‹ Les bases de la philosophie naturalisteChapitre 20 sur 39 · Souvenirs entomologiques · texte numérisé non relu

Souvenirs entomologiques

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plexe. Quels en sont donc les caractères ? — D'abord, le sphex qui accomplit toute la série de ces actions n'a jamais appris à les accomplir. Ses parents sont morts avant l'hiver. Lui est né après l'hiver. Il n'a donc reçu aucune éducation,, aucune tradition. Cependant quand l'heure sera venue, il saura faire à point nommé tout le nécessaire pour que son espèce survive. Il saura creuser un trou ; découvrir la proie voulue ; la piquer juste à l'endroit nécessaire pour la paralyser sans la tuer ; déposer son œuf exactement à la place où il doit être pour que la larve naissante puisse dévorer, dans les conditions les meilleures possibles, la victime qui lui est réservée. Voilà donc une série d'actes qui semblent intelligents ; ils sont accomplis cependant sans que notre sphex ait reçu la plus petite éducation. Première différence notable de son instinct avec notre intelligence. — Une différence plus profonde tient à la spécialité de l'instinct, Le sphex sait admirablement faire le nécessaire pour assurer la survie de sa larve. Mais il ne sait pas faire autre chose. Qu'on lui crée artificiellement quelque difficulté imprévue pour lui et dont la solution soit cependant simple. Il n'en pourra pas sortir. Quand le sphex a paralysé son éphippigère, il la traîne par les antennes vers le trou qu'il a creusé. Il la quitte un instant en arrivant à la fosse, entre dans cette fosse, puis ressort et achève d'entraîner la bête au fond de son trou. Qu'on profite de l'instant où le sphex a abandonné sa proie pour couper les antennes de l'éphippigère. Le sphex la saisira par une palpe fixée à la tête et recommencera son manège. Qu'on supprime alors toutes les palpes et toutes les extrémités attenantes à la tête. Le sphex fera tout son possible pour saisir cette tête elle-même dans ses mandibules. Il n'y réussira pas. Et alors il abandonnera tout, son

terrier, sa proie, son œuvre, ...faute d'avoir l'esprit assez souple pour avoir l'idée de traîner la victime par une patte. Bret, le sphex sait faire une chose ; il ne sait en faire qu'une seule ; le reste lui échappe. — Mais voici qui est plus grave encore : notre sphex semble ignorer en agissant, non pas ce qu'il fait, mais la raison pour laquelle il fait ce qu'il fait. En voici un qui a creusé sa fosse ; il y a placé l'éphippigère paralysée ; il a pondu son œuf sur elle à la place ordinaire. A présent, il est en train de combler l'entrée de la logette qu'il a construite. Ecartez-le ; déblayez l'entrée du trou. Retirez l'éphippigère et l'œuf. Laissez revenir le sphex. Celui-ci entre dans le trou, le parcourt. Il ne peut manquer de constater que la chambre est vide. Cependant, il ressort du trou, et il recommence à en boucher lentrée avec le même soin, la même méthode et la même précision que si la chambre contenait, comme elle le devrait, et l'éphippigère et l'œuf que vous avez enlevés. Un animal qui agit ainsi savait-il donc pourquoi il faisait ce qu'il faisait, en effet? Ne semble-t-il pas, au contraire, se conduire comme un individu profondément ignorant du but qu'il se proposait d'atteindre ? — L'instinct est donc fort différent de l'intelligence : il naît sans éducation ; il n'est adapté qu'à certaines choses ; enfin il est inconscient du but pour lequel il travaille.

Cette formule : « L'homme a l'intelligence, l'animal n'a que l'instinct » ne signifie donc plus ici : l'homme a de la conscience, l'animal n'en a pas. Elle nous dit tout autre chose. Comprise ainsi, est-elle donc plus véritable que quand on lui donne son sens cartésien ? Il y a des raisons sérieuses d'en douter.

Assurément, quand on examine certaines espèces

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d'êtres vivants et notamment quelques insectes, on est frappé de la différence qui sépare probablement leur mentalité de la nôtre. Les faits cités par M. Fabre paraissent très sérieux. S'ils sont vrais et bien interprétés, il y a donc des êtres vivants dont l'intelligence est fort différente de celle que nous constatons chez nous. Mais faut-il en conclure que tous les animaux soient, sur ce point, identiques les uns aux autres ? Peut-on, sans absurdité, parce qu'on découvre chez le sphex ou chez l'abeille maçonne une mentalité d'un certain genre, en conclure que le chien, le cheval, l'éléphant ont la même ? Peut-on, d'autre part et en sens inverse, en attribuer une de même nature aux microbes, aux ascidies, aux polypes ? Si l'on entend par l'instinct une activité inconsciente de son but, mais consciente d'elle-même, n'est-ce pas accorder trop peu au chien que de ne lui attribuer que l'instinct ? N'est-ce pas accorder trop à l'étoile de mer que de lui attribuer un instinct ?

