepté quelques âmes pieuses et mystiques, qui donc garda, pour la rappeler, l'impression de ce livre, 'un des plus impressifs pourtant qui aient jamais été écrits ?... C'était le récit de la douloureuse Passion, d'après les visions de la sœur... Certes! je n'ai jamais été de ceux qui croient à la popularité du beau dans ce monde ; mais quand le beau s'avise, en plus, d'être le
in*
330 LES BAS-IiLKUS
saint, oh ! alors, la raison est double pour qu'il n'ait plus de prise Su tout sur l'imagination humaine, cette grossière.
Un prêtre traduisait la sœur Emmerich, comme un autre prêtre traduisait aussi, vers ce temps-là, sainte Thérèse ; mais, parmi les lettrés, qui a parlé de ces publications étonnantes et magnifiques ? Ils font leur métier, ces prêtres qui traduisent des Saints, dit-on ou pensa-t-on avec insolence, et on courut à quelque roman de M"'^- Sand comme à l'abreuvoir. C'était très-juste. Cependant, malgré le peu que cela rapporte, il est des esprits qui noblement s'obstinent à montrer ce qu'on j ne veut pas voir... Un de ces prêtres précisément, qui! font leur métier en traduisant des Saints, a continué d^ faire le sien, en traduisant la Vie de Notre Seignewr Jésus-Christ et la Vie de la Sainte Vierge, comme il nous avait déjà traduit la Douloureuse Passion de la sœur Emmerich ; et les yeux sur plus haut que la gloire, le voilà qui, son œuvre faite, s'est soumis tranquillement aux chances de l'oubli !
Pour lui, du reste, la question n'était pas littéraire. C'est une question d'édification et d'âme, toute de lui à Dieu, et qui ne regarde en aucune sorte messieurs les journalistes contemporains. M. l'abbé Cazalès, qui a été un lettré très-distingué avant d'être un prêtre, a secoué de sa soutane l'escarbot littéraire et les petites crottes de prétention qu'il laisse souvent après lui. M. l'abbé Cazalés, en traduisant les Œuvres de la sœur Emmerich, s'il est permis de dire le mot « œuvres » de ces choses qui sont d'autant plus belles qu'elles ressemblent moins à des livres, M. Cazalès n'a songé qu'à glorifier, devant Dieu et devant ceux qui l'itiment, une de ces âmes, rares parmi les Saints eux-mêmes, et comme on en peut compter une cinquantaine au plus, parmi ces milliers de Saints, nés au giron fécond de l'Eglise catholique, depuis dix-huit cent soixante-dix-sept ans !
Une traduction comme l'entend M. l'abbé Cazalés,