‹ Les bases d'une paix durable, écrit à la demande du New York timesChapitre 5 sur 11 · RATION EN AIDANT A L'ÉTABLISSEMENT D'UNE · texte numérisé non relu

RATION EN AIDANT A L'ÉTABLISSEMENT D'UNE

EN admettant que la Grande Bretagne et l'Allemagne, ainsi que leurs alliés respectifs, puissent arriver à s'entendre au sujet des différentes applications du principe que toute nation a le droit de se développer en liberté et que la liberté des mers doit être assurée de la manière décrite plus haut, qu'y aurait-il encore à examiner pour déterminer les conditions d'une paix durable ? Cette guerre a fait de la France la nation héroïque entre toutes. Qu'on la juge au point de vue des exploits militaires ou à celui de la puissance de l'organisation nationale, ou bien encore de la faculté dans la nation de rester maîtresse d'elle-même, la République Française s'est révélée au monde de manière à mériter une admiration sans bornes et à s'attirer l'ardente affection de toutes les nations. Il est prouvé sans controverse possible que dans cette guerre la France n'a point joué le rôle d'agresseur. C'est elle qui a été attaquée dès le début, en partie parce qu'elle était l'alliée de la Russie, en partie parce qu'elle était en bons rapports avec

l'Angleterre, en partie parce qu'il était dans les plans du Grand Etat-Major allemand que l'armée française fût dès le début des hostilités disloquée et anéantie. La France n'était pas préparée à la guerre et par conséquent ne voulait pas la guerre; cela saute aux yeux de tous depuis le ier août 1914. Pendant une année entière ses dévoués bataillons ont eu à contenir les innombrables légions des envahisseurs, bien qu'incomplètement équipés et insuffisamment pourvus de l'outillage nécessaire au succès dans la guerre moderne. Le génie militaire du général Jofïre et de ses collègues a, secondé par l'héroïque bravoure de l'armée elle-même, accompli à la bataille de la Marne un véritable miracle et a depuis lors jusqu'au jour où nous sommes accompli toute une série de miracles. Comme masse combattante l'armée française a conquis de nouveaux lauriers et derrière l'armée se dresse le peuple de France dans son calme et sa confiance, avec une claire vision des buts en vue desquels la nation persévère inébranlable dans son œuvre de défense.

Tout Français tant soit peu sérieux et investi d'une responsabilité quelconque est bien décidé, si la chose est possible, à faire de cette guerre la dernière des guerres. C'est l'inspiration née de cette espérance qui donne aux époux français et à leurs femmes la force de supporter avec une résignation exaltée la perte de leurs enfants. C'est l'inspiration née de cette espérance qui remplit les femmes d'un esprit de sacrifice illimité et qui suscite jusqu'aux efforts des vieillards et des infirmes.

Il y a trois résultats que la France veut obtenir de cette guerre, qui doit être la dernière. Ces résultats ont été énoncés ainsi avec précision par un des hommes publics qui la représentent : restitution, réparation, sécurité nationale. Le Président Poincaré dans son discours du 14 juillet 1916, prononcé alors que la guerre durait déjà depuis deux années, a développé un peu plus complètement les buts poursuivis par la France. Passant en revue les souffrances du pays et ses tristesses il a éloquemment affirmé que ni les unes ni les autres n'arriveraient à affaiblir la volonté de la nation. Il a réaffirmé l'horreur de la nation pour la guerre et son dévouement passionné à la politique qui pourrait prévenir le retour de conditions semblables à celles de l'heure présente, puis il a défini les conditions essentielles de cette paix juste et permanente après laquelle soupire la France et qu'elle est décidée à conquérir. Ces conditions étaient tout d'abord la restitution complète des territoires français occupés par l'ennemi sans distinction entre les territoires envahis récemment et ceux dont l'occupation remonte à il y a quarante-six ans, en second lieu réparation pour les violations du droit et pour les dommages infligés aux habitants de la France ou des pays alliés, troisièmement toutes les garanties qui paraîtront nécessaires pour sauvegarder définitivement dans l'avenir l'indépendance de la nation. Ces idées ont été à plusieurs reprises réaffirmées par le président du Conseil, M. Briand. On peut donc les considérer comme une déclaration officielle des

conditions auxquelles, sans en excepter aucune, la France consentira à faire la paix.

Ces conditions sont-elles déraisonnables et la France est-elle dans son droit aux yeux du monde en poursuivant à outrance la lutte afin de se les assurer ?

Pour examiner ces trois conditions ce qu'il y a de plus simple à faire c'est de renverser l'ordre dans lequel elles ont été énoncées par le Président Poincaré.

Le point capital ce sont les garanties pour l'avenir auxquelles fait allusion le Président. A plusieurs reprises dans ces exposés il a été fait mention d'une garantie internationale de la sécurité nationale dans l'avenir et au moment voulu la question se posera de savoir comment sera établie cette garantie internationale et en quoi elle devra consister. La France a certainement droit à la protection de cette garantie. Cette garantie pourra, devra être la même que celle qui protégera la Belgique, la Serbie, la Pologne reconstituée et toutes les autres petites nations, aussi bien que la Grande Bretagne, l'Italie, ou même l'Allemagne. A cet égard donc il doit être pleinement satisfait à ce que demande la France.

La seconde réclamation de la France porte sur les violations du droit et sur les préjudices causés à ses nationaux ainsi qu'à leurs biens et aussi à ceux de ses alliés. Sera-t-il possible ou non à la fin de la guerre d'insérer dans le règlement final l'obligation pour 1 Allemagne et l 'Autriche-Hongrie de verser immédiatement une indemnité pécuniaire

à ceux dont le territoire a été envahi et dont les nationaux civils ont été tués ou blessés, ou dont les propriétés ont été détruites ? Qu'il soit possible ou non de se faire payer une telle indemnité il y a peut-être un meilleur moyen de faire droit à la juste réclamation de la France. Il serait facile de décider que toutes les réclamations de ce genre seront soumises à un tribunal international impartial dont les décisions seront sans appel. La preuve n'est plus à faire que l'Allemagne, sans parler des lois de l'humanité, a maintes et maintes fois violé le droit de la guerre et les stipulations des conventions de La Haye. C'est précisément parce qu'il en est ainsi que les victimes de ces infractions peuvent, dans l'intérêt d'une paix durable, consentir à soumettre leurs réclamations à une décision judiciaire et renoncer à lever de force une indemnité par la puissance de leur action militaire. Ce à quoi le monde pense le plus, ce à quoi les belligérants eux-mêmes devraient penser le plus, c'est la répercussion du règlement du conflit actuel sur l'avenir de l'humanité. S'il y a deux voies pour arriver au même résultat, l'une la voie ordinaire, conforme à nombre de précédents, l'autre une voie nouvelle mieux faite pour conduire à un avenir meilleur, alors ce même esprit qui a animé et dirigé jusqu'ici la France dans ses efforts militaires et dans son œuvre absolument colossale d'organisation nationale peut l'amener à adopter la ligne de conduite la plus propre à définir et à réaliser l'idéal en vue duquel elle a soutenu cette gigantesque lutte.

Quoi que Ton puisse dire des horreurs et des atrocités de la guerre actuelle il est hors de doute qu'un de ses résultats indirects les plus remarquables c'a été son effet sur l'esprit national, la conscience nationale, la volonté nationale de la France. Partout en France ce qu'il y a de meilleur est remonté à la surface et les bienfaisants effets, le stimulus dûs aux efforts qu'elle a faits pour défendre l'intégrité de son sol et la liberté de la nation, elle n'arrivera jamais à les perdre. Pendant les journées historiques du Congrès de Vienne, en 1815, Talleyrand décrivait d'ordinaire comme «un bon Européen» tout homme politique capable de concevoir comme un tout l'ensemble des Etats du Monde Occidental. Il y a longtemps que le peuple français et ses hommes politiques sont de bons Européens dans le sens défini par Talleyrand. Ce trait caractéristique du peuple français rend plus que probable qu'il mettra le poids de sa grande influence et de son exemple du côté qui favorisera l'établissement sur une base solide d'un nouvel ordre de choses en Europe. C'est un des leurs, Joubert, qui a dit si bien: ((C'est la Force et le Droit qui règlent toutes choses dans le Monde : la Force en attendant le Droit.»

Reste la restitution des territoires français occupés, soit maintenant, soit plus tard, par l'ennemi. En ce qui touche à ces départements du nord et du nord-est qui sont en ce moment occupés par l'armée allemande la question est relativement simple. L'Allemagne ne demandera certainement pas mieux

que d'inscrire l'évacuation du territoire français actuel parmi les conditions de paix. Mais la question de l'Alsace-Lorraine, qui est devenue après la guerre de 1870 ce que les Allemands appellent le Reichsland, n'est pas tout à fait aussi simple.

LA QUESTION D'ALSACE-LORRAINE — LES DÉCLARA- TIONS DE 187 1 ÉCHEC DE LA POLITIQUE D'AS-

SIMILATION DE L'ALLEMAGNE

IL y a des questions d'ordre public auxquelles se mêle si profondément un élément de sentiment qu'il est impossible de les discuter utilement sans sortir du terrain des raisonnements abstraits. L'avenir de l' Alsace-Lorraine constitue nettement une de ces questions. Il y a quarantequatre ans que la statue de Strasbourg sur la Place de la Concorde, se dressant au milieu des preuves visibles du deuil de la France, en témoigne éloquemment. On pourrait dire que le règlement de la question d'Alsace-Lorraine sera remis entièrement à l'application du principe des nationalités et que dans un règlement de ce genre le résultat sera en grande partie favorable à la France. A cela il faudrait répondre qu'à moins que la France ellemême ne soit satisfaite il restera dans le sol, au centre même de l'Europe, les germes, soit d'un nouveau conflit international, soit d'un esprit de suspicion et d'aversion internationales qui fera le malheur de plusieurs générations d'êtres humains.

En 1870 M. Gladstone a soutenu dans le cabinet britannique l'opinion que le transfert de l'Alsace- Lorraine de la souveraineté de la France à celle

de l'Allemagne sans consulter les populations ne pouvait être regardé en principe comme intéressant uniquement les deux belligérants, vu qu'il impliquait des considérations auxquelles toutes les puissances europénnes avaient droit de s'intéresser. Il a indiqué l'influence qu'il pouvait avoir sur la question belge et sur des principes qui devaient entraîner des conséquences de la plus grande importance dans le règlement de la question d'Orient.

Les députés de l'Alsace et de la Lorraine qui siégeaient dans l'Assemblée Nationale de France convoquée à Bordeaux pour le règlement des conditions de paix avec l'Allemagne n'ont laissé de doute dans aucun esprit au sujet des désirs de ceux qu'ils représentaient. Le 17 février 187 1 ces députés présentèrent à l'Assemblée Nationale cette émouvante déclaration qui avait été soumise à Gambetta et qui avait l'approbation de Victor Hugo, de Louis Blanc, d'Edgar Quinet, de Clemenceau et d'autres membres importants du parti républicain:

L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées. . . , Associées depuis plus de deux siècles à la France, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur nationale, elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable fidélité.

Tous unanimes, les concitoyens demeurés dans leurs foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les

uns en votant, les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises. La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et de l'Alsace. . . . Nous proclamons, par les présentes, à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies envers et contre tous usurpateurs.

Malgré cela, contrainte par l'écrasante défaite des armées françaises, l'Assemblée Nationale, le ier mars, ratifia le traité de paix.

Ce fut un solennel et émouvant moment que celui où, avant de se retirer de l'Assemblée Nationale, les députés de l'Alsace et de la Lorraine donnèrent lecture de leur célèbre protestation de Bordeaux:

Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force à la domination de l'étranger nous avons un dernier devoir à remplir.

Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un contrat qui dispose de nous sans notre consentement.

La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera. . . .

Vos frères d'Alsace et de Lorraine séparés en ce moment de la famille commune conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale jusqu'au jour où elle reviendra y prendre sa place.

En un moment des populations intelligentes, qui étaient françaises depuis des siècles et qui étaient animées envers la France du patriotisme et du

dévouement les plus intenses étaient contraintes de se soumettre à une nouvelle souveraineté et de promettre tout au moins en apparence fidélité à une nouvelle autorité.

