‹ Les bases de la philosophie naturalisteChapitre 35 sur 39 · Cosentini, Sociologie génétique. (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

Cosentini, Sociologie génétique. (Paris, F. Alcan

et à la guerre, ils acquièrent des sens plus subtils que les nôtres. On connaît la finesse de l'ouïe des Peaux- Rouges et la perspicacité de leur vue. Mais une telle supériorité est largement compensée par la faiblesse de leurs facultés de synthèse. La plupart des primitifs sont incapables de fixer longtemps leur attention sur un objet abstrait. S'il s'agit de compter, d'apprendre quelques mots d'une langue, de réfléchir aux conditions d'un pacte, ils ne réussissent pas à faire un effort suivi. Comme les enfants, ils se déclarent aussitôt fatigués ; la moindre circonstance les distrait. Suivre une idée est pour eux impossible. Ils n'excellent que dans l'imitation. Là, ils sont passés maîtres tant que le modèle est sous leurs yeux. Mais,, quand ils ne l'ont plus, ils manquent d'initiative pour faire quelque chose d'analogue. Aussi sont-ils, en général, dénués de curiosité et étrangement crédules. Sans doute, tels furent aussi nos pères. En tout cas, les plus anciennes des croyances qui nous ont été conservées tendent à le faire penser. Leur intelligence paraît avoir été d'une simplicité bien ingénue. S'ils se sont vraiment contentés des hypothèses naïves dont sont pleines les anciennes religions anthropomorphiques, leurs esprits ont été ceux d'enfants et non pas d'hommes.

Et c'est encore ce que l'on constate quand on examine la sensibilité des primitifs actuels. Presque tous sont des impulsifs dont le caractère est éminemment variable ; ils rient et pleurent comme des enfants à peu de minutes d'intervalle ; ils ne sont nullement maîtres d'eux-mêmes et tournent à tous les vents. Pas de prévoyance. On dirait que, pour eux, l'idée du lendemain n'existe pas. Un étrange misonéisme en fait des conservateurs endurcis, enkylosés dans leurs habitudes, esclaves de rites,, de traditions, de cou-

tûmes fréquemment absurdes. Des sentiments sociaux contradictoires, développés à une heure, et nuls à une autre. La femme est généralement traitée comme une bête de somme, une esclave qui doit travailler, recevoir les coups et obéir sans mot dire. L'enfant, qu'on aime beaucoup quand le besoin ne se fait pas sentir, est souvent sacrifié et mangé si la famine se déclare* La pitié n'existe guère. Beaucoup de primitifs paraissent même être sanguinaires pour la volupté de l'être. Du reste, un attachement médiocre à la tribu. Un sauvage se laisse facilement incorporer dans le groupe social voisin. Bref, une bête fantasque, capricieuse, égoïste et brutale, voilà le primitif.

Un tel tableau est, assurément, peu engageant. Peutêtre H. Spencer, avec son esprit généralisateur, l'a-t-il quelque peu chargé. Les primitifs pourraient bien ne pas être tous assez semblables les uns aux autres pour qu'on ait le droit d'en faire un portrait aussi simplifié. Toutefois, il est fort probable que nos ancêtres ressemblaient plus à l'homme primitif, tel que Spencer le conçoit, qu'à nous-mêmes. Le Paradis Terrestre n'est pas derrière nous. Nos aïeux pourraient bien avoir été de grands enfants misérables et inquiétants à voir. « Je ne me figurais pas, écrit Darwin, combien est énorme la différence qui sépare l'homme sauvage de l'homme civilisé, différence certainement plus grande que celle qui existe entre l'animal sauvage et l'animal domestique. » Et il ajoute, à propos des Fuégiens : « Quand on voit ces hommes, c'est à peine si l'on peut croire que ce soient des créatures humaines, des habitants du même monde que le nôtre. On se demande souvent quelles jouissances peut procurer la vie à quelques-uns des animaux inférieurs ; on pourrait se faire la même question, et avec beaucoup plus de raison, relativement

à ces sauvages. La nuit, cinq ou six de ces êtres humains, nus, à peine protégés contre le vent et la pluie de ce terrible pays, couchent sur le sol humide serrés les uns contre les autres et repliés sur eux-mêmes comme des animaux. A la marée basse, que ce soit en hiver ou en étév la nuit ou le jour, il leur faut se lever pour aller chercher des coquillages sur les rochers ; les femmes plongent pour se procurer des œufs de mer ou restent patiemment assises des heures entières dans leur canot, jusqu'à ce qu'elles aient attrapé quelques petits poissons avec des lignes sans hameçons. Si l'on vient à tuer un phoque, si l'on vient à découvrir la carcasse à demi-pourrie d'une baleine, c'est le signal d'un immense festin i. » Cette vie fut probablement, à peu de choses près, celle de nos plus anciens aïeux. La science a brisé l'idole de l'âge d'or. A l'idée d'une décadence de l'humanité, elle a substitué celle d'une amélioration, d'un progrès continu.

Mais alors comment et sous l'influence de quels facteurs a pu se faire un pareil progrès ?

Il y a ici un point sur lequel tous les sociologues sont d'accord. Il y en a un autre sur lequel ils tâtonnent et sont probablement encore très loin d'avoir des chances de s'entendre.

Tous le déclarent, en effet : ce qui paraît avoir sauvé l'humanité dans la lutte pour l'existence contre la nature, c'est l'association de ses membres, la division du travail qui a été en la consolidant sans cessel et le

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