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des armées et des flottes de la Grande Bretagne, de la France, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Italie et du Japon d'entreprendre une action commune contre les Etats-Unis ? Un tel procédé, si on y avait eu recours, eût-il servi à faire avancer la cause de la paix internationale ou n'eût-il pas plutôt eu pour résultat une guerre internationale aussi longue que ruineuse ?
Et si l'on se laisse aller à dire qu'en présence d'un arrangement de ce genre les Etats-Unis se seraient gardés d'agir comme ils l'ont fait, il y aurait à répondre que cette supposition est, à tout le moins, des plus douteuses.
Ceux qui sont au courant des faits en ce qui a trait aux rapports internationaux et qui refusent de se laisser égarer par des formules et de simples généralisations n'auront pas de peine à trouver des raisons pour refuser de souscrire à tout plan qui dans les conjonctures précitées aurait contraint les différentes Puissances européennes avec lesquelles, sans exception, les Etats-Unis entretenaient des relations d'amitié, à faire ensemble la guerre au peuple américain. Il est difficile, dans un plan ayant pour but d'assurer une paix durable, de faire une place quelconque à une éventualité de ce genre.
En fait il n'y a d'autre sanction du droit international que l'opinion publique du monde civilisé. Même à l'heure où nous sommes il n'y a pas une nation qui tienne à encourir la désapprobation des autres peuples. Une telle désapprobation amène à sa suite l'éloignement et l'éloignement a pour con-
séquences l'isolement économique et intellectuel. Ce sont choses qui, par tout le monde, éveillent l'antipathie et la crainte. Les gouvernements les plus forts sont généralement les plus prompts à se soumettre au jugement de l'opinion publique internationale. Il est au plus haut degré à déplorer que le gouvernement allemand se soit jugé assez fort pour défier l'opinion publique du monde au sujet des origines de la guerre actuelle et de la manière dont il la fait ; mais en agissant ainsi il a renié les principes et les procédés de Bismarck. Celui-ci tenait toujours énormément avant d'entamer une guerre à ce qu'il fût pris des mesures pour prédisposer l'opinion des autres nations en faveur de sa politique et de ses actes. Cet honorable respect pour l'opinion de l'humanité qui est à la base du premier acte public d'une nationalité dans le monde occidental n'a pas cessé d'être au milieu des hommes et des nations une force puissante au service de la cause de la paix. On peut aller jusqu'à se demander si, même à l'intérieur des nations, cette même sanction n'agit pas avec plus d'efficacité pour assurer le respect de la loi que toutes les pénalités édictées par les différents codes. Maint individu que n'arrêterait pas la crainte du châtiment prescrit pour un acte coupable n'est déterminé à s'en abstenir que par la crainte d'un châtiment autrement redoutable, la perte du respect et de la confiance du reste des hommes.
En ce qui concerne les Etats-Unis il semble qu'il y ait un empêchement presque insurmontable à ce qu'ils s'engagent par avance à déclarer la guerre à
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la nation récalcitrante qui serait déterminée à entamer des hostilités sans recours préalable à l'arbitrage. Il n'y a pas d'acte de souveraineté plus grave ou plus solennel qu'une déclaration de guerre. Cet acte la Constitution des Etats-Unis le réserve au Congrès. Le jour où les Etats-Unis se seraient engagés par une entente internationale à employer leurs armées de terre et de mer à faire en commun avec d'autres la guerre à une nation non dénommée, à un moment non déterminé et dans des conjonctures impossibles à préciser, alors — laissant la question de constitutionnalité de côté — le droit d'accomplir cet acte de souveraineté aurait été, autant dire, délégué à une commission. Au bout de quelques années, de quelques décades peut-être, le peuple des Etats-Unis pourrait en se réveillant un beau matin se trouver en guerre avec la Russie, la Grèce, l'Espagne ou la République Argentine par suite de quelque incident dont il serait à peu près ignorant et à propos duquel il lui eût semblé à peu près impossible qu'on s'en allât en guerre. Les chances qu'un engagement de ce genre fût tenu pour valable ne sont certainement pas bien grandes. Il s'ensuit qu'il ne serait pas sage de le conclure.
