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CHAPITRE III

La première des difficultés graves que rencontre la philosophie naturaliste quand elle a conçu son idée directrice, est tirée de l'étude des phénomènes vitaux.

Regardons un être vivant un peu complexe, plante ou animal. A-t-il l'air d'être l'œuvre d'une nature inconsciente et automatique ? Sa structure paraît révéler, au contraire, l'intervention d'un artiste intelligent qui l'aurait conçu et réalisé. Les phénomènes de la vie apparaissent, en effet, comme des phénomènes de finalité.

Voilà les différents organes qui entrent en jeu dans la digestion telle qu'elle se produit chez un mammifère supérieur. Ils ont l'air d'avoir été combinés et calculés les uns pour les autres. La dent du ruminant semble avoir été voulue pour broyer l'herbe ; sa langue pour la cueillir. L'estomac a les poches nécessaires pour que l'animal puisse emporter la provision indispensable à sa subsistance et la remâcher ensuite tout à loisir. L'intestin est long parce que cela est nécessaire pour l'absorption des produits alimentaires qui se trouvent dans la nourriture végétale. Toutes les

parties de l'animal sont, d'ailleurs, si parfaitement ajustées que, quand on connaît la forme d'une dent de mammifèrel on peut reconstituer le reste de sa structure. Serait-ce possible sans la parfaite finalité qui réunit les uns aux autres les organes de notre animal ?

Cette finalité s'étend plus loin. Les organes d'un être vivant ne semblent pas, en effet, seulement avoir été faits les uns pour les autres. Ils semblent avoir été voulus pour assurer la conservation des individus et de leur espèce dans un milieu défini par des procédés définis.

Examinez un oiseau de proie. Sa structure n'est-elle pas exactement celle qu'aurait pu lui donner un artiste habile s'il avait voulu fabriquer un oiseau prédateur ? Ossements à la fois très légers et très solides, ailes énormes, plumes puissantes qui permettent de planer et de voler rapidement, griffes redoutablest bec approprié à l'acte de déchiqueter la viande, yeux perçants qui révèlent la proie à une distance énorme. Tout ne semble-t-il pas ici fait exprès pour permettre à l'oiseau de vivre précisément la vie qu'il mène ? Mêmes constatations si l'on étudie un poisson plat comme la sole, un amphibie comme le phoque, une plante grimpante comme le lierre.

La finalité se montre plus nettement encore à celui qui étudie l'organisation sexuelle. Chaque être vivant est pourvu des organes nécessaires pour qu'il puisse et veuille reproduire son espèce. Il en est qui sont des chefs-d'œuvre d'ingéniosité. Le lait vient à point aux mamelles des mammifères. D'abord léger, il s'épaissit progressivement à mesure que le petit grandit et a des besoins plus exigeants. Certaines graines sont pourvues de houppes légères de telle nature que

le vent ne peut manquer de les emporter au loin. Les orchidées ne peuvent être fécondées sans l'interven» tion des insectes. Mais leur structure est si parfaite qu'un papillon ou une abeille ne peuvent y introduire leur trompe sans emporter une parcelle de pollen* qu'ils déposent ensuite inévitablement sur le pislil de la prochaine fleur qu'ils visitent. Leur nectaire contient, du restCj une substance dont les insectes sont friands et vers laquelle ils se précipitent. N'est-ce pas là comme le triomphe de la finalité ?

Peut-on donc prétendre,, quand on constate ces choses, que les êtres vivants soient des produits automatiques d'une nature aveugle ? En tout cas, au premier abord, on n'en est pas tenté.

Pour que la doctrine naturaliste de l'univers évite d'être taxée justement de fantaisie simpliste, il faut donc que, sans recourir à d'autres principes que les siens, elle réussisse à expliquer trois choses • 1° Comment la vie s'entretient et se reproduit dans chaque espèce vivante. 2° Comment ont dû se former les différents groupes d'organes reliés par une finalité apparente qu'on appelle les types spécifiques. 3° Comment la vie elle-même est née dans la nature inorganique. Ort une telle explication est-elle possible ?

