Stuart Mill, La philosophie de Hamllton
nous croire libres sans l'être ? Spinoza, Leibniz, Bayle sont d'accord sur la question. Nous n'avons le sentiment de notre liberté que parce que nous ignorons, en agissant, les vraies causes de notre action. Supposons une pierre capable de conscience. Cette pierre est jetée en l'air par un enfant. Elle sent son mouvement. Elle cherche à se l'expliquer. Elle ignore l'enfant qui l'a lancée. Elle va donc tout naturellement se considérer elle-même comme la propre cause du mouvement qui l'anime. Au moment où nous nous sentons libres, nous sommes cette pierre. Nous aussi,, nous avons conscience de nous mouvoir ; nous aussi, nous cherchons à nous expliquer notre mouvement ; nous aussi, nous ignorons les vraies causes de notre action, causes complexes qui tiennent autant aux motifs extérieurs que nous avons d'agir qu'aux traits cachés de notre caractère individuel. Naturellement, par suite, nous nous croyons libres. Le croirions-nous encore si nous étions mieux informés, si nous savions exactement toutes les circonstances dont le concours explique finalement notre action ? Celui qui raisonne ainsi : « Je me sens libre, donc je suis libre » raisonne donc comme celui qui dirait : « Je sens la terre immobile sous mes pieds, donc elle est immobile. » L'un n'est pas plus probant que l'autre. Le libre arbitre que je m'attribue, sous prétexte que je me sens libre, peut donc fort bien être imaginaire.
Et, en effet, tout tend à prouver qu'il l'est.
Si l'on attribue à l'homme un libre arbitre, il en résulte, d'abord, une conséquence des plus graves. Les principes que postule toute la science expérimentale, les principes que vérifient et la découverte de chaque loi nouvelle, et la constatation de ce fait que chaque loi déjà découverte continue d'être valable, ces principes
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souffrent des exceptions. Toutes les fois que nous affirmons une loi, nous admettons implicitement que tout fait a une cause, que les mômes causes produisent les mômes effets. Ett en effet, il semble que nous ayons raison de le faire. Car, quand nous cherchons la cause d'un fait, nous finissons toujours par la trouver ; d'autre part, l'enquête méthodique et patiente dégage toujourst à la longue, la loi à laquelle obéit tout événement. Mais si le libre arbitre existe, il n'est plus exact de dire ni que tout fait ait une cause, ni que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. — Je lève le doigt. Quelle est la cause de mon action ? Ton libre arbitre, répond celui qui en admet un. Mais pourquoi mon libre arbitre s'est-il décidé à me faire lever le doigt? Supposerai-je un libre arbitre qui décide mon libre arbitre à me faire lever le doigt ? La question se reposera à propos de ce second libre arbitre comme à propos du premier. Supposerai-je que mon libre arbitre s'est décidé sans cause ? Alors j'aurai admis qu'il y a dans le monde des « causalités non causées i », donc que tout fait n'a pas une cause. Et, en effet, qui dit libre arbitre dit pouvoir d'agir spontanément sans motif, sens causalité. Il ne peut donc y avoir de libre arbitre sans qu'il y ait des exceptions au principe de causalité. — La chose est plus évidente encore quand on considère le principe des lois : « Les mêmes causes produisent les mêmes effets. » La définition même du libre arbitre suppose que, s'il y a du libre arbitre, ce principe n'est pas universel. Celui qui admet la liberté de l'homme admet, en effet, quet les mêmes circonstances étant données, le même individu peut prendre indifféremment deux