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Taine, Préface de l'histoire de la littérature anglaise

guin ou musculaire, lymphatique ou nerveux. Ce n'est pas tout, A côté de ces qualités que Tentant possède en commun avec d'autres hommes,, il en a d'autres qui n'existent que chez lui. La forme de son nez, de ses yeux, de sa bouche, la nuance exacte de ses cheveux, leur nombre, son poids précis, sa taille, sa grosseur, ne se retrouvent réunis chez aucun être vivant en dehors de lui. Leibniz disait : « Il n'y a pas deux feuilles identiques dans une forêt. » Il n'y a pas davantage deux enfants identiques à leur naissance. L'enfant, dès la première seconde de sa vie, est un embryon physiquement déterminé comme l'est le chêne préformé dans le gland.

Considéré comme être intellectuel, l'enfant présente des particularités du même genre. Tous les hommes naissent avec certains traits constitutifs qui sont ceux de l'intelligence humaine. En dehors des monstres, tous possèdent les sens dont l'homme est pourvu, une mémoire ; tous ont une disposition instinctive à penser suivant certaines lois. Par là, tous sont hommes comme ils le sont par certains traits de leur organisation physique. Mais, en même temps, chacun d'eux est individuel par son intelligence comme il l'est par son corps. Les sens des hommes sont inégaux. La mémoire de l'un n'est pas aussi développée que celle de l'autre. Certains ont une facilité plus grande à retenir une image visuelle, d'autres à conserver des souvenirs auditifs ou musculaires. Quelques-uns s'éduquent très vite. Il en est dont la formation intellectuelle est lente et difficile. L'enfant n'est donc pas seulement un germe physique préformé. C'est en même temps un germe intellectuel.

Et c'est aussi, pour ainsi dire, un germe moral. L'analyse des caractères suffit à le prouver. Le caractère

d'un homme, c'est son aptitude à sentir et à réagir. Ici encore on découvre, chez tous les enfants, certains éléments communs. Ils ont tous les mômes tendances égoïstes à conserver leur moi et à le développer, les mêmes dispositions natives à accomplir les actes nécessaires à la reproduction de l'espèce, la même aptitude à jouir de leur satisfaction, à souffrir de leur contrariété, le même goût du plaisir, la même crainte de la douleur. Mais sur ces dispositions communes se greffent les tendances les plus divergentes. Dès la naissance de l'individu, son caractère spécial se dessine. Il est des nouveau-nés agités qui pleurent sans cesse et dont la vie est une perpétuelle colère. Il en est d'autres qui sont naturellement gais et joyeux. D'autres sont calmes et placides, Dès les premières années, ces germes se développent ; le caractère se forme. Et, sans doute, Schopenhauer paraît avoir exagéré quand il a déclaré que nous naissions tous avec un caractère immuable. Il n'en est pas moins vrai que nous apportons avec nous les premiers germes d'une façon originale de sentir et de réagir.

Le moi naît donc préformé comme la plante est en germe dans la graine. Dans l'embryon est renfermé le chêne futur ; dans le nouveau-né, l'homme futur. Chez lui, la (( qualité maîtresse » qui en fera un personnage ou un autre, un homme de génie ou un médiocre, un grand artiste ou un pauvre représentant de l'espèce humaine, existe à l'état virtuel. Elle attend, pour se développer, les circonstances favorables,, comme la graine enfermée dans un tombeau d'Egypte reste endormie jusqu'au jour où elle trouve un peu de terre végétale, un peu de lumière et un peu d'humidité.