Longtemps, on a pu croire qu'elle ne l'était pas et ne le serait jamais. Aujourd'hui encore, elle est certainement très imparfaite. Toutefois, de l'étude de la biologie, une idée commence à se dégager. Sur tous les points que nous venons de signaler, elle a avancé. Sur tous ces points, si l'on en croit les philosophes naturalistes, elle a vu devenir de plus en plus probable à ses yeux une interprétation mécaniste de ce qui semblait d'abord être un phénomène de finalité absolument inexplicable.

Si nous demandions aujourd'hui à un biologiste par quel mécanisme la vie s'entretient et se reproduit chez chacune des espèces vivantes, nous risquerions fort de lui prêter à rire à nos dépens. La science n'est pas assez avancée pour être en état de résoudre l'un quelconque de ces deux problèmes à propos d'aucune des espèces qu'elle connaît. De plus, elle ignore profondément une grande partie des espèces vivantes. Le microscope, les travaux des océanographes en révèlent tous les jours de nouvelles. La question qui se pose à non? n'est donc pas de celles auxquelles on puisse donner actuellement une réponse scientifique d'un caractère définitif.

Toutefois, il est un fait incontestable : la science des espèces vivantes avance tous les jours. Or, à mesure qu'elle fait plus de progrès, la théorie qui explique les fonctions vitales par la physico-chimie en accomplit avec elle.

Avant Descartes, l'idée de réduire les phénomènes de la vie à des actes d'un caractère purement mécanique n'a sans doute pas été clairement conçue. Pour expliquer que le végétal vécût et poussât, on lui attribuait une âme végétative. L'animal se différenciait du végétal parce qu'il avait, en plus, une âme sensitive. On n'était,, d'ailleurs, pas d'accord sur la nature de ces âmes et leur rôle. Un vitaliste croyait nécessaire, pour expliquer l'homme tout entier, de supposer trois choses : un corps, un principe vital, une âme proprement dite. Le corps était la matière inerte. Le principe vital lui communiquait la vie. L'âme étaît le principe de la pensée. Un animiste simplifiait cette hypo-

4i LES BASES DE LA PHILOSOPHIE NATURALISTE,

thèse. Il ne supposait, chez l'homme, qu'un corps et une âme. L'âme maintenait la vie du corps par ses puissances inconscientes. Elle était, par sa partie consciente, le principe de la pensée.

Descartes se débarrasse ù& toute doctrine de ce genre. Sans doute, il met à part la pensée et en fait la manifestation spéciale de l'âme. Mais les phénomènes vitaux proprement dits s'expliquent sans recourir à de telles suppositions. Une horloge marche du moment que son grand ressort est tendu et ses aiguilles libres. Le corps de l'homme est une horloge. Le grand ressort qui le fait marcher est la chaleur du cœur. Il n'en faut pas plus, d'après Descartes, pour que tous les phénomènes vitaux s'expliquent suffisamment. Une « goutte de sang » tombe des veines dans le cœur. La chaleur de ce cœur la dilate. Sa dilatation a pour conséquence l'ouverture des valvules qui séparent le cœur des artères. Le sang dilaté sort par là. Il est immédiatement remplacé par une nouvelle goutte de sang, et le même phénomène recommence. Dès qu'on sait cela, d'après Descartes, on comprend la vie. Les aliments broyés par les mâchoires, triturés et délayés par l'estomac passent dans l'intestin. Celui-ci est percé de petits trous. Les parties les plus fines des aliments franchissent ce crible, sont emportées par le sang et déposées par lui dans les diverses régions du corps. Les parties les plus grossières sont rejetées. La vie est donc un mécanisme très simple. Et c'est d'une façon analogue que Descartes explique la formation du fœtus.

