IV. COSMOS À SES CRITIQUES V. LES ARTICLES DE COSMOS
HALL CAINE À COSMOS
(Par cable transatlantique au New York Times)
Londres, le 15 novembre 191 6.
A Cosmos:
Le New York Times nous a fait l'honneur, à quelques autres personnes et à moi, de nous demander de répondre à votre plaidoyer en faveur de la conclusion immédiate de la paix. Je trouve à vos opinions et à votre manière de les exprimer une ressemblance marquée avec les opinions et les habitudes de raisonnement de certains Anglais distingués et respectés, mais, supposant que vous êtes Américain, je commence par dire que toute votre argumentation, en tant qu'elle a été portée à notre connaissance de ce côté de l'Océan, souffre d'un désavantage dû à ce fait que vous ne pouvez éprouver les émotions produites par la guerre. C'est une ancienne autorité qui a dit que les spectateurs voient une partie presque dans tous ses détails; mais quand il s'agit de sentir on ne peut les comparer à ceux qui la jouent, et dans notre opinion il faut sentir cette guerre tout autant que la voir pour pouvoir être bon juge du moment auquel commencer la discussion des conditions de paix. Ce que vous n'avez pas vu c'est, me semble-t-il, que la première condition d'une telle discussion se trouve non dans la situation militaire des belligérants mais dans l'état de leurs sentiments. Vous dites que la ressemblance des paroles récemment prononcées par Lord Grey et M. von Bethmann-Hollweg peut donner l'espoir d'une formule qui les satisfasse tous deux, mais à nous il semble que le discours pour la paix du Chancelier allemand a été inspiré par l'idée d'une paix avec une victoire allemande derrière elle, et nous ne sommes pas surpris de voir le peuple allemand penser que le soi-disant dis-
cours pour la paîx du Ministre des Affaires Etrangères britannique a été inspiré par l'idée correspondante d'une paix avec la victoire des Alliés derrière elle. Ce n'est que lorsque l'un ou l'autre de ces ministres abordera le sujet sans idée de victoire, ou dans une idée de soumission, ou d'après la théorie d'une lutte indécise, que se seront produites les conditions favorables à la discussion des conditions de paix. Nous ne voyons à l'heure présente aucun signe de l'existence de cet état de choses, soit en Angleterre, soit en Allemagne.
La Question de la Cause de la Guerre n'a pas Perdu son Importance
Vous pensez, nous semble-t-il, qu'il est inutile de nous occuper maintenant des causes de la guerre. Nous, au contraire, nous pensons non seulement qu'il faut nous en occuper, avant de penser à la paix avec quelque espoir, mais qu'il est impossible de ne pas le faire. Nous pensons que la guerre a eu pour origine un complot; que ce complot a eu son point culminant dans l'ultimatum autrichien à la Serbie; que la Serbie ne pouvait céder à cet ultimatum sans cesser d'être une nation; que certainement l'Ambassadeur d'Allemagne à Vienne, et probablement aussi son Empereur, connaissait et avait approuvé les termes de cet ultimatum avant son envoi; que le but intentionnel de cet ultimatum était de troubler la paix de l'Europe dans l'intérêt des desseins de l'Allemagne: que l'Allemagne regardait la guerre non seulement comme un mal nécessaire mais comme un moyen digne d'éloges d'accroître sa puissance et que la subjugation de la Serbie et la violation de la neutralité belge n'ont été que le résultat logique de cette trompeuse et coupable politique. Nous ne voyons aucun signe indiquant que l'Allemagne se soit repentie de ce complot et aucune chance d'une paix durable et réelle tant qu'elle ne se sera pas repentie ou qu'elle n'aura pas été punie de ne l'avoir pas fait.
Il nous semble aussi que vous pensez que du moment qu'il est impossible à l'heure présente de discuter les motifs des belligérants il devrait nous suffire de reconnaître que l'Aile-
magne se considère comme dans son droit tout comme nous dans le nôtre. Mais, dans notre opinion, si l'Allemagne se considère comme dans son droit cela la met encore plus dans son tort et cela rend encore plus impossible une discussion des conditions de paix. Ce n'est que lorsqu'elle comprendra qu'elle est dans son tort que nous pourrons commencer à parler d'une paix qui sera durable parce qu'elle reposera non seulement sur des exigences militaires mais sur la reconnaissance effective des préceptes de la morale. D'une confession de ce genre nous ne voyons aucun indice en Allemagne à l'heure présente.