A cet égard il n'est pas mal à propos de rappeler que lorsqu'à la date du 18 mars 19 13 le Président Wilson annonça que les Etats-Unis n'étaient pas disposés à participer à l'emprunt dit des six Puissances à consentir à la Chine, il avait donné pour raison le fait que la responsabilité imposée par cette participation pourrait aller, en cas de malheur,
jusqu'à entraîner l'intervention par la force des Etats-Unis dans les affaires financières et même politiques de la Chine.
Cette garantie internationale de la sécurité nationale que recherchent les nations, celles de l'Europe surtout, résulterait de la création des institutions et de la déclaration des principes expliqués et développés plus haut. Ces institutions reposeraient sur l'opinion publique du monde civilisé dans laquelle elles trouveraient leur sanction et leur garantie. Nous avons en vue ici non pas seulement l'opinion des gouvernements mais l'opinion éclairée des populations soumises à ces gouvernements. Cela n'amènerait pas les nations à désarmer, mais il se pourrait bien que l'on commençât à limiter les armements en vertu de quelque engagement réciproque. L'humanité pourrait commencer à envisager un avenir plus heureux et plus pacifique. Mais ce n'est pas d'un coup que l'on atteindrait la terre bénie de l'Utopie et de la paix perpétuelle.
LE RÔLE DES ÉTATS-UNIS DANS LA MISE EN VIGUEUR DU DROIT INTERNATIONAL ET DANS L'ADMI- NISTRATION D'UNE NOUVELLE ORGANISATION INTERNATIONALE — LA DOCTRINE DE MONROË — DEUX SPHÈRES D'ACTION ADMINISTRATIVE, L'UNE EUROPÉENNE, L' AUTRE AMÉRICAINE— LA PRÉ- PARATION DES ÉTATS-UNIS À UNE PARTICIPATION INTERNATIONALE — LA POLITIQUE DE LA NATION ET LE SERVICE DE LA NATION
IE rôle réservé aux Etats-Unis dans les mesures adoptées pour la mise en vigueur du droit international et pour l'administration de l'organisation internationale doit intéresser non seulement le peuple des Etats-Unis mais aussi tous les peuples de l'Europe. Si après avoir coopéré à l'établissement d'une organisation internationale les Etats-Unis décident de décliner toute responsabilité dans l'administration de cette organisation internationale soit en Europe soit dans les parties de l'Asie et de l'Afrique qui peuvent en être considérées comme des dépendances, il est de la plus haute importance que l'on se rende clairement compte et du fait lui-même et de sa signification. C'est ici que nous nous trouvons face à face avec la politique traditionnelle des Etats-Unis, basée à ce que l'on a toujours pensé, sur l'adresse d'adieux de Washington ainsi que sur les déclarations et actes qui constitu-
ent dans leur ensemble ce qui est connu sous le nom de Doctrine de Monroë. C'est là ce qu'avaient dans l'esprit les délégués américains aux deux Conférences de La Haye en rédigeant les réserves formelles insérées plus haut.
Dans le domaine de la théorie on pourrait parfaitement soutenir qu'envisageant l'avenir de la paix et de la bonne entente du monde on ne voit pas la raison pour laquelle les Etats-Unis ne s'uniraient pas aux nations européennes sur un pied de parfaite égalité et n'assumeraient pas leur part des devoirs internationaux et des responsabilités internationales dans toutes les parties du monde. Tout au contraire, tant qu'on ne sort pas de ce domaine, on pourrait alléguer bien des raisons en faveur d'un changement de politique à ce sujet de la part des Etats-Unis. Mais pratiquement, quoi qu'il puisse arriver dans un siècle, à l'heure présente il n'y aurait pas moyen de persuader à la population des Etats- Unis de se lancer dans une voie aussi nouvelle et aussi révolutionnaire. La forme du gouvernement ne se prêterait guère à ce genre d'activité; de plus, une coopération de ce genre demande un esprit de suite et une persévérance que la manière de penser des Américains rendrait, pour ainsi dire, impossibles, tout au moins à l'heure présente et pendant quelque temps encore.
