‹ Les bases de la philosophie naturalisteChapitre 14 sur 39 · Alb. Gaudry, Paléontologie philosophique · texte numérisé non relu

Alb. Gaudry, Paléontologie philosophique

continue son opération,, et, à mesure que le milieu devient plus semblable à l'eau douce, les artémies de forme B deviennent, à leur tour, des artémies de la forme C. M, Bonnier cultive des graines de la môme plante dans des milieux artificiels. Il réalise les conditions alpines de la végétation, ses conditions polaires. Il voit les plantes qu'il cultive prendre les caractères des plantes alpines et des plantes polaires. Les expériences se poursuivent. Elles démontrent que Lamarck avait vu juste, que les formes des êtres dépendent, pour une grande part, du milieu où ils se trouvent jetés, que la môme plante semée aux environs de Paris, et aux Indes sur le plateau des Nilghiris, prend automatiquement des caractères dissemblables. Elles acheminent, une fois de plus, vers la théorie de l'évolution des espèces vivantes.

Ainsi, assurément, la doctrine transformiste n'est pas établie avec la même exactitude que peut avoir la théorie du mouvement de la terre. Mais plus ils avancent, plus les biologistes sont disposés à la déclarer vraie. Tout se passe dans le monde animal et végétal comme si les espèces étaient toutes sorties d'une souche commune par une lente évolution, comme si l'arbre de la vie était un hêtre immense ayant poussé dans tous les sens ses branches et ses rameaux.

On le conçoit : une découverte de ce genre ne pouvait manquer de fournir aux philosophes naturalistes une nouvelle arme et un nouvel espoir. Ils y virent une confirmation éclatante de leurs idées. C'était, nous l'avons dit, un argument terrible contre la doctrine naturaliste que celui que ses ennemis tiraient de la finalité. Devant l'ôtre vivant, un disciple de Lucrèce n'était pas médiocrement embarrassé. On lui montrait la merveilleuse adaptation de cet être à son genre

de vie. On lui faisait constater combien l'œil paraissait bien construit pour voii\ la nageoire pour nager, l'aile pour voler. On lui détaillait les attentions de la nature qui donne aux parents mâles et femelles tout ce qu'il faut pour qu'ils puissent et veuillent se reproduire, tout ce qu'il faut aussi pour que le petit dure dans les conditions les meilleures possibles. On lui demandait : comment pouvez-vous expliquer toutes ces choses, s'il n'y a dans l'univers que des forces aveugles agissant automatiquement dans une matière inerte ? Il faut bien l'avouer : la réponse était, pour lui, difficile. Après les découvertes de Lamarck, de Darwin et de leurs disciples, elle ne l'est plus autant.

Dans chaque espèce, toutes les fonctions mécaniques par lesquelles s'entretient la vie des individus sont admirablement adaptées à la conservation des individus. Comment s'en étonner ? Ceux des ancêtres des vivants actuels qui étaient mal adaptés à leur conservation ont été éliminés. Seuls ceux qui pouvaient survivre ont survécu. Ceux qui naissent aujourd'hui pourraient-ils donc n'avoir pas l'air d'avoir été faits spécialement pour vivre la vie qu'ils mènent ?

Dans chaque espèce^ toutes les fonctions indispensables à la reproduction et à la conservation des petits sont supérieurement organisées. Le contraire n'aurait pas pu être. Les espèces mal constituées pour se reproduire n'ont naturellement pas fait souche. Leur type a été éliminé. Celles-là seules que le hasard des circonstances ou l'action du milieu avaient faites aptes à la reproduction existent donc encore et transmettent leurs traits.

Mécaniquement, automatiquement, les espèces mal adaptées périssent. Mécaniquement, automatiquement, les espèces bien adaptées durent. Qui s'étonnera

donc de voir que les espèces actuellement existantes aient l'air d'avoir été faites spécialement pour mener dans le milieu où elles vivent, le genre de vie qu'elles y mènent ?

Mais, dira-t-on encore, la philosophie transformiste nous explique peut-être comment la vie s'épanouit quand les premières cellules sont nées. Elle ne nous dit pas comment celles-ci ont pu naître. Ne faut-il pas, là du moins, supposer un acte de création spécial ?

Ce problème est celui des générations spontanées. Il a subi les plus étranges vicissitudes.