Il importe^ du reste, de ne pas attribuer une origine mystérieuse aux particularités innées qui distinguent,

comme nous venons de le dire, les individus, dès leur naissance, au triple point de vue physique, intellectuel et moral. Ces particularités semblent être, en effet, le produit naturel de deux ordres de facteurs : l'hérédité d'une partt et, d'autre part, l'action directe du milieu sur l'embryon à l'époque de sa formation. Nous avons tous un nombre incalculable d'aïeux. Nous en sommes les héritiers. Ce n'est pas seulement, en effet, le sang de notre père et celui de notre mère qui fusionnent en nous. C'est celui de tous nos ancêtres. Il n'est pas rare de retrouver, chez un enfant, des traits qui ont appartenu à ses grands-parents. Et si l'hérédité s'exerce ainsi à travers toute la série des générations, la complexité de nos caractères individuels pourrait bien s'expliquer par celle des influences ancestrales qui font de nous ce que nous sommes. Si tout ce que nos ancêtres ont été concourt à faire de notre moi ce qu'il est aujourd'hui, comment s'étonner de le voir à la fois si individuel et si compliqué ? Du reste, les conditions de la fécondation de la gestation, la bonne ou la mauvaise nutrition du fœtus, les accidents qui ont pu survenir dans l'œuf et le dévier de son développement normal, tout cela ne peut manquer d'avoir eu quelque influence sur la constitution naturelle de l'enfant. Nous naissons individuels. Mais qu'est-ce que notre individualité, sinon l'effet de la synthèse des diverses forces qui ont concouru à nous former? L'embryon de l'homme qui peut devenir supérieur s'explique à cet égard comme celui du futur idiot ou du futur médiocre. Il est un produit « comme le sucre ou le vitriol ».

Examinons maintenant la situation où se trouve placé l'individu une fois né. Le gland tombe dans un certain milieu et y pousse. L'enfant naît, lui aussi, dans

une certaine atmosphère et se développe en réaction par rapport à elle. Seulement, les conditions extérieures dont dépend le développement d'une plante n'ont qu'un caractère physique. Celles qui contribuent à la formation d'un enfant sont de deux sortes : les unes sont physiques, les autres morales.

Un milieu physique est quelque chose de fort complexe. C'est une région géographique avec tout ce qui la détermine. La notion du milieu physique comporte donc, d'abord, celle d'un climat glacial, tempéré ou torride. Ensuitel une région physique est maritime ou continentale, montagneuse ou plane. Ensuite encore, elle est féconde eu inféconde ; elle porte une végétation forestière, ou des céréales, ou des prairies ; elle prête on ne prête pas à l'exploitation minière, à une industrie métallurgique, au développement des goûts et des aptitudes commerciaux. — Un milieu moral est encore beaucoup plus compliqué. L'enfant en trouve un dans sa famille aisée ou besoigneuse, unie ou désunie, morale ou immorale, intelligente ou routinière. Il en trouve un autre dans l'école où il reçoit son éducation. C'en sont d'autres encore que la société des gens intimes que sa famille voit fréquemment et dont elle parle, que la ville où il vit, la province qu'il habite, la patrie qui est la sienne,, l'état de l'humanité tout entière au moment où il naît. Tout cela crée autour de l'enfant une sorte de <( climat moral » dans lequel son intelligence et son cœur reçoivent une culture analogue à celle que reçoit son corps dans le milieu géographique où il se trouve.

Cela posé, quelle différence y a-t-il entre la façon dont se développait notre chêne de tout à l'heure et la façon dont se forme notre individu humain ? Du gland, il pousse un chêne et non pas un orme. De l'enfant, sortira un homme et non pas un chien. Mais les particu-

larités du chêne s'expliquent en partie par son individualité embryonnaire, en partie par son milieu. Les particularités de chaque homme s'expliqueront-elles donc d'une autre façon ?

Si l'on en croit les philosophes naturalistes, la comparaison doit être poursuivie point par point.

Le milieu physique a une action directe sur le chêne qui y vit. Il a sur l'individu homme une action du même genre. Un personnage qui vit au grand soleil a la peau bronzée par lui. Transporté au bord de la merr il sera hâlé d'une autre façon que s'il habitait une ville obscure, populeuse et malsaine. Sous un climat torride, le besoin d'avoir des vêtements, de manger, de boire ne se fera pas sentir de la même sorte que dans une région glaciale et polaire. Il est des paysages tristes qui déteignent sur les âmes et les embrument de mélancolie. Il en est d'ensoleillés qui invitent les cœurs à la gaieté et à la joie. Pourtant, chaque individu réagit par rapport à son milieu avec son originalité propre. Tous les blancs ne se bronzent pas au soleil de la même manière. Il est certaines natures qui s'acclimatent facilement aux chaleurs coloniales. D'autres y dépérissent. Un nerveux ne se comporte pas au bord de la mer comme un lymphatique. Un homme qui a une maladie de cœur souffre dans une altitude ; un autre y renaît à la vie. L'action directe du milieu sur nous ne produit donc aucun effet qui soit, pour ainsi dire, parfaitement pur. Cet effet est la conséquence et de ce qui nous entoure et de ce que nous sommes. Un embryon malsain ne pousse pas un beau chêne même quand les conditions de culture sont bonnes. L'individu humain se comporte d'une façon analogue.

