‹ Les bases d'une paix durable, écrit à la demande du New York timesChapitre 3 sur 11 · DES ÉCHANGES INTERNATIONAUX POLITIQUE DE · texte numérisé non relu

DES ÉCHANGES INTERNATIONAUX POLITIQUE DE

L'ALLEMAGNE VIS-À-VIS DES PETITES NATIONS ET DES PEUPLES QUI LUTTENT POUR LEUR IN- DÉPENDANCE— UNE ENTENTE EST-ELLE POSSI- BLE ?

IORSQUE Lord Grey et le Chancelier von Bethmann-Hollweg emploient presque identiquement les mêmes mots au sujet de la garantie à toutes les nations, grandes ou petites, de leur droit à se développer librement, veulent-ils dire la même chose l'un que l'autre ?

Mieux qu'une discussion théorique l'histoire nous servira ici de guide. Le dossier de la Grande Bretagne, notamment cette partie de son dossier qui a été formée par les gouvernements libéraux des soixante-quinze dernières années, est, sauf dans un cas, un dossier des plus méritoires. Russell, Palmerston, Gladstone, Campbell-Bannerman et Asquith n'ont pas cessé de prêter appui aux nationalités qui luttaient pour conquérir une plus grande liberté ni de manifester leur sympathie pour ces autres nationalités qui gisaient sous le joug de nations conquérantes. La Grande Bretagne a agi en amie vis-à-vis de la Belgique, de l'Italie et de la Grèce.

Au Canada, en Australie, dans l'Afrique du Sud elle a suivi une politique aussi sage qu'intelligente. Les mesures si violemment attaquées prises par M. Gladstone après Majouba Hill et par Sir Henry Campbell-Bannerman après la guerre contre les Boers ont eu pour résultat de rattacher plus étroitement que jamais à l'Empire Britannique les populations du Sud de l'Afrique. La seule faiblesse à mettre au passif de la conduite de l'Angleterre vis-à-vis du problème des nationalités a trait à l'Irlande. La question irlandaise, compliquée comme elle l'a été par des problèmes relatifs à la possession du sol, par de violentes antipathies religieuses, par un traditionnel antagonisme de race, paraissait bien près de recevoir tout au moins une solution provisoire au moment où la guerre a éclaté, et il se peut bien qu'il se fasse dans cette voie un progrès plus grand encore dès que cette guerre aura pris fin. La politique libre-échangiste suivie par l'Angleterre depuis 1846 a certainement été des plus profitables au monde en général et à toutes les nations, grandes ou petites. Si cette politique eût pu en peu de temps s'étendre aux autres nations, les problèmes relatifs au commerce international seraient aujourd'hui bien différents de ce qu'ils sont et un certain nombre tout au moins des causes de conflits internationaux aurait cessé d'exister. La Grande Bretagne ne s'est pas contentée de défendre au dehors la politique de la «porte ouverte» mais seule parmi les grandes nations elle a tenu ouverte sa propre porte. Les différences très marquées d'opinion qui

durant les vingt dernières années se sont manifestées chez les Anglais eux-mêmes au sujet du succès de cette politique examinée au point de vue de ses conséquences dans le pays n'ont rien à voir avec la présente discussion. Ce qui intéresse le monde en général c'est le fait évident que cette politique libre-échangiste a été avantageuse à toutes les autres nations, grandes ou petites. Elle leur a procuré l'aiguillon du marché britannique et un autre aiguillon encore, celui de la concurrence anglaise. L'histoire du commerce allemand est là pour prouver que l'Allemagne a tout à gagner et n'a rien à perdre à la politique commerciale de l'Angleterre.

Il n'est donc que juste d'induire de ces faits qu'il est dans l'idée de Lord Grey que toutes les nations, grandes ou petites, devraient pouvoir se développer comme se sont développées la Belgique, l'Italie et la Grèce, que toutes les nationalités qui ne sont pas indépendantes devraient obtenir tous les privilèges de self-government dont jouissent le Canada, l'Australie et l'Afrique du Sud, et enfin qu'il devrait être mis aussi peu d'entraves que possible au développement des échanges internationaux. L'adoption d'une telle politique causerait une véritable satisfaction aux esprits libéraux de tous les pays et ferait reposer la paix internationale sur des bases plus solides qu'à n'importe quelle autre époque.