Une telle doctrine était simpliste. Elle ne pouvait durer. Après Descartes, il y eut encore de beaux jours pour le vitalisme et l'animisme. Aujourd'hui, la biologie déclare se désintéresser d'une question qu'elle

relègue avec justice dans la métaphysique. Pourtant, malgré elle, elle a des tendances. Or, si Ton en croit les philosophes naturalistes! ces tendances la rapprochent progressivement d'une théorie analogue à celle du mécanisme cartésient bien que très différente d'elle. C'est, disent les naturalistes, ce qui se dégage de l'étude des quelques fonctions bien connues aujourd'hui par les sciences naturelles. On commence à savoir avec exactitude ce que sont la digestion, la respiration, la circulation du sang, au moins chez l'homme et les mammifères supérieurs. Or, plus* on les connaît, plus on voit que tout ce qui s'y passe est physique ou chimique, c'est-à-dire mécanique. Cela est vrai de la digestion. Que sont des phénomènes comme la mastication, le mouvement de la glotte et de l' épiglotte, le mouvement de l'œsophage, celui de l'estomac, celui de l'intestin ? Que sont des phénomènes comme l'altération des aliments par la salive, les sucs gastriques, la bile,, les glandes intestinales ? Les premiers sont physiques. Les autres, chimiques. Or, qu'y a-t-il de plus dans l'acte de la digestion ? Cela est vrai de la respiration. Phénomènes physiques, le mouvement qui attire l'air dans les poumons dilatés et vides, celui qui rejette l'acide carbonique et la vapeur d'eau en contractant la poitrine. Phénomènes chimiques, la combustion des détritus vitaux que le sang charrie au contact de l'oxygène de l'air, la transformation de l'hémoglobine bleue du sang en oxyhémoglobine rouge décomposable. Cela est vrai de la circulation. Qu'est-ce que le cœur, sinon une pompe foulante qui lance le sang à travers les artères et les veines ? Qu'est-ce que l'assimilation des aliments par les cellules composantes du corpst si ce n'est un phénomène chimique d'une nature spéciale ? Du reste, c'est mécanique-

ment que les muscles se tendent et se relâchent, que les membres se ploient, qu'un organe comme l'œil reçoit les rayons lumineux, que, selon toute probabilité, les courants nerveux se propagent le long des nerfs afférents et efférents. Bref, partout où la biologie connaît bien une fonction vitalev elle la voit finalement s'accomplir d'une façon mécanique.

Et, sans doute, il reste pour elle des points grandement obscurs. Mais ce sont justement ceux qui ont été jusqu'ici fort peu étudiés. Des phénomènes comme celui de la phagocytose, comme la reproduction d'une patte de crabe ou d'une queue de lézard brisée, comme la formation et le développement du petit dans l'œuf sont encore aujourd'hui fort peu intelligibles. Ceux qui veulent les réduire à des actions physico-chimiques, môme compliquées, sont encore réduits à des hypothèses que tout le monde savant est loin d'admettre. Mais faut-il voir ici la preuve que ces phénomènes sont d'un ordre différent de ceux que la biologfe connaît bien ? Faut-il, au contraire,, penser que ces phénomènes, quand ils seront mieux étudiés, se laisseront interpréter comme les autres du point de vue mécaniste ? Sur ce sujet, le pur savant ne peut qu'avouer son ignorance.

Seulement, le philosophe naturaliste est plus hardi et aussi moins scrupuleux que le savant. Nous en avons déjà constaté la preuve, dans la façon dont il prend à la lettre les conclusions sagement nuancées d'un doute que la physique et la chimie formulent. C'est pourquoi, ici encore, il n'hésite guère. L'évolution de la biologie s'est dessinée dans un sens de plus en plus mécaniste depuis un siècle. Il est donc probable, conclut-il, qu'elle continuera à suivre la même courbe. Le passé permet de préjuger l'avenir. Il y a quelques

années, toute interprétation mécaniste des phénomènes vitaux paraissait devoir être impossible. Aujourd'hui, une telle interprétation est partiellement achevée. N'y a-t-il donc pas lieu de faire crédit à la science, et d'estimer qu'elle terminera le travail qu'elle a commencé ? En tout cas, les philosophes naturalistes l'affirment : les progrès de la science des phénomènes par lesquels la vie s'entretient et se reproduit sont de nature à confirmer leur opinion sur l'univers plutôt qu'à l'infirmer.

