Al. Bain, Les émotions et la volonté
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pour qu'il s'abstienne de certaines autres. On ajoute que ce Dieu récompensera celui qui lui aura obéi et punira celui qui n'aura pas tenu compte de ses prescriptions. L'habitude de croire au permis absolu et au défendu absolu en grandit d'autant. Ce n'est pas tout ; l'enfant entend les conversations qui distribuent le blâme et la louange ; il voit fonctionner des tribunaux qui punissent et récompensent. Comment, finalement, ne s'habituerait-il pas à penser et à sentir que certains actes doivent être faits et certains autres évités ? Né sans aucun germe d'une conscience morale, il en aura une vers sa dixième année. Né asocial, il sera devenu un individu socialisé, parce que la société aura tout fait pour lui persuader qu'il faut vivre pour elle avant même de vivre pour lui.
Une explication de ce genre est-elle suffisante ? Assurément, elle met en lumière un des facteurs les plus remarquables qui influent sur le développement de la conscience individuelle. Mais l'éducation tire-t-elle donc la conscience de l'absolu néant ou ne fait-elle que développer les germes d'un sens moral que l'enfant apporte en naissant ? Nous n'avons pas nos dents au jour de notre naissance, pas plus que nous n'avons notre barbe ni nos instincts sexuels. Mais nous en possédons les germes. La conscience morale n'existait-elle donc pas à l'état de germe chez les individus chez lesquels l'éducation la développe ?
Il y a de sérieuses raisons de penser qu'il en est ainsi.
Si l'éducation fabriquait de toutes pièces la conscience morale chez les individus,, il devrait être facile de développer une conscience de ce genre chez un animal quelconque en lui imposant une éducation appropriée. Or, sans doute, on peut faire naître chez certains chiens des
sentiments dont les manifestations extérieures ressemblent à celles du remords et de la honte. Mais peuton dire que ces sentiments soient une conscience au môme titre que la conscience humaine? Et puis, est-il possible de développer des dispositions semblables chez des chats, des chevaux, des oiseaux, des lézards familiers ? Il est difficile de le prétendre. Si donc l'éducation développe facilement un sens moral chez la plupart des hommes et difficilement chez les autres vivants, c'est probablement que les hommes sont prédisposés de façon à en avoir un.
Cette opinion devient plus probable encorel quand on constate la précocité du sens moral chez les petits enfants. Il n'est pas rare de trouver un enfant de deux ans en proie au remords et pleurant toutes ses larmes par un sentiment de honte. La satisfaction morale se manifeste également très tôt. Dira-t-on que ces sentiments, dont l'intensité est parfois très grande, sont le résultat d'une éducation donnée depuis l'heure de la naissance jusqu'à celle où ils se manifestent ? La disproportion entre la cause présumée et l'effet réel est ici tellement énorme, qu'on ne peut maintenir sérieusement une affirmation de ce genre. Les habitudes ne se prennent pas en un jour. L'enfant apprend bien à marcher et à parler; mais s'il n'était pas naturellement prédisposé à le faire, il ne saurait pas si vite. N'en doiton pas juger de même quand on considère le développement rapide de ses sentiments moraux ?
Enfin, et surtout, si la conscience était un simple effet de l'éducation donnée aux individus, dans un milieu immoral, tous les individus devraient être immoraux ; dans un milieu moral, tous devraient avoir un sens moral développé. Ce n'est pas ce qui arrive. Il est des individus dont l'éducation semblerait destinée à faire
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avorter chez eux tout sentiment de devoir, et qui, pourtant, restent doués malgré tout de sentiments moraux très purs et très élevés. Il en est d'autres chez lesquels l'éducation morale la plus raffinée ne peut faire naître aucune conscience. Malgré tous les efforts de leur famille et de leurs milieux, ils restent des « chenapans » en proie à tous les mauvais instincts. Une graine douée d'un embryon vigoureux pousse malgré des conditions à demi-défectueuses de culture. Une graine dénuée d'embryon reste stérile malgré tous les soins de celui qui la sème. Si l'on peut rester moral dans un milieu immoral, immoral dans un milieu moralt n'est-ce donc pas que la conscience existe en germe à la naissance de chacun de nous ?