Bien entendu, il est parfaitement vrai que l'état de choses qu'avait en vue Washington en écrivant son discours d'adieux et celui qu'avait en vue Monroë en envoyant son message du 2 décembre 1823 a
depuis longtemps cessé d'exister. On ne peut plus parler d'un régime gouvernemental spécialement européen qu'il pourrait être question de transporter sur ce continent ou ailleurs. La diffusion des idées et des principes démocratiques a fait de ces idées les souveraines de ce qui est de beaucoup la plus grande partie de l'Europe et l'amour de la liberté y est tout aussi fort qu'aux Etats-Unis. Le temps travaille pour la Démocratie. Dans un temps plus ou moins long, avec plus ou moins bonne grâce, les nations qui la tiennent encore en dehors de leur édifice gouvernemental seront obligées de céder au mouvement. Il n'y a plus, entre l'Europe et l'Amérique, d'abîme creusé par des philosophies politiques opposées l'une à l'autre, car sur ce point les deux continents ne cessent de se rapprocher l'un de l'autre. Il ne sont plus séparés par un océan immense et livré aux tempêtes, qu'on ne pouvait traverser sans danger et sans peine, car la vapeur et l'électricité se sont coalisées pour faire de la distance un élément presque négligeable. Le fossé qui les sépare réellement est bien indiqué par les expressions qui les désignent, l'Ancien Monde, le Nouveau Monde. Cette différence, dont, bien entendu, les racines se trouvent dans l'histoire du passé, il se peut qu'elle soit en grande partie sentimentale, mais elle n'en est pas moins réelle et irrésistible. C'est elle que l'on trouve à la base des conseils donnés par Washington. Il n'y aurait pas de bon sens à traiter ces conseils comme des ordres qu'il serait interdit d'enfreindre ou de modifier, quelques changements qui
aient pu s'introduire dans les conditions de l'humanité, et il ne faudrait pas leur attribuer un sens impérieux et étroit qu'ils sont loin d'avoir; il reste vrai pourtant que le peuple américain a plus de chances de progresser en suivant ces conseils et en les adaptant aux circonstances qu'en les mettant absolument de côté pour s'engager à fond dans des voies nouvelles et où nul ne s'est aventuré jusqu'ici. La doctrine de Monroë est une doctrine nationale qui a fini par être reconnue pour telle et à bien des égards acceptée par les nations de l'Europe. Elle ne fait point partie du droit international, mais elle y pourrait facilement être introduite lors de la constitution d'une organisation internationale dont l'administration serait divisée en deux circonscriptions, l'une européenne et l'autre américaine. Avant de transmettre le message dans lequel est proclamée la doctrine qui porte son nom Monroë consulta Jefïerson et reçut de lui une lettre bien connue dans laquelle se rencontre le remarquable passage que voici: «La question soulevée dans les lettres que vous m'avez envoyées est la plus importante qui se soit jamais présentée à mon esprit depuis celle de l'Indépendance. La première a fait de nous une nation; celle-ci doit régler notre boussole et indiquer pour nous la direction à suivre sur l'océan des temps. Notre première maxime, notre maxime fondamentale doit être de nous tenir complètement à l'écart des complications européennes; la seconde de ne jamais laisser l'Europe se mêler des affaires de ce côté de l'Atlantique.» Peu après, dans un dis-
cours prononcé à la Chambre des Représentants, Daniel Webster, dont les idées politiques étaient diamétralement opposées à celles de Jefïerson, s'exprimait ainsi au sujet de la doctrine de Monroë: «Il ne faut pas compter sur moi pour l'effacer ou la détruire, et si jamais les lignes en devenaient indistinctes et même invisibles ce ne serait jamais par suite d'un acte quelconque de moi. Elle a fait honneur à la sagacité de notre gouvernement et ce n'est pas moi qui diminuerai cet honneur.» Deux générations plus tard, dans le message adressé par lui au Congrès le 17 décembre 1895, le Président Cleveland décrivait la doctrine de Monroë comme devant s'appliquer à toutes les étapes de notre vie nationale et comme devant durer aussi longtemps que notre république.
