Brehm, L'Homme et les Animaux
méduses, les étoiles de mer, les anémones de mer; voilà les microbes et les amibes ; voilà les vivants étranges qui tiennent une place intermédiaire entre la plante et ranimai. Ces vivants-là ont-ils donc des représentations conscientes ? La plante gobe-mouches se referme sur l'insecte qui se hasarde sur sa fleur. L'anémone de mer saisit au passage la crevette ou le petit poisson qui effleurent ses pétales de chair. L'huître s'ouvre et se ferme pour sa nourriture. Des êtres de ce genre éprouvent-ils des sensations, des plaisirs, des douleurs, des désirs ? Qui en décidera, et sur quels indices se fondera-t-on pour en juger ? Les actions de pareils vivants pourraient bien se réduire à des réflexes d'un caractère exclusivement mécanique. Il serait alors aussi absurde de leur attribuer une conscience que d'en refuser une au chien ou à l'éléphant.
En somme, quand on donne à la proposition que nous examinons le sens absolu que les cartésiens lui donnaient, on commet une lourde faute. Les cartésiens jugeaient des animaux supérieurs en se rappelant les animaux inférieurs ; ceux qui croient qu'il y a partout de la conscience jugent des animaux inférieurs en se rappelant les animaux supérieurs et en ne faisant pas les corrections nécessaires. Les uns et les autres pourraient bien exagérer. Une psychologie plus attentive défend de prononcer le mot « l'animal ». Ce qui existe, ce sont « des animaux », des espèces infiniment variées. Il y en a qui ont certainement, comme nousr une conscience très claire. Il pourrait bien y en avoir qui soient dénués de toute conscience et se réduisent à de pures machines. Nul ne peut dire exactement où commence, dans l'échelle animale, la vie consciente ni où elle cesse. En revanche, ce que tout le monde peut et doit dire, c'est que l'homme n'est pas,
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dans la nature, une exception unique parce qu'il a des représentations.
Mais donner à ces mots : « L'homme a l'intelligence, l'animal n'a que l'instinct » le sens qu'un cartésien leur attribuait, c'est évidemment trahir ceux des spiritualistes contemporains qui les prononcent encore. Ceux* là ne nient pas l'existence d'une conscience animale. Par les mots intelligence et inistinct, ils entendent quelque chose de tout différent.
L'homme est doué d'intelligence. Cela signifie, disent les spiritualistes, qu'il a une faculté de comprendre caractérisée par certains traits significatifs. — Avant tout, l'intelligence humaine est éducable. L'enfant, à sa naissance, a bien en lui les germes de ce qui sera son entendement d'homme. Mais ces germes ont besoin de se développer. C'est lentement, par l'exercice, par l'étude, qu'il apprendra à se servir des trésors que sa structure mentale recèle. Notre esprit se forme petit à petit. Il ne se développe pas d'une façon brusque et instantanée. Un maçon ne sait faire un mur qu'après avoir appris à le construire : un écolier ne sait écrire qu'après un apprentissage prolongé. — Ensuite, l'intelligence humaine est une intelligence à tout faire. Un homme possède un esprit tel qu'il est également capable, s'il s'y applique, de résoudre un problème de mathématiques, ou de fabriquer des vêtements, ou encore de faire un livre. Sans doute, pour tout cela, il faut des aptitudes spéciales, une éducation particulière. Mais celui qui est intelligent pour une chose l'est, en même temps, pour une infinité d'autres. L'intelligence humaine est une servante souple, qui s'adapte merveilleusement à la multitude des questions qui se posent à elle. — Enfin, et surtout, l'intelligence humaine est de telle nature que l'homme qui
accomplit un acte sait et pourquoi il l'accomplit et quels moyens il choisit, et pour quelle raison il use de ces moyens. Par exemple, quand un maçon construit un mur, il sait pourquoi il fait ce qu'il fait, et c'est parce qu'il le sait qu'il range les pierres dans l'ordre selon lequel il les place. Quand un enfant écrit un mot, il sait quel mot il veut écrire, pourquoi il le veut, quelles lettres il emploie et pourquoi il emploie ces lettres. L'intelligence nous fait donc accomplir des actes tels que nous avons conscience en les faisant et du but que nous poursuivons et des moyens dont nous usons pour atteindre ce but. — Quand un spiritualiste dit : « L'homme a l'intelligence », il attribue donc à tout homme un entendement éducable, apte à résoudre des problèmes de diverses espèces,, et enfin à lui faire faire ce qu'il fait avec la double conscience de la fin poursuivie et des moyens employés pour l'atteindre.
Quand un spiritualiste ajoute : « L'animal n'a que l'instinct », il lui refuse précisément une intelligence de ce genre. Considérons un de ces insectes dont M. H. Fabre i a si remarquablement étudié les mœurs : l'abeille maçonne, ou le sphex, ou l'ammophile hérissée. Nous trouvons là des manifestations d'une activité qui parait fort différente de celle que domine l'intelligence humaine. Le sphex est un insecte analogue à la guêpe. Pour assurer la reproduction de son espèce, il attaque des éphippigères ; il les blesse de façon à les paralyser sans les tuer ; il les enterre et pond son œuf sur le corps de la victime. La larve naît, se nourrit de la proie vivantel se change en chrysalide et donne naissance à un nouveau sphex. Voilà un mode d'activité com-