Dès le début l'Allemagne s'est montrée incapable de comprendre la nature et l'étendue de la tâche qu'elle s'imposait à elle-même. L'opinion était générale chez les Allemands que la fidélité des Alsaciens et des Lorrains était en grande partie affaire de surface et que les bienfaisants effets du régime allemand seraient si grands et si impossibles à méconnaître que les populations des provinces conquises seraient, au bout de fort peu de temps, toutes disposées à se réconcilier avec le nouvel état des choses. De Moltke, l'ancien, dont l'optimisme n'était pas aussi naïf que celui de tant d'autres, pensait que l'Allemagne aurait à rester sous les armes pendant cinquante années afin de pouvoir conserver l'Alsace, mais qu'au bout de cette période les Alsaciens auraient cessé de vouloir redevenir français et qu'ainsi la question serait définitivement résolue. Telle n'était pas l'opinion de Bismarck et l'événement a prouvé que les appréhensions inspirées à l'homme d'Etat par cette annexion étaient mieux fondées que la confiance du stratégiste.

Les cinquante années sont passées. Le régime d'occupation quasi-militaire et de répression à outrance a produit les résultats auxquels il fallait s'attendre mais non ceux auxquels on s'attendait. On ne peut raisonnablement mettre en doute l'impatience avec laquelle les populations de l'Alsace

et de la Lorraine attendent le jour où ces provinces reprendront leur place dans la République Française. Il n'y a pas grand'chose à gagner à se familiariser avec de savantes discussions historiques se rapportant à des événements qui remontent à cinq cents ou même à mille années en arrière dans le passé de ces territoires. En fait, si c'est à l'histoire qu'on fait appel, il faut admettre qu'à l'époque reculée du Moyen- Age, l'Alsace, bien que parlant un dialecte d'origine germanique, était soumise à l'influence et à la domination de la culture française. Il est probable que les maîtres de l'art gothique qui ont élevé la cathédrale de Strasbourg ou bien venaient de l'Ile de France ou y avaient trouvé la source de leur inspiration. Au point de vue politique ce territoire, pendant des centaines d'années, avait été l'enjeu de luttes continuelles entre les nations qu'il était supposé tenir éloignées l'une de l'autre. Il se trouvait dans la position extrêmement précaire et dangereuse d'un petit Etat tampon à une époque où la tendance à l'expansion territoriale et au développement de l'autorité dynastique était une des forces dominantes. A la fin de la Guerre de Trente Ans, quand l'Alsace voulut se sentir protégée par un Etat plus puissant que ne s'était trouvé l'être le Saint Empire Romain, c'est sur la demande de ses propres habitants qu'elle se trouva placée sous celle de la France. La Révolution Française et les guerres qui en furent la conséquence ont rendu plus complète l'incorporation de l'Alsace à la France et ont à bien des égards

soudé plus profondément des liens politiques qui avaient déjà un demi-siècle d'existence.

A quoi bon revenir maintenant sur le passé ? Mais la cession forcée de l'Alsace-Lorraine par la France en 187 1 était une atteinte au droit public, atteinte à laquelle il faut maintenant porter remède par la seule voie possible, c'est-à-dire par le retour de ces provinces à la France à laquelle elles appartiennent de droit et à laquelle elles veulent appartenir. C'est là, comme l'a dit M. Gladstone, une question qui affecte les intérêts non pas seulement de la France et de l'Allemagne, mais ceux de toute l'Europe, ou mieux, ceux du monde entier.

La guerre de 1870 a eu deux résultats immédiats: l'un, l'unification de l'Allemagne, qui était bon; l'autre, la séparation de l'Alsace-Lorraine d'avec la France, qui était mauvais. Il faudrait aujourd'hui être singulièrement hardi pour soutenir que la possession de l'Alsace-Lorraine comme Reichsland a contribué pour si peu que ce soit à l'unité de l'Allemagne, et il faudrait être absolument aveugle pour ne pas voir que si cette guerre doit être suivie d'une paix durable il faut que l'Alsace-Lorraine fasse retour à la France. A ce sujet on pourrait en appeler à Treitschke lui-même qui, parlant de la politique napoléonienne de conquête du monde s'est exprimé ainsi : «Une politique de conquête aussi peu déguisée finit par détruire ses propres moyens d'action. . . . Elle prétend à prendre possession de contrées dont on ne peut arriver à faire des membres vivants de l'organisme national. ))

Inutile d'aller plus loin pour justifier la revendication par la France de l' Alsace-Lorraine. Le jour, s'il doit arriver, où l'Allemagne et ses alliés finiront par se reconnaître comme vaincus sur le champ de bataille, en consentant à la restitution de l'Alsace- Lorraine à la France, ils auront donné la preuve la plus irréfutable, et la plus sûre de la chaleureuse approbation des autres nations, de leur désir et de leur volonté d'aider à conclure et à maintenir une paix qui sera durable parce qu'elle sera juste. Il ne serait pas sérieux de suggérer comme alternative l'incorporation d'une Alsace-Lorraine autonome dans l'Empire Allemand. Il serait également oiseux de proposer d'effacer, de bouleverser les anciennes divisions, les anciennes frontières géographiques et politiques et de les remplacer par de nouvelles lignes de démarcation. Il ne serait pas sérieux non plus de suggérer l'érection de l' Alsace-Lorraine en un Etat indépendant dont la neutralité serait garantie par ses voisins. Tout cela ce seraient des moyens de ne pas résoudre le problème. Dans l'intérêt et comme une des conditions d'une paix durable il faut que l'Allemagne restitue l'Alsace-Lorraine à la France.

LA RUSSIE ET LES SLAVES — LE MOUVEMENT LIBÉRAL EN RUSSIE — LE BOSPHORE ET LES DARDANELLES

AU monde occidental, et spécialement aux r\ Américains, la Russie fait l'effet d'une terre très éloignée. Ses énormes dimensions, son uniformité géographique, ses phénoménales ressources naturelles, ses populations hétérogènes, ses langues et leurs dialectes aussi nombreux que difficiles, son calendrier différent du nôtre, et enfin ses sentiments profondément religieux, tout cela lui donne un caractère qui n'appartient qu'à elle. Occupant plus d'un sixième de la partie du globe que ne recouvre pas la mer, la Russie constitue au vingtième siècle quelque chose comme un pont entre l'ancien Orient et le jeune Occident et elle réunit en elle-même des traits frappants appartenant à l'une ou à l'autre de ces deux parties du monde.

Les mouvements qui se produisent dans la masse ou dans les membres de cet énorme Léviathan mettent longtemps à se faire apercevoir et plus longtemps encore à se faire comprendre du monde extérieur. La part prise par la Russie à la guerre et l'intérêt direct qu'elle a à la solution d'une des questions les plus importantes que doit régler cette guerre nous imposent l'obligation de nous faire une

idée du rôle qu'elle est vraisemblablement destinée à jouer à l'avenir dans le monde et des conséquences que la guerre pourra entraîner pour elle.

Les Latins, les Anglo-Saxons et les Germains ont tous contribué leur apport à notre commune civilisation et l'on peut déjà donner de ces apports une évaluation à peu près précise. Cette contribution, cet apport à l'ensemble du capital intellectuel et politique du monde les Slaves au contraire ont encore à les faire. Ce sont des paroles significatives que celles qui ont été prononcées par le comte Mouraviefï quand il a dit: ((Je crois que la Russie a une mission civilisatrice telle que n'en a eu aucun autre peuple, non seulement en Asie, mais aussi en Europe. . . . Nous autres Russes nous portons sur nos épaules l'âge nouveau: nous arrivons pour soulager ceux qui sont fatigués.» Il y a là une image grandiose et une éloquente prophétie.

La guerre actuelle n'a pas eu uniquement pour effet de démonétiser pour jamais les nombreux arguments et les considérations variées que l'on répète depuis un siècle au sujet de ce que l'Europe appelle la question d'Orient, mais elle a poussé au premier plan et dans un jour irrésistible ce fait de toute première importance que dans l'intérêt d'une paix durable la Russie doit être la maîtresse des détroits qui conduisent de la Mer Noire à la Mer Egée. Refuser cette satisfaction à la Russie cela voudrait dire tout d'abord que ses populations en proie à une agitation continuelle et pour une grande partie maintenues dans un isolement économique

par une ceinture de glace ne pourraient pas considérer comme permanentes les conditions de la paix; et en second lieu ce serait rendre possible à n'importe quel moment de l'avenir l'extension à la péninsule des Balkans, à l'Asie Mineure et au delà, du système politique de l'Allemagne, de la politique de la Force. C'est précisément parce que ces faits sont clairement compris par les Alliés qu'il a été entrepris et qu'il se poursuit à l'heure présente des opérations navales et militaires sur le front sud-est de la guerre. L'importance qu'y attachent l'Allemagne et ses alliés ressort de ce fait que la conduite des opérations contre la Roumanie a été confiée à des chefs militaires aussi expérimentés que Falkenhayn et Mackensen.

L'idée a été exprimée plus d'une fois que l'Empereur d'Allemagne est convaincu qu'un jour dans l'avenir le monde se divisera en deux grands camps, l'un se servant des idiomes slaves, l'autre des langues anglo-saxons et germaniques, que les grandes races jaunes de l'extrême Orient viendront alors se joindre aux Slaves et que le monde se trouvera en face d'une lutte entre deux systèmes de civilisation absolument opposés l'un à l'autre par leur nature et par leur histoire. Cette vue de l'avenir qui pouvait sembler témoigner d'une certaine pénétration il y a quelque dix ans serait beaucoup moins raisonnable aujourd'hui. La Russie devient de plus en plus Occidentale intellectuellement aussi bien que dans sa politique intérieure. Par suite de la rigueur de la censure, rigueur qui est devenue plus étroite

que jamais depuis le commencement de la guerre, il nous est impossible de savoir exactement ou complètement quels événements d'importance politique ou sociale se produisent à l'intérieur de l'Empire Russe. Ce serait une preuve de cruauté non moins que d'ignorance de supposer la Russie, comme nation, entièrement entre les mains de fonctionnaires corrompus ou d'une police barbare, de socialistes irréconciliables ou d'anarchistes sans respect pour les lois. Catherine qui, à cet égard, a joué pour la Russie à peu près le même rôle que celui de Frédéric le Grand pour la Prusse, a fait pénétrer dans la vie et l'intelligence russes un peu des influences personnelles, littéraires et philosophiques qui ont si fortement contribué à amener la Révolution Française. Depuis lors ces influences n'ont pas cessé d'être actives en Russie. Elles ont subi l'influence des conditions économiques et sociales du pays et se sont laissé pénétrer de ce caractère sombre et sentimental qui se révèlent dans la littérature, dans l'art et dans la musique du peuple russe. Le développement politique intérieur a été certainement lent à se produire et il y a eu de nombreux et violents mouvements de réaction, mais grâce aux formes de self-government local dues à la tradition comme fondement il a dans ces dernières années fait des progrès notables. Les péripéties et les exigences de la guerre ont, il n'y a guère moyen d'en douter, sérieusement favorisé ce mouvement, et il est plus que probable que le jour où la Russie s'entendra avec ses alliés pour fixer les conditions

d'une paix durable elle sera en mesure d'annoncer en même temps des changements importants dans son organisation et son régime politique intérieur.

Ceux qui ne connaissent pas la Russie doivent se trouver encouragés par ces paroles dues récemment à la plume de M. B. Bourtzefï, qui a joué un rôle si actif et si influent dans tous les mouvements de la Russie vers le progrès: «Nous-mêmes, a-t-il écrit, nous-mêmes, adhérents des partis d'Extrême Gauche, et jusqu'à présent ardemment anti-militaristes et pacifistes, nous mêmes nous croyons à la nécessité de cette guerre-ci. Cette guerre est une guerre qui a pour but de protéger le droit et la civilisation. Elle sera, il faut l'espérer un facteur décisif dans notre guerre à tous contre la guerre, et nous espérons qu'après elle il sera enfin possible de considérer sérieusement la question du désarmement et de la paix universelle. ... A la Russie cette guerre apportera la régénération. Nous sommes convaincus qu'après cette guerre il n'y aura plus place pour la politique réactionnaire et que la Russie sera unie avec le groupe déjà existant des nations cultivées et civilisées.»

C'est le manifeste impérial du 30 octobre 1905 qui doit être pris pour point de départ pour les progrès à venir du développement et de la définition de la liberté civile en Russie. Voici comment s'exprime l'article premier de ce manifeste: ((La population sera mise en possession d'une fondation inviolable pour les droits civils ayant pour base une inviolabilité réelle des personnes, la liberté de con-

science, de parole, d'association et de réunion.» Ce qui émergera du conflit actuel ce sera donc vraisemblablement une Russie mieux unie, plus vigoureuse, en même temps que plus libre et plus tolérante. Le prince Gortchakof a dit un jour: «La Russie ne boude pas, elle se recueille.» C'est avec bienveillance, avec sympathie et plein d'espérance que le monde attend aujourd'hui le résultat de ce recueillement.

