‹ Les bases de la philosophie naturalisteChapitre 33 sur 39 · Tarde, Les lois de l'imitation. (F. Alcan · texte numérisé non relu

Tarde, Les lois de l'imitation. (F. Alcan

Cresson. — Philos, natur. 9

milieu ? Ett assurément, chaque individu imite seulement en raison de son tempérament particulier, de son caractère propre, de sa façon spéciale de penser, de sentir et de réagir. Nous sommes nous-mêmes dans la façon dont nous imitons notre milieu moral, comme dans la façon dont nous contractons toutes nos habitudes et nous recevons toutes nos empreintes. Mais serions-nous ce que nous sommes après l'imitation si nous n'avions pas eu à imiter le milieu particulier où le hasard nous a jetés ?

Qu'est-ce donc qu'un individu ? Un chêne est un embryon qui pousse et se modèle sous l'influence de son milieu tout en gardant son originalité propre. Un homme n'est pas autre chose. Ce n'est pas un être mystérieux tombé on ne sait d'où, avec une destination mystique. C'est la synthèse complexe d'un nombre de forces infini. C'est un produit de la race à laquelle il appartient, du milieu où il se développe et du moment spécial où il vit. C'est une graine originale jetée dans une terre particulière et soumise aux conditions spéciales d'une sorte de climat physique et moral. Les hommes de génie ne sont pas autre chose, et tel est aussi le sort des hommes du commun. Seulement, les uns sont les graines rares, les merveilleuses et étranges orchidées. Les autres sont les plantes ordinaires qui peuplent nos bois et nos prairies.

Si l'individu paraît explicable à l'aide des seuls principes du naturalisme, les groupes sociaux le sont-ils aussi ? La théorie naturaliste de la formation des individus reste quelque peu vague. Celle du développement

des sociétés Test plus encore. Pourtant,, elle ne semble

pas impossible.

Pour comprendre l'évolution d'un vivant quelconque, il importe, avant toute chose, de définir l'état dont il est sorti. Comment, sans cela, mesurer le chemin qu'il a parcouru,, comment aussi apprécier les facteurs qui ont contribué à le lui faire suivre ? Si l'on veut entendre l'évolution sociale de l'humanité, il importe de môme, avant toute chose, de se faire une idée aussi exacte que possible de ce que furent, sans doute, nos plus lointains ancêtres.

La légende a toujours embelli le passé. Beaucoup d'anciens admettaient qu'avant d'atteindre l'âge actuel, l'humanité avait traversé un âge d'or. C'était le temps où les hommes étaient plus forts, plus intelligents, meilleurs à tous égards qu'ils ne sont aujourd'hui. Ils étaient, du reste, parfaitement heureux. Nous ne sommes, dans cette hypothèse, que les fils dégénérés des joyeux héros de jadis. Le christianisme suppose, d'une façon analogue, un Paradis Terrestre primitif. Le premier homme y aurait vécu une existence enviable. Sa faute l'en aurait fait chasser. Depuist nous n'aurions fait que tomber de décadence en décadence.

La science contemporaine a ruiné cette légende, autant du moins qu'il est possible de détruire une fable d'un tel caractère.

A vrai dire, nous sommes assez mal placés pour connaître exactement ce qu'ont été les hommes primitifs. Ce qui nous reste d'eux est rudimentaire. Quelques ossements épars mêlés à ceux de grands animaux préhistoriques, quelques crânes que l'anthropologie étudie soigneusement en notant la faible éleva-

tion de leur voûte, le caractère simiesque des dents, le développement extrême de l'arcade sourcilière, quelques traces d'habitations, des cavernes visiblement peuplées jadis,, des fondations de cités lacustres, quelques instruments grossiers en pierre éclatée, en pierre polie, en bronze, en os, pointes de flèches, haches, meules, bijoux, quelques monuments étranges, les dolmens, les menhirs, quelques légendes très anciennes sans qu'on en puisse préciser la date, quelques croyances transmises sans doute oralement de génération en génération, voilà ce dont la palethnologie dispose pour se faire une idée de l'homme primitif. C'est peu de chose, en vérité, et la critique de documents aussi peu nombreux et aussi peu significatifs est incontestablement difficile.

Par bonheurt il existe, aujourd'hui encore, des peuplades qui présentent des caractères analogues à ceux que nous trouvons dans la préhistoire. Les habitations, les outils, les armes, y sont encore construits et fabriqués avec les matériaux et les procédés dont nous voyons la trace chez nos ancêtres les plus reculés. C'est la même pierre éclatée ou polie, ce sont les mêmes instruments d'os, flèches, hameçons, peignes, bijoux ; c'est le même genre d'art infiniment naïf et grossier, le même dessin au trait rudimentaire, la même sculpture maladroite. Ce sont aussi les mêmes légendes, les mêmes croyances i.

Comment, dans ces conditions, ne pas se croire le droit de raisonner par analogie ? Nos ancêtres devaient être dans une situation physiquer intellectuelle et morale analogue à celle où se trouvent aujourd'hui ceux de nos contemporains dont les œuvres res-

Page 1