Jadis, les philosophes ne faisaient point de difficultés sur cette question. Beaucoup admettaient sans vergogne la génération spontanée. Le vieil Empédocle croyait que les êtres vivants étaient sortis de la terre ; il avait existé d'abord des monstres, des membres isolés ; plus tard seulement s'étaient constituées les espèces actuellement vivantes. Lucrèce estimait que les vers de terre naissaient de la boue, sous l'action immédiate de la pluie. L'opinion courante était que les rats et les souris se produisaient automatiquement dans les greniers, que les poux et les puces se formaient spontanément dans la poussière. Cette opinion était encore répandue au début du xviie siècle. Dans les Deuxièmes objections aux méditations de Descartes, nous en trouvons la preuve. Descartes avait déclaré que le supérieur ne peut pas sortir de l'inférieur : un être imparfait ne peut pas former, par un acte spontané de son esprit, l'idée d'un être parfait. On lui objecte la génération spontanée : dans les poussières on voit naître des êtres vivants. L'infé-

rieur peut donc, dans certaines conditions, engendrer le supérieur. L'opinion de la génération spontanée ne paraissait donc pas absurde.

C'est au xvne siècle que l'on constata qu'appliquée à des êtres compliqués, la supposition de la génération spontanée était fausse. RédU démontra que les viandes protégées par une gaze contre les mouches ne donnaient naissance à aucun ver : au contraire, celles sur lesquelles les mouches vont déposer leurs œufs en produisent. La prétendue génération spontanée n'en est donc pas une. Les animaux ne naissent quelque part que parce que les germes dont ils peuvent na î Ire s'y trouvent. Omne vivum ex vivo. Omne vivum ex ovo.

La question en resta là pendant longtemps. Elle prit un regain d'intérêt dans la seconde moitié du xixe siècle.

A ce moment, l'étude des microorganismes ouvre un monde nouveau à l'observation des chercheurs. Poucftet fait des constatations intéressantes. Dans les eaux croupissantes, dans les bouillons vieillis, dans les plaies, il se produit, au bout d'un certain temps, une masse de petits êtres vivants. Ces petits êtres, d'où viennent-ils ? Pouchet en expliquait la naissance par la génération spontanée. Il ne s'agissait plus ici d'individus compliqués comme une souris ou comme une puce. Il s'agissait d'individus d'un caractère éminemment simple. Du moment que toutes les conditions nécessaires à la synthèse des éléments qui les composaient se trouvaient réunies, comment s'étonner que cette synthèse se fît ? Rien n'était plus naturel, plus inévitable. La génération spontanée paraissait à la fois démontrée expérimentalement et expliquée.

i Cf. Le Dantec, La lutte universelle, p. 217.

C'est alors que Pasteur intervint. D'après lui, le principe omne vivum ex vivo n'était pas infirmé par les constatations de Pouchet. Dans l'air flottent des poussières innombrables. Dans ces poussières sont suspendus des œufs de microorganismes, de microbes. Ces œufs attendent, pour se développer, de trouver un milieu favorable. Dès qu'ils en rencontrent un, ils donnent naissance à des vivants qui pullulent. Voilà l'opinion de Pasteur. Cette opinion, il la démontrait à l'aide d'expériences parfaitement combinées i. La cause présumée se produisant, l'effet présumé doit se produire. Pasteur nettoyait des vases à fond, y plaçait des substances diverses admirablement stérilisées. Il les mettait en contact avec de l'air non stérilisé lui-même. Les microbes naissaient. La cause présumée étant supprimée, l'effet présumé doit l'être. Pasteur, après avoir fait les mêmes opérations sur les vases dont il se servait, en bouchait l'entrée hermétiquement, ou ne mettait ses liquides en rapport qu'avec de l'air privé de toute poussière. Les liquides vieillissaient indéfiniment sans montrer trace de microbes. La cause présumée variant, l'effet présumé doit varier. Pasteur mettait ses liquides stérilisés en contact avec de l'air plus ou moins chargé de poussières. Il les voyait se peupler plus ou moins vite d'un nombre de microbes plus ou moins grand. L'idée de Pouchet était démontrée fausse. Les microbes naissaient non par génération spontanéet mais d'œufs de microbes apportés par l'air dans les terrains favorables à leur développement.

La question en est là. Jamais la génération spontanée n'a été constatée nulle part. Est-ce à dire qu'elle soit

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