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Le Dantec, Lamarchiens et Darwiniens. (F. Alcan

leur vie est douteuse, l'hérédité de leurs particularités congénitales est-elle beaucoup plus visible. Des maladies, des difformités, des couleurs de peaut des formes de nez ou d'oreilles, se transmettent héréditairement parfois pendant plusieurs générations. Le fait de l'hérédité est acquis par la science. Ce qu'elle ne sait pas bien dire, c'est dans quelles limites cette hérédité s'exerce.

Voilà deux lois bien opposées. L'une ne dit-elle pas que les petits diffèrent de leurs parents, l'autre qu'ils leur ressemblent ? Cependant toutes deux ne peuvent manquer d'être vraies ensemble puisque l'élevage réussit, et, l'expérience le prouve, elles le sont toutes deux.

Ainsi la sélection artificielle est un procédé qui donne des résultats parce que l'éleveur sait utiliser deux lois de la nature : la loi de la variabilité, celle de l'hérédité.

C'est en réfléchissant sur ces choses que Darwin a été amené à formuler sa grande loi de la sélection naturelle. L'éleveur tire d'une race donnée des races divergentes et nouvelles. Les espèces naturelles ne sont souvent pas plus différentes les unes des autres que ne le sont les races en question. N'y a-t-il donc pas, dans la nature, une force dont l'action puisse avoir fait diverger les espèces sauvages comme l'éleveur réussit à faire diverger les races domestiques? Ce qui éclaira Darwin sur ce sujet, c'est, il nous l'a dit lui-même, la lecture des œuvres de l'économiste Malthus. Malthus avait comparé l'accroissement de la population humaine et celui des substances alimentaires. La population, concluait-il, s'accroît en proportion géométrique comme 2, 4, 8t 16, 32, 64... Les substances alimentaires ne s'accroissent qu'en proportion

arithmétique comme 2t 4, 6, 8, 10, 12... Cet état pourra se prolonger sans inconvénient tant qu'il restera sur la terre des espaces vides à peupler. Mais quand tout le sol sera colonisé, les hommes seront condamnés à la famine ; ce sera pour eux l'heure de s'entredévorer. Malthus en tirait ce corollaire : il faut que l'humanité limite sa reproduction, et que chaque famille s'interdise d'avoir plus d'un nombre déterminé d'enfants.

Cette idée frappa Darwin. Il aperçut brusquement le monde tel qu'il est, c'est-à-dire comme un champ de lutte et de carnage où tous les vivants sont en concurrence pour la vie. Rien de plus tristement vrai que cette idée. Sont en concurrence pour la vie, dans un même milieu, les êtres vivants qui se nourrissent des mêmes objets. Tel est, dans une oasis, le cas des sauterelles et des bœufs. Si les sauterelles mangent toute l'herbe, les bœufs meurent. Si les bœufs la mangent toute,, les sauterelles meurent. Sont en concurrence pour la vie, dans un même milieu, les êtres qui mangent et ceux qui sont mangés. Tel est le cas des oiseaux insectivores et des espèces d'insectes. Si tous les insectes échappaient aux oiseaux qui les poursuivent, ceux-ci disparaîtraient fatalement. Si tous les insectes appartenant à une espèce se laissent, au contraire, dévorer, l'espèce en question est anéantie. Sont en concurrence dans une même espèce, en vue de la reproduction, les différents mâles et les différentes femelles de cette espèce. Si un mâle ne trouve pas à se reproduire, ses particularités sont condamnées à s'éteindre avec lui. Si, au contraire, il trouve facilement des femelles, ses particularités ont des chances de durer. Aussi bien les combats que les mâles, dans presque toutes les espèces, se livrent au moment du

rut ne sont-ils pas la preuve matérielle de cette forme de la concurrence : la concurrence sexuelle?

N'avons-nous pas là l'idée d'une force naturelle qui doit jouer dans le monde des vivants à l'état sauvage un rôle tout à fait analogue à celui que joue l'éleveur chez les êtres vivants à l'état domestique ?

Darwin l'a pensé ; se rappelant à la fois la loi de la variabilité, la loi de l'hérédité et la loi de la concurrence vitale, il a cru pouvoir formuler la grande loi de la sélection naturelle ; il la donne comme leur conséquence logique inévitable. « Toute particularité avantageuse pour un individu ou pour son espèce, étant donné le milieu dans lequel ils se trouvent se conserve et se transmet par hérédité. » Voilà la formule de cette loi.