Bien que dans les documents officiels la doctrine de Monroë se présente avec une définition et un sens plus ou moins précis, dans l'esprit du peuple entier elle indique plutôt un point de vue et un principe directeur de politique internationale. Quand bien même il serait à désirer que l'on changeât de point de vue national et que l'on renonçât à ce principe directeur, il n'y aurait pas moyen de le faire. La doctrine de Monroë doit être acceptée comme un fait élémentaire dès qu'on cherche à arriver à une conclusion pratique au sujet de la participation des Etats-Unis à l'administration d'une nouvelle organisation internationale. Le territoire et la circonscription judiciaire constitués par l'Europe devront dans la nouvelle organisation internationale
être administrés par les nations européennes ellesmêmes. Le territoire et la circonscription judiciaire constitués par l'Amérique devront l'être par le peuple des Etats-Unis de concert avec celui des autres républiques américaines.
Il n'y a aucune raison pour qu'en fait la création de ces deux circonscriptions distinctes affaiblisse si peu que ce soit la position ni l'influence des Etats- Unis dans les délibérations et les actes d'un caractère semi-législatif qui poseront les bases d'une paix durable et d'où sortira la nouvelle organisation internationale. Il n'y a pas de raison non plus pour qu'elle enlève au peuple des Etats-Unis la chance et le droit d'exprimer ses sentiments et ses convictions chaque fois qu'il y aura à résoudre des questions de droit et de justice, de ce qui est licite ou illicite, entre des nations dans n'importe quelle partie du monde. Cela signifie tout simplement que pour les raisons susénoncées la responsabilité directe des Etats-Unis en ce qui touche au maintien de l'ordre dans la nouvelle organisation internationale ne pourra être invoquée que dans les limites du continent américain et des territoires appartenant à telle ou telle des républiques américaines.
C'est à sa participation à cette tâche de délibérations internationales et d'une meilleure administration internationale que doit se préparer le peuple des Etats-Unis. Il faut qu'il en vienne à comprendre que si le self-government local le plus étendu constitue un élément essentiel à l'existence permanente et au fonctionnement normal de nos institu-
tions nationales, la nation doit agir comme un corps unique et ses actes doivent pouvoir compter sur l'approbation et le concours de tous. Une erreur dans notre législation intérieure peut-être rectifiée sans dommage à d'autres qu'à nous. Sur une erreur dans notre politique étrangère nul moyen de revenir, car ici il ne s'agit pas seulement de nous mais de l'opinion qu'on a de nous chez les autres. On raconte que le présent Empereur d'Allemagne aurait dit une fois qu'il ne voyait pas comment son gouvernement pourrait jamais conclure un nouveau traité avec les Etats-Unis parce que, d'après notre statut constitutionnel, les stipulations d'un traité, en tant qu'affectant le droit intérieur des Etats-Unis, sont sujettes à être, comme cela était fréquemment arrivé, subséquemment modifiées ou abrogées par un acte du Congrès sans qu'aucun avis officiel en fût donné à l'autre partie contractante. On ne sait que trop qu'en ce qui concerne les Etats-Unis l'exercice du droit de conclure des traités est hérissé de difficultés de l'ordre le plus délicat et il faut admettre que s'il est dans la destinée du pays de mettre une véritable influence internationale au service des idées et des principes sur lesquels reposent son gouvernement et son système politique et de coopérer utilement à l'établissement et au maintien d'une paix durable il doit tout d'abord mettre de l'ordre dans ses affaires intérieures. Il doit avoir soin de ne conclure aucun arrangement international et de n'accepter aucune responsabilité internationale auxquels il ne soit décidé à rester inflexiblement fidèle,
quoi qu'il puisse d'ailleurs lui en coûter. Les arrangements faits doivent être scrupuleusement respectés. Pour y arriver cela signifie qu'il faut qu'en concluant un traité on n'aille pas beaucoup plus loin que l'opinion publique sur laquelle on s'appuie et que le traité une fois conclu le gouvernement doit être prêt à user de toute sa puissance pour en assurer l'exécution.