Il a été dit de la question d'Orient qu'elle a autant de têtes que l'hydre de l'antiquité. La guerre actuelle a été l'Hercule qui a coupé toutes ces têtes sauf trois. Les trois têtes qui subsistent sont; premièrement l'organisation des peuples de la péninsule des Balkans sur la base de la nationalité sous la protection d'une garantie internationale de leur sécurité nationale: secondement l'érection d'une barrière contre l'extension possible à l'Asie Mineure ainsi qu'aux terres et mers avoisinantes de la politique de Force de l'Allemagne — la Poussée vers l'Est; et en troisième lieu la possession par la Russie, comme élément de son indépendance économique et de sa sécurité nationale, du Bosphore, des Dardanelles et des rivages environnants.

Inutile de rouvrir la discussion sur le premier de ces points. La solution en résulte de ce qui a été dit plus haut au sujet de l'application du principe des nationalités et de la protection des droits des petites nations. Le second est une des conséquences nécessaires de la guerre actuelle. A un point de vue et des plus importants, les Alliés luttent non

pas pour vaincre le peuple Allemand, mais pour empêcher l'extension à d'autres pays et à d'autres peuples de ces théories, de ces doctrines et de ces agissements politiques que le peuple allemand a fait siens au moins pour le temps présent. Si nous devons avoir une paix durable, une paix qui justifie les sacrifices déjà faits par les Alliés, il faut de toute nécessité que toutes les voies soient fermées à l'extension systématique et voulue de l'influence politique de l'Allemagne. En Allemagne cette idée sera stigmatisée comme une preuve nouvelle de cette politique d'encerclement dont le pays, dit-on, a déjà tellement souffert. Il ne faut pas oublier pourtant que dans les pages qui précèdent il a été insisté aussi fortement que possible sur le maintien du principe de la «porte ouverte» dans le commerce international. Le commerce allemand n'aurait donc nullement à souffrir du triomphe de ces idées. Ce qui serait arrêté ce serait la propagande active à l'étranger des idées politiques et de la domination politique de l'Allemagne. Cette ligne de conduite aurait pour résultat de faire disparaître une des grandes causes de guerre de l'heure présente sans en mettre une autre à sa place.

Le troisième point semble bien être pour la Russie une question de vie et de mort et par conséquent est absolument nécessaire à la paix du monde. Un regard jeté sur la carte, une connaissance même superficielle de l'histoire politique et économique suffisent pour faire comprendre la persistence de la Russie à chercher un accès à la mer en des passages ouverts à la

6o LES BASES D'UNE PAIX DURABLE

navigation toute la durée de l'année. De ses plaines centrales elle a projeté trois bras, ou trois tentacules, l'une d'entre elles d'une longueur prodigieuse, pour assurer à son commerce l'usage ininterrompu des grandes voies maritimes. Dans le but d'atteindre l'Océan Pacifique elle a jeté le chemin de fer Transsibérien à travers les steppes asiatiques. La diplomatie russe à l'égard de la Perse, de l'Inde anglaise, de la Turquie a toujours eu pour but de s'assurer une issue sur les eaux du Golfe Persique. Le troisième bras, la troisième tentacule passe par la Mer Noire pour atteindre le Bosphore et les Dardanelles. Avec la Russie établie là, dans les conditions internationales proposées dans ces pages, l'indépendance économique de cette contrée serait assurée, les sources d'approvisionnement alimentaire du monde seraient considérablement accrues et les principes pour lesquels luttent les Alliés recevraient une garantie matérielle de la plus grande importance.

En Russie il est déjà considéré comme certain qu'à la fin de la guerre ni l'Angleterre ni la France ne s'opposeront à l'annexion par la Russie de Constantinople et des détroits avoisinants. En mars 191 5 l'important journal libéral de Moscou, le Russkia Viédomosti, a publié un article du prince Eugène Troubetzkoï, dont on sait qu'il a eu une grande influence en Russie et qu'il a exprimé l'opinion qui prédomine dans toutes les classes de la population. Le prince Troubetzkoï déclare nettement que la seule solution qui donne réellement

satisfaction aux intérêts de la nation c'est que Constantinople et les détroits appartiennent à la Russie. La même opinion a été exprimée par M. Milioukofï dont la position prépondérante parmi les libéraux russes est suffisamment connue.

Il semble donc bien qu'avant longtemps quelquesunes des plus grosses bévues commises au dix-neuvième siècle par la diplomatie anglaise et la diplomatie russe auront pu être corrigées et que le monde entier en profitera. M. Gladstone accusa jadis Lord Beaconsfield et Lord Salisbury d'avoir parlé à Berlin en 1878 le langage de Metternich et non celui de Canning, de Lord Palmerston et de Lord John Russell. Il affirmait qu'il y avait désaccord entre leurs voix et celle des institutions, de l'histoire et du tempérament de l'Angleterre. Etaitil dans l'erreur?

LE MILITARISME PRUSSIEN — FONDEMENTS ET CAUSES DE SON EXISTENCE — JUSQU'À QUEL POINT IL PEUT ÊTRE TENU EN RESPECT PAR LA CONQUÊTE

AU point où nous sommes arrivés nous avons /-% tracé les grandes lignes d'un règlement des questions soulevées par la guerre qui assurerait le libre développement national de tous les Etats, des petits aussi bien que des grands, la politique de la «porte ouverte)) dans le commerce international, l'inviolabilité en mer de la propriété des particuliers, la contrebande de guerre exceptée, qui rendrait l 'Alsace-Lorraine à la France et qui ferait de la Russie la maîtresse des Dardanelles et du Bosphore. Il y a un autre sujet qui a été mentionné par M. Asquith dans sa déclaration de Guildhall, mais auquel il n'a pas été fait allusion par Lord Grey, un sujet qui est toujours présent dans les préoccupations des Alliés et que l'on ne manque jamais de mentionner quand on énumère les conditions d'une paix durable. Pour citer les paroles même de M. Asquith: «Nous ne remettrons au fourreau cette épée, que nous avons eu tant de peine à en tirer, que lorsque la domination militaire de la Prusse aura été complètement et définitivement détruite.)) M. Asquith a l'habitude de choisir ses mots, et tout spécialement ses adjectifs et ses

adverbes, avec plus de soin et de scrupule que n'importe quel autre homme politique de notre temps. Sa déclaration a donc une importance de tout premier ordre.

La domination militaire de la Prusse repose d'abord sur la politique militaire de la Prusse, sur son habitude invétérée de n'envisager les questions de politique étrangère que sous l'angle de la puissance militaire et sous aucun autre, en même temps que sur la nombreuse population de l'Empire Allemand qui fournit le nombre d'hommes nécessaires pour retenir sous les drapeaux d'énormes effectifs prêts à se mettre en mouvement au premier ordre qu'ils reçoivent. Le fait que la Prusse a un système d'instruction militaire obligatoire et de service obligatoire n'a rien ou presque rien à voir avec sa domination militaire. La Suisse a presque le même système et personne ne pense aux Suisses autrement qu'à des gens absolument voués à des occupations pacifiques. Une armée Suisse égale en nombre à celle de la Prusse ne donnerait pas à la Suisse la domination militaire dont la Prusse a joui jusqu'à nos jours. La raison de ce fait c'est que la domination militaire ne réside pas principalement, ou plutôt ne réside pas du tout, dans le potentiel militaire, mais plutôt dans l'attitude de l'esprit public à l'égard du système militaire et de l'armée et dans l'importance relative attribuée au droit et à la force dès qu'il s'agit d'examiner une question de politique internationale et de la résoudre. Autrement dit le militarisme est un état d'esprit. Le

militarisme prussien est un état d'esprit prussien, et en tant que la nation allemande dans son ensemble a accepté l'état d'esprit prussien comme raisonnable ou nécessaire l'Allemagne se trouve être à l'heure présente une nation militariste. Bien entendu, il n'en a pas été toujours ainsi. De temps immémorial les Allemands du Sud ont été poètes et artistes, avec des manières bienveillantes et tolérantes, et dépourvus d'aucune ambition effrénée de conquérir et de réformer le monde. L'hégémonie de la Prusse, bien que certainement nécessaire pour réaliser et pour assurer l'unité allemande, n'a pas été sans entraîner à sa suite des inconvénients assez nombreux. Un des plus importants parmi ces inconvénients c'a été l'extension aux Etats du Sud de l'Allemagne du point de vue prussien qui a accompagné l'habitude d'emboîter le pas derrière la Prusse.

L'histoire de la Prusse nous présente une série de succès extraordinaires qui de commencements plutôt mesquins sont arrivés à faire sortir des conséquences considérables, et à agrandir la sphère d'action du gouvernement prussien par la seule puissance de la volonté, de la force et de la capacité administrative. La Prusse a certes le droit de s'enorgueillir de l'œuvre accomplie par elle pendant les cent dernières années à la fois dans la création d'un nouveau régime administratif intelligemment adapté à ses fins, et dans l'extension de son influence et de sa domination chez les autres membres de la famille allemande. La Prusse a toujours été un

Etat militariste; le Prussien n'a jamais ôté son uniforme de soldat alors même qu'il s'occupait de de la création et du développement d'un régime industriel et commercial de proportions gigantesques. La Prusse n'a jamais conçu l'histoire que comme un combat entre le Germain d'une part et, de l'autre, soit le Slave, soit le Français, soit l 'Anglo-Saxon, soit quelqu'autre adversaire. Elle ne conçoit pas le Germain comme s 'occupant de quoi que ce soit d'autre que de combattre. Quand elle étudie ses voisins ce n'est pas pour trouver chez eux des amis et des compagnons de travail, mais parce qu'elle voit en eux des rivaux qui peuvent être à craindre. Tels ont toujours été les traits caractéristiques de la Prusse. Et lorsque se fut développée l'Europe moderne et que l'esprit de la Prusse en est venu à se laisser dominer par une philosophie nouvelle et presque mystique, qui place la Prusse au sommet de la pyramide de l'histoire, nettement distincte du reste du monde par suite de son immanente supériorité, elle n'a pas eu à faire beaucoup de chemin pour arriver à cette conviction parfaitement sincère que ce serait un bienfait pour le reste du monde d'être placé sous la domination de la philosophie politique de la Prusse. A un Prussien normal l'armée semblait être l'agent le meilleur et le plus naturel à employer dans cette œuvre de salut pour le monde. Des hommes généralement modérés et maîtres d'eux-mêmes, des lettrés généralement éclairés et remarquablement outillés, des représentants du monde des affaires généralement

pratiques et fins presque jusqu'à la ruse, tombaient en extase devant la perspective que l'on déroulait ainsi sous leurs yeux. Quand Houston Chamberlain a dit aux Prussiens qu'ils étaient les élus du monde moderne cet éloge a été reçu comme une chose qui allait de soi et comme absolument mérité. Pour le spectateur désintéressé il y a dans tout cela une absence du sentiment de l'ironie des choses qui, poussée à ce degré, semble presque incroyable. C'est pourtant la combinaison de l'histoire de la Prusse, de l'orgueil prussien, de la philosophie politique de la Prusse, et de l'absence chez le Prussien du sens de l'ironie et du sentiment du ridicule qui a produit ce qui est connu sous le nom de militarisme prussien. C'est de cet étrange mélange, de cette chose à la fois insaisissable et terriblement réelle que M. Asquith demande l'anéantissement définitif.

Comment y arriver? La domination militaire de la Prusse aura pris fin à l'égard du reste du monde le jour où les armées allemandes auront été vaincues et où les forces militaires des Alliés se trouveront assez puissantes non seulement pour empêcher les dites armées d'avancer mais pour les repousser en désordre et en déroute jusque sur leur propre territoire. Mais ce n'est certainement pas là l'ensemble de l'éventualité qu'a en vue M. Asquith. Le militarisme prussien en tant qu'il constitue une menace pour l'Europe en vertu de son énergie et de sa vigueur d'attaque pourra être tenu en bride, et en fait le sera certainement, par suite de l'issue de la guerre.

