PEUT-ON APERCEVOIR LA FIN DE LA GUERRE
DÉCLARATIONS RÉCENTES DE l' ANGLETERRE ET DE L'ALLEMAGNE AU SUJET DES BUTS DE LA GUERRE — LEUR RESSEMBLANCE DE FORME
IE moment est venu d'examiner s'il n'est pas possible de mettre fin à la guerre dans un "^ avenir rapproché à l'aide d'une entente internationale à laquelle participeraient les Etats-Unis.
Depuis plusieurs mois déjà les préoccupations du monde civilisé se sont mises à changer la position de leur centre de gravité. Elles en arrivent maintenant à se fixer sur un point nouveau et d'une grave signification. La question de savoir à quelle personnalité ou à quelle puissance incombe la responsabilité des derniers événements qui ont immédiatement précédé la guerre est devenue pour le moment purement une question d'intérêt historique. Il se peut qu'il se passe une génération avant qu'elle reçoive une solution universellement acceptée. L'importance des résultats de la guerre a fait rejeter à l'arrière-plan la discussion des causes immédiates de la guerre. Les étonnantes péripéties de la lutte avec leurs alternatives de cruauté et d'héroisme, de dévastation et de sacrifice, de carnage et de superbes manifestations d'énergie patriotique se pressent en si grand nombre
qu'elles ont dépassé la mesure des appréciations humaines et la puissance de compréhension des contemporains. Nous restons maintenant froids et impassibles en face d'événements dont les plus insignifiants, à d'autres moments, auraient ému l'imagination et servi d'inspiration aux lettres et aux arts de tout le monde civilisé.
Au début, sur tous les points du globe, l'impression d'épouvante en face des proportions de la guerre qui venait d'éclater a été si grande, si grande a été l'espèce d'ahurissement produite par ses révélations, par la somme gigantesque de ses conséquences en chiffres de vies humaines, au point de vue des richesses de la race, en sacrifices de toutes sortes, que pendant plus de deux ans au problème d'ordre mondial qu'elle soulevait on n'a pu voir d'autre solution que de laisser la guerre suivre son cours jusqu'au jour où l'un des deux groupements d'adversaires principaux serait acculé à l'effondrement final. Ouvertement on prédisait que ce résultat serait atteint au bout de trois mois, de six mois, d'un an au plus. Presque seul Lord Kitchener indiquait pour la guerre une durée probable de trois années. De cette période il s'est déjà écoulé près de deux années et demie et la fin ne se laisse pas encore entrevoir. Néanmoins il y a certaines choses qui sont dès à présent visibles à ceux qui se donnent la peine d'observer. Il est clair que l'Empire allemand et ses alliés ne sauraient sortir victorieux de cette guerre. Après la bataille de la Marne ce n'était là encore qu'une prédiction, si confiant que
l'on fût en sa réalisation; après la résistance triomphante de Verdun et les événements qui se passaient au même moment sur le front oriental cette prédiction a pris le caractère d'une attente plus sûre d'elle-même; cette attente s'est changée en certitude par suite de la bataille de la Somme qui dure maintenant depuis quatre longs mois ainsi que par l'incontestable maîtrise de la mer qu'a su conserver l'Angleterre. Il est clair également que si l'Angleterre et ses alliés peuvent remporter la victoire finale, s'il est probable qu'ils finiront par y arriver, ce ne pourra être qu'à un prix si incroyablement grand, au prix d'un tel épuisement en hommes, en ressources financières, en produits manufacturés, que la victoire, dans de telles conditions, ne vaudra guère mieux qu'une désastreuse défaite.
Chez les nations belligérantes aussi bien que dans les pays neutres on a beaucoup discuté dans ces derniers temps sur les moyens d'empêcher dans l'avenir la réapparition d'une semblable catastrophe internationale. C'est là assurément, pour peuples et gouvernements, une question du plus haut intérêt pratique. Mais il se pose pour les gouvernements et pour les peuples une question d'un intérêt encore plus immédiat. Comment mettre fin à cette guerre sans attendre un épuisement plus complet, sans ravages encore plus destructifs, sans blessures de plus en plus profondes portées à la civilisation — pourvu, bien entendu, que les grandes questions qui se rattachent aux principes de la morale universelle reçoivent une solution conforme à la justice ?