A ces questions de droit constitutionnel et d'action politique s'en rattachent d'autres qui ont rapport à l'organisation militaire et navale des Etats-Unis. La course aux armements est la plus détestable des formes de rivalité internationale; mais dans l'état actuel de l'opinion publique dans le monde et de la politique générale s'asseoir à la table d'une conférence internationale sans avoir entre les mains des moyens suffisamment puissants de faire prévaloir la volonté d'une nation c'est rabaisser cette participation aux proportions d'une discussion oiseuse. Les représentants des autres nations libérales seraient parfaitement en droit de poser deux questions aux représentants des Etats-Unis: i°. Quelles sont les solutions que vous considérez comme juste et possible de faire prévaloir dans la constitution d'une nouvelle organisation internationale ? 20. Comment pouvez- vous et voulez- vous contribuer à faire vivre cette organisation après vous être unis à nous pour l'aider à naître ? C'est peut-être en se mettant en face de questions allant comme celles-ci jusqu'au fond des choses que le peuple des Etats-Unis sera le plus vite amené à comprendre quels changements
intérieurs il lui faut accepter pour se préparer à cette participation internationale. Cette fois encore il faudra en appeler à cet esprit de dévouement national et international qui dans mainte et mainte circonstance a su triompher du provincialisme des intérêts locaux et de l'égoisme individuel. Le service de la nation ne doit plus être une expression vide de sens mais doit devenir l'expression de la vie, une expression pleine de signification et d'une application générale. L'esprit et les principes de la démocratie demandent la diffusion la plus large possible du droit de prendre part à la détermination de l'action politique. Cet esprit et ces principes ne demandent pas moins énergiquement l'extension la plus large possible du devoir de servir la nation et au besoin de prendre part à sa défense. Dans une démocratie des soldats qui ne servent que pour leur solde ! Pourquoi pas des électeurs qui ne votent que quand on les paie ? L'anachronisme ne serait pas moins flagrant. Il faut s'attaquer vigoureusement à la question de l'instruction publique, la débarrasser de presque toute sa sentimentalité, de toute sa mièvre et oiseuse philosophie et en faire de plus en plus une véritable préparation de la jeunesse américaine à une intelligente et utile participation à la vie américaine. En dehors et à la suite du système d'instruction publique de la nation il y aurait à établir sans délai un système de préparation universelle au service de la nation et, en cas de besoin, à sa défense. Cette politique est l'antithèse même du militarisme; c'est celle d'une démocratie qui se rend
compte non seulement de ses droits mais aussi de ses devoirs et de ses responsabilités.
Les Etats-Unis ne deviendront une force sérieuse pour le développement dans le monde d'un système bienfaisant d'action politique qu'après avoir adopté d'abord les mesures nécessaires pour les mettre à même et leur donner le droit de participer utilement à l'accomplissement de cette tâche. Chacune des nations belligérantes retire de cette guerre leçons et discipline des plus sévères. Chacune des grandes nations belligérantes sortira de cette guerre d'une génération sinon d'un siècle en avance sur les Etats- Unis en tout ce qui regarde le service de la nation, l'esprit de sacrifice pour ou par la nation, et ce développement du caractère qui provient non pas de l'habitude de pérorer au sujet de l'idéal, mais de celle de lutter pour lui dans le plus acharné des conflits. Au peuple des Etats-Unis de trouver le moyen de profiter des leçons de la guerre sans avoir eu à s'imposer la terrible dépense en vies humaines et en ressources financières qu'impose le rôle de belligérant. La place des Etats-Unis dans l'histoire des temps futurs, l'attitude des autres nations à leur égard, et leur propre développement dans des conditions à la fois plus heureuses et plus conformes à la justice, tout cela dépend de la solution qu'ils arriveront à donner aux angoissants problèmes de l'heure présente. Quelle influence peut avoir la voix d'une nation qui proteste contre les actes de cruauté, d'oppression et d'injustice commis hors de ses frontières lorsque chez elle elle tolère l'injustice, l'op-
pression et la cruauté ? Toutes ces considérations la guerre les a imposées à l'esprit de la Grande Bretagne, de la France, de l'Allemagne, de la Russie et de bien d'autres pays et chacun d'eux essaie de résoudre ces problèmes à sa manière. La guerre les a imposées aussi aux Etats-Unis. Que vont-ils faire ? Se contenteront-ils d'espérer en l'établissement d'une paix durable où se décideront-ils à agir, à la fois chez eux et à l'étranger, de façon à aider à faire de ce rêve une réalité ?