Mais en tant qu'état d'esprit il n'y a pas un seul procédé consistant en un emploi de la force qui puisse arriver à l'exorciser. Sa disparition ne peut être amenée que par une crise morale dans l'état intérieur du peuple allemand. C'est en cela que réside l'espoir qu'on peut avoir pour l'avenir et il y a là un des éléments essentiels d'une paix durable. Il y a une analogie qui s'impose à la pensée des Américains entre l'état auquel, suivant toutes les indications, la Prusse se verra acculée à brève échéance et celui auquel les Etats du Sud de l'Union se trouvèrent réduits à la fin de la guerre civile. Vaincus sur le champ de bataille, les chefs de l'opinion dans ces Etats, la généralité des hommes et des femmes du Sud n'ont jamais varié dans leur conviction de la justice et de la vérité fondamentale de la cause au service de laquelle ils avaient déployé tant de bravoure. Pendant la durée de toute une génération après la capitulation d'Appomattox ils ont continué à parler de «la cause vaincue» et tout en en reconnaissant la défaite ils ont persisté à en proclamer la justice. Cinquante ans sont passés et tout a tellement changé que ces considérations n'ont plus guère maintenant qu'un intérêt historique. Des hommes qui ont combattu face à face dans les deux camps peuvent, et cela arrive souvent, discuter avec le plus grand calme et de la manière la plus amicale sur les causes et les résultats du conflit qui de 1861 à 1865 fit trembler l'Union jusque dans ses fondations. La leçon à tirer de ceci semblerait être que l'Allemagne après

sa défaite ne changera pas fatalement — et probablement ne changera pas du tout — de conviction au sujet du bien fondé de son attitude dans la guerre actuelle et au sujet de la justice de sa cause. Mais, comme dans le cas des Etats du Sud, quand un demi-siècle aura passé sur ces événements il n'y aura plus là que des sujets de discussion calme et plus ou moins savante. En tant que la chose dépend des Alliés, le militarisme prussien sera abattu le jour où l'Allemagne aura été amenée à souscrire à des conditions de paix basées sur la justice.

Le reste doit être l'œuvre du peuple allemand lui-même. C'est probablement un fait que, de quelque côté qu'ait pu incliner intérieurement l'Empereur d'Allemagne au mois de juillet 1914» la guerre n'aurait jamais éclaté si les événements de 1848 avaient pris un autre cours en Allemagne. La défaite du mouvement révolutionnaire, l'émigration en Amérique, causée par elle, d'un nombre considérable de libéraux allemands, la lente élimination de la vie publique en Allemagne de cette puissante forme de libéralisme pratique qui se rencontre dans toutes les autres contrées de l'Europe ont laissé l'Allemagne dénuée de cette forte impulsion vers la politique démocratique qui a été donnée à l'Angleterre par la révolution de 1688 et à la France par la révolution de 1789. Par suite de la disparition de l'élément libéral la séparation entre les ultra- conservateurs d'un côté et les socialistes avancés de l'autre est devenue de plus en plus tranchée, et sous la bienveillante tutelle de la législation électorale de la Prusse et de la Constitution

de l'Empire Allemand l'élément conservateur n'a rien perdu de sa puissance, même en présence d'un accroissement considérable du nombre des socialistes. Ce n'est pas l'Allemagne entière, ce n'est que cet élément ultra-conservateur, avec les théories de la vie et de la politique qui y prédominent, qui est entré en lutte avec les nations libérales du monde Occidental. De même que Napoléon, par la seule force de sa personnalité et de son génie militaire est arrivé à concentrer entre ses mains pendant vingt années toute la puissance et toute l'énergie de cette France qu'avait transformée la Révolution, de même le Prussien ultra-conservateur a concentré entre ses mains depuis plus de vingt ans toute la puissance et toute l'énergie de cette Allemagne sur laquelle n'a passé aucune révolution.

Au lendemain de Waterloo il n'a fallu qu'un moment pour que chancelât et s'effondrât le trône de Napoléon. Après un intervalle de stagnation et de réaction qui ne dura que quelques années, la France, la France de la Révolution a repris sa marche en avant et a fini par devenir la République Française que nous connaissons. Semblable destinée est probablement réservée à la Prusse et à la nation allemande. C'est à elles, à elles seules, qu'il appartient de décider de la forme et de l'esprit de leur propre gouvernement. Aucune autre nation, aucun groupe de nations, si complète que puisse être leur victoire, ne saurait se charger de les changer pour elles sans jeter au vent les principes mêmes pour lesquels il combattent dans la guerre d'aujourd'hui. La défaite du militarisme prussien en tant qu'état

d'esprit et la transformation de cette Allemagne vierge de révolutions en un état libéral et plus démocratique sont des tâches qui n'appartiennent qu'au peuple allemand lui-même. Le repentir ne se commande pas. Il est inadmissible qu'un peuple d'une telle puissance et d'une telle discipline intellectuelles, d'une telle capacité d'organisation, d'une aussi grande compétence scientifique ne finisse pas un jour par prendre vis-à-vis du mouvement démocratique exactement l'attitude qu'ont prise la France et la Grande Bretagne. Ce jour-là l'Allemagne substituera à sa politique de la Force cette politique des intérêts sur laquelle Bismarck aimait à insister. Pour nous servir d'une autre des expressions à effet de Bismarck elle saura de nouveau estimer à sa juste valeur (d'importance des Impondérables)) et elle reconnaîtra à la loi morale le droit de diriger son action publique tout aussi bien que la vie privée.

Il est parfaitement vrai que la paix du monde ne sera pas réellement assurée tant que le militarisme prussien n'aura pas été définitivement anéanti, mais, étant donné qu'il ne peut être définitivement anéanti que par le peuple allemand lui-même, il n'y a nulle raison de poursuivre la lutte jusqu'à ce que ce but ait été atteint. Tout ce que peuvent faire les Alliés pour détruire le militarisme prussien c'est de l'empêcher de déborder au-delà des frontières de l'Allemagne. Une fois ce résultat atteint, sa disparition est certaine, non pas à longue échéance, mais au bout de très

peu de temps, entraîné qu'il sera par son propre poids et son opposition à l'esprit de notre temps.

Il y a pourtant une éventualité dans laquelle le militarisme prussien sortirait victorieux de la crise actuelle, quand bien même les armées allemandes auraient été vaincues sur le champ de bataille, ce serait le cas où l'esprit et la politique de ce militarisme se serait emparé de l'esprit de la Grande Bretagne ou de celui de l'un quelconque de ses alliés. Qu'importe la langue dans laquelle s'entonne un hymne de haine ? Que ce soit l'anglais ou l'allemand il n'en est pas moins triste à entendre. On peut, sous prétexte de nécessité nationale, renoncer à la politique libérale et à tout ce qu'elle implique, mais alors comment se plaindre du Chancelier von Bethmann-Hollweg s'écriant pour défendre l'invasion de la Belgique, «Nécessité n'a pas de loi» ? Les Alliés, la Grande Bretagne tout spécialement, doivent soigneusement veiller à ce que pendant qu'elles triomphent du militarisme prussien sur le champ de bataille ce même militarisme ne remporte pas sur elles des victories nouvelles autant qu'éclatantes sur le terrain des idées. Ce qu'exige une paix durable au sujet du militarisme prussien c'est qu'il soit complètement et définitivement anéanti, d'abord sur le champ de bataille par les armées alliées, ensuite par le peuple allemand dans sa politique intérieure, enfin, s'il se produisait de sa part une tentative ayant pour but de conquérir l'esprit de ses vainqueurs, par les Puissances Alliées elles-mêmes.

PRINCIPES FONDAMENTAUX D'UNE NOUVELLE ORGANISATION INTERNATIONALE — DROITS ET DEVOIRS DES NATIONS — L'ÉTAT D'ESPRIT IN- TERNATIONAL— TRANSFORMATION DU DROIT IN- TERNATIONAL EN DROIT NATIONAL

APRÈS ce qui précède point n'est besoin de A\ s'étendre longuement sur les aspects d'une paix durable qui intéressent plus spécialement l'Italie et les puissances belligérantes que l'on peut, sans leur manquer de respect, qualifier de secondaires. On peut raisonnablement s'attendre à ce que la Grande Bretagne, la France, la Russie adoptent comme leurs les principes et la ligne de conduite tracés plus haut. Il n'est point déraisonnable non plus de s'attendre à les voir adopter par l'Allemagne, avec une réserve pourtant, c'est que la restitution de l 'Alsace-Lorraine à la France, l'établissement de la Russie en maîtresse sur le Bosphore et les Dardanelles, l'interdiction de laisser déborder en dehors des frontières de l'Allemagne ce que l'on appelle le militarisme prussien, pleine liberté étant laissée à l'Allemagne de résoudre son problème intérieur à l'heure et de la manière qui lui conviendront, devront être imposés à l'Allemagne comme le prix de la paix le jour où les Alliés seront reconnus comme victorieux au point de vue

militaire. Cela étant donné, le moment est venu d'étudier les bases d'une nouvelle organisation internationale, sanctionnée et protégée par le droit international et reposant sur une garantie internationale tellement précise et tellement puissante qu'il ne soit possible à l'avenir à aucun Etat de l'attaquer ou de l'ébranler à la légère.

Cette nouvelle organisation internationale, il faut fermement l'espérer, justifiera l'assertion émise par M. Gladstone jadis avec une confiance démentie par l'événement, lorsqu'il s'est exprimé ainsi: «La plus grande conquête de notre époque c'a été l'adoption de l'idée du droit public comme idée dominante de la politique européenne.))

Il est hors de doute que l'idée du droit public s'est fortement implantée dans l'esprit des nations de second ordre aussi bien que dans celui de la Grande Bretagne et de la France. Quand la guerre sera terminée il sera du devoir et il sera aussi au pouvoir de tous les amis de la liberté, de la justice et de la paix de s'employer à développer l'action du droit public non seulement sur la politique européenne, mais sur celle du monde entier.

Comme point de départ il faudra arriver à une entente entre toutes les puissances, y compris les Etats-Unis et le Japon, au sujet de ce qui constitue les droits et devoirs fondamentaux des nations. Le 6 janvier 191 6 l'Institut Américain de Droit International, comprenant des représentants de toutes les républiques de l'Amérique sans en excepter aucune, et séant à Washington a donné des

droits et devoirs des nations une définition que l'on peut considérer comme bien près de la perfection.

i. Toute nation a le droit de vivre, de protéger et de défendre son existence; mais ce droit n'implique pas celui de se protéger ou de défendre son existence par des actes illégaux accomplis contre des nations innocentes et qui n'ont rien à se reprocher.

2. Toute nation a droit à l'indépendance, ce qui veut dire qu'elle a droit à la poursuite du bonheur et qu'elle est libre de se développer en dehors de l'ingérence ou de la domination d'autres Etats, pourvu, bien entendu, qu'elle s'abstienne elle-même de toute ingérence dans les affaires et de toute violation des droits des autres Etats.

3. En droit toute nation est l'égale de n'importe quel autre membre de la société des nations et toutes les nations ont le droit de revendiquer et, suivant les termes de la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis «de prendre, parmi les puissances de la terre, la place séparée et égale à toute autre qui lui appartient en vertu des lois de la nature et du Dieu de la nature.»

4. Toute nation a droit à un territoire entouré de frontières nettement définies et à l'exercice d'une juridiction exclusive sur son territoire et sur toutes les personnes qui s'y trouvent, sur les étrangers aussi bien que sur les indigènes.

5. Toute nation qui possède un droit reconnu par la loi des nations doit s'attendre au respect et à la protection de ce droit par toutes les autres nations, car droit et devoir se tiennent et le droit de l'un impose à l'autre le devoir de le respecter.

6. Le droit international est à la fois national et international. Il est national en ce sens que c'est la loi du pays et que comme tel il s'applique au règlement de toute question impliquant ses principes; il est international en ce sens que c'est la loi de la société des nations et que comme tel il

LES BASES D'UNE PAIX DURABLE 7s

s'applique au règlement de toutes les questions soulevées entre les membres de cette société et qui impliquent ses principes.

Que cette déclaration reçoive une adhésion générale, que l'on prenne les mesures nécessaires pour en assurer la mise en pratique et qui pourra nier que la guerre actuelle ait fini par avoir pour résultat de faire faire au monde, dans la voie de l'établissement d'un état durable de paix, des progrès dépassant les rêves les plus optimistes que l'on eût pu faire il y a dix ans ? En même temps il faut prendre garde de ne point trop se fier à des déclarations officielles et au fonctionnement du régime international si bien imaginé qu'on le suppose. Plus important que toute déclaration des droits et devoirs des nations, plus important que le mécanisme qui aura été combiné en vue de donner force et vitalité à cette déclaration sera l'esprit des peuples qui s'accorderont à adopter cette ligne de conduite. Ce que le monde attend, ce qu'il doit enfanter avant que les fondements d'une paix durable puissent être considérés comme sérieusement posés c'est ce que Nicholas Murray Butler a baptisé du nom d'esprit international, c'est-à-dire, suivant la définition qu'il en a donnée lui-même, «l'habitude de concevoir les rapports avec l'étranger et les actes qui en découlent, l'habitude de diriger sa conduite à l'égard de ces rapports et de ces actes, qui voient dans les différentes nations du monde civilisé des égaux collaborant amicalement au progrès de la civilisation, au développement du commerce et de

l'industrie et à la diffusion des lumières et de la culture à travers le monde.»