Il y a plus d'un signe indiquant que les puissances belligérantes sont prêtes à voir cette question se poser devant elles clairement et avec insistance. Cette entreprise demande avant toute chose la découverte d'un terrain commun de discussion. Pour y arriver nous devons nous tourner vers les puissances belligérantes et leur demander une déclaration indiquant les buts en vue desquels chacune d'elles considère comme impérative la continuation de la guerre. Cela veut dire en dernière analyse, que nous devons demander une réponse d'abord à la Grande Bretagne et à l'Allemagne.
A ne juger que par les apparences la guerre au début n'était qu'un conflit entre l' Autriche-Hongrie d'un côté et la Serbie de l'autre. Avec la rapidité de l'éclair se manifesta alors le fait que ce conflit qui s'était produit dans le coin sud-est de l'Europe n'était pas une cause mais un symptôme et que les matériaux d'une guerre mondiale se rencontraient à portée de la main dans les ambitions, les suspicions, les rivalités et lignes de la politique étrangère des grandes puissances situées au nord et à l'ouest. Il se voit plus clairement de jour en jour qu'en dernière analyse cette guerre est en réalité un duel gigantesque entre deux modes de gouvernement et d'existence nettement opposés l'un à l'autre et dans lequel les adversaires les plus en vue sont l'Allemagne et l'Angleterre. La première attaque dirigée contre la Serbie avait pour but de rendre plus forte la position et de préparer le succès de la politique des puissances centrales. La prise d'armes
de la Russie a eu pour but d'empêcher l'assujettissement d'un peuple de race slave. L'Allemagne, en réunissant rapidement ses légions a voulu d'un côté se garer contre une attaque possible venant de l'est, et de l'autre, du moment que l'incendie était allumé, pousser plus avant et conquérir la maîtrise de la mer. L'invasion de la Belgique n'était pas un but, mais un moyen. L'invasion et la menace de la conquête de la France n'était .pas un but, mais un moyen. Le but était Calais, le détroit du Pas de Calais, la Grande Bretagne et la maîtrise des sept mers. Tout cela saute aux yeux maintenant.
En face de quelle situation nous trouvons-nous aujourd'hui ? Les objectifs qui étaient clairement visibles au début continuent-ils à dominer l'esprit et à dicter la conduite des nations belligérantes ? Les destructions de vies humaines, les souffrances, les privations, ont donné à ce mot, guerre, une signification nouvelle et terrible pour des populations qui avaient connu une longue période de paix. S'il est vrai que dans aucune des nations en guerre il ne se manifeste aucun affaiblissement des efforts, ou une conviction moindre de la justice de la cause, partout se voient clairement les commencements d'une tentative ayant pour but de chercher aux problèmes de la guerre une solution qui n'implique pas la continuation pendant une décade peut-être des massacres et des ravages dont nous sommes encore les témoins. L'air est plein de messages transmis à travers l'espace par l'électricité et qui émanent des chefs des différents Etats. Qui est-ce qui va les
intercepter, les interpréter et en faire le point de départ de ses actes ? Il est contraire à l'étiquette de la guerre que la Grande Bretagne entre dès à présent en conversation avec l'Allemagne ou que l'Allemagne adresse une réponse courtoise à la Grande Bretagne. Mais quand M. Asquith ou Lord Grey expliquent au Parlement les fins qu'ils ont en vue dans cette guerre, à qui s'adressent-ils en réalité ? A qui s'adresse le Chancelier de l'Empire allemand lorsque se levant devant le Reichstag il répond aux déclarations de Lord Grey qui ont été livrées à la publicité ? N'est-il pas vrai que tout en n'ayant l'air que de faire à leurs collègues les plus rapprochés des déclarations de pure forme en réalité ces hommes d'Etat se livrent en ce moment même à la discussion des conditions de paix et des moyens de mettre fin à la guerre ?
