‹ Les bases de la philosophie naturalisteChapitre 26 sur 39 · Force et matière · texte numérisé non relu

Force et matière

une institution, par exemple une religion, qui contribue fortement à développer les sentiments nécessaires à la vie d'un groupe social. Admettons, de plus, que cette religion prescrive un acte inutile comme de porter un voile sur la figure ou d'accomplir certains rites d'une certaine façon. Cette religion contribuera fortement à développer le sens moral des individus qui l'adopteront. Elle sera donc une force, et elle aura des chances sérieuses de durer. En même temps, elle développera l'idée que certains actes, même absurdes et inutiles, sont obligatoires. Les individus qui auront eu leur conscience formée par cette religion attribueront donc une importance morale égale à des devoirs essentiels et à des actes inutiles ou même absurdes. Ceux dont la conscience aura été formée ailleurs sous l'action de coutumes, de traditions! de croyances différentes ne seront pas, sur ce point, d'accord avec eux. Les dissemblances des consciences sont donc explicables ici, comme le sont leurs ressemblances.

Et les naturalistes n'hésitent pas à conclure que la raison pratique, chez l'homme, n'est pas autre chose qu'un instinct social acquis, lequel s'est développé dans l'humanité comme ont pu et dû le faire les instincts qui maintiennent les sociétés animales. Nous croyons avoir le privilège du sentiment de l'obligation. Est-il bien certain que nous l'ayons en effet? Qu'on étudie une ruche d'abeilles. Trois espèces d'insectes s'y trouvent réunies : la reine, les neutres et les mâles ou faux bourdons. Les faux bourdons ne font rien ; mais dès que les reines sont fécondées, les neutres s'en débarrassent en les exécutant. Quant à la vie des reines et des neutres, elle est à la fois effrayante et suggestive. C'est une existence de labeur incessant, destinée uniquement à cette fin unique : reproduire d'autres abeilles

l'esprit et la science. 125

qui feront à leur tour ce qu'ont fait leurs devancières *. La reine pond sans repos, sans interruption, tout entière à l'austère devoir de la reproduction. Les neutres sont occupées à une tâche ininterrompue ; elles fabriquent le miel qu'elles ne goûteront pas, avec l'obstination d'individus qui se sacrifient sciemment pour un objet supérieur. Nul répit dans leur existence, nulle jouissance. Chacune est courbée sur sa besogne. Chacune tourne avec une application qui nous étonne son éternelle roue d'Ixion. N'est-ce pas comme l'image de la vie humaine ? N'est-ce pas la façon d'agir de celui qui, poussé par un intense sentiment de devoir, sacrifie tout à la réalisation d'une fin dont il ne comprend pas le sens ? N'est-ce pas la conduite d'êtres qui sentent qu'il leur faut faire quelque chose sans savoir pourquoi ? S'il est permis de conclure par analogie die l'homme à l'insecte, l'abeille ne semble-t-elle pas guidée par une sorte d'impératif catégorique qui s'impose à elle, comme notre propre conscience nous en impose uni?

En tout cas, ce que l'observation révèle des abeilles, des fourmis et des guêpes, fait douter que l'homme ait raison de se croire une exception dans le monde, sous prétexte qu'il a une conscience morale. La raison spéculative pourrait bien n'être qu'un des organes grâce auxquels, chez l'homme, la vie dure et s'entretient. La raison pratique pourrait bien en être un autre. C'est parce qu'elle est présente en nous que la société dure. C'est parce que la société dure que l'humanité subsiste. Pourquoi supposer, par suiter à notre conscience je ne sais quel caractère surnaturel ? Elle n'est ni la voix de Dieu, ni la voix de je ne sais quelle

Page 1