Vous croyez le moment venu de parler de la paix parce que l'Allemagne doit savoir maintenant qu'elle ne peut pas remporter la victoire et .parce que les Alliés doivent voir qu'ils ne peuvent triompher qu'à un prix qui serait à peine moins désastreux qu'une défaite; mais à nous il semble que cela indique que nous ne sommes pas encore arrivés à michemin dans la direction de la paix. Ce n'est que quand l'Allemagne verra que sa défaite est inévitable, ou quand les Alliés sentiront que les pires désastres résultant de la continuation de la guerre n'auront pas pour compensation le triomphe des principes pour lesquels ils luttent que sera venu le moment de conclure une paix basée uniquement sur le calcul des gains et des pertes. Nous ne voyons aucun signe indiquant que les belligérants soient prêts à accepter un tel dénouement.
Si elle Finissait Maintenant, la Guerre n'aurait été que Destructive et Malfaisante
Vous semblez penser que la guerre ayant duré si longtemps sans avoir d'autres résultats que des souffrances sans nombre il faudrait maintenant y mettre fin, puisqu'elle n'a procuré à aucun des belligérants ce qu'il attendait d'elle; mais c'est précisément parce que la guerre n'a produit jusqu'à présent aucun résultat définitif que dans notre opinion il faut absolument qu'elle continue. Nous pensons, nous, que finir la guerre maintenant, après tant de souffrances et de sacrifices,
à l'aide d'une paix bâtarde, qui ne prouverait et ne déciderait rien, cela constituerait un simple gaspillage, un gaspillage insensé, cruel, irréparable, inexcusable, aveugle et aveuglant, un gaspillage dont nous repoussons l'idée sans un moment d'hésitation. Nous pensons qu'une paix de ce genre serait un acte de trahison envers les morts, de déloyauté envers les vivants, une attaque contre l'autorité du gouvernement, un encouragement public à la violence et à l'anarchie, une insulte voulue aux principes du patriotisme et même aux commandements sacrés de la religion.
Vous croyez le moment présent favorable pour la discussion des conditions de paix parce que les Alliés, malgré les chances de victoire qu'ils possèdent, ne peuvent pas vouloir, et, d'après les probabilités, n'arriveraient pas à pouvoir écraser complètement leurs ennemis. Mais bien que ceux d'entre nous qui connaissent l'histoire et qui se font une idée raisonnable de la guerre et de ses résultats n'aient jamais conçu l'espoir et fait le rêve de l'anéantissement de l'Allemagne en tant qu'empire, néanmoins nous avons conçu l'espoir et fait le rêve de la destruction de l'idéal politique de l'Allemagne qui repose, en tant que nous pouvons le voir, sur l'idée que civilisation, culture, bien-être général de l'espèce humaine, tout cela ne peut être assuré que par la domination et la tyrannie de l'épée avec ses conséquences inévitables, asservissement des petites nations et germanisation générale du monde. Au bout de deux ans et demi de guerre nous ne voyons aucun signe indiquant que l'Allemagne en ait fini avec cet idéal et par conséquent rien qui porte à croire que l'on puisse aujourd'hui édifier une paix quelconque en lui donnant pour base les principes chrétiens de l'égalité des droits entre tous les peuples.
Vous pensez que la prolongation de la guerre au prix d'une cruelle augmentation de souffrances finirait par mettre les belligérants dans un état d'exaspération dangereux pour la paix future de l'Europe. Nous, au contraire, nous pensons que d'y mettre fin dans cette étape pleine d'incertitudes, quand aucun des deux côtés ne peut être considéré comme
ayant obtenu un résultat militaire décisif, ce serait le plus sûr moyen d'amener dans l'avenir d'autres guerres en donnant aux adversaires le temps de se refaire et de renouveler des hostilités dont aucun ne se repent et qu'aucun ne croit inutile de poursuivre.
Vous pensez que bien que l'Allemagne ait sur la conscience la responsabilité d'une odieuse agression elle a maintenant compris la leçon des événements et que si la paix se fait maintenant on peut compter qu'elle fera de son mieux pour prévenir d'autres guerres. Nous, d'un autre côté, nous pensons que la seule leçon qu'ait comprise l'Allemagne jusqu'à présent c'est une leçon militaire, la leçon qui résulte de n'avoir pas apprécié à leur juste valeur la puissance, la valeur et les ressources de ses ennemis et que la seule sauvegarde d'une paix durable c'est de lui faire comprendre aussi la leçon morale des événements en lui faisant voir l'inutilité de la guerre comme moyen d'assurer le bonheur de l'humanité. De cette leçon, autant que nous pouvons le voir, l'Allemagne n'a pas encore épelé les premiers mots.
