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Espinas, Les sociétés animales

ruption, les neutres qui travaillent, les bourdons qui restent inactifs. On saitt de môme, que chaque abeille neutre est confinée au moins pendant une partie de sa vie dans un labeur spécial : certaines vont au dehors chercher le pollen et la propolis, d'autres soignent les larves et les nymphes, d'autres fabriquent les cellules de cire, d'autres gardent la porte, d'autres ventilent la ruche et y entretiennent une certaine fraîcheur. Un type d'organisation sociale de ce genre n'est-il pas en tout comparable à celui qui relie entre eux les individus humains ?

Dira-t-on donc que de telles sociétés reposent sur un contrat établi entre les membres qui les composent ? On a quelque mal à se représenter une assemblée d'abeilles, de fourmis ou de termites isolés s'entendant sur les clauses de l'association qui les groupera désormais. Aussi bien la raison qui réunit les animaux groupés en sociétés est-elle aisément visible. Durables ou non, presque toutes les associations animales ont pour cause et pour but la perpétuation de l'espèce. Deux perdrix s'unissent au printemps. Elles restent ensemble tant que dure le couvage. Elles veillent sur leurs petits tant que ceux-ci sont incapables de pourvoir à leur subsistance. Elles s'en occupent ; elles les protègent. L'habitude de vivre ensemble maintient en compagnie les individus qui s'égrèneraient sans elle. Cette habitude ne cède qu'au moment où l'instinct de la reproduction crée, au printemps suivant, des couples nouveaux, fondateurs de compagnies nouvelles. Une société d'abeilles, de fourmis, de termites ne paraît pas avoir une fin différente. Les individus y comptent pour peu de chose. Le travail qui s'y fait paraît avoir pour but sinon exclusif, du moins principal,, la conservation du type spécifique. Une

ruche, une fourmilière, sont une grande famille. Dans la ruchev toute la fièvre du travail a pour objet la préparation des cellules où la reine pondra son œuf, l'éducation de la larve qui en sortira, la naissance d'abeilles nouvelles qui feront, à leur tour, ce que leurs ancêtres ont fait. Qu'on fasse disparaître la pondeuse ; d'un seul coup, toute l'activité tombe ; les ouvrièrest si elles ne peuvent élever une reine nouvelle, cessent leur œuvre ; elles se laissent mourir, comme si, en perdant l'organe qui assurait la reproduction de l'espèce, elles avaient tout perdu du même coup. Les sociétés animales paraissent donc être des sociétés familiales. La reproduction du type, voilà> semble-t-il, leur unique raison d'être.

Ne pouvons-nous pas trouver ici au moins une indication sur ce qu'a pu et dû vraisemblablement être l'origine première de l'association humaine ?

A vrai dire, on ne conçoit pas même que les hommes aient pu vivre un jour autrement qu'en société. Sans doute, les sociétés primitives ont dû être fort différentes de ce que sont les sociétés actuelles. Elles ont eu probablement un caractère peu durable. La division du travail n'a pu manquer d'y être beaucoup moins développée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Probablement aussi, les individus qui les composaient étaient en fort petit nombre. Mais, sans un rudiment de société, au moins temporaire, comment l'humanité aurait-elle duré ? Un petit poulet ou un petit canard possèdent dès leur naissance certains instincts et une certaine adresse qui, à la grande rigueur, leur permettraient, peut-être, de subsister s'ils étaient seuls. Que le père et la mère abandonnent également l'enfant humain quelques instants après sa naissance ; combien d'heures durera-t-il ? Il suffit de penser à cela pour être sûr que, dès les plus

anciens âges de l'humanité, il a dû exister au moins une forme embryonnaire de la vie sociale, sans quoi les hommes auraient disparu.

Et, quand on est placé à ce point de vue, on comprend, en même temps, pourquoi les sociétés humaines primitives ont dû vraisemblablement être plus durables que ne le sont les compagnies de perdrix. Le propre de l'enfant de l'homme, c'est, en effet, de ne pouvoir se tirer d'affaire qu'après une lente éducation. Tandis qu'après six ou sept mois un oiseau est en état, non seulement de se subvenir à lui-même, mais encore de se reproduire, il faut à l'homme le plus primitif près d'une dizaine d'années pour qu'il puisse, sans trop de dangers pour lui, échapper à la tutelle des siens. L'humanité s'est donc trouvée dans des conditions de reproduction telles que sa survie n'aurait pu être assurée si les parents et les enfants n'avaient pas séjourné très longtemps ensemble, et s'ils n'avaient pas contracté ainsi une habitude enracinée de vivre entourés d'autres individus. Une telle habitude devait développer un besoin social qui ne pouvait manquer de rendre de plus en plus pénible et impossible la vie d'isolement pour les individus.