CONCLUSION — QUESTIONS À RÉSOUDRE POUR l'aVE- NIR — CONDITIONS ESSENTIELLES D'UNE PAIX DURABLE
TOUTES les questions que nous nous étions proposé de discuter ont été maintenant passées en revue. Partant de la supposition que les principes et la politique défendues par les Alliés doivent finir par triompher si la guerre est destinée à être suivie d'une paix durable, qu'à l'heure présente il résulte du progrès des opérations militaires que la victoire de l'Allemagne et des Puissances alliées avec elle est absolument impossible, et que ces Puissances doivent suivant toutes les probabilités succomber avant longtemps sous la supériorité militaire et économique des Alliés, ce qui a été fait d'abord c'a été un effort pour trouver un point de départ possible à la considération de la base d'une paix durable. Il a semblé que cela pouvait se trouver dans certaines déclarations récentes de Lord Grey et du Chancelier von Bethmann-Hollweg au sujet des buts pour lesquels luttent respectivement les Alliés et les Puissances Germaniques. En comparant ces déclarations on a été amené à discuter ce que signifient ces mots, les droits des nations grandes et petites, et aussi ce qu'implique l'idée de leur procurer à toutes une garantie satisfaisante pour leur sécurité, en y comprenant la politique de «la porte ouverte,)) dans le commerce international.
Ensuite est venu l'examen du sens de cette expression, «La liberté des mers,)) puis la discussion du rôle joué pendant la guerre par la France et la Russie ainsi que des décisions précises et des orientations politiques qu'elles poseraient probablement comme conditions d'une paix durable. Il a fallu alors analyser ce que signifie ce militarisme prussien dans la destruction duquel réside le but principal des Alliés. A la suite de ces prémisses il a été procédé à l'examen des progrès fait jusqu'à présent dans l'établissement d'une organisation internationale et cet examen a été suivi de suggestions précises ayant en vue d'assurer le développement et d'accroître la force de cette organisation internationale d'après des méthodes et pour des fins qui ont été exposées en détail. Il a été naturel d'examiner ensuite, sans s'en tenir aux grandes lignes, l'attitude possible et probable du peuple des Etats-Unis à l'égard de cette organisation internationale, de son administration et des moyens d'assurer dans l'avenir l'obéissance aux prescriptions du droit international. Comme corollaire de cet examen il a été offert quelques suggestions au sujet des enseignements de cette guerre pour le peuple des Etats-Unis en ce qui a trait à la politique intérieure du pays.
Cette étude ne prétend pas être absolument complète. Plusieurs questions, quelques-unes d'une très grande importance, ont été laissées de côté. Que faire, par exemple, dans l'intérêt d'une paix durable, des colonies que possédait l'Allemagne au début de la guerre ? C'est une question à laquelle s'en rat-
tache tout naturellement une autre, celle de l'attitude future des nations civilisées au sujet de toute la question de la colonisation et de l'acquisition de territoires nouveaux. Puis il y a l'Extrême Orient avec ses problèmes particuliers. A l'heure présente sur ce terrain les nations européennes et les Etats- Unis s'entendent jusqu'à un certain point pour mener à bien certaines mesures importantes d'un caractère international. Vaudra-t-il mieux, pendant quelque temps tout au moins, maintenir cette espèce d'entente générale, ou serait-il préférable de faire de l'Extrême Orient, lors de la création de la nouvelle organisation internationale et dans l'intérêt de la défense du droit international, une troisième circonscription administrative dans laquelle la responsabilité principale reposerait sur le Japon qui y appliquerait une espèce de doctrine de Monroë adaptée à l'Asie ? Cela vaut certes la peine d'être examiné. Il y a d'importantes questions qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit au sujet de la politique intérieure de certains peuples à l'égard de races et de religions représentées dans les populations qui dépendent d'eux, questions qui deviennent fréquemment des causes d'inquiétudes et de frottements internationaux. Il suffit de nommer les Arméniens en Turquie, les Finlandais en Russie, les Serbes en Autriche, les Juifs en Russie et en Roumanie. Il faudra pour régler toutes ces questions une plus longue durée que celle de la vie humaine; mais si l'on ne perd jamais de vue certains principes de conduite internationale, si sur la base de ces principes
il a été créé une organisation internationale et un véritable Tribunal International, alors il ne sera plus impossible d'étudier avec calme et d'examiner au point de vue juridique jusqu'à des questions aussi embarrassantes que celles-là.