Une fois ce point de vue atteint et cette codification de la morale internationale acceptée, plus de rêves de conquête du globe, plus de plans ayant pour but d'étendre au monde entier la culture d'un élément quelconque, anglo-saxon, latin, germanique ou slave. Dans l'édifice de la civilisation chaque pierre différera des autres en dimensions, en nature et relativement au poids qui reposera sur elle, mais chacune d'elles saura son rôle à jouer.

Les belligérants d'aujourd'hui et les nations qui se joindront à eux pour amener la création d'une nouvelle organisation internationale ne sauraient mieux faire que d'adopter pour programme les éloquentes paroles de la déclaration faite par Elihu Root, alors Secrétaire d'Etat des Etats-Unis, en présence des délégués officiellement accrédités par les républiques américaines à la troisième Conférence Panaméricaine réunie à Rio de Janeiro le 31 juillet 1906, paroles qui ont remué tous les cœurs dans les républiques américaines et qui annonçaient l'aurore d'une nouvelle ère de liberté dans les relations internationales.

Nous ne souhaitons pas d'autres victoires que celles de la paix, pas d'autre territoire que le nôtre, pas d'autre souveraineté que celle que nous exerçons sur nous-mêmes. Dans notre opinion l'indépendance et l'égalité de droits du moins considérable et du plus faible des membres de la famille des nations a droit au même respect que celles du plus vaste empire et nous voyons dans l'observation de ce

respect la principale protection du plus faible contre la tyrannie du plus fort. Nous ne demandons, nous ne souhaitons d'autres droits, d'autres privilèges, d'autres pouvoirs que ceux que nous sommes prêts à reconnaître à chacune des républiques de l'Amérique. Nous voulons accroître notre prospérité, développer notre commerce, voir grandir notre richesse, notre sagesse, notre fierté, mais dans notre esprit la vraie manière d'arriver à ce résultat ce n'est pas d'abaisser les autres et de profiter de leur ruine, mais d'encourager chez tous nos amis l'essor d'une prospérité et d'une croissance communes à eux et à nous, afin que nous puissions tous ensemble atteindre à un plus haut degré de grandeur et de puissance.

La déclaration que le droit international est à la fois national et international est des plus importantes soit par ses conséquences dans l'avenir soit au point de vue pratique pour l'œuvre de création d'une nouvelle organisation internationale. Les tribunaux de la Grande Bretagne, à commencer par le Lord Chancelier Talbot en 1733 et en comprenant le Lord Chief Justice Mansfield en 1764, ont affirmé que la loi des nations faisait partie du Droit Commun de l'Angleterre. Sir William Blackstone dans ses savants Commentaires s'est fait le défenseur de cette doctrine. Elle s'applique aux Etats-Unis aussi bien qu'à la Grande Bretagne et c'est un fait qui a été nettement reconnu à la fois par Thomas Jefïerson et par Alexandre Hamilton. Du vivant de la génération présente il a été affirmé par la Cour Suprême des Etats-Unis que les prescriptions du Droit international font partie de notre Droit à nous et que lorsqu'il y a lieu de les dégager

et de les appliquer à des cas qui n'ont été prévus dans aucun traité, dans aucun acte de la puissance executive ou législative, ni dans aucune décision judiciaire, il faut alors s'en rapporter aux us et coutumes des nations civilisées. Il y a donc à portée dès l'heure présente une base légale suffisante pour amener à la fin de la guerre la création d'une nouvelle organisation internationale dans laquelle les Etats-Unis trouveront leur place. Une organisation douée d'une force agissante, telle que celle qu'on a en vue ici suppose l'établissement d'un Tribunal International. A notre prochaine étape nous aurons donc à discuter la constitution et les fonctions de ce Tribunal et à voir ce qui avait été déjà fait au ier août 19 14 pour en préparer l'établissement.

L'ŒUVRE DE LA PREMIÈRE CONFÉRENCE DE LA HAYE — DÉSARMEMENT ET ARBITRAGE — LE TRIBUNAL DE JUSTICE ARBITRALE

IE ier août 1907, parlant en sa qualité de membre de la deuxième Conférence de la Paix à La Haye, M. Joseph H. Choate terminait ainsi son discours en faveur du projet américain d'établissement d'un tribunal permanent de justice arbitrale: «Nous avons beaucoup fait pour réglementer la guerre mais rien pour l'empêcher d'éclater. Unissons-nous dans cette grande entreprise pacifique et faisons comprendre au monde que cette deuxième Conférence veut réellement qu'à l'avenir ce soit la paix et non la guerre qui soit la condition normale des peuples civilisés.» Les paroles de M. Choate sont bien faites pour servir d'introduction à une discussion portant sur la forme et la compétence d'un Tribunal International qui puisse contribuer puissamment à l'établissement d'une paix durable.

Il y a d'abord une importante distinction à établir, celle qu'il y a entre un véritable tribunal et un tribunal arbitral, et il faut prendre bien soin de ne pas les confondre l'un avec l'autre.

L'histoire du principe de l'arbitrage international et de ses diverses applications est des plus intéressantes; mais ce n'est pas ici le lieu de la raconter ou

de l'examiner. A la première Conférence de la Paix à La Haye le sujet de l'arbitrage international n'était pas originairement un sujet d'importance capitale. La note circulaire russe qui avait proposé cette Conférence, réunie en 1899, avait trait presque entièrement à la désirabilité de la réduction des armements ou tout au moins à celle d'un arrêt dans leur rapide augmentation. Dans quelques phrases d'une remarquable éloquence cette note qui, venant de la Russie, avait frappé de surprise le monde entier, expliquait comment la culture nationale, le progrès économique, la production des richesses, se trouvaient entravés, paralysés ou faussés dans leur développement par les dépenses colossales encourues pour acquérir «des engins de destruction effroyables qui, considérés aujourd'hui comme le dernier mot de la science, sont destinés demain à perdre toute valeur, à la suite de quelque nouvelle découverte dans ce domaine.» D'ailleurs, poursuivait la note, «à mesure qu'ils s'accroissent, les armements de chaque puissance répondent -ils de moins en moins au but que les gouvernements s'étaient proposé. Il paraît évident, dès lors, que si cette situation se prolongeait, elle conduirait fatalement à ce cataclysme même qu'on tend à écarter et dont les horreurs font frémir à l'avance toute pensée humaine.)) Le sujet de l'arbitrage n'était pas formellement mentionné dans la note; peut-être, cependant, pourrait-on soutenir que le principe d'un règlement judiciaire des différends internationaux était impliqué dans l'expression de l'espoir qu'une Conférence

comme celle que l'on proposait amènerait les nations à s'unir dans «une consécration solidaire des principes d'équité et de droit, sur lesquels reposent la sécurité des Etats et le bien-être des peuples.» Si les nations doivent s'unir dans l'affirmation d'une croyance en certains principes dominants d'équité et de droit, il semble bien qu'elles doivent être disposées à édifier une institution ayant pour but l'application de ces principes à des cas déterminés de différends internationaux, et à une telle institution le monde n'a qu'un nom à donner, celui de tribunal. Quand les grandes puissances eurent adhéré en principe à l'idée de la réunion d'une Conférence internationale telle que celle que proposait le gouvernement russe, le comte Mouraviefï, premier ministre de Russie rédigea pour la Conférence un programme en huit articles. Le dernier avait trait à l'acceptation en principe des bons offices, de la médiation et de l'arbitrage facultatif dans les cas où ils seraient possibles dans le but de prévenir des conflits armés entre les nations, ainsi qu'un plan relatif à leur mise en pratique et des règles uniformes pour les différentes conjonctures à prévoir. Eventuellement ce fut ce sujet, et non celui de la réduction des armements, qui attira spécialement l'attention de la première Conférence de La Haye. Il fut reconnu de bonne heure, non pas seulement par les membres de la Conférence mais par l'opinion publique dans le monde entier, que, quelle que fussent la générosité et l'humanité du Tsar en invitant une conférence internationale à s'occuper de la question de la ré-

duction des armements, ce n'est pas dans cette question que résidait le plus sage ou le plus pratique moyen d'attaquer la solution du grand problème ayant pour but l'établissement d'une nouvelle organisation internationale capable de mieux garantir la paix du monde. Il fut bien vite admis par tous que les armements ne sont par eux-mêmes qu'un effet et non une cause, que c'est à l'aide de leur action que se fait la guerre, mais que ce n'est pas par eux que la guerre est soit déclarée soit provoquée. Par conséquent en s 'efforçant de limiter les armements avant d'avoir porté la main sur les véritables causes de guerre et sur les véritables causes de jalousie et d'inimitié entre les nations on n'aurait fait que mettre la charrue devant les bœufs.

Cette politique eût eu pour résultat non d'empêcher la guerre mais de la rendre, suivant toutes les probabilités, beaucoup plus coûteuse en hommes et en argent par suite de la nécessité d'organiser presque instantanément toute une série de moyens d'action pour la guerre maritime ou continentale dans le but de soutenir un conflit résultant de jalousies, d'ambitions et de cupidités internationales. Il est hors de doute qu'une course aux armements entre les nations constitue un désordre économique et moral des plus graves par ses conséquences, mais ce qu'il faut pour avoir raison de ce désordre c'est en atteindre les causes et non pas simplement les symptômes. Ces causes sont profondément enfouies dans la nature humaine, dans l'orgueil et dans l'ambition des nations. Il n'y a qu'une manière pratique de

diminuer la probabilité de conflits armés entre les nations et par suite d'amener une réduction des armements: c'est de déterminer l'opinion publique chez les grandes nations à donner de plus en plus son appui au principe de l'examen et du règlement judiciaires des différends internationaux.

C'est pour ces raisons que l'œuvre de la première Conférence de La Haye non seulement mérite l'attention mais marque un point de repère important dans l'histoire du progrès vers l'amélioration des rapports internationaux. Américains, Anglais et Français peuvent s'enorgueillir à juste titre de ce que dans l'établissement du Tribunal de Justice Arbitrale qui constitue le principal résultat permanent de la première Conférence de La Haye l'initiative et l'action la plus efficace pour la réussite de l'entreprise appartiennent aux personnages suivants : le docteur Andrew D. White et M. Frederick W. Holls, l'un président et l'autre secrétaire de la délégation des Etats-Unis ; Lord, alors Sir, Julian Pauncefote, président de la délégation anglaise; Messieurs Léon Bourgeois, d'Estournelles de Constant et Renault, les trois principaux représentants de la République Française. La lettre personnelle adressée le 16 juin 1899 par le docteur White à M. von Bûlow, alors Chancelier de l'Empire d'Allemagne pourrait bien se trouver être un des documents les plus importants de l'histoire politique des dernières années. Cette lettre, aidée par l'influence personnelle en Allemagne du docteur White et de M. Holls, qui en était porteur, eut pour résultat d'amener

l'Empereur d'Allemagne et son Chancelier à se désister de leur opposition au principe de l'arbitrage et d'assurer ainsi l'adhésion de l'Allemagne à l'acte final de la Conférence. Le jour où l'on verra s'établir un véritable Tribunal International il se trouvera peut-être que l'adhésion à la fois de l'Allemagne officielle et de l'opinion publique en Allemagne aura été due largement à la décision prise par l'Empereur d'Allemagne et son Chancelier à la demande urgente et persuasive du docteur Andrew D. White.