Voyez un chien que son maître lui-même considère comme intelligent ; examinez-le dans les différents actes de sa vie, au moment où il vient demander son repas, au moment où il sollicite, en jappant, qu'on lui ouvre la porte dont il regarde le bouton sans pouvoir l'atteindre, au moment où, ayant commis une faute, il vient s'étendre tout penaud aux pieds de son maître et solliciter son pardon. A qui fera-t-on croire que ce chien, à l'instant où il fait ce qu'il fait, ne sait pas pourquoi il le fait ? Examinez maintenant un chimpanzé bien dressé, un chat familier, ou encore un de ces éléphants qui font si ponctuellement le métier auquel on les a accoutumés. Lisez les traités spéciaux où les observateurs ont accumulé les preuves d'intelligence que donnent les abeilles domestiques, les guêpes, les

fourmis, les castors, tous les animaux qui vivent en société 1. Il vous sera très difficile de prétendre ensuite que tous ces animaux, quand ils agissent, ignorent complètement et également le but de l'acte qu'ils accomplissent. Et, s'ils ne l'ignorent pas, que devient la valeur d'une formule qui prétend les réduire au pur et seul instinct ?

Considérez maintenant les animaux qui occupent l'autre extrémité de l'échelle des vivants. Ce qu'on trouve ici,, ce sont des êtres doués d'une vie singulièrement ralentie. Romanes a cru pouvoir attribuer de l'intelligence même aux méduses et à certains microorganismes. Son interprétation pourrait bien être suspecte. En fait, bien des êtres vivants semblent n'accomplir aucun acte qu'un automate ne puisse faire aussi bien qu'eux. Nous le disions plus haut : il en est qui paraissent réduits au pur réflexe inconscient. Aussi bien sont-ce des êtres dont le système nerveux est rudimentaire. Et c'est peut-être leur accorder beaucoup que de leur accorder l'instinct, s'il n'y a pas d'instinct sans conscience.

Encore une fois, quand il s'agit de « l'intelligence » comme quand il s'agit de « la conscience », celui qui parle de « l'animal » ne prononce qu'un mot vide de sens. (( L'animal » n'existe pas. Il y a « des animaux » d'espèces différentes. Parmi ces animaux, beaucoup probablement possèdent plus que l'instinct ; tels sont les chiens, les chats, les éléphants ; d'autres semblent avoir moins que l'instinct ; tels sont les animaux très inférieurs. Quelques-uns enfin ont des instincts

1. Buchner, La vie psychique des bêtes. Lubock, Fourmis, abeilles et guêpes. Romanes, L'intelligence des animaux. Maeterlinck, La vie des abeilles. Bonnier, L'inteUigence collective chez les abeilles, in Science au XX" siècle, 1906.

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caractérisés. Tels sont certains insectes et certains oiseaux.

De l'animal le plus inférieur à l,hommel il y a donc toute une série de degrés. Au bas de l'échelle, le réflexe paraît régner seul. Au-dessus, l'instinct prédomine. Audessus encore, l'intelligence est reine. Mais entre ces degrés, la transition est insensible. L'homme est certainement le plus intelligent des animaux. Mais il n'est assurément ni le seul intelligent, ni le seul conscient.

Qu'on mesure maintenant les distances qui séparent, d'une part l'intelligence d'un chien de celle d'une huître, d'autre part l'intelligence de ce même chien et celle d'un homme de culture ordinaire. De ces distances, laquelle est la plus grande ? Quel homme sincère hésitera sur la réponse à faire ? Et si le chien possède une intelligence plus proche de celle de l'homme que celle de l'huître ne l'est de celle du chien, ne serait-ce pas une étrange erreur de faire rentrer l'huître et le chien dans la nature, et de déclarer que l'homme est, par son intelligence, une exception unique qui n'en fait point partie i ?

L'homme considéré comme être intellectuel ne paraît donc pas être dans le monde une essence à part. Mais ne semble-t-il pas en être une quand on le considère dans les pouvoirs de sa volonté ? L'homme est libre, dit le spiritualisme classique, l'animal ne l'est pas. Si cette proposition est fondée, l'homme est du moins par là <( un empire dans un empire ».

Cette proposition est-elle donc exacte ? Rien n'est

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