Force et matière
Cresson. — Philos, natur 6
vivant. » Et, assurément, le résultai obtenu sur un peint donne lespoir d'obtenir sur un autre une réussite analogue. Une telle espérance n'est pas une certitude. Elle a, du moins, quelque chose de probable et de vraisemblable.
La vraisemblance s'augmente encore quand on réfléchit aux conditions dans lesquelles la génération spontanée a dû se faire, si elle s'est faite. Ces conditions ont dû être très complexes ; il se peut qu'elles aient été très différentes des conditions actuelles. La terre a été soumise à de nombreuses vicissitudes. Il fut un temps où elle était très chaude et entièrement en fusion ; à un autre moment, elle a dû se trouver dans un état intermédiaire entre l'état solide et l'état liquide. Les climats ont beaucoup changé. A certaines époques, la terre paraît avoir été très humide. A certaines autres, elle semble avoir été couverte presque partout d'une épaisse couche de glace. Dans quelles conditions de chaleur, d'humidité, de lumière, de pression, la vie est-elle donc née ? Nous l'ignorons. Il peut nous être difficile de les réaliser. C'est une excuse pour nous de ne pas les avoir encore découvertes. Cette excuse apparaît meilleure encore à la réflexion. Il est possible que la terre n'ait pais été le lieu de la génération spontanée. Des philosophes ont admis que les germes de la vie aient pu être apportés par quelque bolide. D'autres ont pensé que notre sol avait pu être ensemencé par des poussières provenant des débris d'un monde mort. S'il en était ainsi,, la réalisation des conditions de la génération spontanée serait plus difficile encore. En tout cas, il suffit que ces conditions se ,-soient produites une fois quelque part, sur la terre ou ailleurs, pour que la vie soit née. Car le propre de la matière vivante est de se reproduire automatiquement et d'elle-môme.
Un petit groupe de cellules peut en avoir engendré une infinité. Pourquoi un hasard heureux n'aurait-il pas, une fois unique,, réuni toutes les circonstances nécessaires à la naissance d'un groupe de ce genre ? Et, s'il en était ainsi, y aurait-il lieu de s'étonner que les chimistes actuels éprouvent quelque difficulté à réaliser à nouveau un concours de phénomènes très complexe et très rare ? Voilà bien des raisons d'excuser notre ignorance sur la génération spontanée. Voilà aussi bien des motifs de croire que cette ignorance ne durera pas toujours.
Et, en effet, le nombre de ceux qui estiment la génération spontanée possible est plus grand que jamais. « Que la reproduction d'une substance vivante soit possible à la chimie du xxe siècle, écrit M. Le Dantec, c'est ce que pensent tous les savants débarrassés deis vieilles idées sur l'existence d'un abîme entre la vie et la mort ; ce qui, pour nos ancêtres ignorants, était un abîme, est aujourd'hui à peu près comblé. Mais cette synthèse possible est sûrement très difficile et le hasard ne doit pas en avoir souvent réuni les conditions. » Aussi bien l'étude de certains états de la matière, comme les états qu'on nomme colloïdes, ne fait-elle que de commencer. Le protoplasma est un colloïde. Qui sait si, quand on en connaîtra suffisamment la caractéristique, on ne sera pas en meilleure posture pour fabriquer de la vie ?
En somme, l'existence d'une génération spontanée n'est pas démontrée. L'impossibilité d'un phénomène de ce genre ne l'est pas davantage. Toute porte à croire, cependant, qu'il a pu et dû se produire : « La terre a certainement été trop chaude à une période de son évolution pour que la substance vivante s'y produisit ; la vie n'existait pas ; elle existe aujourd'hui, donc elle a
apparu t. » La paléontologie nous le suggère d'ailleurs ; elle a apparu, au début, sous des formes très élémentaires et très simples. N'est-il pas, dès lors, vraisemblable qu'elle s'est formée au commencement d'une façon automatiquet sous l'action combinée de forces chimiques et physiques encore mal connues ?
Ainsir la biologie n'a sans doute résolu, d'une façon définitive, aucun des trois problèmes qui doivent, nous l'avons dit, recevoir une solution mécaniste pour que la philosophie naturaliste soit justifiée. Pourtant, sur les trois points, elle a fait des progrès dont le naturalisme peut se prévaloir. Elle sait que la plupart des phénomènes vitaux se réduisent à des phénomènes physico-chimiques ; elle soupçonne qu'il pourrait bien en être ainsi de tous. Elle a découvert une façon rationnelle d'expliquer automatiquement la formation des espèces vivantes et les traits de finalité qu'on y remarque. Elle constatet de plus en plus, qu'il ne doit pas y avoi-r un abîme infranchissable entre l'inorganique et l'organique, le mort et le vivant. Il n'en faut pas plus au philosophe naturaliste pour qu'il se croie en droit de conserver son attitude.
Du reste, si la vie animale et végétale parait pouvoir être interprétée du point de vue naturaliste, la vie de l'homme envisagé comme unité biologique doit pouvoir l'être aussi bien. Huxley s l'a démontré. L'homme physiologique n'occupe pas, dans la nature, une place exceptionnelle. Comparez-le à quelque singe de l'ordre des primatesr l'orang-outang ou le gorille. Sans doute,