CHAPITRE V
Les sciences dont nous avons vu jusqu'ici se réclamer la philosophie naturaliste sont toutes très anciennes. Elles ont tâtonné pendant des siècles avant de trouver leur voie et de se constituer. Les sciences de la société sont, au contraire, très jeunes. Elles sont encore à la recherche de la méthode qu'elles devront employer pour mener leur tâche à bien. Ce qu'elles nous fournissent de conclusions précises est donc jusqu'ici assez maigre et hypothétique.
Pourtant les philosophes naturalistes se déclarent peu inquiets de ce que pourront être les découvertes de la sociologie future. Ils croient voir dès aujourd'hui se dessiner à l'horizon une théorie naturaliste de la vie sociale. Sans doute cette théorie manque encore des détails nécessaires. Les phénomènes sociaux n'en paraissent pas moins devoir être d'une interprétation moins difficile que les phénomènes de la vie mentale.
Toute société se compose d'individus qui naissent, se développent et meurent. La première question qui se
pose à celui qui étudie la vie sociale est donc celle-ci : L'individu est-il scientifiquement explicable ? C'est cette idée qui a préoccupé notamment Taine et ses imitateurs. En réfléchissant sur les facteurs dont le concours contribue à expliquer les œuvres d'art, ils ont dégagé une théorie scientifique de l'homme de génie qui s'applique assez aisément à l'étude de tous les individus.
Examinons une plante dans son évolution. Son développement dépend de deux espèces de facteurs qui contribuent chacun pour une part à sa formation. Voici un chêne. Il se présente avec certains caractères spécifiques qui le différencient nettement de toutes les autres espèces d'arbres, platanes, ormes, tilleuls. Ces caractères, il les doit à la nature de l'embryon dont il est sorti. Dans le gland où il était virtuellement contenu il y avait certaines prédéterminations. Leur nature était telle qu'il ne pouvait sortir de ce gland qu'un arbre ayant les propriétés générales que tous les chênes de tous les pays ont et ont eues. D'autre part, ce chêne a un aspect spécial qui en fait un arbre individuel. Il est d'une belle venue, ou rabougri. Il se dresse droit vers le ciel, ou il se courbe vers la terre. Il s'étire vers le dôme de feuillages que la forêt élève autour de lui, ou il s'épanouit dans sa solitude. Est-ce encore la nature de l'embryon qui explique ces particularités ? Il paraît plus probable qu'elles tiennent au milieu dans lequel notre arbre a poussé. Dans un terrain sec et pierreux, certaines plantes se développent difficilement. Dans une plaine exposée à de grands vents qui viennent toujours du même côté, les arbres s'inclinent tous dans le même sens. Dans une altitudet les plantes restent petites. Dans une forêt, la condition de leur survie est la conquête de la
lumière. La forme d'un chêne s'explique donc finalement par deux facteurs. La nature de l'embryon renfermé dans le gland. Les circonstances de milieu qui rendent sa croissance facile ou difficile et marquent l'arbre de leur stigmate. La connaissance de ces deux espèces de conditions nous fait comprendre tout l'arbre.
Considérons maintenant un individu jeté dans la société. Son développement ne va-t-il pas être explicable comme Test celui de notre chêne ? Il y a une botanique des plantes. Pourquoi ne pourrait-on pas faire une « botanique similaire des hommes 1 » ?
Chaque individu, à sa naissance, est, en effet, comme chaque plante, un embryon d'un caractère nettement déterminé. Un enfant qui vient de naître apporte avec lui des qualités innées que l'analyse discerne. Il possède les unes en commun avec d'autres individus analogues à lui. Les autres n'existent que chez lui seul. Celles-ci font de lui, dès sa première heure! un individu profondément différent de ceux-là même auxquels il ressemble le plus.
L'analyse physique de l'enfant ne laisse aucun doute à cet égard. Dès sa naissance, il possède à l'état embryonnaire la structure générale qui est celle de tous les hommes. Il a un estomac, des intestins, un cœur, un cerveau d'homme. Il a, du reste, en même temps, des caractères déjà plus spéciaux : ceux d'un sexe ; ceux d'un des grands types d'humanité, blanc, noir, jaune ou rouge ; ceux d'une race plus particulière encore : latine ou sémitique, celtique ou germanique ; il est même probable qu'il apporte, en naissant les premiers vestiges d'un tempérament : san-