La première Conférence de La Haye n'a point réellement créé un tribunal dans le sens généralement donné à cette expression, mais elle a fait faire de grands pas en avant vers l'établissement d'un tribunal de ce genre et elle a contribué à préparer l'esprit public à l'adoption de mesures nouvelles et des plus significatives. Ce n'était pas un mince succès que d'avoir amené les puissances à s'unir, comme elles le firent, dans une déclaration portant qu'elles feraient tous leurs efforts pour assurer le règlement pacifique de tous les différends internationaux dans le but de prévenir autant que faire se pourrait un recours à la force dans les rapports entre les Etats. D'un commun accord elles adoptèrent d'admirables résolutions pour les bons offices et la médiation ainsi que pour l'établissement de commissions internationales d'enquête. Définissant l'arbitrage international elles lui ont assigné pour objet «le règlement de litiges entre les Etats par des juges de leur choix et sur la base du respect du droit.» On peut voir immédiatement à quelle dis-

tance on est encore du règlement des litiges par des juges choisis en dehors des parties et sur la base non seulement du respect du droit mais de la soumission à la loi. La cour permanente d'arbitrage était décrite comme ne constituant qu'un jury composé d'hommes «d'une compétence reconnue dans les questions de droit international, jouissant de la plus haute considération morale et disposés à accepter les fonctions d'arbitres.)) Un tribunal de ce genre, dont l'existence et l'action utile dépendaient entièrement de la volonté commune chez deux Etats en désaccord de soumettre une question à son arbitrage et de s'entendre sur le choix des arbitres n'était pas un véritable tribunal. Néanmoins il n'en faut pas diminuer l'importance, car ce tribunal a eu à régler un certain nombre d'affaires présentant de sérieuses difficultés et il a servi à accoutumer l'opinion publique du monde civilisé au spectacle de nations souveraines soumettant des différends internationaux que les ressources habituelles à la diplomatie avaient été impuissantes à résoudre à une enquête dirigée et à une décision rendue par des arbitres.

Le Mexique et les Etats-Unis, sur les instances du Président Roosevelt, se hâtèrent de soumettre à ce tribunal l'Affaire des Fonds des Ordres Religieux. Peu après l'Allemagne, la Grande Bretagne et l'Italie lui soumirent dans (d'Affaire des Préférences» au Venezuela leur discussion avec la République du Venezuela ayant trait à certaines réclamations pécuniaires de leurs nationaux. Puis ce furent la

France, l'Angleterre et l'Allemagne qui soumirent au Tribunal de La Haye un différend qu'elles avaient avec le Japon sur une question se rapportant à la juridiction extraterritoriale existant antérieurement à l'année 1894 au sujet des nationaux de pays étrangers en résidence au Japon. L'affaire de Casabianca entre la France et l'Allemagne, l'affaire de Savarkar entre la France et la Grande Bretagne ont été examinées et réglées d'après la même procédure. Mais incontestablement la plus grosse affaire plaidée jusqu'à présent devant ce tribunal c'a été l'affaire des Pêcheries de la Côte de l'Atlantique Nord dans laquelle l'Angleterre et les Etats-Unis étaient parties adverses, dispute désagréable qui durait depuis une centaine d'années.

On peut donc voir que si les différentes nations n'ont point encore réussi à établir un véritable Tribunal International, néanmoins elles ont tellement avancé dans cette voie que le chemin qui reste à parcourir ne devrait pas présenter de grands obstacles, étant donnée l'importance capitale d'un tribunal de ce genre pour une organisation internationale ayant en vue l'établissement d'une paix durable.

L'ŒUVRE DE LA DEUXIÈME CONFÉRENCE DE LA HAYE — DISTINCTION À FAIRE ENTRE UN TRIBUNAL ARBITRAL ET UN TRIBUNAL INTERNATIONAL — PROPOSITIONS PRATIQUES DE CRÉATION D'UN VÉRITABLE TRIBUNAL — ANALOGIE QU'lL Y A ENTRE UN TRIBUNAL INTERNATIONAL ET LA COUR SUPRÊME DES ÉTATS-UNIS

A LA seconde Conférence de La Haye, qui se réunit en 1907, il fut fait une tentative sérieuse en vue d'ajouter à la cour permanente d'arbitrage établie à la Haye par la Conférence de 1899 un véritable Tribunal International. Cette tentative doit être attribuée en grande partie aux pressantes instances de la délégation américaine. Cette délégation agissait en vertu des instructions formelles du Secrétaire d'Etat Root, et le succès obtenu par elle fut beaucoup plus grand qu'on ne se l'est généralement imaginé. En ce qui est de l'établissement d'un tel tribunal le point d'arrivée d'alors devra être choisi pour point de départ après la fin de la guerre.

Dans les instructions officielles remises par lui aux délégués américains à cette Conférence, M. Root appelait l'attention sur ce fait que la principale objection opposée à l'arbitrage ne tenait pas à ce que les nations ne fussent point disposées à soumettre leurs différends à un arbitrage impartial, mais à la crainte

de leur part que l'arbitrage accepté par elles ne fût pas réellement impartial. Autrement dit, il tâchait d'amener les délégués américains, et après eux, la Conférence elle-même, à reconnaître nettement la différence qu'il y a entre d'un côté des juges décidant des points de fait et de droit d'après les pièces à eux soumises, et agissant avec la pensée de leur responsabilité judiciaire, et de l'autre des négociateurs s 'efforçant d'arriver au règlement des questions qui leur sont soumises conformément aux traditions et aux usages reçus et sous l'empire des considérations et des influences de nature à affecter des agents diplomatiques. L'arrêt des premiers est le règlement judiciaire d'un point en question; l'arrangement adopté par les seconds est une tentative ayant pour but de donner satisfaction aux parties en présence en arrivant à une espèce de compromis. M. Root appelait l'attention sur la Cour Suprême des Etats- Unis décidant impartialement et en dehors de toute influence personnelle les conflits qui s'élèvent entre citoyens de différents Etats de l'Union ou entre des nationaux étrangers et des citoyens des Etats-Unis, comme un type de tribunal à la décision duquel les nations du globe seraient beaucoup plus disposées qu'aujourd'hui à soumettre les questions qui les divisent. Les instructions données par lui aux délégués américains étaient de faire un effort pour amener la transformation du tribunal existant de La Haye en un tribunal permanent, se composant de juges qui seraient des magistrats et qui ne seraient rien d'autre, recevant des appointements dignes

d'eux, sans aucune autre occupation, et consacrant tout leur temps à l'examen et au règlement des causes internationales à eux soumises en procédant comme en justice et en restant pénétrés du sentiment de leur responsabilité judiciaire. Il expliquait qu'il faudrait que les membres de ce tribunal provinssent de pays différents afin que les différents systèmes de législation et de procédure et aussi les principales langues y fussent équitablement représentés. M. Root exprimait l'espoir que ce tribunal atteindrait à un tel degré de dignité et serait entouré d'une telle considération que les plus grands jurisconsultes consentiraient à y siéger et que le monde entier aurait pleine confiance dans la justice de ses décisions.

Il n'y a pas de meilleure définition, de meilleure description de ce Tribunal International, qui constitue un rouage essentiel de toute organisation internationale ayant pour but une paix durable, que celles qui ont été données par M. Root. Avant pourtant d'aboutir à la création d'un tel tribunal il faut réussir à dissiper les craintes et les doutes de ceux qui se demandent si ce tribunal pourrait être réellement impartial et, par conséquent, véritablement mériter le nom de tribunal. Pour un Américain, qui a sous les yeux l'exemple de la Cour Suprême des Etats-Unis, qui est pénétré de cette idée d'une magistrature indépendante, dans laquelle les juges sont placés tout à fait à l'abri de l'action des pouvoirs exécutifs et politiques et possèdent l'autorité non seulement de régler des différends entre des individus mais de protéger l'individu et

les droits qu'il tient de la constitution contre le pouvoir exécutif et contre les législatures ellesmêmes, il n'y a guère de difficulté à admettre l'idée d'un tribunal international indépendant et impartial. La chose est devenue plus facile aussi pour les sujets britanniques depuis que les derniers incidents de l'évolution du Comité Judiciaire du Conseil Privé lui ont fait voir les graves questions de droit constitutionnel et international qui s'élèvent dans toutes les parties de l'empire réglées judiciairement par cet organe établi à Westminster.

Les citoyens ou les sujets de pays dans lesquels la magistrature fait réellement partie de l'administration et ne constitue pas un corps indépendant possédant la prérogative de décider de la légalité des actes gouvernementaux ont beaucoup plus de difficulté à comprendre ce que c'est réellement qu'un tel tribunal. Dans les pays où les tribunaux n'ont d'autre fonction que de mettre fin aux controverses entre individus, dans lesquels les nations n'ont point fait encore les progrès nécessaires pour assurer la protection de la justice à la liberté civile et politique de tous, ce n'est pas chose facile que de conquérir l'assentiment à un projet qui a pour but de soumettre à une autorité judiciaire les actes du gouvernement lui-même. Vraisemblablement il n'y a pas de procédé meilleur et plus expéditif pour faire comprendre aux populations de l'Autriche-Hongrie, de l'Allemagne et de la Russie le but et les fonctions d'un tribunal comme celui qui est ici décrit que de commencer par l'établir afin que ses actes et son

fonctionnement se servent d'explication à euxmêmes.

C'est grâce aux efforts réunis des délégués de la Grande Bretagne, de l'Allemagne, de la France et des Etats-Unis que le projet d'établissement d'un Tribunal International reçut le 16 octobre 1907 l'approbation de la deuxième Conférence de La Haye. Malheureusement les membres de la Conférence ne purent arriver à s'entendre sur le mode de désignation des juges qui devaient en faire partie. Faute d'entente sur ce point capital le projet resta pour le moment dépourvu de toute conséquence pratique. La Conférence, néanmoins, à la suite de l'adoption du projet, alla jusqu'à recommander nettement que l'on procédât à l'installation du tribunal aussitôt que les nations seraient arrivées à s'entendre sur la mode de désignation des juges. Le gouvernement allemand s'est déclaré officiellement prêt à coopérer à l'établissement du tribunal et les gouvernements de l'Angleterre, de la France et des Etats- Unis ont approuvé publiquement la conduite de leurs représentent s à La Haye. Ces faits sont significatifs et dignes d'attention.

Il faut se rappeler que ce qu'a fait en 1907 la seconde Conférence de La Haye ce n'a pas été seulement d'exprimer le souhait, le désir qu'on établît un tel tribunal, mais de recommander formellement aux Puissances d'en entreprendre l'établissement. Depuis la clôture de la deuxième Conférence de La Haye il a donc toujours été au pouvoir de tel ou tel groupe de nations de s'entendre afin d'établir ce

tribunal pour elles-mêmes rien qu'en décidant par une entente commune du mode de nomination des juges. On se prit à espérer que l'on pourrait établir un Conseil International des Prises et que petit à petit les limites de sa compétence pourraient être élargies de façon à coincider avec celles d'un Tribunal International. Les amis de la justice éprouveraient aujourd'hui dans le monde entier une grande satisfaction si sans attendre la fin de la guerre les gouvernements des Puissances Alliées se décidaient à proclamer que, considérant une telle décision comme une des conditions d'une paix durable, ils s'engageaient d'un commun accord à établir à brève échéance un Tribunal International conforme dans ses grandes lignes au projet approuvé à la deuxième Conférence de La Haye. Une telle déclaration de leur part appellerait de nouveau l'attention sur les principes de liberté, d'ordre et de justice pour lesquels ils luttent en ce moment sur le champ de bataille; elle ferait que, le jour où l'on discutera les conditions de la paix le monde tournera de plus en plus ses pensées vers cette justice qui doit servir de base à toute paix destinée à n'être pas éphémère et se détournera en même temps de l'esprit de vengeance et de représailles qui ne peut mener qu'à de nouveaux conflits.

Une telle conduite ne devrait présenter aucune difficulté vu qu'il y a déjà quelques années que le gouvernement américain la recommande à toutes les grandes puissances et leur a nettement indiqué comment procéder en l'espèce. La Conférence Maritime

réunie à Londres en 1908-9 a commencé à rédiger en partie la loi que le tribunal proposé ici serait chargé d'interpréter et d'appliquer. Mais la guerre est survenue avant qu'on eût pu arriver à une entente définitive sur la Déclaration de Londres et tout travail ultérieur a dû forcément être arrêté. Jamais il n'y eût démonstration plus claire de la vérité de l'ancien adage: (dnter arma silent leges.))

A une date aussi rapprochée que celle du 12 janvier 19 14 M. James Brown Scott, qui en sa qualité de Conseil du Département d'Etat, avait été envoyé comme délégué technique à la deuxième Conférence de La Haye, adressait à M. Loudon, Ministre des Affaires Etrangères des Pays-Bas, une lettre lui demandant de prendre l'initiative en ce qui concernait la création d'une Cour de Justice Arbitrale au moyen de la coopération de la Hollande, de l'Allemagne, des Etats-Unis, de l'Autriche-Hongrie, de la France, de la Grande Bretagne, de l'Italie, du Japon et de la Russie. Dans cette lettre, écrite avec l'approbation de deux anciens Secrétaires d'Etat, MM. Elihu Root et Robert Bacon, il était expliqué qu'un tribunal constitué grâce à la coopération des susdites nations aurait en réalité tous les avantages et rendrait tous les services d'un véritable Tribunal International et deviendrait bien vite un tribunal auquel toutes les nations s'empresseraient d'avoir recours. Avant que cette lettre eût pu être suivie d'aucun effet pratique les nuages qui obscurcissaient l'horizon se déchiraient et le fléau de la guerre s'abattait sur le monde.