Mais, va-t-on dire,, concédons au naturalisme que l'explication des diverses fonctions vitales ne doive pas rester éternellement impossible dans sa conception de l'univers. Ne reste-t-il pas à savoir pourquoi, dans chaque espèce, les organes sont ce qu'ils sont et sont disposés comme ils le sont ?

Là réside la vraie difficulté. Une locomotive marche d'une façon automatique. C'est qu'un ingénieur l'a voulue et combinée de façon qu'elle puisse le faire. Chaque espèce est, peut-êtrer de môme, un instrument d'horlogerie remarquable. Peut-elle l'être si personne ne l'a fabriquée volontairement ? Et, à supposer qu'une hypothèse de ce genre soit nécessaire pour expliquer la finalité dans les êtres vivants, que devient la philosophie naturaliste ?

Longtemps, le problème ainsi posé a paru devoir être insoluble. Aujourd'hui, les choses ont bien changé.

Au commencement du xixe siècle, une opinion régnait sans partage dans les sciences naturelles. On y croyait fermement à la fixité des espèces vivantes. Chaque espèce, pensait-on1 a toujours existé avec tous

les traits qui la caractérisent. Plusieurs types d'êtres vivants ont pu disparaître. Tous ne sont peut-être pas contemporains de la première heure du monde. Mais entre les espèces vivantes, il n'y a point de lien de parenté. Elles ne sont pas sœurs ni cousines. Elles sont simplement voisines. Et, en effet, en a-t-on jamais vu varier une seule ? Les animaux momifiés des tombeaux d'Egypte sont semblables à ceux d'aujourd'hui. La nature n'a-t-elle pas, du reste, établi comme un mur entre elles ? Les espèces ne se croisent pas. Si elles le font, leur croisement ou bien est absolument stérile, ou produit des hybrides incapables de se reproduire. Enfin, et surtout, les traits de finalité gravés dans la structure de chaque type d'être vivant ne démontrent-ils pas que chacun a été fait pour un genre de vie, et pourvu, en raison de ce genre de vie, d'organes qui ont dû, par suite, exister dès que l'espèce ellemême a été créée ? Ces arguments paraissaient sans réplique. Aussi bien étaient-ils comme illustrés par les découvertes de Cuvier. Celui-ci reconstituait un animal disparu grâce à la seule connaissance d'une de ses dents. La possibilité d'une telle opération ne prouvaitelle donc pas que tous les organes de tous les vivants doivent avoir été combinés, une fois pour toutes, les uns pour les autres ?

C'est cependant à cette époque même que la doctrine de la fixité des espèces commença à se désagréger.

Est-il aussi vrai qu'il le semble d'abord que tout, dans les êtres vivants, paraisse fait en vue d'une fin ? Une observation superficielle peut le faire croire. Une observation plus approfondie en fait douter. A quoi servent les mamelles du mâle, les yeux atrophiés de certains poissons qui vivent toujours dans l'obscurité, les os qui correspondent chez les mammifères marins