Cette idée est celle de la plupart des philosophes naturalistes contemporains. Le problème de l'origine de la conscience morale chez l'homme se présente donc à leurs yeux sous la forme suivante : 1° d'où vient que nous naissions avec l'embryon d'une conscience morale ? 2° d'où vient que l'éducation, telle que la société nous la donne, tende comme elle le fait à développer cet embryon en nous ? Double problème, dont les naturalistes croient trouver également la solution dans les principes du transformisme.
Supposons, d'abord, comme cadre la nature primitive, c'est-à-dire non pas la nature arrangée par la civilisation humainet débarrassée des plantes et des animaux nuisibles, nettoyée pour ainsi dire de ce qui est le plus dangereux pour l'humanité, mais la nature agreste et sauvage telle qu'elle était lorsqu'elle portait ses fruits pour elle, avant que nous l'ayons obligée à les porter pour nous. Supposons dans ce cadre un individu humain absolument dénué de sentiments sociaux et vivant entièrement seul. Un tel homme aura-t-il des
chances de durer ? Aura-t-il des chances, si les femmes sont animées des mêmes sentiments que lui, de faire souche et de donner naissance à une progéniture ? Il n'en est évidemment rien. Pour qu'un tel homme puisse subsister, il faut qu'il se procure les éléments indispensables à sa nourriture et à sa boisson ; qu'il s'assure un abri contre les intempéries ; qu'il possède les vêtements nécessaires, les armes sans lesquelles sa proie lui échappera. Tout cela est difficile pour un individu qui, par hypothèse, n'a reçu aucune éducation. Mais ce n'est encore rien. Il faut que notre personnage se défende, qu'il lutte contre les animaux dangereux pour lui, qu'il se tienne en garde contre tous les autres hommes qui, s'il n'a lié avec eux aucun pacte tacite, sont pour lui d'inévitables et dangereux ennemis. Un tel homme a-t-il donc des chances sérieuses de vivre longtemps ? Admettons qu'il le puisse. Admettons même qu'il se procure une femelle, s'accouple avec elle et la féconde. Si lui-même et cette femelle n'ont aucune disposition à la vie sociale,, ils s'éloigneront l'un de l'autre après l'accouplement ; ni l'un ni l'autre ne veillera sur les enfants après leur naissance. Et que deviendra la progéniture d'hommes ainsi réfractaires à la vie sociale? S'il y a eu des hommes entièrement asociaux et antisociaux, ils ont dû périr ; du moins, ont-ils dû laisser périr leur descendance. Leur type n'a pas pu se conserver.
Supposonst au contraire, des hommes très primitifs qui aient accidentellement certaines dispositions à la vie sociale. Ceux-là seront dans des conditions infiniment meilleures pour propager leur type. Réunis, les hommes auront plus de facilité pour se procurer, grâce à la division du travail, les éléments nécessaires à leur subsistance. Ils en auront plus encore pour se
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défendre contre les animaux féroces et les hommes isolés qui pourraient les attaquer. La conservation des individus associés sera donc plus facile que celle des individus qui ne l'auront pas été. La conservation de leur type sera, de son côté, bien plus sûre. Les hommes et les femmes vivant ensemble s'occuperont des enfants, les protégeront, les élèveront. Ils les initieront tôt à leurs propres connaissances et les mettront ainsi en état d'en acquérir de nouvelles. Ils les sauveront de la mort et assureront, leur survie. Qu'est-ce à dire ? Que la disposition accidentelle à vivre en société aura étéx chez ces hommes, une particularité avantageuse. Elle l'aura été pour leur survie individuelle, pour celle de leur espèce : cette particularité avantageuse se transmettra donc par hérédité à leurs descendants.