Il est facile de le comprendre : une loi de ce genre ne peut manquer d'être vraie si les trois lois de la variabilité, de l'hérédité et de la concurrence vitale le sont simultanément. Un individu naît, Il a toujours certaines particularités. Parmi celles-ci, il y en aura de désavantageuses ou d'avantageuses. L'individu qui présentera des particularités fâcheuses sera éliminé. Il ne se reproduira pas. Son type spécial se perdra. Celui qui en présentera d'avantageuses sera conservé. Il se reproduira. Par conséquent aussi, à supposer vraie la loi d'hérédité, il donnera naissance à des êtres vivants présentant les mêmes particularités que lui. Comment cette série de phénomènes pourrait-elle manquer de se produire si les trois lois que nous avons exprimées sont véritables ?

Et si la sélection naturelle existe, n'avons-nous pas un excellent moyen pour expliquer comment des espèces divergentes ont pu naître d'une même espèce ? On s'est fait des illusions étranges sur le rôle de la sélection.

Plusieurs ont voulu voir en elle un agent inévitable de progrès. Ce n'est pas le progrès qu'elle assure, c'est la persistance des plus aptes. Ce qui est une particularité avantageuse dans un certain milieu n'en est, en effet, pas une dans un autre. Une espèce répandue dans différents milieux donnera donc dans l'un des individus d'un type, dans l'autre des individus d'un autre type. Prenons des exemples dans la société. C'est une particularité avantageuse, dans un milieu d'honnêtes gens, d'être ou de paraître honnête. C'est une particularité avantageuse, dans un milieu de brigands, d'être ou de paraître plus brigand que les autres. Prenons-en dans la nature. C'est une particularité avantageuse, avec la température qui règne actuellement sur la terre, d'être homme. Que le soleil vienne à se refroidir, il sera peut-être plus avantageux d'être lichen. La sélection naturelle conserve donc non pas toujours le type des meilleurs, mais toujours celui des êtres qui sont accidentellement le mieux faits pour vivre dans le milieu où ils se trouvent et pour s'y reproduire. Elle est mortelle pour les « mal adaptés ». Elle sauve tous ceux que le hasard des circonstances a pourvus du nécessaire.

Un exemple simple, et du reste tout schématique, fera mieux comprendre ces choses.

Chacun le sait : dans les pays généralement couverts de neige, les perdrix sont blanches ; dans les autres pays, leur couleur se rapproche de celle du sol où elles pâturent. Un finaliste, constatant ce fait, dira tout naturellement : voyez comme les perdrix ont été bien douées par leur créateur. Il les a faites blanches dans les pays couverts de neige. Il a voulu, par là, les rendre invisibles à leurs ennemis et assurer leur conservation. Il les a faites grises dans les pays où le sol

est gris, pour un motif analogue. Et notre finaliste louera la Providence d'avoir tant fait pour les perdrix. Que dira, au contraire, un transformiste ? Il y avait, déclarera-t-il, des ancêtres des perdrix actuelles. Ces ancêtres n'étaient ni tous blancs, ni tous gris. En raison de leur multiplication, l'espèce à laquelle ils appartenaient a dû s'étendre toujours davantage, peupler des espaces de plus en plus vastes. Il est arrivé ainsi que certains groupes d'individus de cette espèce ont vécu dans des pays tièdes, tandis que d'autres ont dû se fixer dans des pays froids. Dans les régions couvertes de neige, celles des perdrix qui ont été le plus vite détruites ont été, naturellement, celles que leurs ennemis apercevaient le plus facilement. Ç'ont été celles qui se détachaient sur la neige en raison de leur couleur grisâtre. Celles-là se sont trouvées éliminées. Au contraire, celles qui tiraient sur le blanc ont échappé. Elles se sont reproduites ; elles ont fait souche. De là, dans les milieux couverts de neige, une espèce de perdrix blanches. Réciproquement dans les pays où le terrain est grisâtre, ce sont les perdrix les plus blanches qui ont dû être aperçues les premières ; ce sont elles qui ont dû être détruites et éliminées. Finalement, dans ces milieux, il a dû se constituer à la longue une espèce de perdrix grises. Voilà un fait de finalité apparente qui s'explique très simplement ; son interprétation, on le voit, se présente comme une application spéciale du mécanisme universel. Si les perdrix sont blanches dans les pays couverts de neige, il n'est pas nécessaire de supposer une volonté qui les ait à dessein organisées ainsi. La sélection automatique et mécanique suffit à rendre compte du phénomène.

C'est pourquoi, concluait Darwin, il n'est pas non plus nécessaire de supposer que les diverses espèces,

actuellement vivantes, ont été juxtaposées dans le monde par une même volonté. Il a dû exister, au début, un petit nombre d'espèces primitives. Ces espèces ont peuplé des milieux de plus en plus nombreux et différents les uns des autres. Dans le milieu A, certaines monstruosités heureuses se sont conservées. Dans les milieux B, C, D, E, celles qui ont duré étaient d'un autre genre. En faut-il plus pour montrer que, d'une espèce unique, des espèces différentes ont pu sortir? En faut-il plus pour expliquer comment chaque espèce, actuellement vivante, peut, sans avoir été organisée pour cela par une Providence, avoir l'air d'avoir été faite pour mener dans un certain milieu le genre de vie que, précisément, elle y mène ?