LA VIE Eï LA SCIENCE. 49

aux pattes de derrière des quadrupèdes, l'appendice intestinal chez l'homme, les pieds palmés du flamand qui ne nage jamais ? Voilà des organes dont l'utilité, soit pour l'individu, soit pour l'espèce, est plutôt douteuse. A mesure, du reste, qu'on connaît mieux les êtres vivants, on voit leur nombre augmenter. Metchnikoff i en compte plus de 40 chez l'homme. Tous les animaux, toutes les plantes présentent des phénomènes analogues. Que vaut donc l'argument que les partisans de la fixité des espèces tiraient de la parfaite finalité des organes ? Comment expliquer, si chaque espèce est l'œuvre d'un acte de volonté réfléchi et a été calculée pour une fin particulière) par un artiste supérieur, la présence de tant d'éléments inutiles dans les organismes ? Comment l'expliquer surtout, quand on constate que ce qui subsiste dans une espèce, sans y être utile, existe utilement dans d'autres ? Les mamelles ne servent à rien chez le mâle ; elles sont indispensables chez la femelle. Les yeux atrophiés sont certainement stériles. Les yeux vivants sont le meilleur des organes des sens. L'appendice est dangereux chez l'homme. Il est, chez le lapin, un organe nécessaire de la digestion. Les organes inutiles seraient-ils donc des organes jadis utiles et en voie de disparition ? Mais alors, il faudra admettre que les espèces ont varié,, qu'elles ne présentent pas l'immutabilité qu'on supposait.

Une telle constatation était grave. Bientôt elle fut renforcée par une autre. Quand on compare les formes des diverses espèces vivantes, on est frappé des homologies de leur structure. Qu'on examine les pattes ou les ailes à travers la série des oiseaux. Rien n'est plus

l. Etudes sur la nature humaine.

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instructif. Depuis la patte de l'oiseau plongeur et nageur, le pingouin qui n'a plus d'ailes et chez lequel tout l'organisme est adapté à la natation, jusquà la patte de l'oiseau coureur, l'autruche dont les ailes sont réduites à leur plus simple expression et dont les jambes ont la puissance de celles du cheval, en passant, par la patte palmée et courte du goéland, non palmée et longue de la plupart des échassiers, massive et lourde du gallinacé, en passant encore par la patte du grimpeur et par la serre de l'oiseau de proie, on trouve toutes les formes concevables, toutes les modifications que peut subir une seule et même chose en s'adaptant tantôt à une condition de vie et tantôt à une autre. Les homologies s'étendent plus loin. Il existe des ressemblances indéniables entre les squelettes de tous les vertébrés, entre les systèmes digestifs et les systèmes nerveux de tous les vivants quels qu'ils soient, entre les cellules mêmes dont ils sont composés. Comment donc expliquer de pareilles et si frappantes analogies ?

C'est pour interpréter les faits de ce genre que Lamarck publia, en 1807, sa Philosophie zoologique. Il y proclamait, pour la première fois, ce principe destiné à une haute fortune : les espèces vivantes sont des espèces parentes. Elles se sont toutes détachées d'une même souche originelle, au cours d'une lente évolution : « Ne devais-je pas penserr écrit-il, que la nature avait produit successivement les différents corps doués de la vie en procédant du plus simple vers le plus composé, puisqu'en descendant l'échelle animale depuis les animaux les plus imparfaits, l'organisation se compose, et même se complique graduellement d'une manière extrêmement remarquable ? »

Comment avait donc pu se faire une telle évolution ?

Lamarck en rendait compte à l'aide de deux principes.

Il avait remarqué, d'abordv que « la fonction développe et crée l'organe ». Celui qui laisse un de ses membres dans l'inaction en compromet la vitalité. Un muscle qui ne s'exerce pas dépérit, tend à disparaître. Un organe qui s'exerce trop se fatigue ; il se détruit ou se brise. Au contraire, un organe qui accomplit sa fonction d'une façon régulière et modérée profite de sa propre action ; il se développe lentement. N'est-ce pas ainsi que lutteurs, gymnasiarques, athlètes se font des bras puissants, des jambes musculeuses ? N'est-ce pas l'inaction qui amaigrit les individus normaux, affaiblit leur musculature et ruine leur santé ? Du reste, les organes subissent également une influence directe du milieu où les individus se trouvent. Le soleil agit sur les pigments. L'humidité amollit les tissus. Le froid les gerce. L'habitude a donc une action puissante sur l'organisation individuelle.