Pourquoi il Faut que la Guerre Continue Autant que je puis en juger vous pensez que si la paix se faisait maintenant les deux groupes de belligérants se rendraient compte de la folie de la guerre comme moyen de régler les différends internationaux et qu'ayant ainsi tous deux compris leur leçon ils s'efforceraient d'en empêcher le renouvellement.
Nous, au contraire, nous pensons qu'un tel aveu ne pourrait provenir simultanément des deux côtés que si tous deux étaient réduits à un état d'épuisement complet et qu'alors la leçon n'aurait de valeur que pour le reste du monde, par exemple pour l'Amérique, qui assurément n'en a pas besoin. Il est probablement vrai que l'humanité ne comprendra l'inutilité et l'absurdité de la guerre qu'après avoir vu la plus grande partie du monde ruinée, vaincue et dévastée: mais il n'est pas au pouvoir même de cette idée d'ébranler notre conviction qu'il pourrait y avoir quelque chose de pire
encore que ce que la guerre peut faire de plus terrible en fait de ruines, si épouvantable que cela puisse être; ce serait l'asservissement moral qu'elle peut peut-être empêcher. A Dieu ne plaise que le moindre d'entre nous profère, contre un plaidoyer où respire l'espérance de la paix, une parole qui prolonge les horreurs de la guerre. Mais nous, dans les nations alliées, nous avons pour la guerre une si profonde haine que l'espoir d'y mettre fin une fois pour toutes nous inspire la force d'y persévérer. C'est précisément parce que nos cœurs saignent des terribles sacrifices que nous faisons tous les jours du plus pur de notre sang et de notre cerveau que nous sentons, si terrible et si douloureux que cela soit à dire, qu'il faut qu'ils continuent à saigner. Et nous ne croyons pas que ces convictions soient en conflit soit avec les vrais intérêts de la civilisation, soit avec notre foi religieuse.
Nous voyons avec une clarté aveuglante et des plus douloureuses qu'en luttant pour ce que de toute notre âme nous considérons comme juste nous avons été contraints de soumettre notre cause à une puissance qui en elle-même n'a rien à voir avec la justice. Nous savons que, d'après les enseignements de notre religion, le Christ a lancé l'anathème contre la guerre et que dès que le Christianisme aura établi sa suprématie il n'y aura plus de guerre; mais nous savons aussi et depuis quelque temps avons été forcés de sentir on ne peut plus amèrement que la guerre est quelquefois nécessaire pour tenir en respect les pires éléments de la nature humaine, qu'un appel à la force peut être la dernière ressource du droit et qu'il est juste, partant, de continuer la lutte pour une cause qui est juste. C'est sur cette base que nous, membres des nations alliées, nous avons avec la plus grande répugnance établi au mois d'août 1914 notre croyance en la nécessité de prendre part au présent conflit.
Et à quel résultat aurions-nous abouti si aujourd'hui, après deux ans et demi d'une guerre qui a bouleversé l'Europe, ensevelissant des armées humaines dans des multitudes de tombes, plongeant dans la misère et le deuil des millions
de femmes et d'enfants, nous en venions, pour des raisons de pure utilité pratique, à faire la paix avec un ennemi qui ne donne aucun signe de repentir? Nous pensons que cela ne pourrait avoir qu'un seul résultat: l'effondrement total en Europe de toute loi morale dans le gouvernement des nations et de toute croyance au gouvernement divin de l'univers.
Confiance dans les Etats-Unis
Nous sommes profondément reconnaissants envers les Etats-Unis de la sollicitude avec laquelle ils n'ont cessé et ils continuent d'épier les moindres chances de paix, et nous jouissons d'un sommeil plus tranquille sachant que le seul grand empire qui reste encore en dehors du tourbillon des forces dévastatrices se fera le porteur de propositions ayant en vue de mettre fin à la guerre au moment même où il paraîtra juste et possible de le faire.