Enfin il y a la grande question du désarmement, ou plutôt de la limitation des armements, question qui, soulevée par le Tsar, a été la cause officielle de la réunion de la première Conférence de La Haye. Cette même question, il ne faut pas l'oublier, fut considérée par les représentants britanniques à la deuxième Conférence de La Haye comme n'étant pas sans rapports avec ce que l'on appelle la liberté des mers et notamment avec l'inviolabilité de la propriété des particuliers, la contrebande de guerre exceptée. Même si la guerre actuelle doit avoir pour issue la conclusion d'une paix en apparence destinée à durer, il est manifeste que le monde aura encore sur les bras assez de problèmes, et assez ardus, d'un caractère international pour l'occuper pendant plusieurs générations.
La guerre actuelle a eu des causes profondes qu'il est nécessaire de bien comprendre et d'examiner à fond préalablement à toute discussion des conditions d'une paix durable qui ne soit pas absolument oiseuse. La question que nous avons ici dans l'esprit n'est pas celle de l'ordre exact de la succession des événements depuis le 23 juillet jusqu'au ier août 19 14, ni celle du poids à attacher à tel ou tel acte d'un gouvernement ou d'un autre pendant cette période de fièvre. Toutes ces questions,
comme il a été dit au début de ce travail, n'ont, à l'heure présente tout au moins, qu'un intérêt historique. Un jour viendra quelque historien impartial dont le récit qu'il en fera, servira à former à leur sujet le jugement des générations à venir; mais cela n'a, après tout, qu'un intérêt secondaire. La véritable cause, la cause profonde de la guerre c'a été un conflit inévitable entre deux conceptions, entre un idéal et un idéal contraire, du développement national et de la civilisation. Comme il a été expliqué plus haut, la politique militariste de la Prusse, qui enveloppe aujourd'hui l'Allemagne tout entière aussi bien que ses alliés, procède, en l'interprétant, d'un ordre de choses aujourd'hui suranné et moribond. Peut-être cette politique militariste a-t-elle été jadis nécessaire au développement non seulement de la Prusse et de l'Allemagne, mais du monde entier; mais s'il en est ainsi il y a longtemps qu'elle a atteint son but et il faut maintenant qu'elle fasse place à une philosophie plus sage, plus humaine et plus avancée de l'existence nationale et de l'existence internationale, philosophie pour laquelle, en dépit de leurs différences apparentes, les Alliés luttent, sans s'en laisser détourner, avec une étonnante détermination.
Pour assurer une paix durable il ne suffira pas de triompher de l'idéal militariste représenté à l'heure qu'il est par la politique prussienne. Il faut arriver à chasser des cœurs et des intelligences l'esprit et le point de vue qui se manifestent dans le militarisme, qui se traduisent par la subordination de l'autorité
civile et de la politique des hommes d'Etat à l'autorité et à la politique militaire et par celle du Droit à la Force. Ce ne sera pas assez que de les chasser des cœurs et des esprits des Prussiens et des Allemands; il faut les faire disparaître des cœurs et des esprits de ces Anglais, de ces Français, de ces Russes, de ces Américains, de ces Japonais dans lesquels ils ont pu trouver asile. Cela ne peut se faire que si esprits et ambitions sont dominés par quelque chose qui soit plus puissant que le militarisme parce que plus moral et plus utile à l'humanité. Autrement dit, le fondement d'une saine politique internationale se trouvera dans une saine politique intérieure et dans la sympathie avec une politique similaire chez les autres peuples. Au fur et à mesure que les nations comprendront qu'il y a plus de grandeur pour elles à assurer le respect de la justice et le bonheur des habitants qu'à étendre par des moyens physiques leur puissance sur leurs voisins et qu'à forcer le développement de leur commerce par l'établissement de privilèges immérités et déloyaux on verra s'élargir rapidement la partie de la superficie du globe où régnera la paix.