Lamarck croyait constater, d'ailleurs, un fait particulièrement intéressant : les effets de l'habitude sont, d'après lui, très souvent héréditaires. Les parents transmettent à leurs descendants les particularités qu'ils ont dues à leur genre de vie et au climat dans lequel ils se sont développés. Le phénomène n'est pas toujours apparent parce que l'hérédité résulte du mélange, dans un môme individu, des particularités paternelles et maternelles. Celles-ci se contrarient souvent. Cela rend les phénomènes d'hérédité capricieux. Ils n'en sont pas moins réels.

Lamarck voyait là de quoi expliquer l'évolution des espèces vivantes.

Comparons le canard sauvage et le canard domestique. Les deux espèces sont très proches. Pourtant, elles sont dissemblables. Le canard sauvage a les

pattes faibles et les ailes fortes. Le canard domestique a les pattes fortes et les ailes faibles. Une pareille différence de structure s'explique avec simplicité à l'aide des principes lamarckiens. Les canards sauvages volent beaucoup et marchent peu. Les canards domestiques marchent beaucoup et ne volent pas. A force de voler, les canards sauvages ont développé leurs ailes. A force de marcher,, les canards domestiques ont développé leurs pattes. L'hérédité aidant, il naît aujourd'hui des canards de deux formes différentes. Appliquez ce mode d'explication à l'organisation actuelle du pingouin, et à celle de l'autruche, à celle des mamelles du mâle et à celle des nageoires du phoque. Vous trouverez que le pingouin s'est adapté à la natation en nageant, l'autruche à la course en courant, que les mamelles se sont atrophiées chez le mâle parce qu'elles ont cessé de servir et que les pattes se sont changées en nageoires chez le phoque parce qu'il a vécu plus souvent dans l'eau que sur la terre. « Fit fabricando faber. » Le corps se forme en agissant.

Par malheur, si les principes formulés par Lamarck expliquent bien certains phénomènes, il en est d'autres qu'ils font mal comprendre. D'où provient le long cou de la girafe ? Dira-t-on que c'est à force de lever la tête vers les cimes des palmiers qu'elle s'est allongé les vertèbres cervicales ? D'où vient la ressemblance qui existe entre certains êtres et le milieu où ils vivent, la blancheur des perdrix qui couchent sur la neige, la couleur muraille des papillons de nuit qui se posent sur les murs ? D'où vient la beauté des mâles chez les oiseaux, la splendeur de leurs chants ? De plus, l'hérédité des particularités acquises par l'habitude individuelle est-elle véritable ? Le laboureur se déforme

l'épaule avec sa charrue ; la main du menuisier porte l'empreinte de son rabot. Leurs enfants ont-ils, en naissant, les mêmes particularités ?

Ces raisons,, et sans doute aussi la faveur dont jouissaient les travaux de Cuvier, détournèrent l'attention de l'œuvre de Lamarck. La théorie de l'évolution sommeilla un demi-siècle ; il faut venir jusqu'à Darwin pour lui voir prendre un lustre nouveau. L'Origine des espèces paraît en 1859. Ce livre portait en lui le germe des plus grandes découvertes.

Rien de plus simple cependant, de plus prosaïque et de plus commun que les faits sur lesquels Darwin a réfléchi.

Ces faits, ce sont ceux que présente l'étude de l'élevage. Un éleveur est un homme qui, ayant des animaux ou des plantes,, s'efforce d'en faire sortir des animaux ou des plantes différents, offrant des particularités remarquables qui en rendent la vente plus facile. Par exemple, un éleveur de porcs cherchera à créer des races dont la viande soit aussi agréable au goût et aussi abondante que possible ; un éleveur de chevaux de course, des races aussi rapides que possible; un éleveur de tulipes fabriquera des fleurs rares; un éleveur de pigeons s'efforcera d'obtenir des produits ou d'une forme et d'une couleur inaccoutumées ou capables de fournir des vols étendus, ou possédant une chair très comestible. — Ce qui est intéressant, c'est de constater que les éleveurs réussissent. En six ou sept ans, un éleveur de pigeons, s'il est habile, obtient la couleur qu'il veut ; en dix ou douze ans, il réalise la forme de pattes ou de bec qu'il désirait. L'éleveur fait donc sortir d'une souche initiale des races divergentes qui se ressemblent aussi peu que les espèces elles-mêmes. « On pourrait aisément, écrit Darwin, rassembler une