Le dossier de l'Allemagne, dans ses relations avec les autres nations, notamment avec les petites nations, est d'une nature toute différente. Incontesta-

blement cette différence est due en partie à des circonstances différentes de celles en face desquelles s'est trouvée l'Angleterre. Elle est due, néanmoins, en partie à une ligne de conduite délibérément adoptée. L'Allemagne ne s'est pas trouvée comme la Grande Bretagne protégée par une situation insulaire; au contraire elle était entourée de longues frontières faciles à franchir et courant le long de celles d'autres nations très différentes d'elle. La position de l'Allemagne relativement à la Pologne et au Danemark a été jusqu'à un certain point la même que celle dans laquelle l'Angleterre s'est trouvée à l'époque des trois Edouards relativement à l'Ecosse et au pays de Galles. Dans l'espèce, cependant, les guerres de l'Angleterre ont eu pour résultat la création d'une Grande Bretagne réellement unifiée et non pas l'assujettissement de nations malheureuses de la perte de leur indépendance. En ce moment même le Premier Ministre Anglais représente une circonscription écossaise et le Ministre de la Guerre est né dans le pays de Galles. La manière dont l'Allemagne a traité la Pologne, les duchés de Schleswig-Holstein et l'Alsace- Lorraine a été, pour employer des termes modérés, malheureuse au point de vue d'une nation qui s'intéresse au libre développement de toutes les nations, grandes ou petites. L'argument d'une nécessité de salut public qui est mis en avant pour expliquer ce traitement, comme pour défendre l'invasion de la Belgique, n'est rien moins que convaincant pour des oreilles modernes. Il ne faudrait pourtant pas, faute de

pouvoir saisir le point de vue allemand, le mettre trop légèrement de côté.

Le prince de Biilow a décrit la politique de l'Allemagne à l'égard de la Pologne comme une «mission de civilisation)) et il dit que si la Prusse n'avait pas pris possession de cette partie de la Pologne qui constitue maintenant ses provinces orientales ces provinces seraient tombées sous la domination de la Russie. Il y a dans cette affirmation deux postulats. Le premier est qu'il eût été désavantageux pour le développement national de l'Allemagne que ces provinces fussent tombées entre les mains de la Russie. Le second que l'Allemagne pouvait mieux pourvoir au développement de la Pologne, tout au moins de la partie qu'elle s'est annexée, que ne le pouvait la Pologne elle-même. La première de ces propositions conduirait à une longue discussion qui, étant donnés les faits d'ores et déjà établis, serait maintenant sans aucun intérêt. La seconde soulève une question qui porte directement sur le sens des mots «le droit de toutes les nations, grandes ou petites, à se développer en liberté.» Si la Pologne, constituant une nation, possédant une langue, une littérature et un ensemble de traditions qui lui sont propres, ne veut pas être submergée sous l'Allemagne ni la Russie, alors la submerger ainsi semblerait être la négation des principes que le Chancelier von Bethmann-Hollweg proclame maintenant comme les siens. Les Alliés se sont ouvertement prononcés en faveur de l'autonomie de la Pologne. Peutêtre y aurait-il moyen de trouver une solution si

i6 LES BASES D'UNE PAIX DURABLE

les paroles du Chancelier étaient considérées comme signifiant que dans des cas tels que ceux des Polonais et des Slaves du Sud on laisserait les peuples en question décider eux-mêmes s'ils préfèrent l'autonomie avec l'indépendance nationale ou l'autonomie avec rattachement à une puissance voisine et plus importante. Pour satisfaire l'opinion libérale dans le monde il faut que ces peuples, et l'Irlande aussi bien qu'eux, soient déclarés autonomes. L'indépendance nationale, alors qu'il y a longtemps qu'elle a été perdue, ou lorsqu'elle n'a jamais été conquise, soulève un autre ordre de questions auxquelles il est bien difficile de répondre avant d'avoir examiné en détail chaque cas en particulier.

Par conséquent pour savoir si le Chancelier von Bethmann-Hollweg et Lord Grey sont d'accord sur ce point il semble qu'il faudrait savoir si l'Allemagne consentirait à laisser les Polonais et les Slaves du Sud décider eux-mêmes de l'organisation de leur Etat politique et ensuite en diriger eux-mêmes les destinées. S'il en est ainsi il n'est certainement pas impossible d'entrevoir un accord entre l'Allemagne et la Grande Bretagne tout au moins sur ce point. Si l'Allemagne s'y refusait sous le prétexte qu'il y va de sa sécurité nationale il faudrait chercher la réponse dans ces nouvelles formes de garanties internationales pour la sécurité des nations qui seront, il faut l'espérer, proposées et adoptées à la fin de la guerre. Plus d'une fois dans le passé c'a été la politique de l'Allemagne d'acquérir, quand cela lui a été possible, des privilèges commerciaux