Les institutions qu'établira l'organisation internationale ici proposée et décrite dans ses grandes lignes seront incontestablement du plus haut prix pour préparer dans le monde les esprits à une vue plus saine et plus sage des relations internationales; mais mener cette œuvre à bien à elles toutes seules, cela elles ne le pourront pas. Il faudra qu'elles aient derrière elles la force agissante d'une détermination
de maintenir la paix, du désir de rester fidèle à l'esprit aussi bien qu'à la lettre des engagements internationaux et aussi de mater ces formes plus sauvages et plus brutales du patriotisme qui se manifestent par les injustices que l'on commet envers les autres et par le mal qu'on leur fait. Si quelqu'un osait dire qu'un développement de ce genre aurait pour résultat la destruction des nations et du nationalisme comme force dans le monde, on répondrait qu'il n'en sera rien. L'individu dont les actes sont dominés par un tout-puissant sentiment du devoir n'a pas une moindre personnalité que celui dont les actes sont uniquement dominés par l'égoïsme; il en a une plus grande. Ce qui, à cet égard, est vrai des individus n'est pas moins vrai des nations. Une nation comme un individu trouvera sa grandeur dans son attachement à un idéal élevé, dans les services rendus et l'aide assurée à ses voisins, grands ou petits, dans sa coopération avec eux en vue de la réalisation d'une fin commune. Si l'on déclare que c'est là une utopie, eh bien ! cette utopie est la fin pour laquelle travaille dans le monde quiconque n'est pas dépourvu de moralité.
Bien que vaincus dans cette guerre, les Allemands auront pour cette raison même un rôle beaucoup plus important à jouer dans la civilisation qu'il ne leur a été donné de le faire jusqu'à présent. Ils sont venus tard dans le monde, dit-on sur un ton de plainte, et ont trouvé les meilleures places déjà occupées par d'autres. Mais en ce qui est du développement politique, de la capacité administra-
tive, du progrès moral et matériel des masses, du développement des Lettres, des Sciences et des Arts, de la découverte de nouvelles manières d'exprimer la joie et la satisfaction de vivre, les meilleures places sont toujours à la disposition de quiconque mérite d'y pénétrer. Les Allemands, depuis l'époque de Fichte, n'ont cessé d'avoir en eux un énergique sentiment du devoir. Ce sentiment a puissamment servi à élever le degré de leurs supériorités; il n'a pas moins puissamment agi pour accroître la gravité de leurs défauts. Si cette guerre réussissait à consumer ce qu'il y a de plus puissant dans les restes du militarisme qui subsistent encore elle aurait rendu au peuple allemand le plus signalé des services. Il n'est au pouvoir de personne que d'eux-mêmes d'anéantir cent vingt millions d'hommes passionnés, actifs, entreprenants, établis dans la zone tempérée et ayant derrière eux une longue tradition d'héroïques efforts. Une fois délivrés des ambitions militaristes et amenés à vivre en harmonie avec les autres grands peuples du monde les Allemands verraient s'ouvrir devant eux une nouvelle ère de services à rendre et d'exploits à accomplir dont l'éclat rejetterait dans l'ombre l'histoire des cent dernières années. Il ne serait pas mal à-propos de redire cent-dix années plus tard les belles paroles prononcées par Frédéric- Guillaume III alors que l'humiliation d'Iéna était encore toute fraîche.
En conclusion, donc, l'établissement d'une paix durable demande la victoire des Alliés dans la
guerre d'aujourd'hui et l'introduction dans la conduite des affaires publiques des principes défendus par elles. Il demande la répudiation de tous actes de vengeance et de représailles et l'application dans un esprit de justice et de haute sagesse politique des principes pour lesquels on combat à tous les problèmes qu'il y aura à résoudre. Il demande la création d'une organisation internationale aussi bien que des institutions internationales décrites plus haut dans leurs grandes lignes. Il demande un esprit de dévouement à cette organisation et à ces institutions ainsi qu'une ferme détermination de les soutenir et de les défendre. Il demande partout une politique intérieure ayant pour but la justice et l'assistance mutuelle, déterminée à mater, autant qu'il est au pouvoir du gouvernement de le faire, l'arrogance, la cupidité et le privilège. Il demande l'installation au sommet de la société humaine de l'idée de la justice, non seulement entre les membres d'une même nationalité mais entre les nations elles-mêmes, car une paix durable n'est qu'un succédané de la justice. Quand ces résultats auront été atteints il y aura toute raison de compter sur une paix durable, car on aura réussi à mettre au monde ce qui en est la condition préalable et indispensable — la Volonté de la Paix.