Si l'on ajoute à cela ce que nous avons dit dans le chapitre précédent sur les avantages que l'individu et son espèce tirent du groupement social, et sur l'élimination progressive inévitable des antisociaux et des asociaux, on en déduira cette conséquence : la société humaine n'est pas née d'un pacte social artificiel. Elle est probablement un phénomène naturel du même genre que les sociétés animales. Elle s'est créée, sans doute, autour de l'enfant qui n'aurait pas pu être conservé et élevé sans elle. Elle a été originairement une société familiale ; si elle est aujourd'hui quelque

chose de plus, c'est aux multiples facteurs qui ont influé sur son évolution qu'il faut en attribuer la cause.

Quels sont donc ces facteurs et comment ont-ils agi ? C'est ce qu'aujourd'hui personne ne peut se vanter de pouvoir dire en détail. Pourtant, les naturalistes ont sur ce point une idée : cette idée est analogue à celle que Taine a émise à propos des individus.

L'évolution des individus est comparable à celle des arbres d'une forêt. Celle des sociétés ne l'est-elle pas également ? Quelques-uns se sont crus autorisés à le prétendre au nom de ce principe qu'une société est un vivant d'ordre supérieur. Mais il n'est pas nécessaire de tomber dans les exagérations de la sociologie biologique pour comprendre qu'une pareille doctrine est soutenable.

Tout enfant qui vient de naître est un embryon individuel préformé. Toute société primitive est quelque chose d'analogue. Il n'est pas un seul homme qui n'ait des particularités physiques, intellectuelles et morales. Comment des groupes d'hommes, si primitifs, et si voisins qu'on les suppose, seraient-ils identiques entre eux ? Une société embryonnaire de race jaune ou noire est nécessairement très différente d'une société embryonnaire de race blanche ou rouge. Des individus dissemblables les uns des autres et par leur structure physique, et par leurs tendances morales, peuvent-ils, en s'unissant, composer autre chose que des groupements de nature divergente ? Placés dans les mêmes conditions, deux individus réagissent toujours avec leur originalité propre. Deux groupes sociaux différents ne peuvent manquer d'en faire

autant. Et, sans doute, dès qu'on essaye de préciser davantage, on se trouve en face d'une science balbutiante. La psycho-physiologie des peuples n'est guère avancée. Ses documents actuels et ses conclusions sont encore suspects. Cependant, on voit bien qu'il y a, dans les problèmes qu'elle pose, quelque chose à examiner et dont la connaissance parfaite serait, en partie, la clef du problème de l'évolution sociale.

D'autre part, comme la plante embryonnaire, et comme l'individu humain, le groupe social élémentaire est jeté avec tous ses caractères primitifs dans un milieu où il va se développer. Un tel milieu est exactement de même nature que celui que nous avons essayé de caractériser précédemment. Nous retrouvons ici la notion d'un milieu physique, climatérique et géographique. Nous retrouvons de même celle d'un milieu moral. Celui-ci est déterminé par la nature des sociétés qui entourent chaque groupe social. De telles sociétés peuvent être belliqueuses ou pacifiques, commerçantes, industrielles ou agricoles, ouvertes ou fermées, puissantes ou médiocres, riches ou pauvres. Elles peuvent, du reste, ou bien être en contact immédiat avec le groupe social en question, ou bien être séparées de lui par des obstacles plus ou moins infranchissables.

Aucune différence essentielle donc entre la situation première d'un groupe social élémentaire dans un milieu défini et celle d'un individu embryonnaire dans le groupe social Tui-même.

Cela posé, les facteurs qui concourent à l'évolution de l'individu ne vont-ils pas suffire à expliquer l'évolution des groupes sociaux? Toute société est en lutte pour l'existence contre la nature. Elle est en concurrence vitale avec les sociétés qui l'entourent. Une

société mal adaptée à son milieu physique et moral est donc condamnée d'avance à périr. Une société bien adaptée grandira, au contraire. Elle absorbera les sociétés voisines ; elle lancera au loin des colonies ; elle imposera autour d'elle ses lois, ses coutumes, sa religion, sa langue, ses produits.

Supposons, par exemplet un groupe de sociétés belliqueuses, toujours en guerre les unes avec les autres et tendant à s'absorber réciproquement. Cet état paraît avoir été celui des plus anciennes sociétés humaines. Il est encore, jusqu'à un certain point, celui de l'Europe moderne. Évidemment, dans un tel milieu, la société qui triomphera sera celle qui s'arrangera pour être la plus forte, soit qu'elle y réussisse en développant sa puissance militaire, soit qu'elle y parvienne grâce à un jeu d'alliances intelligemment combiné. Naturellement, ce sera celle-là qui développera ses institutions aux dépens des sociétés voisines. Or, ce qui aura assuré sa survie et son triomphe, ce sera la façon spéciale dont, en raison de leur tempérament originalt les individus qui la composent auront réagi par rapport à leur milieu.