On voit toute la différence qui sépare le procédé d'explication lamarckien et le genre d'interprétation darwinien. Lamarck disait : « Les espèces se sont détachées du tronc de la vie une à une sous l'influence directe de leur milieu, et en raison du genre d'existence qu'elles y ont mené. » Il faisait donc de l'habitude et de l'hérédité des particularités acquises au cours de la vie,, les grands facteurs de l'évolution. Darwin déclare r« Les différentes espèces se sont constituées parce que certains individus ont présenté des monstruosités congénitales, et parce que ces monstruosités ont été conservées lorsqu'elles se sont trouvées utiles. » Il invoque donc un autre mode de variation et d'hérédité. Il expliquera ainsi certaines choses mieux que ne le faisait Lamarck : par exemple, il dira : les girafes ont de grands cous, parce qu'il est né parmi leurs ancêtres des individus présentant cette difformité, et parce que cette difformité s'est trouvée utile pendant les temps de sécheresse, dans des pays où la verdure se trouve surtout au sommet des pal-

Cresson. — Philos, natur. 4

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miers ; il expliquera la beauté des maies par le choix que font les femelles qui se laissent plus volontiers féconder par un mâle de grande allure que par un animal sans élégance. En revanche, les théories de Lamarck s'appliquent mieux .sur d'autres points ; par exemple, lorsqu'il s'agit d'expliquer les organes atrophiés des diverses espèces, ou la différence du canard domestique et du canard sauvage. D'ailleurs, les deux principes ne sont nullement inconciliables ; la plupart des naturalistes actuels sont disposés à les admettre à la fois l'un et l'autre, et à les perfectionner l'un par l'autre.

Aussi bien les naturalistes n'en sont-ils restés absolument ni au lamarckisme, ni au darwinisme. Ils ont, à la foist élargi les conclusions qu'adoptaient leurs maîtres, et confirmé par des preuves nouvelles les théories qu'ils avaient inventées.

Une étude plus approfondie des êtres vivants a démontré que les homologies curieuses, jadis notées par Lamarck entre les espèces vivantes, s'étendaient plus loin qu'il ne l'avait su. Les différents êtres vivants sont tous construits à peu près de la même façon. Ils sont faits de cellules dont chacune, de son côté, est une unité biologique. Une cellule se compose d'un peu de protoplasma, d'un noyau et généralement d'une enveloppe. Il semble qu'on puisse y distinguer deux choses : une partie en quelque sorte spongieuse, qui est la partie proprement vivante, et une partie liquide qui paraît contenir des produits de la vie. Ainsi faite, la cellule se retrouve partout chez les êtres vivants. Tantôt elle est isolée, dans les êtres monocellulaires. Tantôt elle est groupée avec d'autres cellules, de façon à former des êtres complexes. Un vivant un peu compliqué apparaît aujourd'hui comme une colonie de

cellules dont chacune accomplit une fonction spéciale d'une façon spéciale. « Nous nous représentons maintenant, écrit M. Dastre i, l'être vivant complexe, animal ou plante, avec sa forme qui le distingue de tout autre, comme une cité populeuse que mille traits distinguent de la cité voisine. Les éléments de cette cité sont «indépendants et autonomes au môme titre que les éléments anatomiques de l'organisme. Les uns comme les autres ont, en eux-mêmes, le ressort de leur vie qu'ils n'empruntent ni ne soutirent des voisins ou de l'ensemble. Tous ces habitants vivent, en définitive, de même, se nourrissent, respirent de la même façon, possédant tous les mêmes facultés générales, celles de l'homme ; mais chacun a, en outret son métier, son industrie, ses aptitudes, ses talents, par lesquels il contribue à la vie sociale et par lesquels il en dépend à son tour. Les corps d'état, le maçon, le boulanger, le boucher, le manufacturier, l'artiste exécutent des tâches diverses et fournissent des produits différents et d'autant plus variés, plus nombreux et plus nuancés que l'état social est parvenu à un plus haut degré de perfection. L'être vivant, animal ou plante, est une cité de ce genre. » Qu'est-ce à dire ? Que tous les êtres vivants ont la même constitution fondamentale. Comment, dès lors, n'être pas tenté de conclure plus largement que ne l'avait fait Darwin ? Celui-ci disait : « Il a dû y avoir, au début, un petit nombre d'espèces d'où les autres sont toutes sorties. » En constatant les parentés de toutes les espèces vivantes, en voyant qu'elles sont toutes faites de cellules groupées et coordonnées, ses disciples se sont demandé s'il n'y avait pas eu simplement, au début, un certain nombre de

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