En attendant nous n'avons pas à nous plaindre du rôle que les Etats-Unis jouent en ce moment et continueront à jouer, il faut l'espérer. Ce rôle est celui d'ami et de champion, non d'un parti ou de l'autre, mais de l'humanité. Dans notre opinion il y a loin de la rigide et froide neutralité imposée par l'Amérique à sa population au début de la guerre à la chaude et vibrante déclaration faite récemment par son président que la neutralité est désormais impossible à une grande nation dans un conflit quelconque mettant en jeu la prospérité d'une partie considérable de la famille humaine.
Cette doctrine n'a rien de nouveau, mais elle n'en est pas moins noble. C'est en s'appuyant sur elle que ce grand Anglais, Olivier Cromwell, est arrivé à faire de l'Angleterre la nation non seulement la plus puissante, mais la plus respectée du monde, et alors que l'on ose ressusciter dans la guerre des procédés qui ne s'expliquent que par l'ignorance de toute distinction entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas il nous suffira que l'Amérique reste inébranlablement attachée à ce principe, de quelque côté qu'on cherche à
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l'ébranler, que nul n'a le droit de violer les lois immuables de l'humanité. Cela suffira pour empêcher la justice de disparaître et pour nous rapprocher de l'heure de la paix.
Hall Caine.
COSMOS À HALL CAINE
Le 27 novembre 191 7.
A Hall Caine :
Grâce à la courtoisie du New York Times je suis en mesure de répondre immédiatement à la lettre télégraphiée par vous le 25 novembre. Vous n'avez pas du tout saisi le sens de mes articles. Cela tient incontestablement à ce qu'ils n'ont été mis sous vos yeux que sous une forme à la fois imparfaite et incomplète. Cela peut tenir aussi à ce qu'au moment où ils étaient publiés il se produisait, à la fois aux Etats-Unis et ailleurs, au sujet du dénouement du conflit actuel des manifestations d'opinion entre lesquelles et mes articles on a pu, et à grand tort, voir un rapport quelconque. Cela est dû enfin peut-être aussi à l'en-tête sous lequel ils ont été publiés.
Je n'ai nullement fait un plaidoyer en faveur de la conclusion immédiate de la paix. Tout au contraire, je répudie toute solidarité avec qui que ce soit, personnes ou groupements d'individus qui, se plaçant sur le terrain de l'humanitarisme, proposent que l'on fasse immédiatement la paix, au risque de sacrifier des grands objectifs de la guerre. Il faut que ces objectifs soient atteints et, une fois atteints, assurés pour l'avenir, avant que la guerre puisse être terminée par quoi que ce soit qui mérite le nom de paix. Si l'on avait l'imprudence d'agir autrement tout ce qu'on pourrait espérer ce serait le renouvellement de la course aux armements et une lutte sans merci, poursuivie par tous les moyens au pouvoir de l'homme, dans le but de s'assurer l'avantage de la position avant de déchaîner un nouveau conflit, aussi terrible que celui de l'heure présente.
Le point de départ de mes articles, la défaite de l'Allemagne et de ses alliés étant considérée comme certaine, se trouve dans la conviction que le moment est venu d'examiner s'il ne serait pas possible, sans attendre trop longtemps de mettre fin à la guerre par une entente internationale à laquelle prendraient part les Etats-Unis. Dans le but de découvrir une base pour la discussion de cette entente internationale j'ai choisi un certain nombre de propositions concrètes pour les examiner dans mes articles du New York Times. Quand ces propositions concrètes auront été lues dans leur entier et soigneusement examinées il sera on ne peut plus utile d'indiquer si et comment elles pourraient servir de base à une entente internationale à venir ayant pour but de faire tout ce qu'il sera humainement possible de faire pour empêcher le retour du cataclysme actuel. Votre erreur n'est pas moins grande de voir dans l'auteur de ces articles un impassible et froid spectateur des événements. Il s'est efforcé, il est vrai, de dominer ses sentiments et de les empêcher de se trahir dans ces articles, mais c'a été une tâche des plus difiiciles à cause même de la profondeur de ces sentiments. Celui dont le cœur n'est pas violemment remue en faveur de la cause des Alliés ne saurait prendre une part utile à la discussion des conditions d'une paix durable.
Cosmos.
HALL CAINE Â COSMOS
Londres, le 29 novembre 191 7-
A Cosmos: .