Le 23 octobre, parlant à l'Association de la presse étrangère à Londres, Lord Grey s'est exprimé ainsi qu'il suit:
Si je comprends bien le Premier Ministre nous devons combattre tant que nous n'aurons pas fait reposer sur des bases solides l'indépendance absolue de tous les Etats, grands ou petits, et leur droit de se développer dans des conditions d'égalité, chacun suivant son génie propre, dans cette famille que constitue la partie civilisée de l'humanité !
C'est là un noble idéal qui doit éveiller un écho à travers le monde dans tout cœur épris de liberté et l'on doit applaudir cette affirmation de Lord Grey que «si l'on nous demande combien de temps la
lutte doit durer encore tout ce que nous pouvons répondre c'est qu'elle doit durer jusqu'à ce que ces résultats soient définitivement acquis.» Mais est-il sûr que ces résultats ne puissent être acquis qu'en poursuivant la lutte jusqu'à l'épuisement complet d'un des deux partis ?
Il se trouve que nous n'avons pas de doute à avoir sur la nature de la réponse de l'Allemagne. Le 9 novembre, s'adressant à que l'on appelle la Commission Centrale du Reichstag le Chancelier von Bethmann-Hollweg a fait une allusion très nette à cette déclaration de Lord Grey. Il a insisté, cela va de soi, sur ce fait que la guerre a été imposée à l'Allemagne et que par suite l'Allemagne aurait le droit de demander des garanties contre la répétition de semblables attaques dans l'avenir. Mais il a ajouté une déclaration qui de mémoire d'homme qui vive est de beaucoup la plus significative qui soit tombée des lèvres d'un personnage officiel en Allemagne. Voici les importantes paroles qu'il a prononcées:
Nous n'avons jamais dissimulé nos doutes sur la possibilité de garantir la paix d'une façon permanente au moyen d'organisations internationales telles que des tribunaux d'arbitrage. Je ne discuterai pas ici les aspects théoriques du problème. Mais nous plaçant dans le domaine des faits, nous devons maintenant aussi bien qu'en temps de paix définir notre position au sujet de cette question.
Si, à la fin de la guerre et après, le monde veut seulement prendre pleine conscience des pertes effroyables d'hommes et de richesses éprouvées, alors à travers toute l'humanité retentira un cri demandant des arrangements pacifiques et
io LES BASES D'UNE PAIX DURABLE
des ententes qui, en tant que cela est au pouvoir de l'homme, empêcheront le retour d'une aussi monstrueuse catastrophe. Ce cri sera tellement puissant et tellement justifié qu'il ne pourra manquer d'aboutir à quelque résultat. L'Allemagne coopérera honnêtement à l'examen de toute tentative faite en vue d'arriver à une solution pratique et collaborera à sa réalisation possible. Et cela d'autant plus si la guerre, comme nous en avons le ferme espoir, a pour résultat l'établissement d'un état politique assurant pleine justice au libre développement de toutes les nations, petites aussi bien que grandes. Alors les principes de justice et de libre développement, non seulement sur le Continent mais aussi sur les mers, devront avoir force de loi. Cela, bien entendu, Lord Grey n'en a pas dit un mot.
Une comparaison entre ces deux déclarations si profondément importantes indique qu'il ne devrait pas être impossible de rencontrer une formule relative au libre développement de tous les Etats, grands ou petits, comme membres d'une famille unique de nations, qui satisfasse à la fois le Secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères Britannique et le Chancelier Impérial d'Allemagne.
Deux questions se présentent immédiatement. Quand Lord Grey et le Chancelier von Bethmann- Hollweg emploient presque textuellement les mêmes mots en parlant du libre développement de toutes les nations, veulent-ils réellement dire la même chose ? S'il en est ainsi, comment expliquer le cas de la Belgique, le cas de la Serbie ? Et puis que dire au sujet de la condition des mers ?
POLITIQUE DE l' ANGLETERRE VIS-À-VIS DES PETITES NATIONS ET DES PEUPLES QUI LUTTENT POUR