Cf. Maurice Maeterlinck, La vie des abeilles
raison transcendante. Elle est celle de la société, c'est-àdire de l'espèce humaine, qui nous parle intérieurement et nous affirme ce qu'elle veut que nous fassions pour elle. Si cette voix existe aujourd'hui en chacun de nous, si l'éducation morale tend de toutes ses forces à la faire s'exprimer d'une façon haute et claire, c'est que l'espèce a besoin que nous voulions « vivre socialement », c'est que la sélection naturelle a conservé et les hommes qui étaient prédisposés à le fairet et les sociétés qui y poussaient leurs individus, pendant qu'elle éliminait automatiquement les autres. Le sentiment du devoir n'a rien de mystérieux. Il s'explique comme s'explique la disposition mentale qui pousse l'oiseau à faire à l'instant propice, pour la conservation de son espèce, le nid qu'il construit pour ses œufs. C'est un bon serviteur de la vie, que la vie a protégé, fait durer et développé.
En somme, les principes de l'adaptation au milieu, de l'hérédité et de la sélection naturelle suffisent probablement à faire comprendre comment se sont constituées les mentalités animales. Ne semblent-ils pas également suffire à rendre compte de l'organisation des mentalités humaines ? Si tant de philosophes ont prétendu le contraire, c'est, peut-être, parce qu'ils se sont obstinés à analyser l'esprit sans réfléchir assez à ses rapports exacts avec la vie. Tels des anatomistes qui étudieraient chaque organe à part, le décriraient et le disséqueraient, mais sans jamais se rendre compte de la place qu'il occupe dans l'ensemble de l'animal et de son utilité. Un tel travail peut être fort bien fait. Il restera toujours celui d'un myope qui voit bien ce
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qu'il voit, mais qui ne se rend pas compte de sa signification exacte.
Et si notre esprit d'homme joue dans notre vie le même rôle et s'explique de la même façon que l'esprit des diverses espèces animales, n'est-ce pas un reste du vieil orgueil anthropocentrique que notre disposition à en faire une exception dans l'univers ? Supérieurs aux autres animaux, assurément, nous le sommes. Mais différents en nature, c'est une autre affaire. Encore une fois,, quelle est la distance la plus grande, celle qui sépare la mentalité d'un homme de celle d'un chien intelligent, ou celle qui sépare la mentalité du même chien de celle d'une huître ?
Mais, va-t-on dire, à supposer que les formes diverses de l'esprit soient explicables par les principes naturalistes, l'origine des représentations conscientes l'estelle également?
Ce problème est tout à fait analogue à celui de la génération spontanée des êtres vivants. Quand les premières formes de la vie sont accordées au naturaliste, il peut assez facilement faire comprendre comment elles se sont développées et différenciées. Mais le difficile pour lui, c'est d'expliquer la vie elle-même. De la même façon, l'esprit étant donné, on aperçoit sans trop de peine comment il a pu et dû se mettre en harmonie avec les besoins des espèces et leur milieu. Mais la difficulté devient grande quand il s'agit d'expliquer la genèse de l'esprit.
A vrai dire, la psycho-physiologie fournit, à ceux qui étudient ce problème, des renseignements de premier
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ordre. Elle démontre, en effet, qu'il existe entre le système nerveux et les phénomènes psychiques le rapport le plus étroit. On se rappelle les trois formules classiques d'expérimentation : Quand la cause est donnée, l'effet est donné ; quand la cause est supprimée, l'effet est supprimé ; quand la cause varier l'effet varie en même temps. L'examen des rapports qui unissent le cerveau et la pensée semble prouver que leur relation est exactement celle de la cause et de l'effet.
Examinons les différents vivants chez lesquels il existe des manifestations évidentes de conscience. Tous sont pourvus d'un système nerveux. Ce système est plus ou moins développé ; il affecte une forme ou une autre. Il présente un aspect chez les vertébrés, un autre chez les annelés, les articulés et les rayonnes. Il n'est pas le même chez l'homme et chez la grenouille, chez la fourmi et chez la moule, chez le serpent à sonnettes et chez l'aigle. Mais tous ces êtres en ont un ; il n'est pas un seul vivant donnant des preuves évidentes d'une aptitude à percevoir et à sentir qui n'ait un système nerveux plus ou moins développé et différencié. Posita causa ponitur ëffectus^ ou plutôt Posito effectu ponitur causa. L'esprit étant donné, le système nerveux l'est en même temps que lui.
Etudions maintenant ce qui arrive si l'on supprime, chez un vivant,, une partie de son système nerveux. Il est certaines de ces parties dont la destruction entraîne la mort immédiate. Il en est d'autres qu'on peut faire disparaître sans que la vie soit profondément atteinte. C'est le cas du cerveau proprement dit, c'est-à-dire des hémisphères chez les vertébrés. Flourens les a retirés à des pigeons, Goltz à un chien, Schrader, Munck, Renzi à d'autres animaux. Les résultats de ces expériences sont des plus concluants. Tout
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ce qui s'appelle mémoire, intelligence, volonté proprement dite est nettement supprimé chez l'animal décérébré. Il semble cependant que si les tubercules quadrijumaux et les couches optiques n'ont pas été atteints, l'animal conserve la sensation brute par opposition à la sensation élaborée. « Pas plus que le pigeon de Flourens, le chien décérébré de Goltz ne recherche sa nourriture, même s'il est aiguillonné par la faim ; il accepte seulement, si on la lui présente. Les instincts principaux, les émotions, l'intelligence proprement dite ont disparu. Les mouvements, à coup sûr très compliqués, que l'animal décérébré est capable de faire n'ont à peu près aucune spontanéité ; ils sont la réponse à une provocation immédiate consistant en excitations extérieures des sens de l'ouïe, de la vue, du tact... ou en excitations intérieures du genre de celles que fait naître la faim... Après l'ablation de l'écorce, ce qui est à jamais perdu pour lui, c'est le bénéfice des excitations antérieures, lentement emmagasinées et conservées dans le cerveau... Un coup de fouet arrachera des cris à l'animal, provoquera des réactions de défense ; la vue du fouet ne lui fera aucune impression, parce qu'elle ne réveille plus rimaget le souvenir des sensations antérieures éprouvées du fait de ce même objet. Non seulement la provision des excitations coordonnées sous forme de connaissances ou images complexes se trouve anéantie, mais l'aptitude à réacquérir des connaissances du même genre ne subsiste sensiblement plus i. » S'il est vrai de dire que, quand la cause présumée est supprimée, l'effet l'est aussi, ne faut-il donc pas considérer le cerveau comme la cause de la pensée ? Une seconde fois, l'expérience suggère la conclusion.