Grâce à la courtoisie du New York Times 3 ai pu lire la lettre télégraphiée par vous lundi et je m'empresse de vous faire savoir qu'elle ne ressemble, pour ainsi dire, en rien au sens général de vos articles tel qu'il ressort du résume qu on en a publié de ce côté de l'Atlantique. Ce résumé les représentait comme un espèce de ballon d'essai lancé, il se pouvait,
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dans l'intérêt de l'Allemagne, ou tout au moins de nature à être interprété dans l'intérêt de l'Allemagne. Mais ma lettre ne m'a pas été dictée par cette interprétation injurieuse. Au contraire, elle m'a été inspirée par le regret qu'un jugement de ce genre pût être porté par un organe sérieux de l'opinion publique en Angleterre sur un écrivain d'une sincérité évidente, en rapports avec un journal, le New York Times, dans lequel ont été publiés quelques-uns des articles les plus instructifs, les plus pénétrants, les plus émus et les plus sympathiques qui aient paru depuis le commencement de la guerre.
Ma lettre a été due aussi au désir de reconnaître publiquement ce qui est évident, que les Etats-Unis, en prenant l'initiative d'une propagande en faveur de la paix malgré l'opposition manifeste des intérêts matériels, ne pouvaient obéir qu'aux impulsions les plus nobles de la nature humaine. Aussi ai-je fait de mon mieux dans ma réponse pour me maintenir dans les sphères élevées de la loi morale, laissant de côté tout ce qui avait trait aux chances de l'action militaire ou à la nécessité, citant très souvent les termes même qui vous étaient attribués et ne tirant de votre argumentation aucune induction qui ne pût s'accorder avec son sens général. Je crois avoir en agissant ainsi fidèlement représenté l'attitude de mes concitoyens, qui sont loin de méconnaître ce que fait l'Amérique et qui ne sauraient certainement penser à bannir le mot de "paix" du vocabulaire de la plus grande des nations neutres, si peu disposés qu'ils puissent être à en faire usage eux-mêmes.
Mais si vous pensez avoir quelque lieu de vous plaindre >du langage tenu quelquefois ici à l'égard de l'Amérique, je vous demanderai de vous mettre un peu à notre place. Il se peut que les Junkers ne soient pas tous en Allemagne ni les Huns tous en Prusse, que menaces fanfaronnes et arrogantes se fassent entendre ici aussi bien qu'au delà du Rhin, et qu'au milieu des souffrances sans nombre causées par la guerre les protestations les plus véhémentes contre les propositions de paix proviennent surtout, chez nous comme chez nos enne-
mis, de belliqueux prédicateurs, de sofas héroïques et d'invincibles fauteuils. Mais ce n'est là qu'une partie de l'histoire.
Notre peuple est fier, courageux, il a l'esprit haut placé, il n'est pas accoutumé à la défaite et est bien résolu à n'en point supporter la honte. Dans le passé nous avons connu toute l'amertume des heures sombres et menaçantes. Il y a moins de trois siècles, à la suite d'une période de suprématie dans le monde, nous avons vu la flotte hollandaise remonter triomphalement la Tamise. Il y a moins de deux siècles, à la veille de nos plus grandes victoires nous avons vu nos armées et nos flottes défaites sur terre comme sur mer.
Mais l'esprit de la nation n'a jamais cédé. Jamais encore nous n'avons eu à subir une paix déshonorante, et maintenant que nous sommes, comme nous en avons la conviction, les victimes d'un complot aussi cruel que lâche, maintenant qu'avec nos alliés et quelques nations neutres, notamment l'Amérique, nous sommes journellement exposés à toutes les horreurs, à toutes les atrocités que peuvent inventer et exécuter la cruauté et la sauvagerie d'un ennemi sans foi, nous sentons que ce n'est pas à nous à avoir le mot de paix à la bouche avant que la chose ne soit proche et que nous ne soyons sûrs qu'elle sera conforme à la justice.
A nos ennemis d'en rabattre les oreilles, peur ou bravade, peu importe. Il n'est pas dans nos habitudes d'agir ainsi, quoi que puisse nous coûter notre silence. C'est là le trait le plus saillant de notre caractère national; ne pas le connaître c'est ne pas connaître notre vieille terre britannique, ce qu'elle est et ce qu'elle a enduré.