Il est probable que la procédure mise en avant par M. Scott est la plus pratique de toutes et aura, par conséquent, le plus de chances d'être éventuellement suivie. Un Tribunal International établi par suite d'une entente entre les neuf nations susnommées posséderait tout le prestige et toute l'autorité nécessaires. S'il arrivait qu'une nation non comprise dans l'entente première voulût se présenter devant le tribunal comme demanderesse ou consentît à accepter une invitation d'y comparaître comme telle ou une sommation d'y comparaître en qualité de défenderesse il serait facile de décider qu'en tel cas la dite nation aurait le droit de désigner un assesseur autorisé à siéger pendant le jugement de l'affaire en question. Qu'il se présente devant le tribunal une affaire entre deux nations, ou un plus grand nombre, en dehors des nations fondatrices, chacune de ces nations pourrait de même avoir le droit de désigner un assesseur qui participerait au jugement de l'affaire. Il n'est ni utile ni à propos d'entrer ici dans plus de détails au sujet de la constitution et des attributions de ce tribunal. Il est traité de ces matières de la manière la plus complète, et à tous les points de vue possibles dans les comptesrendus publiés de la deuxième Conférence de La Haye et dans des publications subséquentes qui s'occupent de cette question même.

Il ne faut pas en vouloir aux Américains de ne pas cesser d'insister sur l'avantage qu'il y aurait à étudier l'histoire et la procédure de la Cour Suprême des Etats-Unis pour avoir raison des objections et

aplanir les difficultés qui surgissent à l'étranger dans nombre de bons esprits au sujet de la possibilité pratique d'avoir un Tribunal International. On peut se demander s'il se présentera jamais devant un tel tribunal aucune question d'un caractère strictement juridique se rapportant aux droits des nations et de leurs nationaux qui ne se soit pas présentée déjà sous une forme ou sous une autre devant la Cour Suprême des Etats-Unis comme impliquant les droits des Etats de l'Union et de leurs citoyens. Par exemple, il y a plus de quatre-vingts ans la Cour Suprême des Etats-Unis a eu à établir ce qui distingue une question juridique d'une question politique; elle l'a fait alors et a eu à le refaire depuis lors dans bien des cas sans éprouver aucune difficulté sérieuse. Une question qui touche au mécanisme et au caractère politique d'un gouvernement est une question essentiellement politique; elle n'est donc point de celles qui, de leur nature, peuvent être soumises à un tribunal quel qu'il soit. Un Tribunal International aurait donc de toute nécessité à établir peu à peu et au moyen d'une série de sentences, un corps de précédents qui prendrait, pour ainsi dire, la forme d'un droit commun international. Le point de départ serait le droit international et les traités en vigueur au moment de la création du tribunal et la forme de l'arrangement prescrivant cette création même. Il faudrait s'attendre à ce que ce tribunal décidât lui-même en cas de doute si une question était ou non de sa compétence. Le Tribunal International ne pourrait guère faire autrement que de

suivre l'exemple de la Cour Suprême des Etats-Unis, c'est-à-dire de ne forcer aucun gouvernement à se présenter devant lui comme défendeur ou de ne pas essayer d'exécuter par la force un jugement contraire aux prétentions d'un gouvernement quelconque. Si la publicité des séances de ce tribunal, si le pénétrant sentiment de la justice qui devra émaner de ses jugements, si la force de l'opinion publique du monde entier, en se prononçant avec conviction en faveur du règlement judiciaire des disputes entre nations, si tout cela n'arrive pas à donner force exécutoire aux jugements d'un Tribunal International, alors le monde n'est pas encore mûr pour l'établissement d'un tel tribunal. L'établir dans de telles circonstances n'aurait d'autre effet que de donner une nouvelle chance d'exagérer encore et d'aiguiser les différends internationaux de manière à accroître les probabilités de guerre. Il y a eu un jour où sous l'impulsion de la passion politique et de ses sentiments personnels Andrew Jackson a pu s'écrier: «John Marshall a rendu son jugement ; eh ! bien, à lui maintenant de pourvoir à son exécution!» Et malgré cela aujourd'hui les jugements de la Cour Suprême des Etats-Unis sont non seulement mis à exécution, mais entourés du respect de tous. Cela est dû non seulement à la confiance en leur justice créée par une tradition qui remonte à plus d'un siècle mais à ce fait que l'opinion publique américaine ne tolérerait pas une autre manière d'agir. Il y a toutes sortes de raisons de croire qu'une organisation juridique qui a su démontrer son carac-

tère pratique aussi bien que sage et bienfaisant à l'intérieur des frontières des Etats-Unis pourra un jour obtenir des résultats semblables parmi les nations de la terre. L'important c'est de se mettre à l'œuvre. Aux Alliés de le faire.

PROCÉDURE SUGGÉRÉE POUR LA PÉRIODE QUI SUIVRA LA GUERRE — CE QU'AURAIT À FAIRE UNE TROI- SIÈME CONFÉRENCE DE LA HAYE — QUATRE PRO- POSITIONS PRÉCISES À LUI SOUMETTRE

IA ligne de conduite la plus naturelle à suivre pour les différentes puissances à l'issue de la guerre ce serait d'arriver, dans une conférence internationale, à une entente sur les deux points suivants: i° Réaffirmer la convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux telle qu'elle est sortie des délibérations de la deuxième Conférence de La Haye; 20 Décider la création d'un Tribunal International d'après les grandes lignes qui ont déjà été tracées. Sur l'un et l'autre de ces points il serait possible de simplifier et d'améliorer la rédaction adoptée jadis. Par suite de cette guerre il sera non seulement possible, mais facile, d'aller beaucoup plus loin qu'alors. L'opinion publique comprend plus clairement qu'à cette époque ce que signifient ces arrangements et combien ils sont à désirer. Par exemple, si les Commissions Internationales d'Enquête possèdent une réelle valeur, la restriction, qui leur est imposée, aux différends internationaux ne touchant ni à l'honneur ni aux intérêts vitaux des nations devrait être abrogée. Ce doit être un différend bien insignifiant entre deux

nations que celui qui ne touche ni à l'honneur ni aux intérêts vitaux de Tune d'elles. En même temps il est de toute importance de ne faire aucune promesse qui ne puisse et qui ne doive être tenue par les nations qui sont parties contractantes. Par conséquent il faut se garder d'essayer de faire, en ce qui touche à la constitution et aux attributions du Tribunal International et des Commissions Internationales d'Enquête, quoi que ce soit qui ne soit pas compris et approuvé par les nations contractantes. Essayer de faire plus que cela c'est encourager une espérance condamnée d'avance à aboutir à un cruel désappointement. Essayer dans l'établissement d'une nouvelle organisation internationale d'aller plus loin que ce à quoi le monde est prêt dès aujourd'hui, cela pourrait bien avoir pour conséquence de retarder l'avènement d'un tel ordre de choses d'une génération, peut-être d'un siècle tout entier. La guerre a préparé le monde à accepter bien des choses auxquelles il n'aurait pas voulu penser il y a trois ans. C'est l'œuvre de l'homme d'Etat de découvrir ce que la partie intelligente de l'opinion publique est prête à soutenir dès à présent et de lui faire sa place dans les institutions internationales.

Les Etats-Unis feront naturellement partie de n'importe quelle conférence internationale ayant pour objet de fixer les conditions d'une paix durable. Les Etats-Unis prennent part à la guerre actuelle, bien que contre leur gré et en observant la neutralité. Les conditions modernes ont produit ce résultat qu'une nation peut, tout en restant neutre, se trou-

ioo LES BASES D'UNE PAIX DURABLE

ver affectée directement et indirectement, économiquement et au point de vue des principes, dans une guerre qui a pour théâtre un autre continent. D'ailleurs, cette guerre-ci ne ressemble pas aux autres guerres. C'est, la chose a été dite et redite bien des fois, un conflit entre un idéal et un autre idéal, une lutte entre deux conceptions contraires de l'existence, des fins politiques et sociales vers lesquelles tend l'humanité. C'est pour cela qu'elle ne doit pas finir avant que les principes en jeu n'aient été ou ne soient sur le point d'être affermis; c'est pour cela qu'elle ne peut pas aboutir à une transaction. Celui qui ne peut se placer d'un côté ou de l'autre dans ce conflit doit être ou trop dépourvu d'intelligence pour pouvoir saisir ce qu'il y a de plus grand au monde, ou trop profondément dépourvu de moralité pour se soucier de ce qu'il adviendra du genre humain, de sa liberté et de ses progrès. Quand il s'agira de pourvoir à empêcher le retour d'un conflit semblable les représentants des Etats neutres seront certainement appelés à siéger côte à côte avec les représentants des Puissances belligérantes.

Il y a trois cents ans que le monde a sous les yeux des plans admirables, et indiquant une rare prescience de l'avenir, pour l'établissement d'une pacifique organisation internationale. Dès 1623 M. Emeric Crucé présentait son projet, qui comprenait la liberté du commerce dans le monde entier. A la suite de la Paix d'Utrecht l'Abbé de St. Pierre développa un nouveau système, qui comprenait la

LES BASES D'UNE PAIX DURABLE loi

médiation, l'arbitrage, et une addition intéressante portant que tout souverain qui prendrait les armes sans attendre que l'union des nations eût déelaré la guerre, ou qui refuserait de se soumettre à un règlement de l'union ou à un jugement du Sénat serait mis au ban de la société européenne. L'union devait alors lui faire la guerre jusqu'à ce qu'on pût lui faire tomber les armes des mains où mettre à exécution le règlement ou le jugement qui n'avait pas été respecté. Une vingtaine d'années auparavant William Penn avait fait connaître son plan singulier et véritablement extraordinaire pour la paix de l'Europe, plan dans lequel lui aussi proposait de procéder manu militari contre tout souverain qui refuserait de soumettre ses griefs à une diète convoquée exprès ou au parlement européen, ou qui refuserait d'accepter de mettre à exécution le jugement rendu par cette assemblée. Tous ces plans, aussi bien que ceux de Rousseau, de Bentham et de Kant, qui leur sont postérieurs, et que l'essai développé et soigneusement travaillé de William Ladd sur un Congrès des Nations, qui parut en 1840, étaient venus trop tôt. C'étaient de beaux et nobles rêves de voyants qu'il faut à l'humanité civilisée trois siècles et plus pour commencer à les faire passer dans le domaine de la réalité.

La conférence internationale qui suivra la guerre devra amener et amènera certainement la formation entre les Etats d'une union ayant pour but d'assurer le maintien de la paix. Il est clair que M. Asquith a depuis longtemps cette idée dans l'esprit. Parlant

à Dublin, le 25 septembre 19 14, alors que la guerre ne faisait, pour ainsi dire, que commencer et que l'Allemagne était pleine de confiance en sa victoire, M. Asquith, discutant les causes et la signification de la guerre, s'exprimait ainsi: «Elle amènera, enfin, ou elle devrait amener, peut-être lentement et peu à peu, la substitution à la force,, au choc des ambitions rivales, à la formation de groupements et d'alliances, à un équilibre instable, la substitution à tout cela d'une véritable association européenne, fondée sur la reconnaissance de l'égalité des droits et établie et maintenue par une volonté commune. Il y a un an cette idée eût fait l'effet d'une utopie. Il se peut qu'elle ne puisse se transformer en réalité ni aujourd'hui ni demain. Le jour, s'il doit arriver, où cette guerre sera décidée en faveur des Alliés elle entrera immédiatement dans les préoccupations et avant longtemps dans les déterminations de tout ce qu'il y a d'hommes d'Etat en Europe.» Les événements se précipitent vers la réalisation des espérances de M. Asquith. Le 9 novembre dernier le Chancelier von Bethmann-Hollweg a prononcé ces paroles devant le Comité Central du Reichstag. «L'Allemagne est prête à se joindre à n'importe quel moment à une ligue des nations — et même à se mettre elle-même à la tête d'une telle ligue — formée pour imposer sa volonté à ceux qui voudraient troubler la paix.» Antérieurement à cela, le 27 mai 1916, à Washington, le Président Wilson s'était exprimé en ces termes: «Ce n'est que lorsque les grandes nations du globe seront arrivées à une espèce d'entente

sur ce qu'elles considèrent comme fondamental pour leurs intérêts communs et sur une méthode pratique d'action commune dans le cas où, soit une nation, soit un groupe de nations, chercherait à bouleverser ces choses fondamentales, que nous pourrons sentir que la civilisation est enfin en voie de justifier son existence et d'affirmer qu'elle est définitivement organisée.» Des expressions semblables, quoique peut-être moins claires, ont été employées par d'importants hommes politiques et des chefs de l'opinion dans d'autres pays. Il semble que le monde soit destiné, à la fin de la guerre, à avoir à portée de la main les moyens d'organiser immédiatement une union des nations en vue d'établir un Tribunal International destiné à juger les affaires contentieuses admettant une solution judiciaire, des Commissions Internationales d'Enquête pour faciliter la solution des autres conflits au moyen d'une étude impartiale et consciencieuse des faits et au moyen de la publicité du résultat de ces études et enfin, en termes généraux, d'assurer la paix du monde.