Or, qu'est-ce qu'une disposition à vivre socialement ? Nous l'avons dit. C'est une tendance à respecter les individus avec lesquels on vit, dans leur existence, dans le sentiment de leur honneur, dans leur propriété,^ dans leur liberté. Si donc nous naissons aujourd'hui avec une disposition instinctive à les respecter ainsi, la raison en est claire. C'est que les hommes qui n'ont pas eu cette disposition ont été éliminés ou n'ont pas fait souche. C'est que ceux qui l'ont eue accidentellement ont été conservés en eux-mêmes et dans leur descendance. C'est que nous sommes les héritiers de ceux-ci, et que, par suite, nous naissons prédisposés à faire ce que nos anciens ancêtres ont fait d'abord par un heureux hasard et ce qui a sauvé l'espèce humaine.
Le phénomène a dût d'ailleurs, se produire d'autant plus sûrement et d'autant plus vite qu'il a dû lui-même être doublé d'un autre. Les premières tribus qui
paraissent avoir peuplé la terre semblent avoir vécu à l'état de guerre perpétuelle. Le but de la guerre était de se procurer de la viande, des esclaves, des femmes. On tuait les hommes faits ou on les emmenait à la suite de la tribu victorieuse. On s'annexait les femmes par concubinage forcé. On absorbait les enfants dans la tribu. Naturellement, la société victorieuse imposait à la société vaincue ses dieux, ses coutumes, ses lois, ses mœurs. Il y a donc eu une sélection des groupes sociaux comme il y a eu une sélection des individus. Or, on le comprendt au début surtout, les sociétés qui ont dû être les plus fortes dans la lutte qu'elles menaient entre elles ont dû être celles dont les individus étaient le mieux disposés à vivre pour la tribu au lieu de vivre pour eux seuls. Celles-là n'ont pu manquer d'avoir les meilleurs guerrierst et de se présenter au combat avec plus de cohérence, de vigueur et d'union que les autres. Les sociétés qui ont dû absorber les autres ont donc dû être celles où, l'hérédité et l'éducation aidant, les individus ont dû être le plus fortement prédisposés à la vie sociale. Par suite, ce sont les sociétés où la religionr l'éducation familiale, l'éducation nationale, l'organisation de la justice se sont trouvées accidentellement le mieux disposées pour faire des individus qu'elles contenaient des êtres pleins de dévouement pour leur groupe social, qui ont dû triompher dans la lutte pour l'existence et faire triompher avec elles^ cette religion, cette éducation, cette organisation judiciaire. La sélection a dû se continuer dans le même sens pendant des siècles. Quoi d'étonnant, par suite, à ce que, dans la société où nous vivons, tout conspire, dès la première heure, à développer chez nous les disposition innées que nous avons à la vie sociale ?
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Buclmer a écrit : « Sans morale, pas de société, et sans société, pas d'hommes t. » On peut dire d'une façon analogue : Si nous naissons aujourd'hui avec des dispositions morales, si la société tend à développer en nous ces dispositions dès notre première heure, c'est que si la société n'avait pas existé, nous n'existerions pas, et si la moralité ne s'était pas développée dans l'humanité, la société n'aurait pas existé. La conscience morale existe dans les individus actuels, parce que sa naissance et son développement étaient une disposition avantageuse pour la survie de l'espèce. Elle a été conservée par la sélection comme l'ont été la forme de la main humaine ou l'aile de la chauvesouris.
Cette conclusion s'impose d'autant plus aux yeux des philosophes naturalistes qu'elle seule fournit un moyen d'expliquer les particularités de la conscience morale.
Il y a des ressemblances entre les consciences des différents hommes ; toutes formulent leurs prescriptions sur le ton de l'obligation ; toutes sont d'accord sur certaines obligations fondamentalesr ne pas tuer, ne pas volerr ne pas insulter. Cela est naturel. En effet, partout où la conscience existe, elle est le fruit de la vie sociale, et il y a certaines conditions sans lesquelles la société ne peut durer nulle part. Comment la conscience pourrait-elle donc ne pas prescrire à chaque homme de respecter ces conditions ? C'est parce qu'elle le faisait qu'elle a été avantageuse et qu'elle a duré. Comment donc s'étonner qu'elle le fasse encore et partout ?
Il y a des différences entre les consciences des différents hommes. Cela encore peut s'expliquer. Supposons