A quelques-uns d'entre nous, qui avons pour mission, jour par jour ou d'une semaine à l'autre, de parler à notre population par l'intermédiaire de grands journaux ce trait national et permanent s'est fait sentir d'une manière particulièrement aiguë. Il y a des sujets que nous ne pouvons pas discuter parce que notre population n'admet pas qu'on puisse les mettre en question. Il y a des éventualités auxquelles il nous est défendu de faire allusion parce qu'il est entendu
qu'elles sont en dehors des limites du possible, et au-dessus de tous ces sujets et de toutes ces éventualités se placent le sujet et l'éventualité d'une paix qui serait prématurée et par conséquent déshonorante et pleine de dangers. Sur cette question, en dépit de toutes nos souffrances, passées, présentes et à venir, l'âme de notre Empire est en feu; il ne faut pas y toucher. De là l'impatience et même la suspicion avec lesquelles toutes ces paroles de paix qui nous viennent d'Amérique ont été reçues chez nous et de là aussi les fausses interprétations qui, comme le montre votre lettre, s'élèvent quelquefois au sujet de leur portée et de leur but.
Avec le sens général de votre lettre, d'après le texte qui m'en est communiqué, je me sens en parfait accord. Que lorsque la guerre aura pris fin par la victoire du droit, et Dieu fasse que se soit bientôt, le moment sera venu d'établir une entente internationale dont le but sera de protéger la civilisation contre le retour d'une autre catastrophe comme la présente, c'est là une idée qui sera approuvée par la grande majorité de mes concitoyens; et il nous semblera aussi juste que naturel que l'Amérique prenne l'initiative de cette noble entreprise, comme étant, en dehors des nations alliées, le seul grand pays dont la puissance assure l'autorité dans le monde et dont les mains n'aient pas été souillées par le grand crime de cette guerre.
Mais tout en adhérant à votre ligue de la paix nous le ferons sans aucune illusion. Il ne nous viendra pas forcément à l'esprit l'idée que nous travaillons pour les idées de paix du fondateur de notre religion. Ces principes, à ce qu'il nous semble presque à tous, reposent sur le cri que la violence appelle toujours la violence et que la seule manière d'assurer l'empire de la loi morale c'est de s'abstenir de résister au mal.
Mais nous voyons que si cette doctrine peut faire des martyrs et créer des religions, elle ne peut créer des nations et que votre ligue internationale de la paix sera obligée de s'appuyer sur la force. Comme à un gouvernement civil, il lui faudrait, en dernière analyse, en appeler à la puissance mise
à sa disposition, et elle connaîtrait, par conséquent, les moments d'arrêt et de paralysie, ainsi que les dangers secondaires des conditions actuelles.
D'un autre côté nous nous rendons compte de cette différence que la force à la disposition de votre ligue de la paix serait une force mondiale et non une force nationale. Ce serait là une différence fondamentale. Elle nous donnerait lieu d'espérer que la loi morale aurait quelque chance de s'appliquer aux différends entre nations et conséquemment qu'un ultimatum comme celui de l'Autriche à la Serbie deviendrait impossible: que l'on aurait égard aux droits des petites nations, sans s'inquiéter de la possibilité pour elles d'en imposer le respect et qu'en conséquence on ne pourrait plus concevoir l'idée d'actes comme la violation de la Belgique et la réduction en esclavage de sa population, et pardessus tout, qu'une guerre générale comme celle dont nous sommes les témoins, qui inflige d'incalculables souffrances à des millions d'êtres humains, ne pourrait plus jamais être entreprise au bout de quelques jours d'affolement, abandonnés à l'action d'une diplomatie hors d'elle-même, dirigée en secret par une poignée d'hommes qui sont loin d'être tous d'une intelligence supérieure et d'une moralité les mettant au-dessus de l'imputation de motifs inavouables.
Si l'Amérique peut, le jour voulu, amener la formation d'une coalition de ce genre elle aura rendu à l'humanité un plus grand service que le monde n'en a jamais osé espérer. Un événement aussi gros de conséquences bienfaisantes nous ferait peut-être accepter l'indicible, l'immense torture qu'est le conflit actuel en nous faisant sentir que si Dieu lui a permis d'éclater c'a été qu'aujourd'hui par un déluge de feu comme jadis par celui des eaux il a voulu que l'humanité fût purgée de ses impuretés, qu'il a voulu que rien ne fût perdu, ni souffrances, ni sacrifices; et qu'à travers la tragique grandeur aussi bien qu'à travers les souffrances des jours où nous vivons il a de sa main conduit le monde affligé à une glorieuse résurrection. Fasse Dieu qu'il en soit ainsi !
Hall Caine.