Ce qu'il y aurait de mieux ce serait que les Puissances Alliées, après qu'on se sera entendu sur les conditions destinées à mettre fin au conflit actuel, invitassent elles-mêmes une telle conférence à se réunir à La Haye et à s'y mettre à l'œuvre pour continuer la construction de l'édifice dont les fondements ont été posés en 1899 et en 1907. Il est naturel de s'attendre à ce que l'initiative de la convocation de cette conférence vienne des Alliés, car cette décision serait en accord complet avec les solennelles et fré-

quentes déclarations de leurs gouvernements. La puissante coopération de la France aiderait à réaliser dans la mesure du possible la prophétique déclaration de Michelet : «Au XXe siècle la France déclarera la Paix au monde.»

Si pour une raison quelconque, les Alliés se trouvaient peu disposés à convoquer eux-mêmes la dite conférence il serait au pouvoir du Président des Etats-Unis de le faire à leur place. En effet le soixante-quatrième Congrès des Etats-Unis a inséré dans le budget de la marine voté pour l'année courante la disposition qui suit.

Nous déclarons qu'il entre dans la politique des Etats- Unis de mettre fin à leurs différends internationaux à l'aide de la médiation et de l'arbitrage, afin d'écarter honorablement le recours à la guerre. Ils n'envisagent qu'avec appréhension et déplaisir l'accroissement général des armements à travers le monde, mais ils comprennent qu'aucune nation ne peut désarmer à elle toute seule et qu'en l'absence d'une entente générale sur ce sujet toute nation un peu considérable est dans l'obligation de maintenir à son rang sa puissance militaire.

En conséquence le Président est autorisé et invité à demander au moment voulu, en tout cas pas plus tard que la fin de la guerre qui sévit actuellement en Europe, à tous les gouvernements du monde d'envoyer des représentants à une conférence laquelle aura pour mission de formuler un plan pour l'établissement d'un Tribunal Arbitral ou de tout autre tribunal auquel tous les sujets de controverse entre les nations seront renvoyés pour y être réglés pacifiquement, et aussi d'examiner la question du désarmement et de soumettre le résultat de ses délibérations à ce sujet, pour obtenir leur approbation, aux différents gouvernements y représentés.

Le Président est dès à présent autorisé à choisir neuf citoyens des Etats-Unis, désignés dans son opinion pour cette mission par leur éminence comme jurisconsultes et par leur dévouement à la cause de la paix, comme représentants des Etats- Unis à la dite conférence. Le Président décidera des appointements à recevoir par les dits représentants, ainsi que par les secrétaires et autres employés qu'il pourra y avoir à nommer. Il est ouvert au Président un crédit de deux cent mille dollars, ou de telle partie de cette somme qu'il pourra être nécessaire, pour mettre à exécution la résolution cidessus.

On peut donc considérer comme certain que, soit sur la convocation des gouvernements des Puissances Alliées, soit sur celle du Président des Etats-Unis, une troisième Conférence de La Haye, du genre qui vient d'être indiqué, se réunira aussi tôt que possible après la fin des hostilités. Cette conférence sera, en fait, la première mesure prise pour créer une union des Etats ayant pour but d'assurer le maintien de la paix. Les délégués des Etats-Unis auront pour devoir de lui recommander instamment non seulement (i°) l'établissement d'un Tribunal International et (20) celui des Commissions d'Enquête Internationales dont il a été parlé plus haut, mais (30) comme éminemment sage, la réunion périodique de la Conférence à intervalles fixes de quatre années, par exemple, et (40) l'adoption du sens et, autant que faire se pourra, des termes même de la déclaration relative aux droits et devoirs fondamentaux des nations, telle qu'elle se trouve présentée tout au long dans les pages qui précèdent. Le résultat de cette dernière résolution serait de mettre entre les mains du

ioô LES BASES D'UNE PAIX DURABLE

Tribunal International dans un texte précis, les principes fondamentaux à appliquer et à interpréter dans les différentes affaires qui pourraient être renvoyées à sa juridiction.

A tout cela les Etats-Unis peuvent pleinement participer sans aucun abandon de leur politique traditionnelle, sans aucun sacrifice de leurs propres intérêts. Les Etats-Unis ont l'intérêt le plus pressant et le plus direct à la promulgation d'un droit international et à l'établissement d'une organisation internationale pour l'ensemble du monde. Il se présente néanmoins une question de la plus grave difficulté dès que nous en venons à nous occuper de la mise à exécution, au point de vue pratique, du droit international et au maintien, dans la pratique, de l'organisation internationale, quelle qu'elle soit, qui aura été établie, et des rapports des Etats-Unis avec ces obligations. En signant la déclaration relative au règlement pacifique des différends internationaux adoptée par la Conférence de La Haye de 1899 la délégation des Etats-Unis faisait la déclaration formelle que voici :

Rien dans cette convention ne sera interprété comme imposant aux Etats-Unis l'abandon de leur politique traditionnelle de ne s'ingérer en aucune manière dans l'administration intérieure d'un Etat étranger quelconque, et rien dans la dite convention ne sera considéré comme impliquant l'abandon par les Etats-Unis de leur attitude traditionnelle au sujet des questions purement américaines.

Cette réserve a été explicitement reproduite par les délégués américains à la Conférence de La Haye

de 1907. Dans la langue usuelle cette déclaration veut dire que s'il y a un droit international unique et s'il peut y avoir une organisation internationale unique à la promulgation et à l'établissement desquels participent les Etats-Unis, cependant il y a deux circonscriptions distinctes au sujet de la mise à exécution de ce droit international et de l'administration de cette organisation internationale. De ces deux circonscriptions l'une comprend l'Europe et les parties de l'Asie et de l'Afrique qui en constituent des dépendances immédiates ; l'autre comprend l'Amérique.

LA MISE EN VIGUEUR DU DROIT INTERNATIONAL ET L'ADMINISTRATION DE LA NOUVELLE ORGANISA- TION INTERNATIONALE — CRITIQUE DE L'iDÉE d'employer LA FORCE POUR CONTRAINDRE LES PARTIES À SOUMETTRE TOUT DIFFÉREND INTER- NATIONAL À UN CORPS JUDICIAIRE OU À UN CONSEIL DE CONCILIATION AVANT D'ENTAMER LES HOSTILITÉS — OBSTACLES QUI EMPECHENT LES ÉTATS-UNIS DE PRENDRE UN TEL ENGAGE- MENT— VÉRITABLE GARANTIE INTERNATIONALE DE LA SÉCURITÉ NATIONALE

ETANT donnée la réserve faite par les délégués des Etats-Unis aux deux Conférences de La Haye, quelles méthodes ont chance d'être adoptées pour la mise en vigueur du droit international et pour l'administration de l'organisation internationale à l'établissement desquels auront participé les Etats-Unis et comment les Etats-Unis y jouerontils leur rôle ? Au droit international et aux décisions d'un Tribunal International il faut des sanctions. Quelles peuvent et doivent-elles être ?

C'est par la dernière de ces questions qu'il vaut mieux commencer.

On peut admettre peut-être que ce que Mazzini a appelé quelque part la philosophie de Caïn ne trouvera plus personne au monde pour y prêter l'oreille. Dans un sens général tout au moins les peuples du

globe sont les gardiens le leurs frères. A ces principes, à ces manières d'agir, à ces conditions de bonheur et de progrès de l'humanité que n'arrêtent aucunes frontières, aucune distinction de race, de religion, de langue, aucun peuple n'est indifférent. Elles constituent l'intérêt commun et la préoccupation de tout un chacun. L'analogie entre les individus et les gouvernements et celle qui existe entre des Etats unis par un lien fédéral et des nations coopérant sur le pied d'égalité dans une organisation internationale a quelque chose de vrai et n'est pas tout à fait inutile, mais il ne faut pas la pousser trop loin. Un individu c'est tout simplement un être humain responsable de ses actions et qui doit être prêt à en subir les conséquences. Une nation est une grande association d'individus possédant des opinions individuelles différant les unes des autres, et avec des intérêts individuels variés. Il se peut qu'ils ne s'entendent pas tous pour approuver un acte donné de leur gouvernement; ils ne doivent donc pas être tenus tous pour responsables de la politique de leur gouvernement. Les traiter autrement serait contraire à la justice et leur infligerait d'inutiles dommages. C'est une triste manière de punir les méfaits d'un gouvernement que de tuer des hommes, des femmes, des enfants innocents qui se trouvent lui être soumis ou que de dévaster et de détruire ce qui est leur propriété. Il y a contre l'emploi de la force parmi les nations de graves objections, lesquelles n'ont rien à voir avec les théories pacifistes ni avec la doctrine de non-résistance mais

no LES BASES D'UNE PAIX DURABLE

qui tiennent à la nature même des choses. Jusqu'à présent aucune voix autorisée n'a suggéré l'idée de la création d'une espèce d'huissier international chargé spécialement de mettre à exécution les jugements d'un Tribunal International. Partout l'on est d'accord pour s'en remettre sur ce point à l'opinion publique. De certains côtés, néanmoins, on propose très sérieusement que, dans le cas où une nation qui ferait partie de la nouvelle organisation internationale présenterait un ultimatum ou menacerait de déclarer la guerre sans avoir au préalable soumis les causes de la querelle à un tribunal international ou à un conseil de conciliation, les autres Puissances s'unissent immédiatement pour la mettre à la raison, d'abord à l'aide d'une pression économique et en second lieu par une action militaire commune si la nation en question allait jusqu'à commencer les opérations militaires ou à envahir le territoire d'une autre nation.

En tant que proclamant le fait incontestable qu'en dernière analyse c'est dans l'emploi d'une force quelconque que réside la sanction finale de toutes les affaires humaines cette proposition est inattaquable. Mais en tant qu'elle implique la mise en pratique immédiate de ce principe au moyen des mesures susénoncées la chose n'est pas tout à fait aussi claire. Il ne serait pas impossible, par exemple, que l'adoption d'une telle politique eût pour effet de faire de n'importe quelle guerre une guerre générale. Si l'on répond que les forces réunies des autres Puissances posséderaient une supériorité tellement écrasante

LES BASES D'UNE PAIX DURABLE m

qu'aucune Puissance n'oserait les défier à elle toute seule, alors l'histoire politique et militaire de l'Europe est là pour inspirer les doutes les plus sérieux. Toute autre considération mise à part, la détermination à la satisfaction de tous de la question de savoir à qui, parmi les signataires d'un arrangement, appartient réellement la qualité d'agresseur n'est pas chose assez facile pour justifier les conséquences qui s'ensuivraient si l'on traitait comme un acte d'agression de la part d'une nation donnée ce qui, dans l'opinion de cette nation, ne serait qu'un acte de légitime défense, et pour déchaîner une guerre générale par l'application du principe en question. Si l'on veut prendre la peine d'examiner avec soin les communications officielles échangées entre les divers gouvernements de l'Europe entre le 23 juillet et le 4 août 19 14 on verra quel mal se donnait chacun d'eux pour en mettre un autre dans son tort. Ce n'est qu'après avoir eu le temps d'étudier à loisir les pièces du procès que le monde entier est arrivé à se faire une opinion raisonnée sur la question, en tant qu'il s'agit du présent conflit. Mais eût-il été pratique, ou même possible, pour un ensemble de nations de mettre en mouvement leurs forces militaires réunies soit contre l'Autriche- Hongrie, soit contre la Russie, soit contre l'Allemagne dans les premiers jour du mois d'août 19 14 en étant absolument sûr d'avoir raison ? Et si l'on répond qu'en présence d'une telle entente entre les nations que celle que l'on propose les actes d'agression accomplis à la fin de juillet et au commencement d'août 19 14 ne se seraient pas produits il

Page 1