Supposons, d'autre part, une société embryonnaire placée dans des conditions absolument différentes des précédentes : par exemple, un groupe social isolé dans une lie féconde, loin de toute société humaine. Le cas parait s'être présenté dans certaines îles de l'Océanie. Evidemment, l'évolution sociale ne se fera plus du tout ici de la même façon. Dans une telle îlet une organisation militaire serait absolument inutile ; en effet, il n'y en aura pas. Au contraire, on peut s'attendre à voir se développer les instruments nécessaires à la pêche, à la navigation et les mœurs qui sont en rapport avec l'accomplissement des actes qui s'y rapportent. Il va donc se former une population à la fois

pacifique et paresseuse qui, en raison même des facilités de vivre qu'elle aura trouvées, risquera de ne s'élever qu'à un faible degré d'intelligence et de civilisation.

C'est dans ce sens qu'il faudra chercher, d'après les philosophes naturalistes, les raisons d'être de l'évolution sociale. Une telle évolution se réduit à la réaction d'un groupe ethnologique déterminé par rapport à un milieu géographique également déterminé. Les plantes s'adaptent à leur milieu. Les sociétés, à leur tour, ne font pas autre chose. Elles aussi sont soumises aux grandes lois qu'ont formulées Lamarck et Darwin. Elles subissent l'action directe de ce qui les entoure. Elles sont sujettes, comme toute chosel aux éliminations qui résultent de la sélection naturelle. Ce qui est bon pour un groupe social dans un lieu et dans un temps, est mauvais pour lui dans un autre temps et dans un autre lieu. Ce qui, ici, en conserve un et assure sa puissance, ailleurs en perd un autre et l'anéantit. Seulement, ce qui est, pour une société,, particularité avantageuse ou désavantageuse, ce n'est pas quelque chose de physique. Ce sont les institutions : institutions familiales, éducatives, judiciaires, administratives, militairest religieuses. Ne sont-ce pas elles, en effet, qui assurent la cohésion interne des sociétés, leur santé morale ? Ne sont-ce pas elles, aussi, qui les mettent en état de résister à la pression qu'exercent sur elles les autres groupes sociaux, de s'étendre au dehors, de s'assimiler par la conquête ou l'imitation les groupes sociaux voisins et étrangers ?

Ainsi une plante, un individu humain, un groupe social donné évoluent de façon analogue sous l'influence de facteurs analogues.

Et pourtant n'y a-t-il pas lieu de faire ici des restrictions graves? On sème dans une cave une graine de houblon. Celle-ci germe ; la tige s'étire de façon à parvenir au soupirail et à faire sortir ses feuilles au dehors. Un tel travail s'est fait d'une façon purement automatique, sans aucune intervention d'une intelligence. Un homme ou une société prennent, dans une circonstance donnée, le parti d'agir d'une certaine façon. L'intelligence n'a-t-elle donc joué aucun rôle dans leur détermination ? Assurément, c'est après mûre délibération que chacun de nous se décide à prendre dans sa vie certains partis dont dépend ensuite cette vie tout entière. Par exemple, avant de se marier ou de faire un voyage autour du monde, on réfléchit, on pèse le pour et le contre ; on ne se détermine qu'à fyon escient. De la même façon la plupart des institutions régnantes dans chaque peuple ont été combinées par un acte d'intelligence et acceptées par un acte de volonté. Il y a des nations dont les institutions ont été conçues par un seul homme, et adoptées délibérément par un groupe social. N'est-ce pas ce qui s'est passé à Sparte et à Athènes ? Toute législation a, du reste, été le résultat d'une série de corrections successives que, dans les différents temps, les hommes politiques de chaque pays ont fait subir après réflexion aux institutions judiciaires ou administratives qu'ils ont trouvées établies. Enfin, qui dira le rôle de

l'imitation intelligente dans la formation des lois ? Un gouvernement qui constate les bons effets d'une loi établie dans un pays voisin est presque toujours tenté de l'acclimater dans celui qu'il régit. Combien de lois, dans chaque peuple, sont dues ainsi à l'imitation consciente et voulue !

Délibération, inventions originales de l'imagination individuelle ou sociale, imitation réfléchie, sont-ce donc là des facteurs d'action que le simple déterminisme naturel suffise à expliquer? Encore une fois, peut-on prétendre que des individus et des groupes sociaux qui se transforment sous l'action de telles causes soient, dans leur évolution,, exactement comparables à une plante ?

Une telle objection n'est pas faite pour arrêter les philosophes naturalistes.

Il en est, d'abord, qui y répondent d'une façon pour ainsi dire radicale et probablement excessive. Pour ceux-là, ce que nous appelons consciencel et, par suite, réflexion et délibération est un effet, un signe d'un certain état et n'est aucunement une cause. Un homme se décide à entreprendre un voyage. Il a réfléchi et délibéré. Il croit donc volontiers que ce sont les motifs auxquels il a pensé et qu'il a pesés dans sa conscience qui l'ont amené à sa détermination. C'est là une illusion, disent les philosophes comme Maudsleyi et Huxley. La conscience, la délibération ne sont pas la raison d'être de la détermination prise. Ce sont des épiphénomènes qui l'accompagnent. Ce qui détermine chacun de nous à l'action, c'est l'ensemble des dispositions physiologiques qui constituent notre moi, c'est la nature des excitations sensibles d'où résulte la

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