exclusifs et de s'y attacher énergiquement. L'Allemagne n'a pas eu l'occasion offerte à l'Angleterre au seizième, au dix-septième et au dix-huitième siècle, d'établir de grandes dépendances coloniales dans la zone tempérée et par conséquent elle n'a pas subi l'épreuve qu'a imposée à l'Angleterre le gouvernement d'un Canada, d'une Australie ou d'une Afrique du Sud. Pourtant, à en juger par les faits, il semble que l'Allemagne serait en faveur de privilèges commerciaux exclusifs, quand ce ne serait que pour s'en servir comme de point de départ à des négociations diplomatiques, tandis que l'Angleterre défend le système de la «porte ouverte.» Il est donc nécessaire d'examiner quel avantage pourrait ressortir d'une proposition qui amènerait l'Allemagne à soutenir le système de la «porte ouverte» comme un moyen d'unir plus étroitement les unes aux autres les nations du globe et de faire disparaître une des grandes causes de rivalité et de jalousie internationales.

LA «PORTE OUVERTE)) DANS LE COMMERCE INTER- NATIONAL CONSIDÉRÉE COMME INFLUENCE PACI- FIQUE— LES PRIVILÈGES COMMERCIAUX ET LES GUERRES DE TARIFS SONT UNE CAUSE CERTAINE D'INQUIÉTUDE INTERNATIONALE.

CE que l'on peut, pour la commodité de la discussion, appeler la politique de la «porte ouverte» dans le commerce international n'implique pas nécessairement l'abandon total des tarifs de douane établis soit dans un intérêt budgétaire, soit même dans un but de protection si ce qui doit être protégé est considéré dans chaque cas comme un intérêt humain et non pas simplement comme un intérêt d'argent. Tant que chaque nation perçoit des droits de douane comme une ressource nécessaire de son budget ou tant qu'une nation quelconque les considère comme indispensables au maintien du mode d'existence et des salaires ainsi qu'à l'existence d'industries variées, et aussi tant qu'ils s'appliquent indifféremment à toutes les nations étrangères, ils ne sont pas incompatibles avec la politique de la «porte ouverte» envisagée dans son sens le plus large. Ce qu'implique la politique de la «porte ouverte» c'est un changement de point de vue de la part des nations qui, comme l'Allemagne, la France et les Etats-Unis, ont subi trop fortement la domination de l'idée que

les importations font toujours du mal et qu'elles prennent la place d'une quantité égale de produits indigènes. Aussi longtemps qu'une grande nation, quelle qu'elle soit, restera attachée à cette théorie erronée que le commerce international n'est dans l'activité commerciale de la nation qu'un incident fortuit et quelquefois même nuisible les autres nations continueront à se tenir à l'écart et maintiendront dans un état de réparation plus ou moins complète les murailles de leurs tarifs de douane. Tout ce qui se fait pour faciliter et développer les échanges internationaux doit se faire du consentement général des grandes nations commerçantes du globe.

Il est à peu près hors de doute que des conceptions fausses et trompeuses du commerce international sont plus que n'importe quelle autre cause responsables du développement de ces rivalités et de ces suspicions internationales qui ont précédé et rendu possible la guerre actuelle. Comment faire disparaître ces rivalités et ces suspicions ? Comment arriver à substituer à la conception qui a dominé jusqu'ici une conception nouvelle, plus scientifique et plus large, du commerce international ? C'est là un des aspects les plus sérieux du problème qui se pose quand on cherche à arriver à l'établissement d'une paix véritable.

Ce problème les économistes ne peuvent pas le résoudre à eux tout seuls. Il y a mieux, ils sont totalement incapables de le résoudre, ce qui est démontré par ce fait que les trois économistes aile-

mands les plus en vue de la génération présente sont divisés sur ce point par les dissentiments les plus tranchés. Le professeur Wagner a enseigné la doctrine de la protection à outrance. Le professeur Brentano a préconisé le libre échange le plus complet, tandis que le professeur Schmoller s'est placé à mi-chemin entre les deux extrêmes. Des divisions du même genre, bien que peut-être un peu moins nettes que celles-ci, se sont fait remarquer dans les rangs des économistes français, anglais, italiens, russes et américains. Pour résoudre ce problème, si Ton y arrive jamais, il faudra des hommes d'Etat à longues vues, sachant poser les bases de l'avenir et se placer au point de vue de cette paix internationale à la fois juste et inattaquable à l'établissement de laquelle toutes les nations doivent se sentir prêtes à coopérer.