Le milieu agit,, d'ailleurs, encore sur l'individu d'une

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autre façon. Il lui fournit des occasions de penser et d'agir qui développent chez lui des habitudes d'un caractère un peu différent des précédentes. Celles-ci sont prises par l'individu en quelque sorte passivement. Elles résultent de l'action directe du milieu sur lui. Les autres sont contractées activement. Elles proviennent de la série des réflexions que nous faisons et des actes que nous accomplissons à l'occasion des idées que notre milieu nous suggère.

Le milieu physique a une importance pour le développement de ce genre d'habitudes. Un enfant élevé au bord de la mer aura, naturellement, l'esprit hanté par toutes les idées qui se rapportent aux voyages lointains, à la pêche, à la navigation, aux produits coloniaux et exotiques. Un enfant essentiellement terrien et qui ne connaîtra rien de la mer aura, naturellement, ses idées portées sur des sujets d'une nature toute différente. La forêt fait des bûcherons, des sabotiers, des charbonniers, des chasseurs. Le pays minier fait des mineurs. Le métier de chacun est ainsi très souvent déterminé par les occasions d'action que son milieu physique lui offre. Il est vrai que celles de ces occasions qui tentent les uns ne suggèrent rien aux autres. Tous les habitants des bords de la mer ne se font pas marins. Tous ceux qui vivent près d'une forêt n'ont pas le goût de la chasse. Les associations d'idées qui existent chez les individus, et par conséquent les sujets auxquels ils pensent et sur lesquels ils délibèrent, sont cependant en grande partie la résultante de ce qu'ils voient chaque jour autour d'eux.

Mais c'est surtout le milieu moral qui agit sur nous de cette façon-là.

Un enfant naît dans une famille. Il y reçoit des conseils, des ordres ; on s'adresse à ses sentiments ; on

le récompense quand il accomplit certains actes, on le punit quand il en fait d'autres. Bref, on le dresse dès son premier âge pour qu'il éprouve certains sentiments et qu'il veuille accomplir certaines actions. Qui niera l'effet immense qu'une éducation de ce genre est capable de produire sur la vie du corps, la tournure de l'esprit, la nature du caractère ? La tige d'une plante s'infléchit dans un sens ou dans un autre et peut prendre parfois les formes les plus inattendues si on l'attache sur un tuteur approprié. L'individu est malléable comme l'est la plante. L'éducation pose des tuteurs et l'y attache. C'est donc à elle qu'il doit, en grande partie, les dispositions qu'il aura plus tard. A ellel mais pas à elle seule. Car tous les individus ne sont pas également éducables ; chacun de nous ne prend que les habitudes qu'il peut prendre. On ne fait pas un homme très vigoureux d'une nature faible, un esprit très remarquable d'un individu peu intelligent un caractère enjoué d'un personnage mélancolique. L'habitude a ses limites qu'elle ne dépasse pas. La souplesse physique, intellectuelle et morale n'est pas indéfinie.

Mais c'est surtout par l'imitation que le milieu moral réagit sur les individus. Tout enfant, tout homme est spontanément imitateur. Nous imitons les idées reçues ou paradoxales, les sentiments que l'on considère comme louables dans notre milieu, les modes adoptées autour de nous, les gestes que nous voyons faire, « Imitation coutume » qui nous maintient dans la tradition. « Imitation mode » qui nous fait faire ce que nous voyons pratiquer autour de nous par ceux qui nous entourent et que nous estimons i. Qui dira tout ce que chacun de nous doit ainsi à l'imitation de son

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