5i LES BASES DE LA PHILOSOPHIE NÀTURAL]

vingtaine de pigeons tels que, si on les montrait à un ornithologiste et qu'on les lui donnât pour des oi sauvages, il les classerait certainement comme autant d'espèces bien distinctes. Je ne crois môme pas qu'aucun ornithologiste consentit à placer dans un môme genre, le messager anglais, le culbutant, le runt, le barbev le grosse-gorge, le paon. Il le ferait d'autant moins qu'on pourrait lui montrer, pour chacune de ces races, plusieurs sous-variétés de descendance pure, c'est-à-dire d'espèces, comme il les appellerait certainement. » Cependant, tout concourt à le prouver, ces différentes races sont issues d'un même type originaire. Comment donc procède l'éleveur dans ses opérations ? Sa méthode est simple. Prenons un exemple tout théorique. Supposons qu'un éleveur veuille obtenir des pigeons à bec court, alors qu'il ne possède que des pigeons à bec long. Il va chercher dans les diverses couvées de ses pigeons ceux qui auront le bec le moins long. Il va les mettre à part et les faire croiser ensemble. Puis, il cherchera dans la couvée nouvelle ceux qui, à leur tour, auront le bec le plus court. Il recommencera à les mettre à part et à les faire croiser. Et ainsi de suite, en éliminant toujours les pigeons dont le bec sera le plus long. En une dizaine d'années, le résultat sera obtenu. Il aura créé une race de pigeons à bec court. Ce procédé est un procédé de choix. On peut l'appeler la sélection artificielle.

Pourquoi ce procédé réussit-il ? En fait, son succès n'est possible que si deux lois de la nature, en apparence contradictoires, sont également véritables : la loi de la variabilité et la loi de l'hérédité.

La loi de la variabilité est celle-ci : les petits ne sont pas identiques à leurs parents et ils ne sont pas identiques entre eux. Si cette loi n'était pas exacte, l'éle-

vage serait impossible. Si, en effet, les petits pigeons étaient tous semblables à leurs parents et entre eux, aucun ne présenterait la particularité d'avoir un bec relativement court. L'éleveur ne pourrait donc pas faire son choix. Les particularités dont il se sert, il ne les crée pas, en effet ; il les conserve,, ce qui est une tout autre chose. Aussi bien, l'expérience démontret-elle que tous les êtres vivants sont individuels. Il n'y a pas deux enfants d'une même famille qui soient identiques. Et, sans doute, nous ne voyons pas aussi bien la différence qui sépare deux petits pigeons ou deux petits lapins. Mais c'est que nous ne sommes pas habitués à les regarder. Les voyageurs notent la même illusion quand ils arrivent chez des nègres ou chez des jaunes i. Au début, ils ont l'impression que tous se ressemblent. Plus tard, ils aperçoivent nettement les caractères individuels. C'est ce qui se passe chez les éleveurs. Eux aussi finissent par s'apercevoir facilement qu'un petit pigeon ou qu'un petit poulet ne sont pas identiques à ceux qui leur ressemblent le plus. L'art d'apercevoir les différences est le début de l'art de l'élevage.

La loi de l'hérédité est celle-ci : les petits, en général, présentent les mêmes particularités que leurs parents. Si cette loi n'était pas vraie, les procédés de sélection employés par les éleveurs ne réussiraient pas non plus. A quoi servirait-il de faire croiser entre eux des mâles et des femelles ayant le bec relativement court, s'il n'y avait pas des chances pour que, de leur croisement, naquissent des petits ayant le bec plus court que les autres ? Et, aussi bien* si l'hérédité des particularités acquises par les individus au cours de

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