Il ne faut pas perdre de vue ce fait qu'il y a dans la Grande Bretagne un puissant courant d'opinion publique, énergiquement favorisé par certains économistes, qui tendrait à changer complètement la direction de la politique commerciale suivie par l'Angleterre depuis soixante ans et à revenir à un régime d'antagonisme commercial et de suspicions internationales. Si la politique commerciale de l'Angleterre devait subir maintenant une transformation radicale, ce serait tout simplement une calamité, rien de moins. Cette adhésion des autres nations à la politique libre-échange qu'il y a un demisiècle Cobden et Bright prévoyaient et prédisaient comme devant se produire à brève échéance ne

s'est pas réalisée, mais il n'y a jamais eu d'aussi bonnes chances de voir se produire cette adhésion qu'aujourd'hui. La pression du désir universellement répandu d'une paix stable réussira peut-être là où ont échoué des générations de discussion et d'exemples. Si seulement la Grande Bretagne persévère dans sa politique commerciale internationale elle aura peut-être ainsi contribué plus puissamment à la paix du monde qu'elle ne pourrait le faire avec sa flotte, son armée et ses ressources financières, quelque inépuisables qu'elles puissent être.

La conférence économique des Puissances Alliées, réunie à Paris du 14 au 17 juin 19 16 a été des plus significatives. En tant que la conférence a traité des mesures économiques à prendre par elles pendant la durée de la guerre il n'y a pas lieu de discuter ici les conclusions et les recommandations auxquelles elle a abouti. En tant, cependant, que la conférence a donné d'avance à prévoir une période de lutte économique déterminée et fortement organisée devant faire suite à la lutte militaire quand elle aura pris fin, elle a été au suprême degré décourageante et réactionnaire. Il y a deux générations, faisant allusion au règlement de la question d'Orient tel qu'il paraissait résulter des stipulations du Traité de Paris, Lord Clarendon prononçait ces paroles: — «Nous avons fait une paix, mais pas la paix.» Si le conflit militaire actuel doit être suivi d'un nouveau et vigoureux conflit économique, poursuivi avec toutes les armes du privilège, des avantages spéciaux et de la faveur alors on pourra dire que la

guerre a fini par la conclusion d'une paix, mais non pas de cette paix durable et assurée que le monde entier désire si ardemment.

En attendant le peuple des Etats-Unis, tout au moins, est, pour ainsi dire à l'école. Il est littéralement vrai que la guerre lui a imposé un commerce international de proportions gigantesque et le transforme rapidement d'une nation débitrice en une nation créancière. Depuis le début de la guerre les Etats-Unis se sont fait rendre par l'Europe une somme considérablement supérieure à dix milliards de dollars (cinquante milliards de francs) de leurs propres valeurs, et ils ont en sus prêté une somme approchant, sinon atteignant deux milliards de dollars (dix milliards de francs) aux Etats et municipalités de l'étranger. Ces opérations nouvelles et des plus lucratives, si on les combine avec ce fait que depuis quelques années l'opinion publique en Amérique se pénètre de vues de plus en plus larges et de plus en plus correctes du commerce international et des problèmes relatifs aux tarifs de douane, indiquent qu'aux Etats-Unis la tendance générale est dans la bonne voie. Ce sont des faits comme ceux-là qui font comprendre aux Américains, plus complètement que ne pourrait le faire aucune page d'impression, ce que cela veut dire que de se livrer au commerce international sur une échelle aussi colossale et comment cela élargit les sympathies et étend les connaissances de tous ceux qui, directement ou indirectement, prennent part à l'entreprise. «Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.»

Une occasion sans pareille se présente aux Alliés de poser les bases d'une paix durable si, à la fin de la guerre, ils offrent à l'Allemagne et à ses alliés une participation complète et sur le pied d'égalité au commerce du monde, à la seule condition qu'elle s'interdise toute activité politique hors de ses frontières et qu'une entente s'établisse pour placer la sécurité de chaque nation sous la protection d'une garantie internationale. Ni les Alliés ni l'Allemagne n'ont à craindre que cette solution en tr aine la destruction de l'influence de l'idéal, de la vie publique et de la littérature d'aucune nation. Il est incontestable que, comme l'a jadis écrit le professeur William G. Sumner, «Nous pouvons être sûrs que le blé de l'Amérique a beaucoup plus que les idées de l'Amérique agi sur les idées de l'Europe.»

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